‹ Le vieux cordelier (volume 2)Chapitre 7 sur 58 · CONVERSATION DE DEUX VIEUX CORDELIERS · texte numérisé non relu

CONVERSATION DE DEUX VIEUX CORDELIERS

Qui aut tempus çuod postulat non fidet , aut plura lo^ quitiir\ aut se ostentat, aut eorwH quibuseum tst^ rationem noa habet, is ineplus esse dicitur, Cato^ optimo animo utens , nocet inlerdum reipuhlicœ , dicit enim tançuam ia Platonis polUeiâ non tanguam kt

tSomuU ferre senlentiam. •

CAMILLE DESMOULIKS*

<K Si tu ne vois ^s , dit Gcéron 9 ce qpe le$ temps exi-** gent ; si tu parles inconsidérément ; si tu te mets en évi«dence ; si tu ne fais aucune attention à ceux qui t'environnent 9 je te refuse le nom de sage» L'àme vertueuse de Caton répugnait à cette maxime : aussi, en poussant le lanséninne de républicain plus loin que les temps ne le permettaient, ne contribua-t<*il pas peu à accélérer le renversement de la liberté ; comm« lorsqu'en réprimant les exactions des chevaliers , il tourna les espérances de leur cupidité du côté de César. Mais Caton avait la manie d'agir plutôt en stoïcien dans la république de Platon , qu'en sénateur qui avait affaire aux plus fripons des enfans dé Romulus. »

Que de réflexions présente cette épigraphe ! C'est Cicéron qui , en composant avec les vices de son siècle ,

9 5o LE VIEUX GORDETJER.

croit retarder la chute de la république , et c^est rausté* rite de Caton qui hâte le retour de la monarchie. Solon avait dit , eu d'autres termes , la même chose : « Lie législateur qui travaille sur une matièie rebelle, doit donner à son pays, non pas les meilleures lois en théorie, mais les meilleures dont il puisse supporter rexécution* » Et J.-J. Kousseau a dit après : (( Je ne viens point traiter des maladies incurables. » On a beau dire que mon numéro YI manque d'intérêt , parce qu'il manque de personnalités; que ceux qui ne chercheraient dans ce journal qu'à repaître de satire leur malignité, et leur pessimisme de vérités Intempestives, retii'ent leurs abon- i nemens. Je crois avoir bien mérité de la patrie, en tirant 1 la plume contre les ultra-révolutionnaires, dans le Vieux ! CordeKer^ malgré ses erreurs.

Quelque ivraie d'erreurs n'étouffe point une moisson de vérités. Mais je reconnais que mes numéros auraient été plus utiles , si je n'avais pas mêlé aux choses les noms des personnes. Dès que mon vœu , le vœu de Colignj, le vœu de Mézerai est enfin accompli , et que la France est devenue une république , il faut s'attendre i des partis , ou plutôt à des coteries et à des intrigues sans cesse renaissantes. La liberté ne va point sans cette suite de cabales, surK^utdans notre pays où le génie national et le caractère indigène ont été, de toute antiquité, factieux et turbulens , puisque J. César dit , en propres termes, dans ses commentaires : a Dans les Gaules on ne trouve que des factions et des cabales , non-seulement dans tous lesdépartemens , districts et cantons , mais même dans les vies ou v^illages (i). Il faut donc s'attendre à des partis,

(i) In Gallid factiones sunt^ non solUm in omnibus cwUatibus , atquû pagis f partibusquc, sed in t^icis , etc»

LÉ VIEUX CORDELIER. iSr

OU , pour mieux dire , à des compérages qui haïront plutôt la fortune que les principes de ceux qui sont dans h coterie ou le parti contraire , et qui ne manqueront pas d'appeler amour de la liberté et patriotisme Tambition et les intérêts personnels qui les animent les uns contre les autres. Mais tous ces partis , tous ces petits cercles , seront toujours contenus dans le grand cercle des bons citoyens qui ne souffriront jamais le retour de la tyrannie; et cdmme c'est dans ce grand rond seul que je veux entrer; comme je pense, avec Gordon , qu'il n'y eut jamais de secte-, de société, d'église, de club, déloge, d'assemblée quelconque , de parti , en un mot , tout cornposé de gens d'une exacte probité , ou entièrement mau-^ vais j je crois qu'il faut user d'indulgence pour les uîtrà comme pour les citrà^ tant qu'ils ne dérangent pas les intrà et le grand rond des amis de Ja république une et indivisible. Robespierre dît , dans un fort bon discours sur les principes du gouvernement révolutionnaire : Si ton admet que des patriotes de bonne foi sont tombés dans le modérantisme , sans le savoir , pourquoi ri y aurait-il pas des patriotes , également de bonne foi , qu'un sentiment louable a emportés quelquefois UUTB. A? » C'est ainsi que parle la raison-, et voilà pourquoi j'ai enrayé ma plume qui se précipite sur la pente de la satire. Etranger à tous les partis , je n'en veux servir aucun , mais seulement la république qu'on ne sert jamais mieux que par des sacrifices d'amour-propre : mon journal sera beaucoup plus utile, si, dans chaque numéro , par exemple, je me borne à traiter en général, et abstraction faite des per-sonnes , quelque question , quelque article de ma profession de foi et de mon testament politique. Parlons aujourd'hui du gouvernement anglais , le grand ordre du jour.

(i) Vieux rêtre de rancien district des Cordeliers, qui entre chcï moi , et vient voir si je fais parler dignement le chapitre dans moi numéro VU , et si je ne ûdi pas reculer la bannière.

iSs LE YIEUX COBDELIER.

UN VIEUX GORDELIER (l).

Qu'es{-ce que tout ce verbiage? Depuis 1789 jusqua ce moment , depuis Mouuier jusqu^à Brissot , de qaoia-t-H été question , sinon d'établir en France les deux chambres et le gouvernement anglais? Tout ce que nous avons dit \ tout ce que toi , en particulier , tu as écrit depiiii cinq ans, qu'est-ce autre chose que la critique de la cou* stitution aristocratique de la Grande-Bretagne? Enfin ^ la journée du 10 août a terminé ces débats et la plaidoirie y et la démocratie a été proclamée le ai septembre* Il Maintenant la démocratie en France, Taris tocratie en Angleterre , fixent en Europe tous les regards tournés veis la politique. Ce ne sont plus des discours, ce sont les faits qui décideront, devantlejurj de FUnivers pensant, quelle est la meilleure de ces deux constitutions. Maintenant h plus forte, la seule satire à faire du gouvernement anglais , c^est le bonheur du peuple ; c'est la gloire , c'est la fortune de la république française. N'allons pas, ridicules athlètes , au lieu de nous exercer et de nous frotter d'huile, panser les plaies de notre antagoniste. C'est nousmêmes qu'il faut guérir , et pour cela il faut connaître nos maux \ il faut avoir le courage de les dire. Sais^tuqne tout ce préambule de ton numéro YII, ces circonlocutions, , ces précautions oratoires , tout cela est fort peu jacobin? A quoi reconnait-on le vrai républicain , je te prie, le véritable Cordelier ? C'est à sa vertueuse indignatioi contre les traîtres et les coquins, c'est à Tàpreté de sa cen

LE TIEUX GORDELlER. iSS

mre. Ce qui caractërise le républicain , ce n'est point le liècle , le gouyernemcnt dans lequel il vit , c^est la fran-» chise du langage. Montausier était un républicain dans Toeil-de-Bœuf. Molière , dans le Misanthrope, a peint en traits sublimes les caractères du républicain et du royaliste. Alceste est un jacobin , Philinte , un feuillant achevé. Ce qui m'indigne , c'est que j dans la république , je ne vois presque pas de républicains. Est-ce donc le nom qu'on donne au gouvernement qui en constitue la nature? En ce cas, la Hollande, Venise, sont aussi des républiques^ l'Angleterre fut aussi une république, pendant tout le protectorat de Cromwel qui régissait sa république aussi despotiquement que Henri YHI son royaume. Rome fut aussi une république sous Auguste , Tibère et Claude, qui rappelaient, dans leur consulat , comme Cicéron dans le sien , la république romaine» Pourquoi cependant ne se souvient - on de cet âge du monde que comme celui de l'époque de l'extrême servitude de l'espèce humaine? C'est parce que la franchise était bannie de la société et du commerce de la vie ; c'est parce que , comme dit Tacite , on n osait parler , on n^o^ gaii même entendre. Omisse omni , non soliim loquendi , imà audiendi , commercio.

