Le Vieux Garain
11 n'était pas aisé de faire avouer son âge au père Gilles Garain : « Je suis de l'âge du Denis Poissenot », disait-il. « Mais — lui demandaiton — ce Denis Poissenot... quel âge a-t-il luimême? » Père Gilles prenait alors son air chercheur et répondait abondamment :
« Le Denis Poissenot était le conscrit de Pierre Létabli, dont vous avez pu connaître encore le frère il y a cinq ou six ans. Leur beaufrère, à ces Létabli, était un Etienne Vorand, apparenté lui-même aux ïiercelin, de Barges.
Leur parenté à ceux-ci n'est pas éteinte, comme on pourrait croire... »
Et le père Gilles continuait ainsi la recherche des parentés de tout un chacun. Il était bien rare qu'il n'en arrivât pas alors à son sujet favori :
« Les Garain, dont je fais partie, ne sont pas de la poussière de grenier. N'appréciez pas en effet la famille d'après les Garain abâtardis que vous trouverez de ci de là, à travers le Pays-Bas, se mêlant d'élever un bétail qui les vaut. Que voulez-vous?... La race a dégénéré entre les mains d'une foule de bousillous qui ont épousé, par ci par là, au hasard de l'amour, des filles de pas grand chose. Je ne veux pas dire qu'il faille, quand on se marie, être trop difficile, exiger de la vertu jusqu'entre les cuisses, et de l'argent plein les mains. Mais il ne faut pas non plus être trop accommodant. En choisissant sa femme, il faut être attentif, presque autant qu'en achetant une vache. On a même plus de chances d'être volé. »
Après avoir parlé ainsi, le père Gilles s'admira il un instant :
« Je suis actuellement le seul vieil individu du pays en état de raisonner droit. Le François Porte, dit « le Marque-Mal », a bien quelques années de plus que moi ; mais ce sont là des années galvaudées sans nécessité, et on voit bien qu'elles ne coûtent pas cher à celui qui les distribue1. Car le Marque-Mal continue sa vie par habitude. On lui embecque sa pitance ; et il a tout juste l'intelligence de savoir digérer la soupe. Il ignore qu'il n'est pas encore mort. Le Denis Poissenot est mon conscrit, c'est entendu. Mais le voici cloué sur son lit avec un ventre monumental, un phénomène comme on n'en a jamais vu dans le pays. Lui, qui n'a pas bu une goutte d'eau pendant toute sa vie, s'en trouve encombré d'une soixantaine de litres, paraît-il. Et dans cette citerne barbote, comme une grenouille, un pauvre petit rien du tout de cervelle. Autant ne plus parler de lui. Il y a encore un Bazouge et un Marquis, qui sont à peu près de mon âge. Mais le vieux Bazouge, dit « Casse- Croûte », est une vieille bourrique à puces. Et quand le père Marquis a dit trois fois de suite : « Ah !... Ah !... Ah !... » voilà le discours fini î
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Il lui serait aussi difficile de dire « pipi », et de se comprendre, que d'enamouracher les filles.
Vous le voyez : de tout le canton de Charles X, je suis le seul qui tient bon. D'ailleurs le coffre est solide. J'étais de ceux dont la viande casse les dents, et j'avais une mâchoire à y broyer des médailles... Je n'ai pas dit mon dernier mot. »
Et là-dessus, le père Gilles, de son gros nez charnu et vorace, humait sa prise sur le bout d'un pouce alerte et frétillant qui faisait le pied de nez au reste de l'univers.
Resté fureteur et rôdeur, il s'en allait à travers les Baraques, béquillant et babillard, quêter de porte en porte la goutte à boire, avec une malice sournoise et têtue. Il payait l'écot en racontant les drôleries de son existence. C'est ainsi que j'ai eu l'occasion d'entendre les récits qu'on retrouvera tous ici.
