‹ Le vieux Cordelier;Chapitre 10 sur 10 · DERNIERE LETTRE DE CAMILLE · texte numérisé non relu

DERNIERE LETTRE DE CAMILLE

A SON É l'OUS i;.

Duodi g«rniitial, 5 Ikuitcs du luaiin.

Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux. On est libre quand on dort; on n'a point le sentiment de sa captivité ; le ciel a eu pitié de moi. 11 n'y a qu'un moment, je te voyais en songe , je vous embrassais tour-à-tour, toi, Horace et Baronne, qui ét.iit à la maison; mais noire petit avait ])crdu un œil par une humeur qui venait de se jelcr dessus, et la douleur de cet accident m'a réveillé. .le me suis retrouvé dims mon rarhot. Il fesait un peu de jour. Ne pouvant plus te voir et entendre tes réponses , car loi et la mère vous me parliez, je me suis levé au moins ])oiir lo parler et l'écrire. Mais ouvrant mes fenêtres, la pensée de mn solitude, les affreux baireaux, les verrous qui me séparent de loi, ont viiincu loulc ma fermeic d'Aine. J'ai fondu en larmes, ou plulôt j'ai sangloté en criant dans mon tombeau : Lucilc! Liicile! Â ma chère Lucilc, où cs-tu?...

{tii on remarque lu Uucc d'une lui nie.) Uicr au «»<i'r j'iti eu uu pareil moment, et mon cœur &'eât ('-gi'.lcmcjil iendii quand j'ai i^perçu dans le jardin ta nièro. Un mouvement raadiiual m'a jeté à genoux contre les barrc.iux; j'ai jnint les mains cummc implorant 13.1 pitié, elle qui gciail, j'en suis bien sûr, dans ton sein. J'ai vu hier sa dculeur(tc7 vnrorc une trace u'i; Larmes j^ à son mouchoir et à son voile qu'elle a baissé y ne pouvant tenir à ce spectacle. Quand vous viendrez, qu'elle s'asseye un peu plus près avec toi, afin que je vous voie mieux. Il n'y a pas de danger, à ce qu'il ine semble- Ma luneite n'est pas bien Lonne; je voudrais que tu m'achetasses de ces lunettes comme j'en avais une {lairc il y a six mois, non pas d'argent, mais d'acier, qui ont deux branches qui s'attachent ù la tcle. Tu demanderais du numéro 15 : le marchand sait ce que cela veut dire; mais surtout, je t'en conjure, Loluttc , pu* nos amours éternelles, envoie -moi ton portrait; que ton peintre ait compa&siou de moi, qui ne souft're que pour avoir eu trop compassion des autres; qu'il te donne deux séances par jour. Dans l'horreur de ma prison , ce sera pour moi une fête, uu jour d'ivrcsâe et de ravissement celui où je recevrai a portrait. Kn attendant envoie-moi de tes cheveux ; que je les mette contre mon cœur. Ma chère Lucile! me voila revenu au temps de mes premières amours, où quelqu'un m'intéressait par cela seul qu'ils sortait de chez toi. Hier , quand le citoyen qui t'a porté ma lettre fut revenu : « £h bien ! vous l'avez vue ? » lui dis-jc , comme je le disais autrefois a cet abbé I>andreville , et je me surprenais à le regarder comme s'il fût resté sur ses habits, sur toute .«a personne, quelque chose de ta présence, quelque chose de toi. C'est une iimc charitable puisqu'il t'a remis ma lettre sans retard Je le verrai a ce qu'il paraît , deux fois par jour, le matin et le soir. Ce messager de nos douleurs me devient aussi clier que l'aurait été autrefois le messager de uns plaisirs. J'ai découvert une fente dans mon appartement; j'ai .ippiiqué mon oreille, j'ai entendu ^émir; j'ai hasardé quel(]ues paroles, j'ai rntendu la voix d'un malade qui souffrait. II m'a d'-mandc mon nom, je le lui ai dit. • O mon Dieu ! » s'est-il écrié, à ce nom, en retombant sur son lit, d'où il s'était levé, et j'ai reconnu distinctement ta voix de Fahrc d'Kglantine. • Oui je suis Fa-

