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Le vieux commodore

Pour raconter au lecteur comment le capitaine Oliphant avait fait la connaissance de miss Rosa Belmont, nous l'avons laissé avec Pierre Drivel, dans un sentier bordé <lo haies el de buissons , — le premier , causant avec le fermier Drag, 1" second, calculant combien de jeux de mois on pouvait faire sur une tète de veau, il faut que nous les y laissions encore un instant, pour rendre compte au lecteur de la situation des choses à Jasper-Hall , après l'aventure <|n<' nous venons de rapporter. Miss Dredgely avait cru devoir en

mois. ÉDIT, 11. 1.

faire part à M. Rubasore, ce qui lui avait attiré une réprimande sérieuse, accompagnée de l'injonction formelle de ne recevoir personne à Jasper-Hall , sous quelque prétexte que ce pût être. Elle en informa miss Belmont, et il en résulta qu'elle détesta son tuteur encore plus cordialement. Cependant une quinzaine de jours après sa première entrevue avec Ilosa, le capitaine trouva l'occasion d'en avoir une seconde , et , de manière ou d'autre, miss Dredgely en fut instruite ; la troisième est sur le point d'avoir lieu ; et à présent nous reviendrons à l'entretien du capitaine Oliphant avec le fermier Drag.

Le capitaine faisait subir au fermier une sorte d'interrogatoire , et son principal but était de savoir s'il n'avait pas de rivaux à craindre. Miss Belmont et sa suivante , toujours cachées , ne perdaient pas un mot de leur entretien.

— Je voudrais d'abord savoir, fermier Drag, si la côte est sûre, à Jasper-IIall , et s'il n'y a pas quelque pirate qui y court des bordées.

Drag ouvrit de grands yeux ; Pierre toussa de toutes ses forces, et les échos des buissons lui répondirent.

— Au diable les hem ! s'écria le capitaine impatienté.

— Je vois , monsieur , dit Pierre , que vous

Il; MKUX COMMODOIlK. 3

n'aimez pas une conversation convenablement ourlet' (I).

— Le drôle me fera perdre patience, — s'écria son maître , — et il finira par perdre lui-même une bonne place.

Pierre porta respectueusement la main à son chapeau, et se dit tout bas à lui-même: — S'il croit avoir fait de l'esprit, il se trompe : ce n'est qu'une répétition du même mot.

Le capitaine continua à s'entretenir avec Drag, et il apprit de lui qu'on disait que M. Rubasore faisait les yeux doux à sa pupille, et que missDredgely n'était qu'une sorte d'espion chargée de la surveiller.

— Feu de bâbord et de tribord ! — s'écria le capitaine Oliphant ; — le vent vient-il de ce côté? Je lui ferai courir une autre bordée.

— Hem, hem, hem, dit Pierre, d'une voix à demi retenue.

— Hem, hem, hem, crièrent de toutes leurs forces Rosa et sa suivante en éclatant de rire.

— Nous sommes ici , capitaine Oliphant ,— dit Rosa ; — ne viendrez-vous pas nous joindre ?

— Oh! ma vie, mon âme, ma boussole, mon

Mais cette haie est terriblement hérissée d'épines.

(i) Jeu de mots intraduisible. — Ilcmmed, signifie ourlé ei an i^lais. Vofe tfti trad.

— Ah, ah ! — dit Pierre, les voyant enfin. — Voici vox et pretly nell, après tout.

Le capitaine traversa pourtant la haie, sans perdre autre chose que son chapeau , car il avait déjà perdu son cœur.

-Pierre, — lui dit son maître, — apportez-moi mon chapeau.

— En vérité , monsieur , je ne le puis. H y a dans cette haie plus de pointes que je n'en ai fait de ma vie.

— Venez par ici, jeune homme, — dit la suivante , — je vous montrerai un endroit par où vous pourrez passer.

— Je vous suis , et je suis à votre service ; vous êtes certainement la jolie Nell, et Vox ne peut manquer où vous vous trouvez.

— Oui , monsieur, je me nomme Nelly (1). Comment le savez-vous? — Quant à l'épithète, je vous en remercie.