Lui et moi, nous nous connaissions en effet depuis longtemps. Au plus loin de mes souvenirs, je retrouve cette physionomie friponne et ravagée. Jadis, je l'ai connu avec le bel entrain
d'une vieillesse sèche. Plus tard, à mon retour au pays, je l'ai revu doucement vieilli, gaiement assagi, résigné sans plus à l'ingratitude de ses fils et aux tracasseries d'une bru hargneuse. Il avait toujours sa figure fripée et futée, sa longue bouche tortillée et méfiante, et les yeux qui brillaient d'un éclat querelleur et narquois. Pas beau avec cela, car le visage, feutré de poils ras, était tout gercé de rides qui semblaient des rires de malice partout éparpillés.
Mais il n'avait pas toujours été, paraît-il, ce séchon dépenaillé. Les autres anciens, qui l'ont connu vers i850> s'en souviennent comme d'un gros gars bien en chair, avec une tête en feu et une tignasse de ramoneur; et pour corser toute cette insolence, un nez canaille troussé et coloré comme une fille d'auberge, des lèvres gourmandes qui en sentaient la sauce, et, empapillotés dans le lard des joues, deux yeux vert-de-gris, où le regard semblait delà graisse pétillant sur la braise.
Le vieux drôle n'était d'ailleurs pas bête. J'ai entendu exprimer souvent bien des regrets. « Ah !,.. s'il eût voulu !... Avec son intelligence
de débrouillard, et le latin qu'il a failli apprendre... il aurait pu faire bien autre chose qu'un facteur. Il eût fait ceci... Il eût fait cela... Ecoutez-le causer !... Voyez-le surtout : il a le visage plein de choses comme un livre !... »
Quand on lui reprochait ainsi son existence de vieux polisson, le père Garain protestait :
« C'est facile d'accuser les gens !... On a vu mes soûleries, mais on n'a pas vu mes soifs. Car j'ai été facteur pendant dix ans; et j'y ai eu pour ennemis trois terribles coquins: d'abord le soleil qui grille; puis le poussier qui étouffe ; enfin la route, la gueuse de route, qui vous broie les jarrets avec des kilomètres de plus en plus féroces à mesure qu'on avance. Or, de ces trois coquins-là, personne ne souffle mot, et c'est moi seul qu'on accuse. C'est comme pour le travail : j'ai été un des forts ouvriers du pays. Eh bien!... personne n'en parle ; mais tout le monde se rappelle lesjours où je n'ai rien fait. »
En entendant cela, les bonnes gens goguenardaient:
a Du travail !... lui!... Il n'en a pas fait de quoi payer l'eau qu'il a bue! Et cependant il
n'a jamais fait grand tort aux sources et aux puits. Il est ch'ti, allez !
— Hé ! hé !... — ripostait le vieux — J'en vaux un autre. »
... Oui!... mais quel autre?...
Le vieux Garain prétend n'avoir été ni meilleur ni pire que les autres gens de son époque. Il prétend avoir été l'homme de son temps.
« Ah! dame !... — déclare-t-il — nous ne valons pas nos anciens, les gens de l'avantdernier siècle. Ceux-ci travaillaient tellement pendant toute leur vie qu'à la fin il ne restait plus d'eux qu'un petit bout de figure usée et touchante. Il y avait tout juste là-dedans un pauvret de regard couleur de corne, et le reste delà physionomie semblait une pierre à fusil. Le Curé n'avait pas grand peine à bénir tout cela ; d'autant plus que ces nigauds n'avaient pas cessé toute leur vie de pleurnicher pour un ciel pleins d'ennuis bénits et de démons malgracieux.
Nous, nous avons réformé tout cela. Nous avons tout pris à la blague; et à l'ordinaire,
nous avions surtout les émolions qui se trouvent au fond des verres à pied. Nous avons fait notre Paradis sur terre, un. Paradis plein de cafetiers bons garçons et de clients rigolards ; et notre Bon Dieu est devenu le roi d'atout. Non... Non... nous ne sommes plus assez benêts pour croire qu'il y a là-haut, dans des baraquements tout en soleil, une sorte de tyran de l'univers, une espèce de Charles X universel et grinchu. Hé oui!... je suis de ceux qui sont allés faire la Révolution de 1830 dans le firmament, et mettre les étoiles en République.
Avec tout cela cependant et tout en rigolant, nous savions faire notre devoir, quand c'était absolument nécessaire, et même travailler, quand on y était forcé.
