CHAPITRE X
Mort tragique de Villeneuve
Il existe , dit - on , dans la nature , un principe d'union entre toutes les choses semblables , qui les attire les unes vers les autres \ qui se ressemble s'assemble : Mimus mîmum fricat ; or , le rapprochement, les liaisons de deux tètes , telles que celles de Barère et de Dupin , déposent de la certitude de ce principe \ aussi foux., aussi légers l'un que l'autre , ils né sont ni moins égoïstes ni moins ati'oces. Mêmes goûts, mêmes habitudes, tout est commun entre eux , maisons, bijoux, sociétés, boudoirs, voitures ; on les prendrait, aux apparences , pour Pylade et Oreste , lorsque , dans le fond , ils sont capables d'être l'un à l'autre , Atrée et Thyeste.
Indépendamment de là similitude des deux discours rapportés ci-dessus , trois anecdotes vont prouver qu'ils ont les mêmes sentimens ,^ les mêmes affections , les mêmes volontés.
Le respectable Villeneuve s'est tué d'un coup de pistolet ; le plus honorable dévouement , sous le règne de la tyrannie , l'avait porté à cette extrémité. Il avait consigné une phrase plaintive , en faiseur des représentons du peuple proscrits , dans une lettre écrite peu de jours après le 3 1 mai , et son âme était tourmentée de la crainte horrible qu'elle ne vit le jour. Hélas ! les Français se trouvaient réduits à une condition pire que celle des Roxùains sous les empereurs sanguinaires. Si ceux-'ci
DE -LlL MÈRE DE DIEU DÉVOILES. ^297
avaient à redouter la mort y comme les Sénèque , les Lu- * cain , les Thraséas , etc. , ils pouvaient au moins con- 6erver à leur famille les deux tiers de leurs biens , en donnant , dans leur testament , Tautre tiers à leur bourreau couronné : Villeneuve se donna la mort pour confier v^r sa grande fortune à son épouse chérie et à ses tendres enfans qui en auraient été frustrés s'il eût été conduit à Téchafaud.
Je parlai de cet événement aux deux inséparables Barère et Dupin. Le premier répondait : Que tu es e/ifant ! il na fait que devancer la guillotine ; pourquoi écrivait^il une lettre fédéraliste ? Le second disait : Le ùoilà guéri de ses maux y cest un i^ieux goutteux , le tribunal révolutionnaire ri aura pas la peine de le con^ damner.
Un jour, Barère entrait dans la boutique d'un faïencier, vis-à-vis Saint-Roch 5 on le plaignait d'être accablé de travaux, il répondait lestement: « La guillotine fait TOUT, c'est elle QUI GOUVERNE. » Dupin uc disait-il pas , à l'occasion de son rapport sur les fermiers-généraux :
«l La GUILLOTINE EST MEILLEURE FINANCIERE QUE CamBON.))
La seconde fois que j'allai à Clichi , je dînais dans la maison de l'illustre Ximencs ; l'épouse du fils de l'immortel Bufibn s'y trouvait , affectée de douleur de la détention de son mari \ Dupin y dînait aussi \ il donna des marques d'intérêt à sa malheureuse position. Nous vous tirerons de là , disait-il , cest par méprise qt^il est ren^^ fermé. J'en parlai à Barère le lendemain ; il répondait : Que fait à çà son père P les hommes de lettres ne sont RIEN MOINS QUE RÉVOLUTIONNAIRES. Jc rappelai à Dupin ses promesses ; il disait : Il fallait bien consoler cette fem^ rne ; mais , crois-moi^ ne nous mêlons pas de ces gens-'là.
Le public Ta ru sur les gradins cet infortuné Bufibn , si intéressant , si aimable • Je pourrais me réclamer de mon père, disait-il , la pairie peut se glorifier de ses ouvrages. '
Après la condamnation , il montra la candeur de 101 âme. Je meurs innocent , citoyens jurés ,/e ne ni en prends pas à vous : les témoins ont tout le tort (t).
Son père , vivant dans ces jours de deuil 5 eût subi li même destinée , son génie sublime eut fait sok crime ; Voilai re y Rousseau , au lieu de statues , eussent trouré réchafaud. Champfort s^est ouvert les quatre veines, Yicq d^Azyr et Lemierre sont morts de chagrin, Roucber a été traduit sur les gradins un jour trop tôt : il est M à Téchafaud le 8 ikermdor.