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CHAPITRE II

Nous avons déjà dit que miss Dredgely avait rendu compte à M. Rubasore de la première entrevue du capitaine Oliphant avec sa pupille , et qu'elle avait reçu ordre de ne recevoir personne à Jasper-Hall. Elle ne fut informée de la seconde que par hasard, et plusieurs jours après qu'elle avait eu lieu , mais dès qu'elle le sut, elle ne manqua pas d'en faire part à M. Rubasore. Aussitôt qu'il fut instruit de cette nouvelle, il vit qu'il n'avait pas de temps à perdre , et dès le lendemain matin, il partit en poste pour se rendre à Jasper- Hall. Il descendît dans la petite auberge d'un pe-

LE V1EI \ COMMOlM)!',!.

lit village habité principalement par des pêcheurs. Ne voulant pas se présenter devant sa future épouse, sans a\oir employé les secours de l'art pour réparer les ravages que quarante-huit ans ne peuvent manquer de faire sur le corps humain, il commença par songer à sa toilette; mais axant aperçu, pendant qu'il se rasait , une barge amarrée au rivage et laissée sous la garde de deux: matelots, il se fit au menton une longue balafre , <pii ne contribua nullement à l'embellir.

Quand il crut s'être rajeuni d'une quinzaine d'années, M. Rubasore se mit en route le loiiir de la cote , car c'était le chemin le plus court pour aller à Jasper-IIall. C'était précisément en ce moment que miss Dredgely tombait de son haut, en voyant Kosa y arriver avec le capitaine Oliphant, et en les entendant avouer leur attachement réciproque. A l'exception des deux matelots laissés sur la barque, le reste de l'équipage et le bosseman se promenaient sur le rivage, ramassaient des cailloux, les jetaient dans la mer ; en un mot, s'occupaient activement de tout ce qui prouve qu'on est sans occupation.

— Bill , — dit l'un deux, — croyez-vous que le capitaine cinglera bientôt de ce coté ?

— Non, Bob, non. Je réponds qu'on tournera encore trois fois le sablier, avant qu'il coure celte bordée.

— Bosseman , — dit un autre , — croyez-vous qu'il y ait quelque cabaret à grog à distance d'être hélé ?

— Non. Il ne peut y en avoir de plus près que dans ce tas de huttes de briques qu'on appelle un village, et le capitaine a donné ordre que personne ne s'écarte de la barque.

— Eh bien, bosseman, permettez-moi d'aller y acheter un pot de grog. Nous boirons à sa santé , et nous lui prouverons que nous exécutons ses ordres.

— Oui, oui ! crièrent plusieurs voix.

— Ecoutez-moi, reprit le bosseman, et je vous dirai tranquillement ma façon de penser... Si quelqu'un de vous fait seulement un pas pour y aller, je l'étendrai par terre d'un coup de ce traversin que j'ai pris dans la barge, en guise de canne. Le capitaine ne met jamais dans la barque un soldat de marine la baïonnette au bout du fusil, ni même un midshipman avec son poignard pour nous empêcher de déserter. Il s'en rapporte à notre honneur, et je tiens à l'honneur, voyez-vous. Ainsi donc , si quelqu'un bouge, je lui casse les reins, et voilà tout.

— Et qu'allons-nous faire, en l'attendant?

— Il faut que le bosseman nous chante une chanson ?

— -Quant à une chanson , c'est autre chose, dit

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le bosseman ; le capitaine n'a pas défendu <l<* chanter. Écoutez donc bien , je vais vous en chanter une lugubre, pour vous mettre eu gatlé.

Mais la chanson lugubre ne fit rire personne, car il ne chanta point. Pendant qu'il ôtait sa chique de sa bouche, M. Rubasore, tournant le coin d'une haie qui séparait un pré du rivage , se montra toul-à-coup à leurs yeux, et attira l'attention générale. De son côté, en voyant onze drôles vigoureux, qui avaient l'air déterminé^ et qui avaient les yeux fixés sur lui, il hésita un instant à avancer, malgré le désir qu'il avait d'arriver à Jasper- Hall; cependant il prit son parti, et continua son chemin.