Aussi tels que nous voilà, nous valons joliment mieux que les gens de maintenant. Car maintenant il ne s'agit plus de faire le joli-cœur ; et il n'y a plus que deux sortes d'individus, les bigots et les révolutionnaires.
Or, vous voyez les hargneux cagots brandir le crucifix comme un casse-tête, et prêcher la paix de l'Evangile à coups de matraque!... Leur
Bon Dieu est une espèce de maniaque tracassier, aigri, grognon, qui a ses gens, et qui ne sort guère du quartier Saint-Michel à Dijon.
Mais les autres, les révolutionnaires, ne valent pas mieux. Ils sont tous baptisés au vitriol ; et, pour avoir un peu de considération chez eux, il faut être un vrai Ravachol, ou tout au moins savoir assommer, comme en Champagne.
Voilà les gens de maintenant !... Pour parfaire le compte, ajoutez à ces deux bandes de féroces, quelques bourgeois trop gras pour se mettre en colère, qui ne cessent de digérer du rôti, et qui sont toujours paisiblement et impitoyablement satisfaits de tout.
Eh bien ! nous, entre ces deux abominations — les bêtes à bon Dieu d'il y a cent ans et les furibonds de maintenant — nous ne faisons pas encore trop mauvaise figure. Plus tard les gens diront, en regardant dans les portraits nos nez en trompette et nos airs vivants : « Ces farceurs-là... ce furent cependant les seuls vrais malins. Ils ont conduit le dernier siècle avec une
familiarité sans gêne, bras-dessus bras-dessous avec lui, de cafetiers en cafetiers et de chansons en chansons, jusqu'à ce que tout finisse par la République. »
Ainsi donc, puisque vous voulez me présenter, dites bien que j'ai été un de ces joyeux drilles.
D'ailleurs je ne regrette rien. Si le Père Éternel trouve quelque chose à reprendre dans mon existence, qu'il vienne me le dire !... qu'il n'ait pas peur de me servir la chose !... Je saurais bien quoi lui répondre : « Hé quoi ! — lui diraisje — c'est vous le Père Eternel, et vous vous occupez de ces misères-là !... Mais ne vous faites donc pas de mauvais sang !... Laissez donc tout cela ! Voyez : vous avez le ciel entier pour vous promener, le soleil pour vous chauffer, l'eau, le gaz et la lumière à tous les étages... vous avez le firmament pour jouer aux quilles... et vous allez vous préoccuper de quelques mandats-poste que j'ai égarés, ou de quelques petiotes avec qui je me suis trop familiarisé!... Mais laissez donc tout cela tranquille, allez !...» Voilà ce que je lui dirais !
Et puis, croyez-moi : l'enfer se fait sur terre.
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C'est un enfer sans flammes, crotté et crasseux. Et Satan, au lieu d'être un beau diable, en culolte de feu, poudré avec les étoiles, guêtre dans les éclairs, et la foudre comme couteau de chasse... Satan... qui est-ce?... C'est votre voisin !... C'est votre cadet !... C'est la porte en face!... C'est la porte à côté !... C'est Monsieurchacun-tout-le-monde!... Car en fait d'hommes, je n'ai jamais rencontré que des Jean-foutre. Ou bien encore, quand le Diable veut être une idée de moins peigne-cul et une idée de plus rosse... il se fait femme, et sa grande malice est sous ses jupes.
— Alors, père Gilles, vous n'aimez pas les curés ?