Qu'est-ce qui distingue la république de la monarchie? Une seule chose : la liberté de parler et d'çcrire. Ayez la liberté de la presse à Moscou , et demain Moscou sera une république. C'est ainsi que , malgré lui , Louis XVI et les deux côtés droits, et le gouvernement tout entier, conspirateur et royaliste , la liberté de la presse seule nous a menés , comme parla main , jusqu'au lO août, et a renversé upe monarchie de quinze siècles , presque sans effusion de sang.

iZi LE VIEUX CORDELIER.

Quel est le mcîHeur retranchement des peuples libres contre les invasions du despotisme? Cest la liberté delà presse* Et ensuite, le meilleur? Cest la liberté de la presse. Et après , le meilleur? C'est encore la liberté de la: presse.

Nous savions tout cela dès le 1 4 juillet; c^est Falphabet de Tenfance des republiques; et Bailly lui-même, tout aristocrate quil fut , était, sur ce point; plus républicain que nous.' On a retenu sa maxime : La publicité est la sauvegarde du peuple. Cette comparaison devrait nous faire honte. Qui ne voit que la liberté d'écrire est la plus grande terreur des fripons, des ambitieux et des despotes, mais qu'elle n'entraîne avec soi aucun inconvénient pour le salut du peuple ? Dire que cette liberté est dangereuse à la république , cela est aussi stupide que si on disait que la beauté peut craindre de semeUre devant une glace. On a tort , ou on a raison; on est juste, vertueux , patriote , en un mot , ou on ne l'est pas. Si on a des torts , il faut les redresser, et pour cela il est nécessaire qu'un journal vous les montre ; mais si vous èles vertueux, que craignez-vous de numéros contre l'injustice, les vices et la tyrannie? Ce n'est point là votre miroir.

Avant Bailly , Montesquieu , un président à mortier avait professé le même principe qu'il ne peut y avoir de république sans la liberté de parler et d'écrire. « Dès que les décemvirs, dit-il , dans les lois qu'ils avaient apportées de la Grèce , en eurent glissé une contre la calomnie et les auieui^ , leur projet d'anéantir la liberté et de se perpétuer dans le décemviral , fut à découvert. » De même , le jour qu'Octave ,' quatre cents ans après ^fit revivre cette loi des décemvirs contre les écrits et les

LE YIEUX CORDELÎER.' l55

paroles, et en fit un article additionnel à la loi Julia sur les crimes de lèse-majesté, on put dire que la liberté romaine rendit le dernier soupir* En un mot, rame des républiques , leur pouls , leur respiration , si Von peut parler ainsi , le souffle auquel on reconnaît que la liberté vît encore, c'est la franchise du discours. Vois , à Rome , quelle écluse d'invectives Cicéron lâche pour noyer dans leur infamie Verres , Catilina , Clodius, Pison et Antoine ! Quelle cataracte d'injures tombe sur ces scélérats du haut de la tribune !

Aujourd'hui, en Angleterre même, où la liberté est décrépite , et gisant in extremis^ dans son agonie, et lorsqu'il ne lui reste plus qu'un souffle, vois comme elle s'exprime sur la guerre, et sur les ministres, et sur la nation française !

a En France , dit Stanhope, dans la chambre haute, les ministres parlent , écrivent , agissent toujours en présence de la guillotine. Il serait à souhaiter que nos ministres eussent cette crainte salutaire , ils ne nous tromperaient pas si grossièrement.

)) On nous dit que les troupes françaises sont sans habits , et ce sont les mieux habillées de TEurope.

» On nous dit que le manque de numéraire empêchera nos ennemis de soutenir la guerre , et on peut hasarder qu'il y a en France plus d'or, d'argent et de billon, provenant des sacristies et de l'emprunt forcé, que dans toutes les contrées de l'Europe ensemble.

» A l'égard des assignats , ils ont gagné , depuis six mois, plus de ^o pour cent, et gagneront sans doute encore plus dans six autres mois.

» On nous disait que les troupes françaises ne pourraient tenir devant les troupes autrichiennes, prussiennes et anglaises , les mieux disciplinées de l'Europe y le cour

l56 LB VIEUX GORDEUER.

traire est assez prouvé par un^ grand nombre de eomliats. Des généraux autrichiens ont avoué que les Français , par leur discipline et leur bravoure , au milieu du carnage , étaient devenus la terreur des alliés. .

» Enfin , on nous disait , que les Français deyaient manquer de blé. C'était déjà une idée bien borrible que celle de ving-cinq millions d'hommes, dont la presque universalité ne nous avait jamais offensés, éprouvantles horreurs de la famine , parce que la forme de leur gouvernement déplaisait à quelques despotes. Mais ce plan Snfernal n'a servi qu'à produire chez ce peuple un enr thousiasme qui a surpassé tout ce qu'on rapporte des anciennes républiques. »

Stanhope justifie ensuite le peuple français du reproche d'athéisme. Il distingue sa constitution des excès inséparables d'une révolution ; il ajou/te que la nation a renoncé , par des décrets solennels ^à se mêler du gouvernement des autres ^états^ il défie tous les philosophes de ne pas sanctionner notre Déclaration des Droits , et finit par présenter , comme la base et la pierre angulaire de notre république, cette maxime sublime : Ne fais pas à autrui ce que tu ne i^euxpas quon te fasse.

L'opposition , dans la chambre des communes , tlj parle pas de nous avec moins de respect et d'éloges. « Nous sommes vaincus partout , dit M. Courtenay , tandis que les Français déploient? une énergie et un courage digne des Grecs et des Romains. A la bouche du canon, ils chantent leurs hymnes républicains. L'empereur et le roi de Prusse , avec tous leurs fameux généraux , et leurs troupes si bien aguerries , n'ont pu battre le général Hoche qui n'était pourtant qu'un simple sergent , peu de temps avant d'avoir pris le commandement. »

I,E TIEXJX GORBëCIER. 1S7

Si la louange qui plait le plus est celle d'un ennemi , ces discours ont de quoi flatter nos oreilles. Cest ainsi que des hommes, que quelques républicains d'outre-mer, fopt en plein parlement la satire de leur nation et Téloge de ceux qui lui font la guerre ; et nous , au fort de la liberté et de la démocratie, nous n'osons censurer dans un numéro ce qui manque à la perfection de notre gouyemement ; nous n osons louer chez les Anglais ce qu'il y a de moins mauvais , comme la liberté des opinions , Vhdbeas corpus^ et le proposer pour exemple à nos concitoyens , de peur qu'ils ne deviennent pires,

Nous nous moquons de la liberté de parler de l'Angleterre , et cependant , dans le procès de Bennet , con* vaincu d'avoir dit publiquement qu'il souhaitait un plein succès à la république française , et la destruction du gouvernement d^ Angleterre , après une longue délibération , leur jury vient de prononcer , il y a quinze jours , que Bennet n'était point coupable , et que, les opinions étaient libres.