— Bosseman, dit un des hommes de l'équipage, voyez-vous cette tortue de terre, avec ses jambes tout d'une venue comme les barres du cabestan? Sur mes yeux , il marche comme un canard qui passe sur un caillebotis.

Mais M. Rubasore trouva un généreux avocat.

— Allons, allons, Bill, dit un nommé Daklcy , il ne faut pas lui faire un reproche. Il ne peut marcher comme nous , et c'est un malheur pour lui. Où voulez-vous qu'il ait appris à marcher comme il faut ? il est aisé de voir qu'il n'a jamais été sur mer. Il me fait pitié, le pauvre diable.

Dakley parlait ainsi très liant, afin que M. Rubasore l'entendît, car il espérait recevoir de

l'homme dont il avait pris si intrépidement la défense, sinon un shilling, du moins des remercîments. Mais M. Rubasore manqua de reconnaissance.

— Vous avez raison, Dakley, dit un autre; mais regardez-le ! Ne ressemble-t-il pas à une poule en bas de soie qui entre dans un toit à porcs ?

— Silence , mes amis, silence ! dit le bosseman. Vous savez que Tordre du capitaine est que nous montrions toujours une civilité honnête à tous les marcassins que nous pouvons rencontrer sur terre.

— Sans doute, bosseman, sans doute; mais il a l'air d'une anguille de haie. Ne vient-il pas d'en sortir ?

— Vous y voilà encore , dit le bosseman. Si pourtant il vient à vous parler et qu'il dise quelque bêtise, ayez soin de ne pas lui rire au nez. Comment pourrait-il avoir reçu de l'éducation ? il n'a jamais passé la ligne.

M. Rubasore entendit tous ces commentaires pleins de commisération sur sa personne, sans en éprouver aucune reconnaissance. Prenant une attitude imposante , il s'approcha d'eux hardiment, et prit une prise de tabac avec beaucoup de dignité. La plupart touchèrent leur chapeau; mais les grimaces qu'ils se faisaient les uns aux autres n'étaient guère d'accord avec cette marque

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apparente de respect. M. Rubasore désirait leur

parler avec affabilité, mais il (il une fâcheuse méprise dès le premier mot qu'il prononcer.

— Matelot, <lil-il en s'adressant au bosseman , dites-moi, je vous prie, à qui appartient celte chaloupe'.

C'en fut trop pour le bosseman,, d'autant plus que tous les hommes de l'équipage se mirent à rire de bon cœur.

— Touchez-lui votre chapeau , au lieu de rire ainsi,, chiens (pic vous êtes, leur dit-il; et vous , Daklev , prenez ce traversin, car je suis violemment tenté de le lui casser sur les épaules.

S'étant mis hors d'état de céder à cette tentation, il se tourna vers M. Rubasore : — Matelot , monsieur ! matelot! que voulez-vous dire?... Mais cela vient de son ignorance, le pauvre homme , ajouta-t-il en se tournant vers ses compagnons... Sachez, monsieur, que je suis en ce moment le commandant de cette barge... le commandant de douze hommes avec lesquels je ne craindrais pas d'en attaquer vingt-six, Français, Hollandais, Danois, Espagnols ou de tout autre pays du monde.. . Matelot ! en vérité!

Le transport de colère du bosseman mit en mouvement la bile de M. Rubasore , et il vouant lui en imposer.

— Sa\ez-vous à qui vous osez parler ainsi ? lui dit-il.

— Et savez-vous vous-même à qui vous parlez?— Matelot ! — s'il y avait aujourd'hui un engagement, savez-vous que je pourrais être demain sous officier ? — Matelot ! — vous n'êtes pas en état de l'être; — je ne voudrais pas de vous pour mousse. — Matelot !

Dakley, qui s'amusait de ce commencement de querelle, voulut alors se mettre de la partie.

— Ne vous mettez pas en colère , bosseman , dit-il; le pauvre homme n'en sait pas davantage, et il faut avoir pour lui de la compassion et du respect.

