‹ Le vieux consul tragedie en cinq actesChapitre 32 sur 44 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

. LAVI.MA, LEPIDUS.

lepidus. [ mains .

Viens, viens à mon secours, vertu des vieux Ro- Toi, qui du monde entier mis le sceptre en nos — Je ne faiblirai pas. [mains!

LAVIMA.

Cimber ! Cimber ! les larmes Parfois plus que l’acier sont de terribles armes. LEPIDUS.

De mes froides vertus je reste enveloppé.

Ton reproche cuisant, de pleurs entrecoupé.

Descendra, mais en vain, jusqu’au fond de mon

[âme:

Par calcul, froidement, j’ai fait cet acte infâme. Dût lé sol déchiré s'ouvrir devant mes pas,

Je le dis sans pâlir, je ne m’en repens pas.

lavima.

Rien, bien, que ta fureur elle-même s’excite,

Je n’eu suis point surprise et je t’en félicite. Lâche, quand tu venais pleurer à mes genoux, Par un amour coupable, insultant mou époux; Lorsque tu conviais, l’œil en pleurs, la voix ten-

[dre,

Mon devoir à fléchir, ma jeunesse à t’entendre; . Quand jusqu’à t’écouler, folle, je m’égarais, Voilà donc l’avenir que lu me préparais!

Ton amour, disais-tu, ne craignait pas l'épreuve; Sublime vérité! j'en viens d’avoir la preuve. Certes, laisser ainsi, d’un cœur tout glorieux,

Une femme éplorée aux mains d'un furieux,

Et ne pas frissonner d’un effroi légitime Quand on est poursuivi des cris de la victime, C’est un fait magnanime et simple en sa grandeur, Dont je sais admirer la stoïque froideur.

Voilà comment l’amour et l’amitié menteuse Se changent sourdement en colère honteuse.

Quand je le suppliais d'épargner ma vertu.

Saintement, sans espoir, tu m’aimais, disais-tu! Et tu devais bientôt, sans pitié, sans mesure, Souiller cette vertu par une flétrissure!

Va! si de mes dédains aiusi tu t’es vengé,

De quels affreux remords ne t es-tu pas chargé? Un autre, moins cruel . certes m'aurait tuée;

Toi, plus vil, froidement lu m’as prostituée!

Les hommes d’à présent mettent vile en oubli La Némésis au front de colère pâli, [ftèré.

Et quand leur âme, aux dieux devient plus ëtran* Ils pensent échapper aux serpents de Mégère.

Mais puisque leur esprit, devenu plus hautain, N’écoute plus les bruits de l’A verne lointain, L’outragé peut, fouillant sa volonté fatale,

V trouver un supplice ignoré de Tantale.

Vois ton crime. Mon corps et mes genoux tremblants,

Mes yeux rouges de pleurs, de haine étincelants, La fièvre de colère à mes lèvres marbrées.

Accusent de la nuit les hontes dévorées.

O songes trop aimés, qui venez chaque soir

Au foyer de l’épouse un moment vous asseoir, Qui, calmant de l'amour les pudiques alarmes. Acceptiez du même œil mon sourire et mes larmes, Fuyez les alcuiours de ce logis en deuil.

Car désormais la honte en défendra le seyil !

Et toi qui, non contenu de m’avoir avilie,

Vantes encor les faits de ta sombre folie.

Prends bien garde, il se peut que ton cœur cri*

[mine!

Trouve des châtiments dans un mot solennel !

LSMIM».

Plus ta douleur grandit, plus mon brutal courage, Sans pleurs, sans désespoir, domine ton outrage. Plus vient troubler mes sens ton liel accusateur, Plus. ma fierté romaine en reçoit de hauteur.

Sur le Forum en butte aux haines, à l'envie.

J’ai fait plus d’une fois bon marché de ma vie : J’ai vu souvent, agent d’un pouvoir méconnu,

Les haches tournoyer sur mon front pâle et nu: Mais menace jamais ne m’emplit d’épotivnntc Plus que cette amertume à torturer savante, Quand je dis sans pâlir, sans me justifier,

Que j’ai dû laisser faire et te sacrifier...

D’ailleurs , en achevant cette horrible entreprise. J’ai cru que d’Annias au fond du cœur éprise...

•UTUU, avec indiyation.

Oh 1 puisque ainsi lu joins cet outrage au forfait, Que de vengeance aussi mon cœur soit satisfait. Dis, toi qui m'as sans honte a ce lâche livrée, Pour suivre d’un vieillard la colère altérée, Dis-moi quels mots cruels, quelle imprécation Peuvent porter le trouble en ton abjection?

Je t’aimais... que ce mot lentement te dévore.

Je t’aimais! je t’aimais!

lepidus, se tordant les mains.

Grands dieux!

LAVINIA

Je t’aime encore.

Et déjà sur ton cœur l’clTroi venant agir,

Ce qui me fait pleurer te fait enfin rougir.

Oui, je t'aimais d'amour avec un saint mystère. Invoquant chaque soir mon lare solitaire, Pleurant parfois, l'esprit à ce rêve attaché,

Je ravissais mon cœur de cet amour caché.

Chaque jour pour Titus me retrouvait meilleure; Mais je portais en moi ma plaie intérieure :

Et quand tu paraissais au seuil de ma maison, Une prière aux dieux rappelait ma raison.

Par moments, échappée a ton ardeur bouillante. Le temple de Y esta me voyait suppliante.

