CHAPITRE
Je suis né à Saint-Philibert même. Je ne le regrette pas. « Diable ! — direz -vous — voilà cependant un bien petit pays ! » Hé bien, ma foi!... malgré sa seule centaine d'habitants, je lui ai vu parfois l'animation d'un vrai centre, et toujours l'air réveillé et vivant. Certes, cela ne vaut pas la Côte, où il semble que chaque maison a l'air chaque matin de rissoler un dinde et de griller un cochon. Mais cela vaut assurément mieux que la Montagne. Il y a par là-haut une quinzaine de villages, dégourdis comme un plat de g-audes, taciturnes comme des bourriques, et rongés par l'inquiétude des chiffres. Pas de fêtes pour eux ; et la Saint- Vincent n'y a jamais dépassé une poule bouillie, mangée à la prussienne,
en grignant les dents. Aussi, avec notre Saint- Philibert, estimons-nous chançards.
Remarquez d'ailleurs que nous sommes quasiment de la Côte. A deux ou trois cents pas plus haut que le pays, vous avez déjà le sol graveleux qui querelle la charrue. C'est là un gravier qui vient de la montagne, et qui en tient, le coquin, car il est dur comme de la corne. C'est déjà la Côte, cela! C'est déjà la vigne! Car c'est je sol canaille, le cailloutage têtu et rêche qui s'accommode rien qu'avec cette gueuse de vigne. Les deux vont bien ensemble. Aussi, contre ces deux rosses là, le Pays-Bas, avec son travail consciencieux et ses vaches paisibles, ne se risque pas: ses denrées en auraient l'affront. C'est le gevrétain qui vient faire son profit de ces terres. Le territoire de Gevrey s'avance en effet jusqu'à cent pas à peine de la première maison de chez nous. Voyez un peu le sans-gêne !... Ils ne craignent pas, ceux de Gevrey, de s'en venir renouveler la vigne jusque sous le nez de nos charrues. Et tout en raclant le fer du fesoû avec la goussette, ils nous criaient: « Hé ! Cadet !... la vache chez vous se porte-t-elle bien... elle qui est
la forte tète de la famille? » Et nous, on répondait : « Attends... attends un peu, grand risquetout!... Voire un peu si le vin se vendra toujours ! ... Si peu que les cassis manquent, tu seras bien aise de venir faire la moisson chez nous, pour reprendre coût au lard. »
Tout n'est pas parfait cependant, chez nous. Car il y a à distinguer un Haut et un Bas Saint- Philibert. Le Saint-Philibert du haut n'est pas exempt de grimaces. Il tire tout à lui. C'est pour lui la route, l'église, le cimetière, l'abreuvoir aux bêtes, la maison commune, lia presque un château, et il a toujours eu son bourgeois.
Toutes ces splendeurs-là ne vous disent rien à vous. Mais moi, quand j'étais petiot, et que je grimpais du bas vers le haut, je m'intimidais en pensant à tout ce que j'allais trouver làhaut, et que peut-être, avec un peu de chance, j'apercevrais M. Chabrand se promenant en personne dans son parc. Ce fut pire encore, quand je vis se monter, en face l'abreuvoir, un petit bout d'épicerie grand comme un placard. Là, derrière de toutes petites vitres de pauvre, deux ou trois fioles de sucre d'orge se parta-
T,E VIEUX GARAIN 19
geaient la crasse du taudis. Ces sucreries crottées me représentaient les grandes fêtes de l'existence ; et c'est là-devant que j'ai senti mes premières émotions et que j'ai commencé à entreprendre des projets.
Mais dépassez voire un peu ce prétentieux petit Paris enfoui dans le fumier et confit dans le purin. Voici un léger mouvement du sol... un faible raidillon... un tournant de chemin... et tout de suite là, c'est chez nous... c'est le petit Saint-Philibert, tout entier occupé à des songeries au frais dans les herbes. Il ne s'émeut pas. Il ne s'épate de guère. Il est paisible. Il a bon cœur, et une innocence comme dans les premiers temps de l'univers, quand le père Adam était tout frais de chair et que la mère Eve était encore demoiselle.
Ce petit Saint-Philibert n'est pas un de ces gros villages de la Côte, emplis de bourgeoisie et de boutiquerie, un Gevrey par exemple, tout fier de ses devantures de modiste et de ses trois charcutiers. Chez nous, c'était un de ces petits riens de village fûtes, coquets et pauvrets, quelques masures qui zigzaguaient de ci de là,
des murs de torchis, des toits de chaume. Mais, par là-dessus, le petit coquin de printemps ébouriffait une malicieuse verdure de rosiers grimpants, de vigne vierge, de chèvrefeuille ; il jetait sur le chaume des toits des gerbes d'iris et des touffes d'oeillets.
Tout cela sentait bien un petit parfum farouche, l'odeur aigrelle du prunellier et de la morelle. La forêt en effet était voisine ; et, à trois cents pas de là, elle respirait à pleine futaie. Aussi les coudriers, les ormes, les poiriers des bois nous arrivaient dans nos petits courtils en se bousculant les uns les autres comme des gamins qui sortent de l'école. Dans les années humides, Vêtait une ruée de lierre, de ronces, de groseilers, de rejets sauvages de toute sorte. C'est bien cela qui a valu à Saint-Philibert sa réputation de pays des poires « creuttes ».