A ces mots , il se plaça impudemment en face de M. Rubasore , en touchant son chapeau, et l'examina des pieds à la tête tout en mâchant sa chique. Tournant ensuite sur ses talons , il cracha le jus de tabac accumulé dans sa bouche , et eut soin de le faire tomber sur les bas de soie blancs de M. Rubasore, sans oublier de toucher son chapeau une seconde fois.

— Misérable, s'écria Rubasore , vous avez sali mon bas, et c'est un fait exprès, j'en suis sur. Demandez-moi pardon à l'instant, et essuyez mon bas.

— Je vous demande pardon , monsieur. C'est une bordée mal pointée , qui a porté par le tra-

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vers de... Comment faut-il appela cela, Bob? Je

suppose qu'il faut dire une jambe. Sur mes yeux! eela ressemble plutôt à un épissoir.

— Quelle insolence î dît Rubasore , vous pouvez compter que j'en ferai rapport à votre officier supérieur. — Qui est le commandant de ce navire? ajouta-t-il en montrant la frégate; pourquoi estil à l'ancre sous tues fenêtres, comme j'ai presque le droit de le dire ? Ilepondez-moi catégoriquement.

C'était au bosseman qu'il parlait ainsi , et Celui-ci lui répondit d'un ton brusque :

— Je n'en sais rien , monsieur. — Que veut-il dire avec son cairickman ? demanda-t-il ensuite à Dakley : et celui-ci, qui ne désirait rien tant que d'exciter une querelle, lui répondit :

— Ne voyez-vous pas qu'il vous dit des injures dansje ne sais quelle langue, parce qu'il n'oserait vous en dire en anglais. Je voudrais bien l'entendre m' appeler Catgripman.

— Est-ce donc là la bordée que vous courez ! cria le bosseman à M. Rubasore; avec votre nez en pic, votre face de parchemin, et vos gros \ eu \ à fleur de tète, — vieux requin déterre, — oiseau de malheur, — fils de...

— Comment osez-vous insulter ainsi un gentleman et un magistral ? Savez-vous qui j<- suis '.' je me nomme M. Rubasore , et , du chef de ma

pupille, je suis seigneur de ce domaine. — Oui, je suis propriétaire du terrain sur lequel vous marchez , car la mer n'avance jamais jusqu'ici. Or , comme je suis juge de paix , dit-il à Dakley qui se trouvait le plus près de lui , je vous arrête comme ayant manqué de respect à un magistrat , — comme vous trouvant illégalement sur ma propriété , — et comme cherchant à troubler la tranquillité publique,

Il lui mit la main sur le collet et voulut l'entraîner 5 mais Dakley était l'homme le plus robustedetout l'équipage de laBelladonna, et M. Rubasorele trouva ferme comme un roc. Cependant, en disant qu'il était magistrat, il avait fait quelque impression sur les matelots qui ont en général contre la loi une sorte d'antipathie fondée sur la crainte.

Enfin Dakley s'ennuya d'être tiraillé à droite et à gauche.

— Bosseman , demanda-t-il , le renverserai-je d'un coup de poing?

— Non , non ! — La loi!

— Le sccouerai-je pour lui faire lâcher prise ?

— Non. — La loi !

— Suivez-moi ! suivez-moi , vous dis-je. Je signerai voire mandat d'arrêt , et je vous enverrai en prison.

Et M. Rubasore le tira de nouveau de toutes ses

le vieux commodore: h

forces , sans pouvoir le faire bouger d'un pouce.

— M. Kui)isliaslioi<% dit lebossewian, cet homme est la première rame à tribord sur le large, et il ne peut la quitter, voyez-vous, il faut qu'il obéisse aux ordres. Mais cela n'empêche pas que vous n'essayiez de l'emmener si cela vous amuse. — Dakle\ , ayez soin qu'il ne mette pas la loi de son coté; tenez-vous tranquille. Il ne peut vous faire mal, le pauvre homme !