Nous nous moquons de la liberté d'écrire des Anglais; cependant il faut convenir que le parti ministériel n'y demande point la tète de Shéridanou de Fox, pour avoir parlé des généraux , de Brunswick , de Wurmser , Hoode , Moyra , et même du duc dTorck , avec autant d'irrévérence au moins que Philîppeaux et Bourdon de Croise ont parlé des généraux Ronsin et Rossignol,

Étrange bizarrerie! En Angleterre c'est tout ce qu'il y a d'aristocrates, de gens corrompus , d'esclaves , d'âmes vénales , c'est Pitt , en un mot , qui demande à grands cris la continuation de la guerre \ et c'est tout ce qu'il y a de patriotes , de républicains et de révolutionnaires , qui vote pour la paix , qui n'espère que de la paix

l58 LE VÏEUX GOtoELIER.

un changement dans leur constitution. En France ^ tout au rebours : ici ce sont les patriotes et les révolution-' naires qui veulent la guerre; el il n y a que les modérantins, les feuillans, si Ton en croit Barère, il n'y a que les Contre-révolutionnaires et les amis de Pittqui osent parler de paix. C'est ainsi que les amis de la liberté, dont les intérêts semblent pourtant devoir être communs, veulent la paix à Londres, et la guerre à Paris , et que le même homme se trouve patriote en-deçà de la Manche, et aristocrate au-delà; montagnard dans la Convention, et ministériel dans le parlement. Mais au moins, dans le parlement d'Angleterre , on n'a jamais fait Fincroyable motion, que celui qui ne se déciderait pas d'abord pour la guerre , par assis et levé , fût réputé suspect y pour son opinion, dans une question de cette importance et si délicate; qu'on ne pouvait être de Tavis de Barère sans être en même temps de Tavis de Pitt.

Il faut avouer au moins que la tribune de la Convention ne jouit pas de l'inviolabilité d'opinion de la tribune anglaise , et qu'il ne serait pas sur de parler de nos échecs , comme Shéridan parle de leur défaite de Noirmoutier, de Dunkerque , de Toulon. Combien nous sommes plus loin encore de celte âpreté de critique , de celte rudesse sauvage des harangues et des mœurs , qui existe encore moins , il est vrai , en Angleterre , et qui ne convient point aux très-^humbles et fidèles sujets de Georges, mais^ à laquelle on reconnaît une àme républicaine dans J.-J. Kousseau , comme dans le paysan du Danube ; dans un Scythe , comme dans Màrai ! On trou verar parmi nous celle ejfroyable haine d'Alcesle ,

Ces haines vigoureuses • Que doit donner le vice aux âmes vertueuses. <

LE VIÊtIX CORDEMEH. iSg

Hébert dénonce Legendre , dans sa feuille , comme un mauvais citoyen et un mandataire infidèle*, Legendre dénonce Hébert aux Jacobins , comme un calomniateur h gages ; Hébert est terrassé , et ne sait que répondre. « Allons, dit Momoro qui vient au secoprs de son embarras, embrassez- vous tous deux, et touchez là. )> Est-ce là le langage d'un Romain , ou celui de Mascarille dans la comédie :

C'est un fripon , n'importe ; On tire un grand parti des gens de cette sorte.

J^aime mieux encore qu'on dénonce à tort et à travers, j'ai presque dit qu'on calomnie même , comme le Père Ducbesne , mais avec cette énergie qui caractérise les âmes fortes et d'une trempe républicaine , que de voir que nous avons retenu cette politesse bourgeoise , cette civilité puérile et lionnête , ces ménagcmens pusillanimes de la monarchie , celte circonspection , ce visage de

caméléon et de l'antichambre , ce b... e , en un mot ,

pour les plus forts hommes en crédit ou en place , ministres ou généraux , représentans du peuple ou membres influens des Jacobins, tandis qu'on fond avec une lourde raideur sur le patriotisme en défaveur et disgracié. Ce caractère presque général sautait aux yeux , et Robespierre en fît luî-mcnie l'objet du dernier scrutin épuratoire de la société :

Au dire de chacun , étaient de petits saints.

Mieux vaudrait l'intempérance de la langue de la démocratie , le pessimisme de ces détracteurs éternels du présent , dont la bile s'épanthe sur tout ce qui les environne^ que ce froid poison de la crainte , qui fige la pensée jusqu'au fond de l'âme , et l'empêche de jaillir à la tribune, ou dans des écrits! Mieux vaudrait la misan-

l4o XE VIEUX CORBELIER.

thropie de Timon qui ne trouve rien de beau à Athènes, que cette terreur générale et comme des montagnes de glace , qui , d'un bout de la France à l'autre , couvrent la mer de l'opinion , et en obstacleQt le flux et reflux ! La devise des républiques, ce sont les vents qui soufflent sur les flots de la mer , avec cette légende : Tolluntj sed atloUunt. Us les agitent, mais il les élèvent. Autrement, je ne vois plus dans la république que le calme plat du despo^ tisme,et la surface imie des eaux croupissantes d'un marais; je n'y vois qu'une égalité de peur, le nivellement des courages , et les âmes les plus généreuses aussi basses que les plus vulgaires. Toi-même, par exemple, je dirai seulement, pour ne pas te flatter , toi qui as eu, en ne te donnant qu'un mérite de calcul ; toi qui as eu le tact et le bon esprit d'être aussi incorruptible , de ne pas plus varier , pas plus déménager que Robespierre ; toi qui , dans la révolution, as eu le bonheur que toutes ses phases n'en ont amené aucune dans ta condition et ta fortune \ le bonheur de n'avoir été ni ministre , ni membre du comité de gouvernement, ni commissaire dans la Belgique ^ de n'avoir pas étalé aux yeux de la jalousie , sœur de la calomnie, ni le panache, ni le ruban tricolores, allant de l'épaule au côté , ni les épaulettes à étoiles , ni aucun de ces signes du pouvoir , qui , par le temps qui court surtout , semblent vous donner des ailes , comme à la fourmi , pour vous perdre , et vous jettent dans Tenvie même des dieux ; mais qui , député honoraire , et resté journaliste , comme en 1789 , pries tous les jours le ciel de laisser le simple manteau de la philosophie sur tes épaules dégagées de responsabilité ; non pas, il est vrai, le mantcauâdle et déchiré deDiogène, maislemanteau de Platon, vergeté etde drap d'écarlate; toi qui n'es ni à Paul, ni k

LE VÎETJX GORDEUER. l4l

Céphas, mais à la Déclaration des Droits^ et étranger k tous les partis, les a tous combattus tour à tour ; toi qu'on sait bien n'être pas exempt d'erreurs, mais dont il n est pas un bomme de bonne foi, parmi ceux qui t'ont suivi, qui ne soit persuadé que toutes tes pensées n'ont jamais eu pour objet , comme tu l'as répété jusqu'au dégoût , que la liberté politique et individuelle des citoyens , une constitution utopienne , la république une et indivisible , la splendeur et la prospérité de la patrie, et non une égalité impossible de biens , mais une égalité de droits et de bonheur ; toi qui , muni de tous ces certificats authentiques , ayant reçu plaies et bosses pour la cause du peuple, et, par toutes ces considérations , au-dessus d'un rapport malévole et des propos de table de Barère , devrais montrer moins de poltronnerie et avoir le droit de dire librement ta pensée , sauf meilleur avis , oseraîs-tu tourner en ridicule les bévues politiques de tel. ou tel membre du comité de salut public , comme l'opposition lâche, toute dégénérée et nulle quelle est, persifle les rapports dç Fitt , de Greenville et de Dundas ?

CAMILLE DESMOULINS

Si j'osais!... et pourquoi non, si ce sont des faits? Comment peux- tu dire que la Convention défend la vérité ^ quand tout à l'heure , par un décret notabl^ rendu sur la motion de Danton , elle vient de permettre du moins de tolérer le mensonge et le calomniateur? La liberté de la presse n'est restreinte , par le gouvernement révolutionnaire , qu'au royaliste et à l'aristocrate ; elle est entière pour le patriote prononcé. Apprends que Barère lui-même est partisan si déclaré de la liberté d'ë|pr6, qu'il laveutindéfinie,constitutionnellcment pour

l42 liE yiEUX GORDELÏER.

tout le monde, révolulionnaîrement pour les cito5reiM dont on ne peut suspecter le patriotisme et les intentions* Depuis que Barère m'a fait cette profession de foi , je m'en veux presque de la légère égralignure de mon niï-' méro Y; car il est impossible, à mon sens , qu'un homme d'esprit veuille la liberté de la presse, qu'il la veuille illimitée , même contre lui , et qu'il ne soit pas un excellent républicain. Tout à l'heure , ta déclamation finie , j'aurai la parole à mon tour , et je démontrerai la sagesse et la nécessité de sa distinction révolutionnaire sur le maximum de la liberté de la presse pour les patriotes ^ et le minimum pour les aristocrates. Comme je pardonne à ta colère , en faveur de ce que son principe a de vertueux et de républicain *, comme elle te sufifoquerak , si un torrent de paroles , et comme la fumée de ce fea j dans la Convention , ne s'exhalait au dehors \ commB tu n'es point à la tribune des Cordeliers , ni en présence de David ou Lavicomterie , mais en présence de mes péna* tes tolérans et qui ne refusent pas à un vieux patriote la liberté qu'on donnait aux voleurs dans les Saturnales j donne de l'air , mon ami , à ton cœur étouffé , ouvre un passage à cette fumée dont tu es suffoqué au dedans et qui te noircit au dehors , faute d'une cheminée \ parle , dissipe cette vapeur mélancolique : en passant ^ voici ma réponse provisoire et , en un mot , à tous tes griefs. La révolution est si belle en masse , que je dirai toujours d'çlle, comme Bolingbrocke dit un jour de Marlb'orough , c'était un si grand homme ^ que j'ai ou'blié ses vices. Maintenant poursuis ta tirade.

