‹ Le Vieux GarainChapitre 18 sur 18 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Oui revient vers les champs revient vers la santé.

C'est le Claudet qui m'y entraîna. Le petit les aimait... tous ces blés verts du pays; il les enviait... ces aînés qui s'en allaient à la charrue, ou rouler les trémis... Il m'y entraîna, voyezvous î... D'ailleurs comment refuser à celui qui me disait « père » d'une voix où il mettait tout son cœur.

Le lendemain du mariage, au matin, il m'a pris par la main. Et pendant que notre Jeanne mettait en état notre petit chez nous, nous nous en sommes allés nous promener, comme deux rentiers, à travers les terres des uns et des autres... un pays touchant rempli de souvenirs, voyez-vous !...

C'était une belle fin de février. Trop belle, même; car en février il vaut mieux voir un loup qu'un homme tout nu. 11 faut que l'hiver se fasse, en effet... Cependant, les bois, près de nous, sentaient une odeur d'eau fraîche. Sur leur lisière, déjà blanchissaient les trembles; déjà les marsaules avaient un jaune éclairement ; et le soleil, pas très hardi, nous était un jeune compagnon. L'année promettait. Les blés étaient serrés; les orges d'hiver étaient drues; les artificiels s'annonçaient bien. Peut-être les luzernes seraient-elles un peu claires. Mais il y a vraiment une joie à regarder les fiers blés à peine levés s'emplir déjà d'un petit souffle, et porter le vent. Un vent câlin passait en effet sur cette terre partout verdie. Au milieu de tout cela, notre courtaud de clocher piquait vers le ciel, et semblait un petit doigt fiérot qui montre le Bon Dieu, en disant: « N'ayez pas peur : il est là haut. »

Le Claudet, qui me tenait la main, me parlait sans cesse, d'une voix toute jeunette encore. Il me racontait ses plaisirs : aider à la charrue... aider les rentrées... se donner déjà — tout petit qu'il était — tout entier au travail. Et ce pauvret

de onze ans me parlait des fermes avec des airs ravis comme s'il en sentait le lait frais.

... C'est alors, voyez- vous, que mon cœur — gag-né doucement par cette pure tendresse et cette voix d'enfant — a rompu les vieilles entraves... Et j'embrassais ce fils en y reconnaissant ma chair.

Hé bien ! il n'a plus été question ni du i*amay, ni du passetougrain. Il n'était plus question non plus de faire le garde-chasse. J'avais quitté ce petit métier pour venir me marier... Vous l'ai-je dit ?.. On s'en est donc tenu tout simplement à la petite culture, dans notre Saint-Philibert. J'y ai pris quelques champs d'amodiation. La Jeanne vaait fait le miracle de courage de conserver en état les deux-trois bouts de champ de son père. Ceux-là à entretenir, et la maisonnette, ça nous faisait déjà un petit quelque chose. A la Notre- Dame d'août, en faisant argent de tout, on eut aussi la vache et le cheval — un nerveux petit ètreaussi, celui-là, un peu fou, mais bon cœur... A la Notre-Dame de septembre nous allions à la charrue tout comme d'autres.

... Je nous revois, tenez !... par un beau matin, sur une terre rafraîchie... Nous étions là, mon petit compagnon et moi... « Hardi, fils!...)) disais-je. Et notre travail, voyez-vous, avait la vraie douceur de l'amitié.

Mais vous ne pouvez pas vous douter combien ce Claudet prit de cœur, en grandissant.

Les bêtes l'aimaient. Vaches et chevaux tournaient vers lui leurs cous veinés, et remuaient la queue, ce qui est une manière de sourire chez les grosses bêtes. Le matin, la soupe une fois gaillardement expédiée, il était le premier à se lever de table en disant : « Père !... la charrue presse. » .

Grâce à lui et dès qu'il put se mettre aux gros travaux, notre culture s'améliora année par année. J'ai pris à ferme la Bossière. On s'y est donné tout son content aux bêtes et aux blés. Nous y avons fait les drainages nécessaires, car la ferme a ses fonds rebutants. Mais pas un comme le Claudet pour débourber des ornières du Bas-Creux, un gros tombereau. La main à la bride, les jambes maigres nerveusement cram-

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pies, il envoyait à son gros cheval l'appel d'une voix claire et juste ; et sans autres efforts, semblait-il, que clans son petit poignet frémissant, les deux grosses masses, la bète et le tombereau, s'arrachaient de la terrible boue.

Dans les champs, c'était encore cette jeune voix qui se levait derrière les charrues — une mince voix chaste qui semblait la sœur du chant de l'alouette.