— La loi sera-t-elle de son côté si je fume une pipe , bosseman ?

— Non , je ne le crois pas.

— Eh bien , Frank, donnez-moi un coup de main. — Pretez-moi votre pipe.

Frank lui remit à l'instant une pipe bien remplie. Dakley se mit à fumer avec énergie, envoyant à chaque instant une boudée de fumée épaisse dans les yeux , les narines et la bouche du magistrat, qui le tenait encore au collet. M. Rubasore n'y put résister , et il lâcha prise à demi suffoqué par un accès de toux. Quand il put enfin respirer, il s'abandonna à sa fureur , et, oubliant un instant que le capitaine de la frégate était probablement l'homme qui était le plus à craindre pour ses projets , il s'écria :

— Horrible insolence! voilà bien l'esprit de rébellion de la canaille. Mais votre capitaine me vengera, et il vous fera tous battre de verges jusqu'à ce qu'il

ne vous reste pas un pouce de peau sur le dos.

— Ha , ha , lia ! en voilà d'une bonne ! dit le bosseman; le capitaine Oliphant n'est pas homme à condamner un marin aux verges sans de meilleures raisons.

— En ce cas , c'est un aussi grand coquin que vous.

Cette phrase était dangereuse , et elle n'était pas d'accord avec la prudence ordinaire de M. Rubasore. Quand le bosseman l'eut entendue , il se frotta les mains de plaisir et s'écria : Maintenant, mes camarades , nous avons la loi de notre côté. Il a insulté le capitaine, et je vous ordonne de vous emparer de sa personne. — M. Rubbishashore , vous êtes notre prisonnier.

Il fut saisi à l'instant même,, et tenu de telle manière que tout mouvement lui était impossible. 11 était serré comme par un écrou.

— Ah, monsieur Rubishandmore, lui dit Dakley, c'est vous qui devez trembler à présent; car vous vous êtes rendu coupable de mutinerie.

Quoique M. Rubasore n'eut pas la liberté de ses membres , sa langue était libre ; il fit retentir le rivage de cris : Au meurtre ! et appela à son secours John Trong et Thomas Prout, les deux constantes du village voisin , qui ne pouvaient l'entendre.

Nous le laisserons quelques instants dans cette

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situation peu agréable , pour retourner pics dn capitaine Oliphant et de miss Beknont. Exécutant leur dessein , ils étaient allés à Jasper-Hall , et avaient annoncé à miss Drcdgcly la promesse de mariage qu'ils s'étaient faite l'un à l'autre. La pauvre fille tomba de son haut. — Elle n'y pouvait rien comprendre. — Son intérêt personnel se trouvait compromis. Elle les conjura pathétiquement de ne rien précipiter, et d'atlendrc du moins l'arrivée de M. llubasore , qui ne pouvait manquer de venir bientôt à Jasper-liall. Elle chercha à leur faire sentir qu'une telle précipitation était contraire à la délicatesse; que des entrevues clandestines blessaient les convenances , et elle finit sa harangue en disant qu'elle se lavait les mains de toute cette affaire.

Rosa lui répondit très longuement et en style de roman ; le capitaine , sur le Ion de la plaisanterie; enfin, miss Dredgely, pleine d'une vertueuse indignation , laissa les amants tète à tète, pour aller réfléchir s'il était de son intérêt de s'entendre avec eux pour tromper celui qui lui avait donné sa confiance , ou de l'informer de ce qui se tramait contre lui.

Une heure de conversation que le jeune olKicicr eut avec miss Belmont produisit sur lui un elfet merveilleux. Jusqu'alors il l'avait aimée à cause de sa beauté , de ses manières douces e(

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aimables , et de sa jeunesse ; mais à présent il l'adora presque h quand il vit combien elle avait acquis de talents et de connaissances. Elle savait parler couramment le français et l'italien ; elle pouvait lire l'allemand, et elle avait môme pris une teinture du latin dans le couvent où elle avait été élevée. Elle était excellente musicienne, jouait de plusieurs instruments ; avait une voix mélodieuse, et ses dessins auraient pu passer pour l'ouvrage d'un artiste distingué. En un mot, elle avait parfaitement profité des leçons qu'elle avait prises des meilleurs maîtres, et ses connaissances n'étaient superficielles en rien , si ce n'est dans le moral de l'éducation»

Mais ce moral n'est-il pas presque tout?