— Vous avez sans doute déjà un amoureux , Nelly ?

— Certainement. Ce n'est pas un secret , tout le monde le sait.

— Je vous félicite d'avoir tant de confidents. Et quel est le nom de cet heureux mortel ?

(i) Nelly est l'abréviation du nom Éléonore.

(Note du trad.)

LE \ III V (.(iMMODOlUi

— Oh ! on l'appelle ordinairement Jack le braconnier ; mais c'est méchanceté pure.

— Eh bien, jolie Nell, — puisque vous aime/ un braconnier, vous ne pouvez trouver mauvais (pie je braconne un peu sur ses terres.

Pierre venait de traverser la haie , et en achevant ces mots , il voulut embrasser la suivante , qui le repoussa en lui donnant un vigoureux soufflet. Il recula en se frottant la joue , mais il se consola de cet échec par un calembour. — Bien appliqué , Mell , dit-il , c'est le Knell de mes espérances (1).

— Je vous prie de croire que je suis de la viande assez bonne pour votre maître , dit la suivante en se rengorgeant.

— Assez bonne pour les chats , vous voulez dire. — Quelle patte vous avez !

Ils se mirent alors en marche , suivant à quelque distance le capitaine et llosa.

Pour quelques bonnes raisons, Oliphant et miss Belmont se promenèrent assez longtemps dans les allées couvertes qui entouraient la maison , sans se mettre jamais en vue. Jusqu'alors , le capitaine avait trouvé à Kosa un air un peu grave , des idées un peu exaltées et un style un peu am-

(1) Knell signiGc le son de la cloche qui annonce un enterrement

(Note du irttd.)

poule , niais elle avait prouvé au commencement de cette troisième entrevue qu'elle pouvait se livrer à la plaisanterie et à la gaîté. Il fut charmé de ce changement , l'en félicita et lui dit que l'enjouement lui allait à merveille. Rosa rougit et devint plus sérieuse. Le jeune officier le regretta , et ne sut plus que dire. 11 s'entendait mieux à manœuvrer une frégate qu'à amener adroitement une jeune personne à découvrir ses sentiments secrets.

Il savait qu'en ce qui concerne les usages du monde , Kosa n'agissait pas en ce moment suivant les convenances. La pamre fille ne s'en doutait pas. Il y avait dans loulc cette aventure quelque chose de parfaitement romanesque , et cela suffisait pour mettre sa conscience en repos et l'assurer qu'on ne pouvait trouver rien à blâmer dans sa conduite. Elle s'était fait un code de morale d'après les livres que M. Rubasore lui avait mis entre les mains par principe d'égoïsme , et elle ne voyait aucun mal à avoir des entrevues clandestines avec un jeune officier , aimable et bien fait. Mais quand Oliphant chercha indirectement à s'assurer si elle avait contracté quelque engagement , elle se garda bien de lui parler de la promesse qu'elle avait faite à son tuteur -.c'était un secret , et elle se croyait obligée à le garder.

Quand pourtant la pauvre fille lui parla de la

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satisfaction exquise qu'on devait trouver à immoler son bonheur à son devoir, — de tortures qui se changeaient en jouissances, — de la profondeur impénétrable et delà susceptibilité d'un cœur rempli d'un sentiment qu'on ne pouvait révéler , il crut , au total, qu'il la comprenait. Mais quand il lui proposa d'entrer chez elle, et qu'elle lui répondit qu'elle préférait rester sur le banc de gazon où ils étaient assis parce qu'elle craignait les yeux d'argus de miss Dredgely , il ne sut plus que penser.

— Pourquoi craignez-vous cette dame ? lui demanda-t-il.

— Parce que je crois qu'elle est dans les intérêts de M. Rubasore.

— Et qui est ce M. Rubasore?

— Mon tuteur , répondit-elle en soupirant ; et peut-être... peut-être sera-t-il...

— Quoi?

— Ah! le fatal secret! — C'est un vautour qui me ronge le cœur , et il allait m'échapper.

— Laissez-le prendre son vol , et il ne vous tourmentera plus.

— Jamais ! jamais! — Cette harpie du cœur a des serres qui le déchirent ; mais il y mourra.