A travers ce petit paradis verduron, passait par devant chez chacun, gazouillant de porte en porte comme une pigeonne apprivoisée, notre cher petit ruisseau : deux brins d'eau bleue, claire comme le ciel et ébouriffée de cresson. Le ruisseau a sa source au pays même. Tout comme
LE VIEUX (JARAIN 21
une petite première communiante, fraîche de jeunesse et d'émotion, notre ruisseau sort en chrétien d'une petite chapelle bénite soigneusement chaque année par un curé. A côté, dans un retire-tout grillagé, Saint-Philibert est là en personne, avec ses jambes et ses côtes en frêne. De sa figure en bois toujours la même, il surveille avec nonchalance l'enclos bénit, les eaux, les prés, les lavandières et le linge qui sèche.
C'est là, chacun le sait, un des grands pèlerinages de la contrée. Notre petite source a fait de vrais miracles. Quand l'année est bonne, elle guérit indifféremment les rhumatismes, les maladies de peau, les fièvres et les courbatures. Mais sa grande spécialité était surtout de fermer les vieux ulcères et de rafistoler les varices tapées. Certains lundis de Pâques, j'y ai vu venir des deux ou trois mille pèlerins. C'était une grande armée dépenaillée et crottée, toute formée de stropiats clopinants, toute hérissée de bannières, et qui descendait la Côte en geignant des « miserere ». Toute la journée, dans la cressonnière de la fontaine, il y avait alors un barbotage de tibias pourris et de croupions
22 LE VIEUX (ÎARAIN
galeux. Saint Philibert en guérissait ce qu'il pouvait. Aujourd'hui il se fait vieux, il est sourd, et il guérit chichement.
Mais je ne suis pas seulement l'enfant d'un pays qui a du caractère. Je suis né à une époque où on fabriquait des héros un peu dans tous les ménages.
J'ai failli naître en effet sous Napoléon. Mon père a toujours été tortillon. Or, avec un peu plus de hâte chez lui, et en admettant que ma mère se soit prêtée à la chose, et en me dépêchant moi-même aussi, je pouvais encore assister à une ou deux batailles.
Napoléon était alors déchaîné dans toute sa fureur ; et, avec une poignée d'armée, il grignait les dents à l'univers tout entier. La France était pour lui, l'accompagnait les armes à la main, l'encourageait et l'aimait de tout son cœur. Voilà celui qu'il nous eût fallu en 70. On aurait pu aller lui dire : « Patron ! les uhlans sont là. — En voilà une bricole ! — aurait-il répondu — la
LE VIEUX GAKA1N 2o
Prusse... mais je croquais ça jadis à la croque au sabre, dans un petit déjeûner du matin. » Ce n'était pas qu'il fût méchant. Mais ce qui lui a toujours fait enrager, ce qui lui a aigri le caractère... c'était de se voir arrêté par l'Océan, derrière lequel ricanaient des rosses d'Anglais grognons et pleins de poils.
Voyez un peu : Napoléon a débuté, paraît-il, comme simple gendarme dans les colonies... en Corse. Il y prit des manières de casse-cou; et une fois empereur, rien ne le retint. C'est lui qui envoya chercher mon oncle, le frère de mon père, un bon jeune homme logé chez nous, qui prenait le frais sur le banc, devant la porte, quand les gendarmes vinrent le chercher. Il partit en pleurant, et ne donna jamais de ses nouvelles. Car tout ce qui était jouvenceau en ce temps-là était ramassé pour porter le fusil et s'enfoncer le bonnet à poil. Il y en avait qui désertaient dans les bois. Mais ils ne tenaient pas longtemps. Car pour échapper à l'Empereur, il ne fallait pas moins que s'en aller à Dieu ou au diable. Il y en a un — à quatre ou cinq lieues d'ici, paraît-il — qui s'est caché six semaines dans un rucher.
24 LE VIEUX GARAIX
On Ta pris, perdu, repris; et enfin il est parti pour tout de bon. Il est devenu général; et je me suis laissé dire que plus tard on en avait fait un roi dans un des pays du Nord. Mais à vrai dire, ce sont là des pays où l'homme tire déjà sur Tours, et où on ne fait pas de vin. Je ne l'envie pas... le roi de là-bas.
Cependant un beau jour', quelqu'un s'en vint par chez nous, et après avoir demandé des nouvelles des moissons, il annonça que l'Empereur était tombé entre les mains des Anglais. Puis ce fut un grand crève-cœur dans le pays que de voir y venir les Cosaques. Ces sauvages-là ne savaient même pas le français, et parlaient une langue d'avale-tout-cru. Le plus fort... c'est qu'ils se comprenaient. Ils firent du dégât.
Or, en voyant arriver ces gorilles, ma mère, prise d'émotion, s'est couchée, et dans la nuit même, elle me mettait au monde. Au matin, le village m'a trouvé tout gigotant dans un grand panier. Chacun dans le pays en a dit son mot. Les vieux parlaient glorieusement, et voyaient en moi un vengeur de l'Empereur. Les femmes
me trouvaient solide petit gars. Elles avaient plaisir à me voir téter. « Bientôt — disaient les vieux — il lui faudra la goutte à midi et son litre à quatre heures. »