Assurément. Mais il était évident qu'avec son bon sens et sa vertu, Rosa se dépouillerait bientôt du faux vernis de romanesque dont son caractère était artificiellement cou vert, et de l'affectation ridicule du style ampoulé et du jargon de sensibilité des romans. Ce changement avait même déjà commencé à s'opérer en elle. Pendant bien des années son tuteur avait travaillé à lui remplir la tête d'idées chimériques sur l'amour et la constance ; mais cette illusion disparaissait enfin, et elle commençait à comprendre les motifs qu'avait eus son tuteur pour la créer.

Le pauvre capitaine Oliphant était honteux de

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son infériorité. Il écoutait les discours do Ilosa avec une sorte de respect, et, tandis qu'elle parlait, il fit vœu de consacrer à l'élude tout le temps dont il pourrait disposer, afin de se rendre moins indigne d'elle. Mais à ce sentiment d'humiliation se joignait celui d'une vive indignation contre le tuteur qui avait fait tous ses efforts pour l'empécher d'atteindre à la perfection mentale, et il brûlait de trouver une occasion pour faire tomber sur lui tout le poids de cette indignation.

Mais, quoiqu'il éprouvât le pouvoir de fascinalion que Rosa Belmont exerçait sur lui, le capitaine n'oubliait pas qu'il devait retourner à bord de sa frégate. Il lui proposa de l'accompagner jusqu'à l'endroit où il avait laissé ses hommes, et elle y consentit. Il comptait assez sur leur obéissance et leur attachement pour être sûr de les y trouver ; mais il ne se doutait guère dans quelle situation il allait les revoir.

Nous avons trop longtemps perdu de vue l'honnête Pierre Drivel. Ce jeune homme avait d'abord servi un savant chez lequel il était presque mort de faim; mais avant que cet événement fut toutà-fait arrivé, les libraires firent mourir de faim le savant, ce qui sauva la vie de Pierre. Ne sachant (pie devenir, il s'engagea dans la marine, le cœur plein de regret d'avoir perdu son maître, et le ventre vide. Les rations du roi remédièrent bien-

tôt à ce dernier mal, et le premier s'adoucit avec le temps, d'autant plus qu'il était prévenu de l'heureuse idée que le manteau d'inspiration qui avait affamé son maître, quand il vivait, lui était descendu sur les épaules.

On fit bientôt passer Pierre Drivei à bord de la Belladonna. Mais comme, sur rfn vaisseau de guerre, ce n'est pas de l'esprit qu'on attend d'un matelot, il se trouva bientôt hors de son élément. Au lieu d'apprendre à quoi servaient les poulies, les haubans, etles caps-de-mouton, il cherchait à faire des jeux de mots sur leurs noms, ce qui lui valait, pour loutapplaudissemcnt,des coups decanne ou de bouts de câble. Un jour que le contre-maître allait lui infliger cette correction, le capitaine Oliphant lui retint le bras. Il fit quelques questions à Pierre , et ayant reconnu qu'il était plus propre à être domestique que marin, il le prit à son service , et l'occupa constamment à ne rien faire.

Or, dans l'après-midi dont il s'agit, Pierre se promenait dans les environs de Jasper-Hall, ayant en main le livre des monosyllabes, ce livre qui est la terreur des petits enfants. 11 y cherchait les mois qui pouvaient prêter à un calembour, et il en avait déjà trouvé trois , quand il rencontra le vieux fermier Drag. Il s'accrocha à lui en lui passant un bras sous le sien , de peur qu'il ne lui

échappât, et il essaya de lui faire sentir l'esprit et la beauté d'un jeu de mots. Entreprise difficile., car le fermier n'y comprenait rien.

