L'ÉTERNITÉ, LE CIEL
un objet qui arrête et qui fixe à jamais toutes nos affections!... 0 Seigneur, là toujours on chantera vos louanges ; on ne s'entretiendra que de vos merveilles; on n'y parlera que de la magnificence de votre royaume. Mais vous, non plus, vous ne vous lasserez pas de leur dire qu'ils ont bien fait, vous leur parlerez de leurs travaux avec une tendresse de père. Et ainsi, de part et d'autre, l'éternité se passera en des congratulations perpétuelles... »
Mais voilà que, lui aussi, le grand orateur déclare qu'il n'y tient plus, que cette vue le confond : « 0 Seigneur, le torrent de vos délices m'a enivré. Je ne suis plus à moi quand je pense à vos palais. Mes sens sont ravis et mon âme transportée dans la terre des vivants. 0 Dieu, soutenez mon cœur et animez ma voix impuissante à chanter une si noble espérance ! »
La sainteté est plus près du ciel que l'éloquence et le génie, eût-il les ailes de l'aigle. Voici donc une sainte et un saint, qui, leurs mains l'une dans l'autre, s'entretiennent ensemble du ciel, assis un soir devant les deux immensités de la mer et des cieux. Monique, la sainteté consommée; Augustin son fils, la sainteté commencée : « Là seuls, à cette fenêtre, nous nous entretenions avec une ineffable douceur. Et, oubliant le passé pour ne plus penser qu'à l'au-delà, nous en vînmes à nous demander ce que sera donc, dans la vie éternelle, le bonheur des saints? Et nous aspirions des lèvres de l'âme à ces sources sublimes de vie qui sont en vous, ô mon Dieu! Ainsi emportés dans un élan d'amour, nous traversâmes l'une après l'autre toutes les choses corporelles, et le ciel même
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cncoie rougi des feux du soleil qui allait disparaître, et la lune, et les étoiles qui commençaient à scintiller sur nos têtes. Et montant plus haut dans nos pensées, dans nos paroles, nous arrivâmes à nos Ames. Sans nous y arrêter, nous passâmes outre pour atteindre enfin à cette région où est la vraie vie, inépuisable, éternelle. C'est votre vie, ô Dieu ; et nous eûmes vers elle un tel élan d'amour que nous y touchâmes en quelque sorte par un bond de notre cœur : attigimus eam modice toto ictu cordis! »
Mais eux aussi, arrivés là, durent s'arrêter silencieux, avec un gémissement : « Nous jetâmes un soupir, continue Augustin; et nous revînmes tristes à la région où retentit le bruit de la voix humaine. Mais plus haut étaient restés nos esprits et nos cœurs. »
Mais, puisque nulle voix humaine n'a pu nous révéler le bienheureux mystère de la vie éternelle, interrogeons, mon frère, ceux que le souffle de l'Esprit-Saint a soulevés au-dessus de terre. Les voyants de la Bible et de l'Évanvile vont-ils nous faire entrer, dans la pleine lumière?
Le prophète Isaïe nous dit bien, il est vrai, que l'année où mourut le roi Osias, il a vu le Seigneur assis sur un trône sublime. Mais il ajoute aussitôt que, devant sa face, les anges éblouis voilaient leur face de leurs ailes, ne sachant que se dire, allant de l'un à l'autre : Saint, Saint, Saint est le Seigneur! <( Et le temple tout entier se remplit de fumée ». C'est l'image de l'ombre dont s'enveloppe l'Éternel.
Saint Paul est venu à son tour, il a été ravi un jour jusqu'au troisième ciel. Mais, descendu de là, voici que lui aussi se récuse, disant : « Non, l'œil de
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riiommen'a pas vu, l'oreille n'a pas entendu, le cœur de l'homme ne comprendra jamais les biens que Dieu prépare à ceux qui le craignent et qui l'aiment. » A ceux qui l'aiment : l'amour de Dieu répondant à l'amour de l'homme; le ciel c'est cela. Il leur est donc préparé, promis; mais en attendant, voyageurs en marche, haletant vers la patrie, ils ne peuvent encore que la saluer de loin de leurs regards et de leurs baisers : A longe aspicientes et salutantes eaml
Saint Jean, lui, a reposé sur le cœur môme du Verbe de Dieu fait homme. Y reçut-il la confidence du mystère de la vie éternelle? « Non, répond-il, nous-mêmes, les fils de Dieu, ne savons pas encore ce que nous serons. Nous savons seulement que, quand Dieu nous apparaîtra, nous serons semblables à Lui et que nous le verrons tel qu'il est! »
Cependant le même apôtre, exilé à Pathmos pour le nom de Jésus-Christ, a vu s'ouvrir les hauteurs où règne Celui dont il fut le disciple aimé : « Je suis, lui dit le Fils de Dieu, le premier et le dernier, le principe et la fin. Je vis, moi qui fus mort, et me voici vivant dans les siècles des siècles. Et j'ai dans mes mains les clefs de la mort et de la vie. Écris ce que tu vois!... »
A cette voix, Jean effrayé est tombé à ses pieds, comme mort. Il écrit donc ce qu'il a vu, mais son livre s'enveloppe de voiles et d'emblèmes mystiques C'est un ciel nouveau et une nouvelle terre, où ne monteront plus la mort et le péché et de laquelle le Seigneur sera le soleil. C'est une cité mystérieuse dont le Verbe sera le flambeau. C'est un temple où l'Agneau est adoré sur l'autel, comme une victime pure. C'est un palais dont Jésus est le roi assis sur
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un trône, vainqueur et couronné. En somme, c'est TApocalypse, une révélation sans doute, mais voilée, et l'énigme demeure.
Oui, c'est l'énigme, dit saint Paul, nunc in enigmate. Oui, la création, elle aussi, n'est que le pâle miroir des attributs de Dieu, nunc per spéculum. Mais, attendez, attendez, comme l'explique Bossuet, que Dieu, dilatant les canaux trop étroits pour recevoir ces torrents de délices et ces flots de lumière, ait agrandi nos facultés à la mesure de nos bonheurs, sinon de sa grandeur. « C'est alors que nous le verrons face à face et tel qu'il est », facie ad faciem^ dit encore r Apôtre.
Que le ciel s'ouvre donc, conclut la vision de saint Jean. De là s'engage, au saint livre, un dialogue entre le soupir de Tàme et la réponse de l'Amour- Écoutez, mon frère, écoutez, pour la dernière fois : ■A L'Esprit et l'Épouse , lisons-nous, crient ensemble vers l'Époux : Ve.nil Viens, viens! Oh! qu'il crie vers lui quiconque est altéré de la vérité et de la vie. — Voici que je viens bientôt, répond le Seigneur. — Amen, dit ï àme, amen I Venez, Seigneur. lésus, venez : Veni, Domine Jesu ^ .' »
C'est sur ce dernier appel que se ferme le livre de l'Évangile.
C'est sur ce dernier nom que se fermeront mes lèvres, quand mon heure sera venue. AmenI