‹ Le vieux commodoreChapitre 23 sur 23 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Deux jours de bonheur sans mélange suivirent cette journée qui avait vu des événements si multipliés. Auguste parla pourtant beaucoup de sa mère, et y songea encore plus, et il y eut de longues discussions sur la manière dont on lui »p*

prendrait que son fils vivait encore. Le vieux Commodore refusa opiniâtrement au jeune comte la permission de partir,, prétendant que puisque c'était lui qui l'avait sauvé, il avait, plus que personne, le droit de le garder près de lui. Cependant il fut décidé , le troisième jour, que M. Underdown, qui avait si souvent joué le rôle de pacificateur et de messager de paix, se chargerait de porter cette bonne nouvelle. On connaissait sa prudence, et on savait que personne n'était plus propre à remplir cette mission de charité. Il se trouva pourtant dispensé de s'en charger.

L'esprit de la pauvre lady Àstell était toujours dans la situation la plus propre à inspirer la pitié. Elle se croyait d'une piété exemplaire, et elle était sans cesse en rébellion ouverte contre la volonté de la Providence. Malgré la retraite absolue dans laquelle elle vivait, elle avait appris la victoire glorieuse remportée par son frère, et on lui avait dit aussi que depuis deux jours le Commodore était de retour à Trestletree-HalL, et que la joie y régnait. Elle ordonna sur-le-champ qu'on attelât ses chevaux noirs à son équipage funèbre, et partit sur-le-champ avec son cortège ordinaire, dans la vue, comme elle le pensait, de rappeler un pécheur à des sentiments de pénitence.

M. Underdown venait de faire ses arrangements pour partir, quand le portier vint annoncer que

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l'équipage noir allait arriver à la grille de l'avenue. dette nouvelle fit une grande sensation. Auguste

fut si ému qu'il fut obligé de s'asseoir. Le (louimodore eut l'air sérieux sans être troublé. Ses traits semblaient même exprimer une sérénité religieuse.

Sir Octavius fit assembler toute sa famille sauexception, et se plaçant au centre, ayant Auguste à sa droite et Rébecca à sa gauche , il attendit en silence le moment de cette entrevue redoutable. Les deux amants tremblaient excessivement. Auguste avait promis de ne pas dire un mot avant que son oncle le lui eût permis. L'équipage noir arriva à la porte. Tous- les domestiques étaient rangés dans le vestibule pour faire honneur à lady Astell, et le premier laquais la précéda pour l'annoncer, avec le même respect que si elle eut été une reine. Vêtue en grand deuil , et le front couvert d'une bande de linon blanc, comme à l'ordinaire, elle s'avança d'un pas majestueux jusqu'au milieu du salon, et se plaça en face du vieux Commodore. Elle ne parla qu'après avoir pris dans son sein la lettre d'Auguste. En la prenant, ses yeux rencontrèrent ceux de son fils, qui ne pouvait retenir ses larmes. Elle appuya une main sur son cœur et poussa un cri perçant. Se frottent ensuite les yeux comme si elle se fût éveillée après

avoir fait un songe, elle secoua la tête douloureusement et reprit son air sombre et lugubre.

— Me voici, dit-elle; vous voyez une veuve, une femme que vous avez rendue sans enfant.

— Vous êtes la bien-venue, ma sœur, répondit le Commodore d'un ton grave.

— Voici mon mandat, ajouta-t-elle en montrant la lettre d'Auguste. — Meurtrier, — où est mon fils ?

— Agnès, répliqua sir Octavius, je vous ai privée d'un enfant, je vous en rends deux. — Jeiez-vous à ses genoux, mes enfants.

— Queveut dire ceci? — Qui est ce jeune homme? s'écria-t-elle ; car Auguste, à genoux devant elle, lui avait déjà saisi une main qu'il pressait de ses lèvres et qu'il arrosait de larmes.

— Agnès, c'est Auguste, c'est votre fils que je vous rends.

— Serait-il possible? Êtes-vous Auguste? — Ètes-vous mon fils?

— 0 ma mère !

Ce mot fut un choc électrique pour le cœur de lady Astell. Elle se jeta dans ses bras et pleura.

— Laissons-les ensemble, dit le Commodore. Et ils se retirèrent tous avec le même silence et

le même respect que s'ils eussent traversé le sol sacré du saint des saints dans le tabernacle. Et

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l'Eternel n'était-il pas présent, répandant les fruits de sa bienfaisance sur une mère si longtemps

privée do son fils , et sur ;in fils rendu à sa mère ?