Tout-à-coup ils virent et entendirent M. Kubasore, qui était toujours entre les mains de l'équipage de la barge, et qui appelait à chaque instant John , Fring et Thomas Prout. Dès qu'il les aperçut, il redoubla ses cris : Au secours, Drag! au meurtre! Or, Drag était fermier de Hubasore , ou, pour mieux dire, de sa pupille, miss Belmont. Le fermier voulait courir au secours de son maître, mais Pierre le retint de vive force, en lui disant : — il faut d'abord que je vous explique le double sens de ce mot, car je vois que vous ne le comprenez pas, et c'est en cela que consiste la beauté de

— Laissez-moi aller, — laissez-moi aller! — Ne voyez-vous pas comme mon maître se démène avec ces marins ? N'entendez-vous pas comme il crie au meurtre?

— Eh bien, rien ne presse. Quand un homme crie au meurtre, c'est une preuve qu'il vit encore. — Je vous disais donc que...

— Fermier Drag! me verrez-vous donc tranquillement assassiner? Allez chercher les constates, courez! — Au meurtre! au meurtre!

Pierre n'aimait pas les interruptions. Il montra le poing à M. Rubasorc, et lui cria : Qu'un asthme

vous tombe sur les poumons! ne pouvez- vous nous donner le temps d'arriver? — Eh bien, que voulez-vous? Pourquoi êtes-vous en querelle avec ces braves gens?

M. Rubasore, le bosseman, Dakley, tout l'équipage , à l'exception de ceux qui riaient ou qui juraient, prirent la parole en même temps, pour raconter, chacun à sa manière, ce qui venait de se passer, et il en résulta une scène de confusion qu'il serait impossible de décrire. Mais en ce moment le capitaine Oliphant , donnant le bras à Rosa, et sortant d'une des avenues tortueuses qui conduisaient à Jasper-Hall, se montrèrent au milieu d'eux.

Cette arrivée inattendue rétablit le silence surle-champ. RDsa , fort embarrassée, moitié tremblant , moitié souriant, dit à son amant : — Permettez-moi, capitaine, de vous présenter mon tuteur. — Du moins il l'est encore pour quelques mois.

— Je crois avoir vu monsieur, répondit Oliphant. — Monsieur Rubasore, à ce que je présume?

— Si vous me connaissez, monsieur, vous avez l'avantage sur moi. Mais si, comme votre uniforme me porte aie croire, vous êtes le commandant de ces hommes, j'ai à me plaindre d'un des plus grands outrages qui aient jamais été commis con-

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ire un sujet de Sa Majesté, et contre la personne d'un magistrat. Mais ce n'est pas à vous 0,110 je compte ni'adresscr pour en obtenir justice, car il en résulterait probablement (pic je ne l'obtiendrais pas. — Miss Relnioiil, ne feriez -vous pas mieux de vous retirer chez vous? Votre délicatesse doit vous dire que vous ne devez pas être témoin des insultes qu'on se permet de faire à votre tuteur.

— Oui , ma chère Rosa , oui , mettez-vous à l'écart; mais n'allez pas trop loin. — Pierre vous accompagnera.

Miss Belmont et Pierre, marchant à sa suite , s'éloignèrent à quelques centaines de pas, et restèrent spectateurs de ce qui se passait, quoique sans pouvoir entendre ce qu'on disait.

— Ma chère Rosa, répéta M. Rubasore avec un accent d'indignation, — je vois que j'aurai ici beaucoup d'ouvrage, — j'ai cruellement manqué à mes devoirs comme tuteur.

— Je suis d'accord avec vous sur ce point, monsieur.

— Peu m'importe ce que vous en pensez , monsieur; — mais je ne sais pas encore qui vous êtes; me ferez-vous la grâce de m'apprendre voire nom ?

— C'est ce que je désire par-dessus tout, monsieur. Je me nomme Olivier Oliphant, capitaine

de la frégate de Sa Majesté la Belladonna, et neveu de votre voisin, sir Octavius Bacuissart, de Trestletree-Hall, où je vous ai rencontré une fois.