LE VIEUX GOUDELIER.

Et moi , je te pardonne ton amour aveugle et pa|pfnel

LE VIBXJX CORDELIER . 1 45

]poar la révoliuion et la république. Tu as en tant de par à sa naissance! Mais je ne gronde point ton enfant ; je ne suis point en colère^ je lui demande seulement, à la république naissante , s'il n'est pas permis de lui faire les très-bumbles remontrances que souffrait quelquefois la monarchie. Tu prétends que Barère aime la liberté de la presse, on ne lui en demande pas tant ] qu il aime seulement la liberté des opinions dans Tassemlllée nationale. Mais oserais-tu dire cette vérité qui est pour-, tant incontestable , que Barère , par sou fameux rapport sur la destruction de Londres , a véritablement fait le miracle de ressusciter Pitt que tout le monde jugeait mort depuis la prise de Toulon ; et qu'il devait arriver immanquablement , qu'à son arrivée à Londres ce beau rapport ferait remonter le ministre aux nues , et lui ouvrirait toutes les bourses des Carthaginois? Que Xavier Audouin et quelques patriotes à vue courte aient déclamé aux Ja-^ cobins le delenda Carthago, cela était sans conséquence, et pouvait passer pourTefTet de l'indignation du patriotisme dans ses foyers , tel Jiert qui ne tue pas ; mais qu'à la tribune de la Convention, un membre du comité de salut public ait dit qu'il fallait aller détruire le gouvernement anglais et raser Ca^lhage 5 qu'il ait dit publiquement qu'il fallait exterminer le peuple anglais de l'Europe, à moins qu'il ne se démocratisât^ en vérité , voilà ce qui est inconcevable.. Quoi ! dans le même temps que Shéridan s'écriait dans la chambre des Communes : La conduite des français manifeste qu^ïls ri avaient pas à cœur la guerre avec le peuple anglais y ils ont détruit le parti de Brissot qui avait voulu cette guerre : je pense quils seraient dis^ posés à conclure avec nous la paix dans des ternies ho'- Horables et avantageux à la république. T appuie mon

l44 ^"K VIEUX GOKDELIER.

nUsonnement sur la foi des décrets de la Convention j qui déclarent que la république a renoncé à la pensée de répandre ses districts au delwrs , et que son seul but est êétablir un gouvernement intérieur, tel qu^U a été adopté par le Peuple français. Quoi ! c'est dans le même temps que Stanhope s'écriait dans la chambre haute ; Nidle Puissance na le droit de s' ingérer dans le gouvernement intérieur d'un État indépendant d*elle; le Peuple français a proclamé ce principe , diaprés le ucm de sa constitution , art. tiBet ijg, et ne veut point s^ ingérer dans le gouvernement dâ notre nation* Quoi !. c'est dans le même temps que Ba-* rère , sans s'en apercevoir , se charge de Tapostolat de Clpots de municipaliser la grande Bretagne , et d'un rôle de Brissot de nationaliser la guerre avec le peuple anglais ! car enfin , tout peuple, en ce cas, et surtout une nation fière comme les Anglais , veut être le maître chez soi. Et quels que soient les vices de sa constitution , si c'est ua peuple rival qui prétend les redresser et les démocratiser de gré ou de force , il dit comme la femme de Sganarelle i M. Robert : a De quoi vous mêlez- vous ? et moi je veux être battue, » Pitt a du bien rire en voyant Barère^ qui l'appelle, lui Pitt, un imbécile , faire lui-même cette lourde école, d'enraciner Pitt plus que jamais dans le ministère ^ envoyant Barère le dispenser de réfuter le parti de l'opposition , et donner ainsi un pied de nez à Shéri-* dan età Stanhope, avec leurs beaux discours sur la neutralité constitutionnelle de la république , à l'égard du gon«^ vemement des autres peuples. Qui ne voit que la réception de ce fameux discours de Barère a dû charmer Pitt plus que la nouvelle de Pondichérj, et que les Anglais n'auront pas manqué de se* dire : « Puisque Londres est Carthage , ayons le courage des Carthaginois , faisons

LE VIEUX OORDEUER. l45

plutôt , comme c^ux , des cordages et des arcs arec nos cheveux , et donnons à Pitt jusqu'au dernier schelling , et levons-nous aussi en masse. Mais oserais«tu dire ces vérités à Barère ? Oserais-tu dire que cet Hébert , par exemple y ce Momoro . • . /

CAMILLE DESMOULINS

Oui, si Ton sauvait la république. Mais quel bien lut reviendrait-il 9 quand j^aurais voué à Tinfamie tous ces noms obscurs? La clémence de tous ces amours-^propres blessés parviendrait peut-être à me mettre hors d'état de remédier aux maux de la patrie. Aussi trouve-t-on que je jette en son , sans pitié, ces six grandes pages de mes causticités. La satire est extrêmement piquante, elle me vengerait , elle ferait courir tout Paris chez Desenne , moins encore par la vérité des choses , que par la témérité de les dire ; car un ouvrage qui expose son auteur a toujours bien plus de vogue. Mais, en méditant sur la naissance, les progrès et la chute de 1% république ^ je me suis convaincu que les animosités, Tamour-propre et Tintempérance de langue, leur avaient plus nui que le mulet chargé d'or de Philippe. Cicéron blâme Caton d'écouter sa vertu intempestive qui nuit , dit-il , à la liberté , et lui-même lui nuit cent fois davantage , en écoutant trop son amour-propre , et en publiant la seconde Phiiippique qui rend M. Antoine irréconciliable. Cicéron oublie ce qu il avait dit lui-même , qu'il y a des coquins , tels que Sylla , dont un patriote doit taire le mal , et respecter jusqu'à la mémoire , après leur mort, de peur que si on venait à casser leurs actes, l'Etat ne soit bouleversé. Le républicain qui ne sait pas sacrifier sa vanité, ses ressentimens et mêmç la vérité à l'amour du bien public, est aussi coupable que celui qui ne sait pas lui faire le

IJ^6 LE VIEUX coït DELIER.

sacrifice de son intérêt personnel. L^araricc n'a point fait plus de mal à la patrie qne dWtres passions dont le nom est moins odieux. Par exemple j la jalousie du pouvoir et la rivalité, Tamour de la popularité et des applaudîssemens. Le patriote incorruptible est celui qui ne considère que le bien de la patrie, etdontVoreille est aussi fermée et inaccessible aux applaudissemens des tribunes ou aux éloges de ses souscripteurs , que ses moyens le sont aux guinées de Pitt.

LE VIEITX GORDELIER.