Une scène étrange se passa ce jour-là dans le parc de Trestletree-IIall. On le vit traverser par des coureurs , des laquais en grand deuil , ayant à leur chapeau des cocardes de ruban de rose, et de gros bouquets à leur boutonnière ; et par une voiture ressemblant presque à un corbillard , attelée de quatre chevaux noirs qui couraient au grand galop, tandis que le cocher, le postillon, les coureurs et les laquais poussaient des cris de joie , comme des écoliers sortant de classe. La voiture , les chevaux noirs , les livrées de deuil , tout disparut comme par enchantement et jamais on ne les revit.

Lady Astcll , d'une chambre où elle s'était retirée , envoya au vieux Commodore une lettre fraternelle , pour lui dire qu'elle avait dessein de passer quelque temps chez lui. Elle ne reparu l qu'à l'heure du dîner ; mais alors quel changement! Elle portait une robe blanche et avait sur son bonnet de dentelles une guirlande de roses Elle entra dans le salon entre son lils et sa nièce, s'avança vers son frère , sans dire un seul mot, et l'embrassa.

Que dirai-jc de plus? Elle avait senti si viveii. 19.

ment ses malheurs , qu'elle se trouva peut-être plus heureuse que tous les autres, quelque grand que fut leur bonheur.

Après le dîner, le Commodore demanda comme une grande faveur , qu'il lui fût permis de fumer une pipe : la permission lui fut accordée sur-lechamp ; on lui apporta une pipe , il la remplit , la bourra ; mais quoi qu'on eût placé devant lui une bougie allumée , il ne s'en servit pas.

— Ma sœur , dit-il d'un ton si ému qu'à peine l'entendait-on , ma chère Agnès , n'auriez-vous pas quelque vieux morceau de papier à donner à votre pauvre frère pour allumer sa pipe ?

Lady Astell le comprit. J'oubliais j'avais oublié... y dit-elle d'un ton non moins ému , et tirant de son sein le fatal billet d'Auguste, elle le tortilla avec soin , se leva de table , l'alluma à la bougie , et le présenta à son frère en l'embrassant au front.

Le Commodore le prit , alluma sa pipe , et eut soin de le laisser brûler tout entier. Ce n'était pas assez. Il réduisit le papier brûlé en poudre impalpable dans le creux de sa main , ouvrit une fenêtre , appela Hébecca , et lui dit de souffler sur les cendres pour qu'elles fussent dispersées par le vent. Il reprit ensuite sa pipe et la fuma avec un air de satisfaction parfaite.

Pendant les premiers jours, Pierre Drivel évi-

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la avec, soin de se montrer à sir Octavius , mais il fut enlin obligé de porter une lettre à son maître pendant que toute la famille était réunie.

Dès que le Commodore l'aperçut , il feignit de se mettre en colère.

— Encore ce drôle à calembours ! et n'avoir rien sous la main à lui jeter à la tète ! s'écria-t-il en regardant tout autour de lui.

Pierre aurait bien voulu gagner la porte, mais le capitaine Oliphant lui avait dit d'attendre qu'il eut lu sa lettre , pour voir s'il n'avait pas de réponse verbale à y faire. Il fut donc obligé de rester, et Je vieux Commodore, feignant d'être furieux de ne rien trouver-qui pût servir d'instrument à son courroux prétendu , tira de sa poche une bourse pleine d'or, et la lui jeta à la tète de toutes ses forces , en ayant soin de manquer son coup.

— Ramasse cela! s'écria-t-il.

Pierre obéit en tremblant.

— A présent , empoche cet affront, drôle , et dis-moi si tu peux faire un meilleur calembourpratique.

Pierre Drivel avoua humblement qu'il n'en était pasen état ; et depuis ce temps, il ne chercha plus à éviter la présence de sir Octavius.

Tout ce qu'il me reste à dire de Pierre Drivel, c'est qu'il chercha à réduire en système l'art des calembours. N'ayant pas grand' chose à faire , il

compila le dictionnaire anglais d'Ainsworth, et en composa un nouveau contenant tous les calembours dont chaque mot peut être susceptible , commençant par A , et finissant par Z. Il avait dessein de le faire imprimer , mais je l'en dissuadai^ car cette publication aurait fait mourir de faim les trois quarts des beaux esprits de la ville. Cependant je le lui achetai , mais , sur mon honneur , je n'en fis jamais aucun usage. Le manuscrit est déposé chez mon libraire , et si quelque petit auteur , prié à dîner en ville, désire le consulter , il peut en faire la lecture , à raison d'une guinée par heure , ce qui est certainement très bon marché.