— Oh ! vous êtes le fils de l'épicier! s'écria M. Rubasore avec une ironie amère, en ayant soin de se tourner vers les matelots, pour qu'ils l'entendissent.

— Précisément, monsieur, le fdsde l'épicier. — Maintenant, qu'avez-vous à médire?

— J'ai à vous dire, monsieur, d'abord que, comme magistrat, je requiers votre aide pour retenir ici ces insolents, jusqu'à ce que j'aie fait venir des constables pour les tenir en lieu sûr et sous bonne garde dans le village voisin la nuit prochaine, et demain matin je donnerai les mandats d'arrêt nécessaires pour les faire transférer dans la prison du comté, pour avoir troublé la tranquillité publique, m'avoir insulté , et avoir osé porter la main sur moi. Comme officier de Sa Majesté, vous êtes tenu de prêter main forte au pouvoir civil.

— Ensuite?

— Ensuite , monsieur , je vous parlerai comme gentleman.

— Voyons , quelles sont vos prétentions à ce titre?

— Ce ne sont pas des prétentions , monsieur.

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Mon père le portail avant moi; j'en ai hérité de lui. — En pouvez-vous dire autant?

— Et beaucoup plus, je dois ce titre à mon roi, et je n'ai jamais mérité de le perdre par ma conduite.—En pouvez-vous dire autant?

— Suffit, monsieur, suffit, — je vous dis comme gentleman que vous vous êtes déshonoré en négligeant votre devoir, devoir pour lequel une nation généreuse ne vous paie que trop bien , pour perdre votre temps sur la côte afin d'avoir des entrevues clandestines avec une jeune fille sans expérience.

Il faut avouer que c'était tirer à bout portant sur le capitaine. La'langue de Rubasore était une flèche , et Oliphant en sentit la pointe un instant.

— La nécessité de palanquer et dévider les haubans,— dit-il... — mais il n'acheva pas sa phrase, sentant qu'il était ridicule de chercher à justifier en termes nautiques à M. Kubasore sa présence sur cette côte en ce moment.

— Je ne sais quelle est l'excuse que vous alliez alléguer y et dont il paraît que vous rougissez.

— Je n'ai à rougir de rien, monsieur, et je n'allais alléguer aucune excuse.

— Peu importe. Cependant voilà un vaisseau

dans l'inaction, et vous négligez le service de votre pays pour séduire l'innocence.

— Avez-vous autre chose à me dire? demanda le capitaine. — Et il murmura entre ses dents quelques mots qu'on ne put entendre.

— Oui, il me reste à vous parler comme tuteur de miss Belmont. En cette qualité, je vous défends de remettre les pieds sur le domaine de Jasper- Hall. Si vous y reparaissez, j'obtiendrai du lord chancelier une injonction pour vous le défendre ; et si vous contrevenez à cet ordre, je vous ferai mettre dans la prison de la Flotte pour désobéissance à la cour. J'ai fini. Maintenant, Drag, allez chercher Fring et Prout, et nous conduirons ces malfaiteurs en prison.

Le capitaine Oliphant avait jusqu'alors montré assez de sang-froid , et il avait réussi à arrêter l'ébullition de sa colère. 11 allait lui répondre avec calme, quand le bosseman s'approche de lui, et lui dit en touchant son chapeau :

— Avec votre permission , monsieur , cet homme a dit que vous étiez un coquin , et nous n'avons fait que nous emparer civilement de sa personne.

Ces mots furent la dernière goutte qui fait déborder le verre déjà plein. Le capitaine oublia la harangue qu'il avait préparée ; et serrant les

poings, il se plaça en face de Kubasoro, et lui dit d'une voix (le tonnerre :

— A\<'z-vousosé, monsieur) m'appliquer lenom de coquin?

—J'ose tout ce qu'un gentleman peut oser; et ce que j'ose faire, j'ose l'avouer. Cependant je n'ai pas dit positivement que vous étiez un coquin; j'ai seulement dit à ces hommes que si leur capitaine ne punissait point par la peine des verges leur conduite envers moi, il serait un aussi grand coquin qu'eux-mêmes.