Je réponds , en un mot : dans les temps de^ Sylla et de Marc-Antoine , dont tu parles , si toute vérité n^était pins bonne à dire, c'est que déjà il îTy ayait plus de république. Les ménagemens , les détours , la politesse , la circonspection, tout cela est de la monarchie. Le caractère de la république, c'est de ne rien dissimuler, de marcher droit au but, à découvert, et d'appeler les hommes el les choses par leurs noms. La monarchie fait tout dans le cabinet , dans des comités et par le seul secret ^ la répu- Uique , tout à la tribune , en présence du peuple et par la publicité , par ce que M arat appelait faire un grand scandale. Dans les monarchies , le bon gouvernement est le mensonge, tromper est tout le secret de l'État ; la politique des républiques , c'est la vérité. Tû prétends , dans ton journal , faire la guerre aux vices , sans noter les personnes : dès lors tu n'es plus un républicain a la tribune des Jacobins, mais un prédicateur et un jésuite dans la chaire de Versailles, qui parle à des oreilles royales , de manière qu'elles ne puissent s'effaroucher , et qu^îl soit bien évident que ces patriotes sont de fantaisie , et ne ressemblent à personne. Au lieu de supprimer chrétiennement dans ton journal ces six grandes pages

LE VIEUX CORDELÏER. J^n

de faits , si tu en publiais seulement une ou deux en véritable républicain , c'est alors que le public retirerait quelque fruit delà lecture du Vieux Cordelier, Après lui avoir mis sous les yeux deux ou trois exemples , tu lui dirais : « Peuple, fais ton profit de la leçon; je neveux point faire le procès à tant de monde, je veux ouvrir une porté au repentir , je veux ménager les patriotes , et même ceux qui en font le malheur \ mai^ apprends par-là que tous ces grands tapageurs des sociétés populaires, qui, comme ceux que je viens de nommer , n ont à la bouche que le mot de guillotine , qui t'appellent chaque jour à leur aide , font de toi un instrument de leurs passions , et, pour venger leur amour-propre de la plus légère pi-, qûre , crient sans cesse , que le peuple soit debout : de même que les Dominicains , quand ils font. brûler en Espagne un malheureux hérétique , ne manquent jamais 4le chanter VExurgat Deus , que Dieu le père soit de- . bout; prends-y garde , et tu verras que tous ces tartuffes de patriotisme , tous ces pharisiens , tous ces crucifuges, , tous ces gens , qui disant : a II n'y a que nous de purs , » nous ne resterions pas vingt montagnards a la Cou vention, si on les passait de même en revue ,. et qu'on les épurât , non pas dans le club , mais dans mon journal véridique; parmi ces républicains si fervens , il ne s'en trouverait pas un seul qui ne fut un novice du lo août ; pas un qui n*eÀt été naguère , ou brissotin , ou feuillantin , ou même un royaliste mieux prononcé. »

Mais conviens que tu n'oserais citer un seul de ces exemples : crois-moi , conserve en main ta réputation de franchise *, avoue que tu n'as pas assez de courage, tm plutdt ce ne serait point avouer ta poltronnerie. Le courage n'est point la démence, et il y aurait de^la dé-

i48 LE VIEUX cordelier;

mence à ne point suivre lo conseil de Pollion, je riéais point contre qui peut proscrire. Ce seniit avouer que nous ne sommes pas républicains i et tu ne peux te rë* soudre à faire cet aveu.

Comment se faire illusion à ce point ! Pour moi , je ne conçois pas comment on peut reconnaître une république là où la liberté de la presse n^existe point. Sais-'ta ce que c^est qu'un peuple républicain, un peuple démocrate ? Je n'en connais qu'un parmi les anciens. Ce n^ëtaient point les Romains ; à Rome , le peuple ne parlait guère avec liberté que par insurrection , dans la chaleur des factions , au milieu des coups de poings , de chaises et de bâtons , qui tombaient comme grêle autour des tribunes. Mais de véritables républicains , des démocrates permanens, par principes et par instinct, c'étaient les' Athéniens.

Non-seulement le peuple d'Âtbènes permettait de parler et d'écrire , mais je vois , par ce qui nous reste de son théâtre , qu'il n'avait pas de plus grand divertissement que de voir jouer sur la scène ses généraux , ses ministres , ses philosophes , ses comités ; et , ce qui est bien plus fort, de s'y voir jouer lui-même. Lis Aristophane qui faisait des comédies il y a trois mille ans , et tu seras étonné de l'étrange ressemblance d'Athènes et de la France démocrate. Tu y trouveras un Père Du" chesne comme à Paris, les bonnets rouges , les ci-devaiits, les orateurs, les magistrats, les motions et les séances absolument comme les nôtres -, tu y trouveras les principaux personnages du jour ; en un mot, une antiquité de mille ans dont nous sommes contemporains. La seule ressemblance qui manque, c'est que, quand ses poètes le représentaient ainsi à son opéra , et à sa barbe , tantôt

LE VIEUX COHDELIBR. I^g

SOUS le costume d'un yieillard , cl taiilôt sons celui d'un jeune homme dont l'auteur ne prenait pas même la peine de déguiser le nom, et qu'il appelait le peuple y le peuple d'Athènes , loin de se fâcher, proclamait Aristophane le vainqueur des jeux , et encourageait, par tant de bravos et de couronnes à faire rire à ses dépens , que l'histoire atteste, qu'à l'approche des Bacchanales, les juges des pièces de théâtre et lejary des arts étaient plus occupés que tout le sénat et l'aréopage ensemble , a cause du grand nombre de comédies- qui étaient envoyées au concours. Notez que ces comédies étaient si caustiques, contre les ultra-révolutionnaires , et les tenans delà tribune de ce temps-là , qu'il en est telle , jouée sous l'archonte Strétocles , quatre-cent trente ans avant *J*-G. , que si on traduisait aujourd'hui Leque , Hébert soutiendrait aux Cordeliers , que la pièce ne peut être que d'hier , de l'invention de Fabre d'Eglantine , contre lui et Ronsin , et que c'est le traducteur qui est la cause de la disette des subsistances (i) *, et il jurerait de le poursuivre jusqu'à la guillotine. Les Athéniens étaient plus indulgens et non moins chansonniers que les Français : loin d'envoyer à Sainte-Pélagie , encore moins à la place de la révolution , l'auteur qui , d'un bout de la pièce à l'autre , décochait les traits les plus sanglans contre Périclès, Cléon, Lamor.... , Alcibiade, contre les comités et présidens des sections , et contre les sections enmipse, les sans-qulottes applaudissaient à tout rompre, et il n'y avait personne de mort que ceux des specta-

(i) A une des séances des Cordeliors » llcbert ne vient-il pas de dire que Philippeaux , d*£glantine et moi , nous étions d^intclligence avec la disette, et la cause qu'il ne venait point de beurre au marche ?

]5q le vieux GORDELIER.

leurs qui crevaient à force de rire d'eux * mèmes^ Qu^on ne dise pas que cetie liberté de la presse et dtt théâtre coûta la vie à un grand homme , et que Socrate but la cîgûc. Il n'y a rien de commun entre les Nuée$ d'Aristophane et la mort de Socrate , qui arriva vingttrois ans après la première représentation , et plus de vingt ans après la dernière. Les poètes et les philosophes étaient depuis long-temps en guerre ; Aristophane mit Socrate sur la scène , comme Socrate Tavait mis dans ses ;sermons : le théâtre se vengea de Técole. C'est ainsi que Saint- Just et Barère te mettent dans leurs rapports du comité de salut public, parce que tu les a mis dans ton journal \ mais ce qui a fait périr Socrate , ce ne sont point les plaisanteries d'Aristophane , qui ne tuaient personne, ce sont les calomnies d'Aniius et de Mélitus qui soutenaient que Socrate était l'auteur de la disette, parce qu'ayant parlé des dieux avec irrévérence dans ses dialogues , Minerve et Cérès ne faisaient plus venir de beurre et d'œufs au marché. N'imputons donc pas le crime de deux prêtres, de deux hypocrites, et de deux faux témoins , à la liberté de la presse , qui ne peut jamais nuire et qui est bonne à tout. Charmante démocratie que celle d'Athènes ! Sol on n'y passa point pour un muscadin ; il n'en fut pas moins regardé comme Iç modèle des législateurs , et proclamé par l'oracle le premier des sept sages , quoiqu'il ne fît aucune difficulté de confesser son penchant pour le vin , les femmes^fet la musique ; et il a une possession de sagesse si bien établie , qu'aujourd'hui encore on ne prononce son nom dans la Convention et aux Jacobins , que comme celui du plus grand législateur. Combien cependant ont parmi nous une réputation d'Aristocrates et de Sardanapales ,

LE VIEUX CORDEUER. l5l

qui n ont pas publié une semblable profession de foi ! * Et ce divin Socrate, un jour rencontrant Alcibiade sombre et rêveur , apparemment parce qu'il était piqm d'une lettre d'Aspasie : a Qu avez-vous , lui dit le plut grave des Mentors? Auriez-vous perdu votre bouclier à la bataille? avez-vous été vaincu dans le camp à la course ou à la salle d'armes ! quelqu'un a-t-il mieux chanté ou mieux joué de la lyre que vous à la table du général ! » Ce trait peint les mœurs. Quels républicains aimables !