— Non ; je leur en veux : ils ne m'ont pas compris. »
Là-dessus, le vieux parlait de « reguillotiner les mêmes gens qu'en 1793 ». '
A d'autres fois cependant, le père Gilles retrouvait, en des formes inattendues, un christianisme un peu effarouchant :
« Il ne faut pas toujours interroger le Créa-
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leur avec les airs farauds d'un réveille-matin qui crie : « Lève-toi ! » Il ne faut pas croire que le ciel est une simple casquette bleue, posée sur la tète d'un immense jocrisse qui ne pense à rien. Quand on croit au Bon Dieu, on trouve à l'univers un air de sympathie qui ne trompe pas. Allez! Allez!... Il y a joliment de choses qui défrisent les malins !... Parce que vous avez un bout de jugeotte, vous faites vos embaYras, et vous vous montez la tête en songeant à toute la cervelle qui s'y trouve. Mais en fait de cervelle, le veau et le mouton en ont à peu près autant. Ce qui ne vous empêche pas de la leur faire frire au beurre, et de la leur manger, sans vous soucier si, dans votre coup de fourchette, vous n'êtes pas en train de croquer un raisonnement extraordinaire. Aussi, le monde est assez grand pour cacher dans l'intimité de son chez-lui un certain Quelqu'un qui est une forte tête et un bon cœur. « Pourquoi se cacher ? » direz-vous. Hé ! hé !... Ce ne serait pas déjà si <jai d'être le suprême Juste et d'habiter cette brute de terre. Voyez un peu : la seule fois que Dieu s'y est risqué, il s'est fait crucifier!... »
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C'est ainsi que le Père Gilles se contredisait sans cesse. Son existence, qui a déroulé ses jours misérables sous le ciel grave et sans âge, ne comporte donc pas de signification.
Du moins je n'en ai pas cherché; et j'ai repris fidèlement, sans y presque rien modifier, les récits sans art que le vieil homme m'a faits. Ils n'ont pas d'autre intérêt que d'être ce qui a été. J'y ai laissé, suivant l'expression du vieillard, la vie y présenter « sa sincère gueuserie » .
D'ailleurs, le soir même où le vieux Gilles commença de me raconter son histoire, il me posa ainsi ses conditions. Le reste du récit s'ensuit.
« Avant tout, entendons-nous. Je veux bien vous raconter mon existence, en vous disant sans cesse la vraie vérité. Mais je me méfie un peu de vos airs de Jean-la -Grogne ; et je ne tiens pas à vous voir m'accommoder par après ma vie à la sauce catholique. Vous répéterez donc
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tout crûment ce que je vous aurai dit. Je vous permets seulement d'arranger un peu parfois les expressions. Car les mots qui nous passent aux lèvres à nous autres, les Jean-Jean de la terre, sont un peu débraillés. Ce sont de bons bougres, mais barbouillés et crottés. De temps en temps, vous leur mettrez donc une petite tenue bourgeoise, un veston et un faux-col.
Commencez surtout par bien avertir que j'ai été un honnête homme. Je peux ajouter avec fierté que je ne me suis jamais soûlé... J'entends ce qui s'appelle « se soûler » : car une pointe de gaieté, un brin de folàtrerie rentraient assez dans mon caractère vivant. Hé quoi donc !... j'aimais me donner quelque agrément. Quand on est mort en effet, c'est pour longtemps.; et il est bien tard pour songer alors à plaire aux filles et à se connaître en vins.
Aussi, la plupart des économies que j'ai faites, je les ai mises à l'abri; et voici ici le ventre qui leur a servi de coffre- fort. J'en ai bu une partie; j'ai mangé le reste. Sans m'ètre jamais soûlé, j'ai été pendant quinze ans le plus gai des bons vivants. Nous regardez mon nez: il est bienpor-
tant et d'un beau rose insolent. Mais ce rose-là me coûte cher. Ce mignon me coûte plus que s'il était en porcelaine fine, avec des verrues en diamant de tous les côtés.
Cependant le récit que je vais vous faire ne sera pas toujours drôle. J'ai vu mourir bien des gens qui me tenaient de près. Le croquemort est venu souvent me tracasser. Le moment s'approche d'ailleurs, où moi aussi, avec son sansfaçon habituel, il me fera rentrer sous terre à coups de pelle. Oui, la vie n'a pas toujours été gaie. Les miens ont disparu un à un ; et, à chaque départ, c'a été une occasion de se faire du mauvais sang.
Mais j'ai fait aussi mes petites farces ; et c'est là où je vous attends. J'ai été l'intrépide percecoeur du pays. Nous le dirons. Hé!... ne ririonsnous donc jamais ?
Et maintenant, puisque vous désirez entendre la vraie vie d'un honnête homme, vous n'avez rien de mieux à faire qu'à m'écouter.