bie , m'a-t-il dit ; m.-îis toi ici! la contre-révolution est donc laite? « Nous n'osons ce|)endiint nous parler, de peur que la haine ne nous envie celte faible consolation et que, si on venait à nous entendre, nous ne fussions séparés et resserrés plus étroitement; car il a une chambre à feu, et la mienne serait assoz belle si un cachot pouvait l'être. Mais chère amie! tu n'imagines pas ce que c'est que d'être au secret sans savoir pour quelle raison , sans avoir été interrogé, sans recevoir un seul journal! c'est vivre et êire mort tout ensemble c'est n'exister que pour sentir qu'on est dans un cercueil! On dit que l'innocence est calme, courageuse. Ah! ma chère Lucile! rai bien-aimée ! souvent mon innocence est faible comme celle d'un mari, celle d'un fr père, celle d'un fils! Si c'était Pitt ou Cobourg qui me tr.ùtassent si durement; mais mes collègues! mais Robespierre, qui a signé l'ordre de mon cachot! mais la république , a])rès tout ce que j'ai fait pour elle ! C'est là le prix que je reçois de tant de vertus et de sacrifices! En entrant ici, j'ai vu Hérault -Séchellcs, Simon, Ferroux,Chaumelle, Anfonelle; ils sont moins malheureux : aucun n'est au secret. C'est moi qui me suis dévoué depuis cinq ans à tant de haine et de périls pour la république, moi qui ai conservé ma pauvreté au milieu de la révolution, moi qui n'ai de pai'don à demander qu'ix toi seule au monde, ma chère Lolotte, et à qui tu l'as ;iccordé , parce que tu sais que mon cœur, malgré ses faiblesses , n'tst pas indigne de toi; c'est moi que des hommes qui se disaient mes amis, qui se disent républicains, jettent dans un cachot, au secret, comme si j'étais un consj)iriileîir ! Socrate but la ciguë; mais au moins il voyait dans sa prison ses amis et sa femme. Combien il est plus dur d'être séparé de toi! Le ])lus grand criminel serait trop piuii s'il était arraché à une Lucile autrement <{ue ])ar la mort, qui ne fait sentir au moins qu'un moment la douleur d'une telle séparation; mais un coupable n'aurait point été ton époux, et fu ne m'as aimé que parce que je ne respirais que pour le bonheur de nies concitoyens.... On m'appelle... Dans ce moment les commissaires du tribunal révolutionnaire viennent de m'interroger. Il ne me fut fait qucccttcr fpicslion : Si j'avais conspiré ronircla répul)li(|iu>. (Jiielle dérision ! «t peut-oii insulter ainsi au républicanisme le plus pur! Je vois le sort (pii

iir.iUriHi. Adini, iiin l.ucile, ma l'Iicre Loloirc , mon bon loiip, dis .«dieu à mon pcre. Tn vois en nioi un exemple de la b;irb.irie et de l'ingralifude des hommes. Mes der nicrs momensnete dcslionoreront poiut. Tu vois que ma crainJe élaif fondi'-e, qiic mes presscnlimens furent toujours vrai». J'ai t'jjonsé une femme céleste pnr ses vertus; j'.ii ëléboninari , b<»n fils; j'aurnis été aussi bon père. J'emporte i'csrime et les regrets <lc tous les vrais républicains , lie tous les hommes, lii voiln et la liberté. Je meurs à trente-quatre ans; mais c'fst un i)hénomène que j'aie traversé, depuis cinq ans, tant de précipices de la rcvolulion MDS y tttmher, et que j'existe encore, et j'appuie ma fête »vec cilmesur roreillcrde mes écrite trop nombreux; mais qui respirent Ions la même pbilautropie, le même désir de rendre me* concitoyens heureux et libres, et que la hadie des tyrans ne frappera pas. Je vois bien que la puissance enivre presque tot:s les hommes, que tous disent comme Denis de Syracuse : « L« tyrannie est une belle épitaphe. >• Mai», console-toi, veuve déjîolëe! IVpitaphe de ton p-juvre Camille est plus glorieuse : c'est celle des Brutuscl des Calon les fyrannicitles. O ma chère Lucile ! j'étais né pour fain* des vers, pour défendre les malheureux, pour te rendre heureuse, pour composer, avec ta mère et mon père, ri quelques personnes selon notre cretir, un Otaïti. J'avais rêvé une république que tout le monde eût adorée. .Te n'ai pu croire que les hommes fussent si féroces et si injustes, (.'oromait penser que quelques plaisanteries dans mes écrits, contre descollégues qui m'avaient provoque, effaceraient le souvenir de mes services ! Je ne me dissimule point que je meurs victime de ces plaisanteries et de mon amitié pour Danton. Je remercie mes assassins de me faire mourir avec lui et Pliilip|>eaux ; et puisque mes collègues ont été nif>f^ I&ches pour nous abandonner et pour prêter l'oreille à des calomnies que je ne connais pas, mais à coup sûr les plus grofcsièics, je puis dire que nous mouron» victime» de notre courage a dénoncer des traîtres, et de notre amotir pour la vérité. Nous pouvons bien emporter avec nous ce lcm<iignage , que nons périssons les derniers des républicains. Pardon , chère amie, ma véritable vie , que j'ai perdue du moment qu'on nons a séparés, je m'occupe de ma mémoire. Je devrais bien plutôt m'occu-