Pour ne parler que de leur liberté de la presse ^ la grande renommée des écoles d'Athènes ne vient que de leur liberté de parler et d'écrire , de l'indépendance du lycée de la juridiction de police. On lit dans Thistoire que le démagogue Sophocle ayant voulu soumettre les jardins ou les écoles de philosophie i l'inspection du sénat, les professeurs fermèrent la classe ; il n'y eut plu^ de maîtres ni d'écoliers , et les Athéniens condamnèrent Torateur Sophocle à une amende de 24^00 drachmes , pour sa motion inconsidérée. On ignorait dans les écoles jusqu'au nom de police. C'est cette indépendance qui valut à l'école d'Athènes sa supériorité sur celle de Rhodes , de Milet , de Marseille , de Pergame et d'Alexandrie. O temps de la démocratie ! 6 jnœurs républicaines ! où ètes-vous ?

Toi-même , aujourd'hui que tu as pourtant l'honneur d'être représentant du peuple , et un peu plus qu'un honorable membre du parlement d'Angleterre ^ encore qu'il soit évident que jamais ni toi, ni personne, n'eut accepté les fonctions de député , à la charge d'être infaillible et de ne jamais te tromper» 'lans tes opinions , t'esi-il permis de te tromper, même dans une seule expression*; et si un mot vient à t'échapper pour un autre , le mot

l5a LB VIEUX GORDELIER.

de démence pour celui de Jnstîce , quoiqu^aa fond ta n*aié8 deoMindë antre chose que Saint- Junt, justice . pour les patriotes détenus , que la Convention vient de décréter, ne voilâ-t-îl pas qu'aussitôt d*un coup de baguette, Hébert transforme ce mot de clémence en IV riflamme d'une nouvelle faction , plus puissante , plus dangereuse , et dont tu es le porte-étendard !

Et comment oserais-tu écrire et être auteur, quand la plupart n'osent être lecteurs ] que les trois quarts de tes abonnés , à la nouvelle fausse que tu étais rayé des Jacobins , et au moindre bruit, courent , comme des lièvres et éperdus, chez Desenne efTacer leurs noms, de peur d'être suspects daifoir lu.

Aujourd'hui que tu es membre de la Convention nationale , sois de bonne foi : oserais-tu apostropher aujourd'hui tel adjoint du ministre de la guerre , le grand personnage Vincent^ par exemple, aussi courageusement que tu faisais » il y a quatre ans , Necker et Bailly, Mirabeau , les Lameth et Lafayettc, quand tu n'étais que simple citoyen !

Passe encore que, suivant le conseil de Pollion, tu né* crises point contre qui peut proscrire*^ mais oserais-tu seulement parler de quiconque est en crédit aux Cordeliers! et, pour n'en prendre qu'un exemple, oseraîs-iu dire que ce Momoro, qui se donne pour un patriote sans tache , et avant le déluge , ce hardi président qui , partout où il occupa le fauteuil', au club et à sa section , jette d'une main téméraire un voile sur les droits de l'homme, et met les citoyens debout pour jeter par terre la Convention et la République \ comme c^«ioi ce même Momoro, le libraire en 17^^91 à qui tu l'es adressé pour ta France librcj retarda tant qu'il put l'émission de cet écrit, qu'il avait sans dcnitc

LE VIEUX GORDEUER. l53

* communiqnë à la police, ayant bien prévu la prodigienle^ influence qu'il allait avoir; comme quoi Momoro, qui s'intitule Premier Imprimeur de la Liberté^ s'obstinait 'à retenir prisonnier dans sa boutique , comme suspect, cet écrit révolutionnaire dont Timpressiôn était achevée dès le mois d'août ; comme quoi, la BastiUe prise , Momoro refusait encore de le publier; comme quoi le 1 4 juillet, à onze heures du soir, tufus obligé de faire charivariila porte de ce grand patriote , et de le menacer de la lanterne le lendemain, s'il ne te rendait ton ouvrage que la police avait consigna chez li^i; comme quoi , Momoro brava ta grande dénonciation , à l'ouverture des districts et des sociétés , et que pour ravoir ton ouvrage , il te fallut un laissez'passer par écrit de La Fayette qui venait d'être nommé commandant-général, et dont cet ordre fut -^^un des premiers actes d'autorité ! Cet enfouisseur d'écrits patriotiques est aujourd'hui un des plus ultra patriotes, et l'arbitre de nos destinées aux Gordeliers d'où il te fait chasser, toi et Dufourny, aux acclamations. Encore si la loi était commune et égale pour tout le le monde ; si la liberté de la pressC: avait les mêmes bornes pour tous les citoyens ! Toi , quand tu as dit qu'Hébert avait reçu 120 mille livres de Bouchotte , tu as produit ses quittances. Mais à Hébert , non-seulement il est permis de dire que lu es vendu à Pittet à Cobourgj que tu es d'intelligence avec la disette , et que c'est toi qui es la cause qu'il ne vient point de bœufs de la Vendée ; mais il lui est même permis , à lui , à Vincent , à Momoro , de demander ouvertement et à la tribune une insurrection , et de crier aux armes coutre la Convention. Certes, . .si Philippeaux , Bourdon de l'Oise , ou toi, aviez demandé une insurrection oontre Bouchotte ou Vincent , vous eus-

l54 LE VIEUX CORDELIER.

siez été guillotinés, dans les vingt-quatre heures. Ouest donc ce niveau de la loi qui , dans une république , te promène également sur toutes les tètes?

GiJIIILLE DESMOULIKS.

Je conviens que ceux qui crient si haut contre la démence doivent se trouver fort heureux que , dans cette occasion , la Convention ait usé de clémence à leulr égard* Beaucoup sont morts , entre les Tuileries et les Champs* Elysées , qui n'avaient pas parlé si audacieusement que certaines personnes à cette dernière séance des Cordeliers , qui fera époque dans les annales de Tanarclué. T a-t-il rien de criminel et d'attentatoire à la liberté , comme ce drap mortuaire que M omoro , dans sa présidence à la section et aux Cordeliers, fait jeter sur la Dfclarationdes droits ^ ce voile noir , le drapeau rouge du club contre la Convention, et le signal du tocsin? Ou plutôt , quand c'est sur les dénonciations extravagantes d'Hébert que Paré est un second Roland ; que moi , je suis vendu i Pitt et à Cobourg ; que Robespierre est un homme égaré, ou que Philippeaux est cause qu'il ne vient point de poulardes du Mans ; quand c'est sur un pareil rapport que ce voile noir est descendu religieusement sur la statue de la liberté par les mains pures des Momoro , des Hébert , des Ronsin , des Brochet , Brichet , Ducroquet , ces vestales en révolution ? Y a-t-îl rien de si ridicule , et lés médecins sont-il aussi comiques avec leurs, seringues dans la scène de Molière , que les Cordeliers avec leurs crêpes dans la dernière séance ?