Et je disais d’un cœur de craintes interdit : Vesta! nia force meurt, et mou amour grandit. Plus je voyais ton cœur en proie à la soutTrauce, Plus je me ravissais d’une sainte espérance.

El, sous celle froideur, prompte à nie contenir.

Mou amour aspirait au riaut aveuir.

tn jour viendra , pensais-je, où, libre et jeune

[ eucore,

Je ne contiendrai plus ce feu qui me dévore;

Où, liérc, je pourrai, par un lien sacré,

M unir a Lepidus, ardemment adoré.

Alors, pcnsais-jc, alors, d’une volonté sûre,

Je mettrai tout uion art « fermer sa blessure.

Après les bruits du llostre, après les durs travaux. Je saurai bien lui faire oublier ses rivaux ;

Quand Phébé, sur nos toits rayùnnaut curieuse. Ramènera la nuit pâle et mystérieuse,

Fière de ce bonheur qu’elle m’aura rendu.

Je serai. tout entière à l'époux attendu :

Et je ferai si bien, dans ma fiamme épurée,

Qu’il ne se plaindra pas de m’avoir desirde.

Oh! non, non, quoique soit ce forfait réussi,

Ce n'est pas mon honneur que je déplore ici!

0 tranquille douceur du foyer domestique, Calmes discours avec les dieux de mon portique, Songes d’un cœur sans fiel souriants à mes nuits, Yous ne viendrez donc plus consoler mes ennuis! Non, tout est mort : espoir, vertu, chaste tendresse, Et le crime implacable entre nous deux se dresse 1 LEPIDUS.

En ces déchirements qu'accuse ma pâleur.

Va, je ne veux point faire éclater ma douleur;

• Chaque mol prononcé, chaque élan de vengeance Est demeuré pesant sur mon intelligence :

Ton reproche est vivace, âpre à me déchirer, Lavinie, et pourtant je ne veux pas pleurer;

Et si, dans les horreurs de cette nuit su| rême,

Ta Voix m’eût dit ces mots, ces mots cruels: Je

[ t'aime l

Puisque ma ville en deuil commandait ce forfait. Je... non... je ne sais rien de ce que j’aurais fait. Mais, ignores-tu donc que la mort, à cette heure. Va frapper hautement relui par qui tu pleure? N’cntends-tu pas le bruit du Forum ameuté Qui va sur un consul venger ta chasteté?

Sais-tu qu'en déchaînant la foule sur cet homme, D’un infâme tyran nous allons purger Rome?

Le criminel en vain demandera quartier!

Le crime! U est à moi, je le prends tout entier. La douleur ! ce transport dont tu sais l'inclémence, Va, ne t’en plains pas trop, car la mienne est ira- Si Calus Marius, d'épouvante frappé, [raense. Dans les plis d’un serment ne m'eût enveloppé, S’il n’eût rendu le Styx de ce forfait complice, Penses -tu que j’en eusse accepté le supplice?

Je t’aimais, je t'aimais, cœur pur, cœur innocent! Pour prix de ce forfait, je l’offre tout mon sang, Mon bras à ta fureur, ma haine à la colère.

Mais quoi ! tu comprendras cal te foi populaire' Qui traite son adepte en esclave soumis,

Et le pousse au Forum sans amour, sans amis;

Je garde dans ma foi, divinité fatale,

De l'intérêt d’état la volonté brutale :

Et que le crime ou nou vienne souiller ma main, J’accepte les remords et je reste Romain I

la v IM A.

Ah! c’est le vieux consul, ce moribond féroce, Qui s’est fait l’inventeur de cette idée atroce! Autrefois, daus sa haine il était plus ardent : Mais quoi! plus on vieillit, plus on devient pru- Je souhaite, Romain, que ta chère patrie [dent. Comme moi ne soit point insultée et flétrie,

El que, loin de la haine au souffle empoisonneur, Elle ait toujours des fils gardiens de son honneur. O cœurs gonfles d’orgueil, esprits pleins de chi-

[inerej,

ip MAGASIN

Vous flétrissez vos till en flétrissant leurs mcres, Et portes dans leur liane, sinistre hérédité,

Un ferment de colère et de brutalité.

LEPIDUS

Pitié! par ma douleur! parles pieds que j'embras- LAVIN1A. / [te!

Celte nuit, I.epidus, je t’ai demandé gréée.

LRPinus, se relevant avec un sentiment d’horreur. C'est étrange, combien ton esprit abondant Distille sur les cœurs un lie! Acre et mordant. As-tu donc, par hasard, sur un roc solitaire.

Des poisons de Circé pénétré le mystère ,

Que tu sais, implarablc en tes projets conçus. Envelopper ma chair du manteau de Ncssus?

De tous tes mots cruels chacun fait sa morsure : Tu portes lentement le fer dans la blessure.

Et d'instants en instants, le tirant à demi,

Tu l'y portes encor d'un bras plus affermi.

Ab ! tu me l'avais dit : la volonté fatale A trouvé le supplice ignoré de Tantale.

Si pour toi la vengeance a de si purs attraits,

Sur mon àme saignante épuises-en les traits : Ouvre tes souvenirs afin que j'y relise De cet amour caché l'effrayante analyse.

Kl laisse, quand je reste écrasé par l'effroi 1 , * Ton implacable amour se dresser devant moi!

Dieux cruels, je me lasse, et ma vertu me pèse... Au moins que sur quelqu'un ma colère s’apaise !.. .

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