Il en était d'ailleurs encore ainsi un peu partout. Jadis, à travers champs, on entendait ceux des charrues dire partout paiement : « Diôo... petit ! Viens !... » Et ils s'en allaient tous, paisiblement fléchis partout sur la tranquille charrue.

Mais maintenant vous avez derrière chaque charrue un gars dépoitraillé, qui braille comme un taureau après des milliards de Créateurs à la fois, et qui se démène comme à la manœuvre du canon... Et le Ciel, plus ancien que les hommes, entend cela et ne dit rien !...

... C'est à la Bossière que sont nés nos trois autres fds : le Bénigne, l'Auguste, et ce fûté de Gaspard... un petit monde robuste, où ma femme

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avait mis sa grosse santé, mais où j'avais glissé un brin de malice. Le Glaudet, pas jaloux, regarda avec bien du contentement venir à la vie tous ceux-là.

Il aimait les petits plaisirs pauvres : faire risette à un petiot frère... jouer au loup avec un ch'ti Gugusse... ou bien travailler de bon cœur. Le dimanche — en fait de collations ou de jeux de quilles — lui et sa mère s'en allaient faire d'archi-dévotions à un Bon Dieu sur qui personne n'est renseigné. Ah ! les innocents !...

... Ainsi ont passé les années...

Puis les Prussiens sont venus. Le Glaudet s'en est fait bien du mauvais sang. Un an de plus, et il parlait de son sort... C'est à la Toussaint qu'on vit chez nous le premier Badois. On disait d'ailleurs que Paris allait être pris.

«On ne peut pas laisser faire ça!...» me disait le Glaudet d'un air hésitant.

Mais moi. qui lui voyais son idée, de répondre :

«Ah!... Qu'est-ce que tu veux?... Un de

plus... un de moins... »

Cependant des bruits nouveaux se répandent : ceux de Paris appellent !... ceux d'Orléans répondent... Il y aura là-bas, disait-on, une journée de cœur, qui sauvera bientôt la France.

« Avec votre permission — nous fit le Claudet un soir — je pourrais peut-être y aller voir, moi aussi...

— Aller voir quoi ? » répliquai-je malgracieux.

Le Claudet essayait un peu de discuter : « Ah!... ah !... ils manquent de bras par làbas...

— Et moi?... moi, avec ma culture, est-ce que je n'en manque pas, de bras ?... Sont-ils élevés ceux-là ?... »

Et je montrais les trois autres fils.

Le Claudet baissa alors le nez sur son assiette, et ne dit plus rien. Mais il avait son idée.

... Le lendemain il avait son petit paquet à la main, et il nous disait « adieu ».

... La mère l'embrassa sans dire mot. Mais moi, le chagrin me brisait les jambes. A peine si j'ai pu le reconduire, ce fils, jusqu'à la croix de Prandin. Il faisait un froid!... Une peste de

bise, un voyou de vent nous mordait la figure, et y gelait les larmes...

Le Claudel nous a écrit trois fois. Il ne se plaignait pas. et avait de bons chefs, disait-il. Mais il s'inquiétait de chez nous...

... Un matin cependant le maire s'en est venu nous trouver, les larmes aux yeux. Et voilà comment nous avons appris que le Claudet avait été tué...

... On l'a enterré à trois kilomètres du Mans. Il repose là sous la même croix que les autres militaires... Nous n'en savons pas davantage.

Voyez cependant l'étrange chose!... C'est à moi que le malheur a semblé faire du chagrin; mais c'est la mère qui en est morte...

Après la mort du Claudet, elle s'est mise en effet à dépérir avec une insistance qui faisait regret.

Vous l'avez connue portante, n'est-ce pas ?...

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Hé bien, cette belle santé s'en est allée peu à peu. Un jour, c'était la joue qui faisait peute mine ; une autre fois, le nez prenait un air aiguisé de pierre à fusil. Enfin un pauvre visage plein de plis grelottants apparut, là où il y avait eu une des belles santés du pays. Tout par un beau matin, il ne me resta donc, en fait de Mailloche, qu'une pauvre bonne petite vieille tout étriquaillée.

Tout cela s'est fait sans à-coups, vous dis-je,... à force de petits chétifs repas et de songeries. D'ailleurs ce désespoir-là sut toujours être convenable, et ne faire jamais souffrir personne. Cette pauvre femme conservait même une manière de gaieté en nous causant. Mais l'idée était ailleurs. La nuit, couché à côté d'elle, je l'entendais égrener ses prières dans un petit murmure cassant, et parler à son Claudet. A la fin, j'en fus si fort impressionné qu'il me semblait sentir aussi la présence touchante du mort... Quelqu'un s'approchait, épiait... C'est ainsi que ces deux-là s'entendirent pour se rejoindre l'un l'autre. Le bon curé Thevenin descendit jusque chez nous ; il confessa notre malade, et partit en déclarant qu'il se souhaitait pour lui une

mort aussi digne. Le surlendemain, une fois de plus, je vis rentrer chez nous le grand crucifix des morts.