M. Florentin retourna en France avec sa fille après la restauration des Bourbons. Il recouvra une partie de ses biens , reprit son nom véritable et son titre de comte ,. et peu de temps après la belle Rosalie épousa un marquis. Tant qu'ils restèrent en Angleterre, ils jouirent d'une pension libérale que le vieux Commodore leur obtint du gouvernement Anglais , et qui permit à M. Florentin de quitter la boutique et la profession de barbier. D'après l'invitation du Commodore , le père et la fille allèrent faire une visite à Trestletree-Hall; mais quoique Rébecca, devenue comtesse d'Osmondale, rendît pleine justice aux qualités aimables de Rosalie, je ne sais pourquoi elle

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no se soucia jamais do former une liaison intime avec celle famille.

M. Rubasorc, jeté du haut en bas de L'escalier

par le vieux Commodore , avait eu deux cotes cassées et force contusions. 11 intenta deux actions contre sir Octavius, l'une au civil et l'autre au criminel, en demandant des dommages et intérêts énormes. Par le résultat du premier procès, le Commodore fut condamné à payer le mémoire du chirurgien qui avait donné des soins à M. Rubasorc, et qui montait à cinq livres quinze shillings; et par celui du second, il eut à paver une amende d'un shilling au roi, pour avoir troublé la tranquillité publique. Cette double victoire ne procura donc à M. Rubasorc que honte et mépris. Dans le dépit qu'il en conçut, il vendit la maison et le domaine qu'il possédait près de Trestletrec-IIall, et alla demeurer à Londres. Sa santé se dérangea, il appela près de lui sa cousine miss Dredgely et elle le cajola si bien qu'il se décida à l'épouser. Alors elle changea de ton , et elle lui apprit que, pendant sa maladie, elle lui avait fait avaler, en place d'une pilule qu'il devait prendre, le billet d'une livre qu'il avait eu la générosité de lui envoyer. Depuis ce temps, ils vécurent en guerre ouverte, et elle dura autant (pie la vie de M. Rubasorc, qui mourut deux ou trois ans après, laissant, à son grand regret, toute s;i

fortune à sa femme , en vertu de son contrat de mariage.

Le comte d'Osmondale ne tarda pas à épouser l'héritière de Trestletree-Hall, elle capitaine Oliphant fut uni le même jour à miss Belmont. La paix et le bonheur régnèrent constamment dans ces deux ménages, car chacune des deux femmes fut toujours — maîtresse de sa maison.

Le vieux Commodore servit encore plusieurs fois son pays, et ce fut toujours avec honneur et succès. Il mourut à un âge fort avancé avec le titre d'amiral. Dans toutes ses croisières, il fut toujours accompagné de Daniel O'Sullivan , qu'il avait pris en amitié ; et quand la paix fut conclue, il l'amena avec lui à Trestletree-Hall , quoiqu'il ne fût bon qu'à construire de petits vaisseaux, qu'il lançait sur un étang, après y avoir arboré un guidon de Commodore.

Comme tous les vieux marins , sir Octavius , vers la fin de sa vie, aimait à raconter ses exploits ; mais la victoire qu'il avait remportée sur l'amiral Fresnoy était le sujet dont il se plaisait toujours à entretenir ses convives après un grand dîner. D'abord il se bornait à dire qu'il avait fait enfermer l'amiral français dans un coure sur son propre bord; mais chaque fois qu'il répétait ce récit, il y ajoutait quelque nouvel ornement. — C'était lui qui, de sa propre main, avait ren-

fermé l'amiral dans le coffre. — Puis il j avait enfermé l'amiral et sou capitaine. — Enfin il avait logé Faillirai , le capitaine et quinze officiers. Il était très vieux, et peut-être sa mémoire n'étaitelle pas très fidèle ; mais il ne manquait jamais de faire venir O'Sullivan , comme ayant été témoin des laits qu'il rapportait, et l'Irlandais était toujours prêt à attester sur tous les points la vérité de la relation de son ancien commandant , quelle qu'elle pût être.

Ce digne vieillard est mort respecté , aimé et regretté, après avoir passé ses dernières années dans le sein du bonheur, au milieu de ses petits-enfants. À l'exception d'un legs de dix mille livres qu'il lit par son testament au capitaine Oliphant , il laissa tous ses biens à sa fille et à son gendre, qui font un noble usage de leur fortune. Lady Astell et miss Maltilde ne sont plus du nombre des heureux de ce monde. De tous mes anciens amis, il ne me reste que le bon et tranquille Underdown , qui continue à habiter Trestletree-Hall avec le comte et la comtesse d'Osmondalc.

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