Mais pour nous renfermer dans la question de la liberté de la presse, sans doute elle doit être illimitée; sans doute les républiques ont pour base et fondement la liberté

LB VIEUX GORDELIER. l55

de la presse , non pas cette autre base que leur a donnée Montesquieu. Je penserai toujours , et je ne me lasse point de répéter , comme Loustalot , que si la liberté de la presse existait dans un pays oh le despotisme le plus absolu aurait mis dans la même main tous les pouifoirSj elle seule suffirait pour faire contre-poids; je suis même persuadé que , chez un peuple lecteur , la liberté illimitée d'écrire , dans aucun cas , même en temps de ré*volution , ne pourrait être funeste *, par cette seule sentinelle , la république serait suffisanmient gardée contre tous les vices , toutes les fripponnerîes , toutes les intrigues , toutes les ambitions \ en un mot , je suis si fort de ton sentiment sur les bienfaits de cette liberté , que j'adopte tous tes principes en cette matière , comme la suite de ma profession de foi.

Mais le peuple français en masse n'est pas encore assez grand lecteur de journaux , surtout assez éclairé et instruit par les écoles primaires qui ne sont encore décrétées qu'en principe , pour discerner juste au premier coup d'œil entre Brissot et Robespierre. Ensuite , je ne sais si la nature humaine comporte cette perfection que supposerait la liberté indéfinie de parler et d'é-^ crire (i). Je doute qu en aucun pays , dans les républi* ques j aussi bien que dans les monarchies , ceux qui gouvernent aient jamais pu supposer cette liberté indé-

(i) Dû parler et cT écrire» I^ous avons vu Camille indispose contre la licence de la presse , dans une occasion où les intérêts de son amour-propre, comme poète, lui paraissaient compromis ; mais , depuis lorsy c*est a son dernier numéro, ou plutôt à son dernier soupir, qu^il reconnaît le pe'ril d^une liberté illimitée. Il nVst plus temps ; il faut périr par le glaive dont il s^est servi lui-même pour faire tant de

blessures : les dieux aidaient soif*

( JYote des éditeurs, )

l56 LE VIEUX GOROBLIER.

finie. Aristophane a mis sur la scène Cldon et Alcibîade, mais je soupçonneque c'est dansle temps qu'Alcibiade était dépopularisé, etquil avait fait un 3i mai contre CI^, et cela ne prouve pas plus la supériorité de la démocratie grecque , et la liberté indéfinie du théâtre d'Athènes, que cellc.de notre théâtre serait prouvée anjoard'hai, par une comédie contre les constituans ou contre la municipalité de Bailly. Les Archoîites d'Athènes étaient pétris de la même pâte que nos magistrats et nos administrateurs de police, et n'étaient pas plus d'humeur à souffrir la comédie d'Aristophane , qu'aujourd'hui celle deFabre d'Eglantine. La loi d'Antimachûs à Athènes , contre les personnalités , de même que la loi des décemvirs contre les écrits , prouve que ceux qui ont eu l'autorité à Rome ou à Athènes , n'étaient pas plus endurans que le- Père Duchesne et Ronsin, et qu'on n'entend pas plus raillerie dans les monarchies que dans les républiques. Je sais que les commentateurs ont dit qu'Aristophane , dans la guerre du Péloponèse, joua un principal rôle dans la républi- .que 9 par ses comédies ; qu'il était moins regardé comme un auteur propre à amuser la nation , que comme le censeur du gouvernement 5 et le citoyen Dacier l'appelle l'arbitre de la patrie. Mais ce beau temps des auteurs dora peu. L'écrivailleur Antimachus, aux dépens de qui Aristophane avait fait rire toute la ville d'Athènes , profitant de la peur qu'avaient les» trente tyrans d'une censure si libre et si mordante , réussit enfin à faire passer, sous eux , la loi contre lès plaisanteries à laquelle Pérîclès s'était constamment opposé , quoique Aristophane ne l'eût pas épargné lui-même. Il parvint même à donner & sa loi un effet rétroactif, et notre vieux et goutteux auteur fût très-heureux d'en être quitte pour une amende. Les

LE VIEUX CORDELÎEK. iSj

triumvirs eussent pu permettre à Cicéron , sexagénaire , de composer des traités de philosophie à Tusculum , et comme quelques sénateurs , amis dé la république , ' plutôt que républicains , et qui n'avaient pas le courage de se percer de leur épée , comme Caton et Brutus , de regretter la liberté , de chercher des ossemens des vieux Romains , et de faire graver sur son cachet un chien sur la proue d'un vaisseau , cherchant son maître ; mais encore Antoine ne put lui pardonner sa fameuse Philippique et son numéro II du Vieux Cordélier. Tant îU étaient r-ares , même à Rome et à Athènes , les hommes qui 9 comme Périclès , assailli d'injures , au sortir de la section, et reconduit chez lui par un Père Duchesne qui ne cessait de lui crier , que c'était un viédase , un homme vendu aux Lacédémoniens , soient assez maîtres d'euxmêmes et assez tranquilles pour dire froidement à s^ domestiques : « Prenez un flambeau et reconduisez le citoyen jusque chez lui. »

Quand la liberté indéfinie de la presse ne trouverait pas des bornes presque insurmontables dans la vanité des gens en place ou en crédit, la saine politique seule commanderait au bon citoyen qui veut, non satisfaire ses ressentimeus, mais sauver la patrie, de se limiter à luimême cette liberté d'écrire , et de ne point faire de trop larges piqûres à l'amour propre, ce batlon gonflé de vent, dit Voltaire, dont sont sorties la plupart des tempêtes qui ont bouleversé les empires , et changé la forme des gouvernemens. Cicéron , qui reproche à Caton d'avoir fait tant de mal à la république par sa probité intempestive , lui en fit bien davantage par son éloquence encore plus à >contre-temps , et par sa divine Philippique. On voit, par les historiens, quq, dans la corrup-

l58 LE VIEUX CORDELIER.

tion générale et dans le deuil de Rome qni avait pcrda, dans les guerres civiles , presque tout ce qui lui était resté d'hommes vertueux , si Ton eût ménagé Marc- Antoine, plutôt altéré de volupté que de puissance, h république pouvait prolonger quelques années son existence , et traîner encore bien loin la maladie de sa décrépitude. Antoine avait aboli le nom de dictateur, après la mort de César ; il avait fait la paix avec les tyrannicides. Tandis que le lâche Octave , qui s'était caché derrière les charrois pendant tout le temps de la bataille , vainqueur par le courage sid^lime d'Antoine , insultait lâchement au cadavre de Brutas qui s'était percé de son épée, Antoine répandait des larmes sur le dernier des Romains , et le couvrait de son armure : aussi les prison* niers, en abordant Antoine, le saluaient du nom dVmperator , au lieu qu'ils n'avaient que des injures et dn mépris pour ce lâche et cruel Octave. Mais le. vieillard Cicéron avait fait d'Antoine , par sa harangue , un ennemi irréconciliable de la république et d'un gouvernement qui , par sa nature , était une si vive peinture de ses vices, et de cette liberté illimitée d'écrire. Cicéron , sentant bien qu'il avait aliéné Antoine sans retour , et comme tous les hommes , excepté les Caton , si rares dans l'espèce humaine, qu'il avait sacrifié tout sans politique â son salut , plutôt qu'à celui de la patrie , se vit obligé de caresser Octave , pour l'opposer à Antoine » et de se faire ainsi un bouclier pire que l'épée. La popularité et l'éloquence de Cicéron furent le pont sur le* quel Octave passa au commandement des armées , et , y étant arrivé , il rompit le pont. C'est ainsi que l'intempérance de la langue de Cicéron, et la liberté delà presse ruina les affaires de la république autant que la vertu

LE VIEUX CORDELIEB. 1 Sg

de Eaton. A la vérité, mon vieux cordelîer , et pour finir par un nv>t qui nous réconcilie un peu ensemble , et qui te prouve que si tu es un pessimiste, je ne suis pas un optimiste , j^avoue que , quand la vertu et la liberté de la presse deviennent intempestives , funestes à la liberté , la république , gardée par des vices , est comme une jeune fille dont rhonneur n'est défendu que par Fambitien et par l'intrigue , on a bientôt corrompu la sentinelle.