per de te la faire oublier, ma Luciiie ! mon bon Loulou! ma poule à Cacliant (i). Je t'en conjure , ne reste point sur la branche, ne m'appelle point, par tes cris; ils me déchireraient au fond du tombeau. Va gratter j)Our ton petit, vis pour mon Horace, parle-lui de moi. Tu lui diras, ce qu'il ne peut pas entendre, que je l'aurais bien aimé! Malgré mon supplice, je crois qu'il y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les faiblesses de l'humanité; et ce que j'ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la liberté, Dieu le récom- ,S^ pensera. Je te reverrai un jour , ô Lucile ! ô Anette ! Sensible comme je l'étais; la mort , qui me délivre de la vue de tant de crimes, est-elle un si grand malheur ? Adieu , Loulou; adieu, ma vie, mon âme, ma divinité sur la terre! Je te laisse de bons amis , tout ce qu'il y a d'hommes vertueux et sensibles. Adieu, Lucile, ma Lucile ! ma chère Lucile ! adieu, Horace, Anette (2), Adèle ('3) ! adieu , mon père ! Je sens fuir devant moi le rivage de la vie. Je vois encore Lucile! je la vois, ma bien-ainiée ! ma Lucile! mes mains liées t'embrassent, et jna tête séparée repose encore sur toi ses yeux mourons !

KOTE KBr.ATÎVK A CETTK r.ETlT.F..

Celte lettre, imprimée en i7;)4 » ^ !n sui(e du f'ieux Cordcllei; a été collationnée avec soin sur l'original qui se liouve en tre les mains de M. Matton aîné. Mme Dnpltssis et 3111e Desmoiilins , sœur de Camille, lui ont remis tont ce qu'elles po?.sédaient de l'auteur et noiammenl ses mannsciits et son portrait qui, dans ds temps plus propices , gtiider.i la'main du sculpteur ehargé de faire la statue que la pairie reconnaissante élèvera un jour sur In place de Guise au ciloyen français qui le premier arhora la cocarde révolutionnaire.

(i) Cachant l'St un petit village qui se trouve près de Pnri» , sur le clu-miu de nourg-la-Keine , on Mme Diipleshis iivait inie maison de ratripacoc. Caïuille et Lucile, en allant voir Mme Diiplcssis, avaient kOuvetit rcn)»rqnc à Curliaut une ponic qyi, inconsolalile tl'avoir perdu »on eoq, restait jour et nuit sur la nit^nie )>ranclie et ponssait des cri» qoi déchiraient l'Ame ; elle ne voulait pins prendre de nourriture et demandait la mort. C'est a cette poule que CnmilN: ♦ait iei allusion.

(a) Nom familier que donnait encore Camille à Mme Unplessis.

(3) Sœur de I.ucllo ; elle nu te uiuiia point et vécut toujours av*c sa mire, dont elle fut l'uniqnecnnsolatiou après la mort de Camille, du Lucile el <l( M. Dnple^niii.

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