— Hélas! ajouta-t-ellc , ses beaux yeux se remplissant de larmes, je ne serai jamais heureuse,

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— je voudrais être morte. Et ses larmes firent place à des sanglots.

Qui peut voir une jeune et jolie femme pleurer, sans avoir envie de lui prendre une main et de lui passer un bras autour de la taille? Le capitaine céda à ce mouvement naturel.

— Mais pourquoi, Rosa, pourquoi ? — Confiezmoi ce secret.

— Non, jamais !

— 11 faut que je le sache , ma chère Rosa , ce secret si terrible et si affligeant.

— Jamais, jamais, jamais, répondit-elle, la source de ses larmes ne tarissant point.

— Je suis sûr que ce secret concerne votre tuteur.

— Comment le savez-vous?

— N'importe. — Et vous le détestez ?

— Du fond de mon âme.

— Et ce misérable, profitant de votre jeunesse et de votre inexpérience, vous a fait promettre de l'épouser?

— C'est.,, c'est là... le secret. — Mais ce n'est pas moi qui vous l'ai dit.

— Mon, ma chère Rcsa , je l'ai deviné. — Mais j'espère que vous n'avez pas dessein de tenir cette promesse extorquée?

Cette question toute naturelle fit que les pau-

Ll VIEUX COMMODORB. i)

pières de Rosa se mouillèrent encore, et elle répondit en hésitant : Je... je ne sais.

— Mais, moi, je lésais, — je le sais positivement. — Vous enverrez le vieux singe au diable.

Comment le capitaine Oliphant pouvait-il parler ainsi à une jeune personne dont les idées avaient pris naissance à l'école des romans? 11 avait certainement tort quant à la forme; mais il eut raison quant au fond, car ces mots firent naître une sorte de sourire sur les lèvres de Rosa.

— Je vois que vous riez à mes dépens, ma chère Rosa, vous vous moquez de mes manières un peu brusques; mais je vais vous parler clairement et franchement. — AvanX de vous connaître davantage, sans savoir quelle est votre fortune présente ou future, je vous offre le cœur et la main d'un franc marin.

— Oh, capitaine Oliphant! cette... proposition est si... si précipitée... si...

— Pas du tout , Rosa. Quand le vent est bon , il faut placer les barres du cabestan.

— Hem! hem! hem! cria une voix à quelques pas.

— Que la peste étouffe ce drôle ! s'écria Oliphant; je lui briserais tous les os qu'il a sous la peau ! iM' interrompre dans un pareil moment.

— Eh bien, dit Rosa, moitié riant, moitié pleurant, puisque, par suite de la sympathie mer-

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veilleuse qui existe entre des âmes jointes par des nœuds d'une étroite affinité; — nœuds d'or, formés de toute éternité dans la fournaise éthérée où sont amalgamées nos plus douces émotions, nos plus tendres aspirations, nos espérances mortelles et éternelles, nos...

— Ma chère Rosa, je ne comprends pas un seul mot de ce que vous dites.

— Oh, mon cher capitaine, c'est pour vous ce que sont pour moi vos barres de cab... cap... n'importe. Mais vous, n'avez pas encore appris à exprimer convenablement les nuances les plus délicates d'une émotion tremblante, à peindre les rêves du cœur par des expressions qui partent de l'âme. — A présent, rien ne doit plus nous empêcher d'entrer dans la maison.

— De tout mon cœur. J'aime à voguer pavillon arboré. — Rosa, je me suis déclaré votre amant , et quand un homme honnête a fait cette déclaration à la femme dont il a fait choix , il n'est heureux que lorsque tout le monde le sait. — Eh bien, Rosa, m'acceptez-vous pour votre amant?

— Ma promesse à mon tuteur...

— Elle vous a été arrachée par la bassesse, l'égoïsme et la duplicité. Elle n'est obligatoire ni aux yeux de la loi ni à ceux de l'honneur. Il n'y faut plus songer.

— Croyez- vous que la nouvelle Héloise aurait...

— C'est sans doute un navire nouvellement lancé en nier, car je n'en ai jamais entendu parler. Mais revenons à votre promesse. Il faut absolument la rompre.