— Eh bien ! monsieur, je vous déclare qu'aucun de ces hommes ne subira la peine des verges pour sa conduite envers vous. — Qu'avez-vous à dire à présent ?

— Je répète les mêmes expressions.

— U faut les rétracter, monsieur, ou choisissez l'alternative.

— C'est-à-dire, me battre avec vous, je suppose, dit M. Uubasore avec le ricanement le plus insultant , et exercer ainsi un métier dans lequel vous avez été élevé. — Quoi , monsieur ! croyezvous que je jouerai le rôle d'un fou, parce qu'il vous plaît de jouer celui de spadassin ? Réservez votre courage pour les ennemis de votre pays , et quand le moment de le montrer sera arrivé, vous trouverez peut-être que vous n'en avez pas trop.

— Insolent ! Mon pied est la seule arme que je devrais employer contre vous.

— Vous ne l'oseriez. Quoi ! entouré d'une troupe d'hommes à vos ordres , vous attaqueriez un homme seul, sans armes, et qui a presque le double de votre âge ! qui de nous deux devrait-on appeler un lâche ?

A ces mots, les marins poussèrent de grands cris, et demandèrent à leur capitaine la permission de faire prendre un bain de mer à cet impertinent ver de terre. Mais Oliphant leur défendit d'approcher de M. Rubasore , et se rendit assez maître de lui-même pour lui répondre avec calme.

— J'ai eu tort , dit-il , de me mettre en colère contre un être si peu digne de l'attention d'un homme honnête. Cependant, par égard pour moimême, je répondrai à ce que vous venez de me dire comme magistrat , comme gentleman et comme tuteur. — Gomme magistrat, vous devez savoir qu'en vertu de ma commission, je suis magistrat comme vous, et même supérieur à vous, puisque mes sentences s'exécutent sans appel. Or, je ne vous permettrai pas les mesures arbitraires que vous projetez. Quand elles seraient justes en elles-mêmes , elles seraient si préjudiciables au service de Sa Majesté, que ce serait un devoir pour moi de m'y opposer; mais elles ne le sont

il \ ni \ i.oMMoiiiim M

pas, puisqu'il csi évident que c'est vous qui ayez clé le provocateur. Faites-nous citer , mon équipage cl moi, si bon vous semble, devant la cour d'assises ; ce sera le moyen de vous couvrir d'un ridicule éternel. — Gomme gentleman, je me bornerai à vous dire que, si vous insultez quelqu'un, vous devez être prêt à soutenir les conséquences de votre conduite. — Mais comme tuteur , écoulez-moi bien, homme à cœur faux, vil intrigant : un tuteur intègre aurait-il envoyé sa pupille dans un couvent , en pays étranger , où l'on professe une religion qui n'est pas la sienne? lui aurait-il parlé d'une passion (pi' elle était encore trop jeune pour comprendre? lui aurait-il extorqué une promesse illégale , avant qu'elle pût savoir précisément à quoi elle s'obligeait ? lui aurait-il égaré l'imagination et empoisonné l'esprit en lui donnant des romans pour lecture habituelle ? Aurait-il....?

Le capitaine s'interrompit , car il vit qu'il faisait des frais d'éloquence à pure perte. L'ingrat llubasore, au lieu de profiter des leçons qu'Oliphant lui donnait, lui avait tourné le dos et s'éloiguait, non en fuyant , mais à longues enjambées. 11 retourna à l'auberge du village voisin , reprit son habit de voyage, et se fil conduire à Londres par des chevaux de poste, ne renonçant pas à ses

projets sur sa pupille , et bien résolu à les faire réussir, ou du moins à se venger.

Dès qu'on le vit partir, l'équipage poussa trois acclamations. Le capitaine alla rejoindre miss Belmont, et dîna gaîment à Jasper-Hall avec elle et miss Dredgely, qui, par égard pour les convenances, crut devoir se mettre à table avec les deux amants.

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