Non 9 mon vieux profès , je n'ai point changé de principes ; je pense encore comme je l'écrivais dans un de mes premiers numéros ; le grand remède de la licence de la presse est dans la liberté de la presse ; c'est cette lance d'Achille qui guérit les plaies qu elle a faites. La liberté politique n'a point de meilleur arsenal que la presse. Il y a cette différence à l'avantage de cette es«* pèce d'artillerie , que les mortiers de d'Alton vomissent la mort aussi bien que ceux de Yandermersch. Il n'en est pas de même dans la guerre de l'écriture ; il n'y a que l'artillerie de la bonne cause qui renverse tout ce qui se présente devant elle. Soudoyez chèrement tous les meilleurs artilleurs pour soutenir la mauvaise cause ; promettez l'hermine et la fourrure de sénateur à Moumer, à Lally, à Bergasse ; donnez huit cents fermes à J. F. Maary \ faites Rivarol capitaine des gardes ; opposez-leur le plos mince écrivain , avec le bon droit , l'homme de bien en fera plus que le plus grand vaurien. On a inondé la France de brochures contre tous ceux qui la soutenaient; le marquis de Favras, colportait, dans les casernes les pamphlets royalistes ] qu'est-ce que tout cela a produit ? Au contraire , Marat se vante d'avoir fait marcher les Parisiens à Versailles , et je crois bien qu'il

l6o LE VIEUX CORDELIER.

a uDe grande part à celle célèbre journée. Ne nous tasfions point de le rëpéier j à Thonneur de rimprimerie , ce ne sont point les meilleurs généraux , mais la meil-leure cause qui triomplie dans les balailles qu^on li?re aux ennemis de la liberté et de la patrie. Mais , quelqae incontestables que soient ces principes , la liberté de parler et d*i$crire n'est pas un article de la Déclaration des Droùs "plus sacré que les autres qui , tous, sont subordon* nés à la plus impérieuse , la première des lois , le salut du peuple: la liberté d'aller et de venir est aussi un des articles de cette déclaration des droits ^ dira-t-on que les émigrés ont le droit d^aller et de vébir , de sortir de la république et d'y rentrer ? La Déclaration des Droits dix aussi que tous les bommes naissent et meurent ëgaux; en conclura-t-on que la république ne doit point reconnaître de ci-devant , et ne les pas traiter de suspects; que tous les citoyens sont égaux devant les comités de sûreté générale \ cela serait absurde ; il le serait égale* ment , si le gouvernement révolutionnaire n'était pas le droit de restreindre la liberté des biens , de l'opinion et jde la presse , la liberté de crier : viv^e le roi ou aux armesj et ïinsurrection contre la Convention et la République. J'ai ^urtout douté de la tbéorie de mon numéro IV sur la liberté indéfinie de la presse, même dans un temps de révolution, quand j'ai vu Platon, cette tête si bien organisée, si pleine de politique , de législation et de connaissances des mesures , exiger pour première condition ( en soa traité des lois , livre 4) que , dans la ville pour laquelle il se propose de faire des lois , il y ait un tyran (ce qui est bien autre cbose qu'un comité de salut public et de sûreté de générale), etqu'il/ÀMZ aux citoyens un gouvernement préliminaire pour pan*enir à les rendre heureux et libres*

LE VIEUX CORDELIER. l6l

Mais , quand même le gouvernement rëvohitîonnaîre , par sa nature , circonscrirait aux citoyens la liberté de la presse , la saine politique suffirait pour déterihîner un patriote à se limiter à lui-même cette liberté. ïen^aVais pas besoin de chercher si loin Texemple de Cicéron , que je citais il n'y a qu'un moment. Quelle preuve plus forte de la nécessite de s'interdire quelquefois la vérité et d'ajourner la liberté de la presse , que celle qu'offre en ce moment notre situation politique ! ' ' '

Il y a tantôt trois mois que Robespierre a dit qu'il y avait des hommes patriotiquement contre-révolutionnaires, de même tous nos vétérans jacobins , vénérables par leurs médaillons et leurs cicatrices , tous les meilleurs citoyens Boucher , Sauveur, Raffron , Rhull , Julien de la Dr6me, Jean Bon Saint-André , Robert Lindet , Charlier, Bréard , Danton, Legendre^Thuriot, Guffroy, Duquesnoy , Milhaud, Bourdon de l'Oise , Fréron , Drouet , Dubois- Crancé , Simon , Le Cointre de Versailles , Merlin de Thionville , Ysabeau , Tallien , PouUetier, Rovère , Perrin , Calés ^ Musset , les deux Lacroix , et même Billaud- Varennes , Barère , Jay de Sainte - Foix , Saint- Just , C. Dnval , Collot d'Herbois , quoique ceux-ci aient été les derniers à en convenir ; j'aurais à nommer presque toute la sainte montagne , si je voulais faire un appel général : tous , et cela me serait facile à montrer , les îonmaux à la main , tous ont dit , soit aux Jacobins , soit à la Convention , la même chose en d'autres termes que Maure , il y a trois mois , quil s'était élevé des sociétés populaires de patriotes crus comme des champignons , dont le système vltrà'-révolutionnaire était très-propre à faire reculer la réi^olution.

Charmé de voir tant de mes collègues recommandables.

l62 LE TIEUX CORDELIER.

rencontrer Tidée qui s'étaii fourrée dans ma tète depnitf plus d'un an , que si Te spoir de la contre-révolntiou n'était pas une chimère et une manie , ce ne serait que |)ar Texagération que Pitt et Cobourg pourraient faire ce qu ils avaient si vainement tenté depuis quatre ans par le raodérantisme , à la première levée de boucliers , il y a trois mois. En voyant quelques-uns de mes collègues, que j'estime le plus^ des patriotes illustres se remettre en bataille contre l'armée royale du dedans , et aller au-devant de sa seconde ligue des ultra , qui venait au secours de la première ligue des feuillans ou des modérés, comme j'avais toujours été sur le même plan , et de toutes les parties , je voulus être encore d'une si belle expédition.

Je voyais que cette révolution que Pitt n'avait pu faire depuis quatre ans , avec tant de gens d'esprit , il l'entreprenait aujourd'hui par l'ignorance , avec les Bouchptte, les Vincent et les Hébert.

Je voyais un système suivi de diffamation contre tous les vieux patriotes , tous les républicains les plus éprouvés ] pas un commissaire de la Convention , presque pas un montagnard, qui ne fût calomnié dans les feuilles du Pèfe Duchesne, L'imagination des nouveaux conspirateurs ne s'était pas mise en frais pour inventer un plan de contre-révolution ; au premier jour Ronsin serait venu à la Convention , comme Cromwel au parlement, à la tète d'une poignée de ses fiers rouges \ et , répétant les propos du Père Duchesne , nous aurait débité absolument le même discours que le protecteur : <( Vous êtes des j...-f..... , des viédases, des gourgandines, des sardanapales , des fripons qui buvez le sang du pauvre peuple , qui avez des gens à gages , pendant que Iç pauvre peuple est affamé , etc. , etc. »

LE VIEUX CORDELIER. l65

Je voyais que les Héberiîsies étaient évidemment eu coalition au moins indirecte avec Pitt, puisque Pitt tirait sa principale force des feuilles^^du journal d'Hébert, et n^avait besoin que de faire faire certaines motions insensées, et de réimprimer les feuilles du Père Duchesne^ pour terrasser* le parti de l'opposition , et former le peuple à tous ceux qui ^ dans les trois royaumes , faisaient des vœux pour une révolution , en montrant le délire de ces feuilles , en répétant ce discours aux Anglais : <c Seriez-vous mainteiiant jaloux de cette liberté des Français ^ aimeriez-vous cette déesse altérée de sang , dont le grand-prêtre Hébert , Momoro et leurs parejls, osent demander que le temple se construise , comme celui du Mexique , des ossemens de trois millions de citoyens, et disent sans cesse aux Jacobins, à là commune , aux Cordeliers ^ ce que disaient les prêtres espagnols à Montézume? Les dieux ont soif*,... »

fin av VtEUlC GORDEtlËtl.

Page 1