— Si je la garde, mon cœur sera brisé ; mais si je la romps, je perdrai la gloire de mourir au pied de l'autel, victime immolée à

— Je ne vois pas de gloire à mourir, à moins qu'on ne meure^ftgfxVt)!! fttysf/*frs£t honteux au contraire d'ai^r^'^^ifcflpuuTelssir dans les projets de sa ^V^T^10 — ^' &J

— vous placez^&UeEalBtfja*^ous un jour tout nouveau pour moi, capitaine. — Continuez.

— C'est parler en fille sensée. — Eh bien , ma chère Rosa, je vous offre de nouveau mon cœur et ma main, et je vais vous dire franchement le bon et le mauvais qui accompagnent cette offre. J'ai un revenu net et indépendant de mille livres sterling par an, et il sera environ triplé à la mort de ma mère, mais je prie Dieu que cela n'arrive pas de longtemps ; du coté de ma mère, j'appartiens à une excellente famille; mais mon père était épicier en gros dans les Minories à Londres. Enfin, — et c'est ce qui me fait croire qu'une duchesse pourrait m' accepter pour époux sans rougir, — je

12 LE VIEUX COMMODOKE.

suis capitaine du premier rang, dans la marine de Sa Majesté.

— Yoilà une singulière déclaration d'amour ! pensa miss Belmont ; jamais je n'en ai lu une semblable. Est-ce qu'il ne se mettra pas à mes genoux ? — Il est vrai que nous sommes ici sur le sable : j'avancerai vers un endroit couvert de verdure.— Elle se leva, et se mit en marche. Oliphant la suivit.

— Mais je ne voudrais pas vous tromper par de faux signaux, miss Belmont, continua le capitaine, et il faut que j'achève de me faire connaître à vous.

— Que va-t-il encore me dire ? pensa Rosa ; et elle s'arrêta pour l'écouter , sur un beau tapis vert émaillé de fleurs.

— Je vous dirai donc franchement, Rosa , que mon éducation a été fort négligée, et que je n'ai d'autres connaissances que celles qui sont nécessaires à ma profession. Mon père avait une belle fortune sans savoir autre chose qu'acheter et vendre avec avantage ses marchandises d'épicerie , et il pensa que, pour avancer dans la marine, je n'avais besoin que d'être bon marin. A cet égard, il ne s'est pas trompé , quoique mon avancement n'eût probablement pas été si rapide, si je n'eusse été protège par un frère de ma mère, qui est Commodore. Mon nom de baptême vous déplaira peut-

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être, car il est fort commun , Olivier. Ceux qui m'aiment, m'appellent Noll , par abréviation. — M'appcllerez-vous Noll, Rosa?

— Noll ? pourquoi non ? répondit-elle en souriant;— mais il ne faudra pas regarder cela comme une preuve que

— Je vous remercie, je vous remercie du fond du cœur et en franc marin , Rosa. — Et par un mouvement subit, il lui prit un baiser.

Rosa rougit, mais sans montrer de colère , et malgré le beau gazon qu'elle foulait aux pieds , elle ne songea plus à la cérémonie de la génuflexion. Passant une main sous son bras, elle lui dit : — Maintenant entrons dans la maison , et disons tout à miss Dredgely.

— C'est le bon parti; point de secret. — Mais est-il possible, RosaT que vous ayez jamais aimé ce babouin à longue queue?

— Je... je ne le crois pas; mais je me l'étais imaginé.

Vieux bavard que je suis ! donner ainsi en détail l'entretien de deux amants ! N'aurait-il pas mieux valu dire, comme tant de romanciers : — Nous ne rapporterons pas leur conversation, parce que quelque intéressante qu'elle fût pour les interlocuteurs,, elle ne le serait probablement pas autant pour le lecteur. — J'ai cru, au contraire , que si elle avait de l'intérêt pour les deux amants.

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elle devait en avoir pour le lecteur. Si je me suis trompé, si j'ai été trop prolixe, je prie le lecteur de se rappeler que la vieillesse est jaseuse , et de me pardonner.

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