LA FOULE
Annius ! Annius !
annius triomphant, descend avec lenteur les degrés de la tribune.
Monte au Rostre. Romain,
Si ton corps est tremblant je «c tendrai la main. MARius, comme ébranlé un moment , se relève, s'élance avec fureur à la tribune et en arrache violemment Anm'ui.
Tombe ce bras, jadis vaillant à la bataille.
S’il ne peut renverser les hommes de ta taille ! Cieux, témoins de ma gloire, et vous, dieux immortels.
Qui vîtes mon triomphe au pied de vos autels. Vous savez que , pour suivrç une cause en litige , Des orateurs brillants je n’ai "point le prestige; Mais, inapte à farder la pure vérité,
J’en étalerai mieux foute la nudité. % [dre Romains! vous qui devez sans faute tout cornprcn- Lorsque des factions cherchent a vous surprendre, Jugez donc, méprisant un vain bruit sans effets, Jupiter à sa foudre, et l'homme à scs hauts faits. Croit-on que d'Annius ia clameur m'épouvante ? Vous savez qui je suis ; faut-il que je m’en vante? Romains! six fois consul, deux fois triomphateur, vous m’avez décoré du nom de fondateur.
Et quand vers l’Atbésis dirigeant mes cohortes,
Je brisais le danger qui hurlait à vos portes.
Vos mains, peuple, tribuns, sénateurs, chevaliers, Ont répandu pour moi le vin de vos celliers.
Et bénissant ma gloire en des vœux fanatiques. Vous m’avez mis au au rang de vos dieux domestipuis, ingrats citoyens, oublieux du passé, [que»; Votre foi s’est éteinte et vous m’avez chassé.
Puis errant, poursuivi des villes à la côte... i Si j’ai versé le sang, Romains, c’est votre faute. Mais lorsque ma colère a daigné s’arrêter,
Quel est donc ce mortel qu'on laisse m’insulter? Quel est donc cet enfant à la langue hardie Qui vient sur le Forum jouer sa comédie ?
Et qui, frais échappé des ciseaux du tondeur,
Ose essayer sur moi sa juvénile ardeur ?
Il a parlé des morts, cet enfant, c'est justice !
Ah! s’il \ous faut leur nom que ma voix retentisse. Je pui» aussi vous dire, évoquant les tombeaux. Trois cent mille Teutons mangés par les corbeaux. La foule écoute dans un profond silence. Marins reprend d’une voix lente et lugubre.
Si vous les aviez vos, ces hommes, 6 prodige ! Culbutant des quartiers de rocher dans l'Adige, Et pressés par milliers au flanc de ces débris, Montrant leur poing sinistre à mes soldads surpris! Puisquand lefleuve^mu, roulant son eau troublée, Sur la rive eut vomi l'effrayante mêlée.
Alors leur tourbillon poussa des cris affreux. Alors mes aigles d’or s’inclinèrent sur eux ;
Et le soir, quand des cieux tomba la nuit sereine, Voilant comme n dessein cette sanglante arène. On n’cntcndil plus rien, plus rien que des sanglots. Et le bruit des corps morts emportés sur les flots. C’est le passé qui fait ainsi dans ma mémoire, Fantôme éblouissant, resplendir la victoire.
Et, vieux chef de bataille, inonde de soleil.
Il me semble être encore aux plaines de Verccil. Ces vieux (ambres, géants qu’on hésitait à suivre. Venaient, le front casqué par des griffons de cuivre. Et lorsqu enlre nos pieds leur flot audacieux Roulait... le bruit immense en montait jusqu’aux , [cieux.
Puis, lorsque loin de nous la foule épouvantée Entre ses chariots se croyait abritée.
Quand sur tous ces honteux le soleil descendait, Savez-vous bien alors ce qui les attendait? Alors, l’œil enflammé, leurs femmes haletantes Se rassemblaient en groupe à la porte des tentes; Et, répondant aux cris d’effroi par des sanglots, Recevaient chaque lâche a coups de javelots ! Puis, comble dedémenre en ces grands pêle-mêle*. Elles s’entr’arrachaieml’cnfaut de leurs mamelles. Et sous les pieds des bœufs, ô sanglant souvenir ! Osaient, pleines de honte, écraser l’avenir.
Tels étaient ces lions chassés de l’Italie.
Qu’importe! ce sont là des choses qu’on oublie. On m’adorait hier, on m’insulte a présent.
Car la reconnaissance est un fardeau pesant.
Ainsi c’est bien prouvé, tu veux, peuple servile, Culbuter lé rempart qui protégea ta ville.
Et je suis, moi, tout prêt d’implorer U pitié.
MAGASIN THEATRAL
D'avoir fait des ingrats justement châtié.
Demain, je vais mourir ; mais, je vous en conjure, De nommer Annius épargnei-moi l’injure ;
Car, s'il faut revenir sur un débat ancien,
Je ne dirai qu'un mol : c'est un patricien.
Et lorsque ma douleur sent toutes vos misères, • Tournez-vous, moribonds, et louchez vos ulcères. Je ne vais pas plus loin. Trop vil en sa noirceur, Ce bouffon ne peut pas être mon successeur.
Et vous, vieux compagnons, qui, fléaux de la terre, Files autour de Rome un cordon militaire. Intrépides acteurs d'un gTand fait accumpli.
Dites si votre chef a mérité l’oubli T Qu'importe 1 le Romain va. changer sans colère En thyrse de Barchus le faisceau consulaire.
Annius Agrippa s’érige en dictateur,
Et Calus Marius est un pauvre orateur !
La foule immense qui entoure Annius reste muette et impassible Quelques voix du côté de Minus s’écrient : Marius ! Marius ! gloire ! c’est notre père ! JUN1UE.
Non , c’est un forcené que la haine exaspère...
A mort 1
A ce cri , les deux partis se heurtent avec d’horribles clameurs; les haches su dressent; Annius déminé tout du geste, line partie de 1a foute crie :
Au champ de Mars 1
VOIX UES CLIENTS Ii’aNNIUS.
Monte au Rostre, Annius 1