A la vérité, je dois reconnaître que depuis déjà longtemps cette pauvre mère ne nous rendait plus de bien grands services. Plus d'une fois les fils, obligés de traire les vaches, trouvèrent à redire. C'étaient déjà de grands et forts ouvriers... beaux buveurs et joueurs de quilles. Mais il ne fallait pas leur demander de finesse.

Or, ils se déplaisaient à la culture. L'un braillait : « Il n'y a rien à gagner avec les blés. » Un autre en voulait à tous les fourrages. Le troisième était dégoûté du bétail. Tous trois s'entendaient pour dire : « La vraie vie c'est la vigne. Au moins avec elle on a de bons mois, et un hiver tout entier pour se chauffer. Pas besoin de se lever toujours au petit matin. On y moissonne avec la goussette au lieu de la faux, et un tout petit panier y remplace la voiture à gerbes. Au lieu de se sacrifier pour le bétail, on songe à soi, rien qu'à soi. Quant au raisin, il cuve tout seul, et pour lui faire faire « glou-glou » dans la cuve,

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on n'a pas besoin de le battre au fléau pendant trois mois »... Allez donc raisonner ça !...

Enfin, pour tout dire, mes trois cadets m'ont fait quitter la culture pour venir faire la vigne à Gevrey.

Il est vrai de dire qu'à ce moment-là, en 187.'), tout était à la vigne. On ne voyait qu'elle. On en plantait partout. La première vigne plantée au bas de la route fut celle du père Berton, à la Croix des champs. Le coup de feu de 1848 lui en donna l'idée. En 1851 on récoltait déjà du vin à la Burie, mais un vin qui sentait le cresson. Puis tout de suite par après, tout le pays entre la route et le chemin de fer fut mis en vignes. Et dans ces terres neuves, il y eut de bons rendements. Mais le tempérament de la terre finit peu à peu par reprendre le dessus. Voici nos vignes des bas en déroute!... Arraclions-les donc, ces gueux de ceps qui se tortillent comme des cagneux, après nous avoir tous ruinés î

Mais attention!... Le coteau de Gevrey reste franc, avec ses vignes gracieuses, miracles de

flamme et de courage !.... Il n'est pas certain, voyez-vous, que dans tous les milliards d'étoiles accrochées au ciel, il y ait un pays capable de donner un passetou grain qui vaille le Gevrey. Mais remarquez un peu comme c'est limité, cette générosité. Le vin fort et franc, le pinot courageux, s'essaye un peu déjà sur Fixin. Il continue sur Brochon. Mais c'est sur le finage de Gevrey, dans un gravier têtu, qu'il prend tout son feu et toute sa vigueur, jusqu'à en être parfois même farouche. A Morey, à Chambolle, à Vosne, il s'adoucit... un'rien de nonchalance s'y glissée même. Plus loin, il a déjà un air de petit farceur; et, vers Beaune, il devient souvent cette fichue bonne bête de vin passe-partout qui fait si bien l'affaire du commerce en gros. Et ne parlons pas du reste de la France !... Ne parlons pas du Beaujolais avec son goût désolé, qui nous fait regretter de ne pas l'avoir fait avec des pommes. On parle du Bordeaux !... Je n'en ai bu qu'une fois dans ma vie, à un repas de noce où toutes les bêtises se firent. En le goûtant, il m'avait semblé entrer dans un hôpital : ça avait le même goût de bocal que le doc-

teur ou le pharmacien. Quant au Champagne, il est la honte des vins. Là-bas, en effet, ce n'est pas par ouvrées qu'on parle... c'est par fabriques; et le finage, ce sont les cheminées d'usines. Mais le vin maudit, celui qui nous ruine, c'est ce vin pouilleux du Midi crasseux, cette horreur qui sent la puce. Ces vinochets fiévreux sont misérables jusqu'à en être violets comme des pendus. On en accepte avec résignation; on en boit avec désespoir. Aussi, voyez le Parisien qui se soûle rien qu'avec le Béziers!... Il s'en va en se rongeant le sang, et de coliques en coliques!... C'est ce vin-là qui nous vaut la République frénétique de maintenant. Il nous continue une ruine que le phylloxéra avait commencée, et que le mildew a l'air de vouloir achever. Tous les fléaux se sont mis sur nous : les parasites, les champignons, les gens du Midi, la grêle, la gelée et la Chambre des députés!... Nous avons contre nous toute la bande de dépenaillés crottés partis de Marseille, de Béziers ou de Carcassonne, pour s'en aller gouverner la France à coups d'apéritifs et à la risque-tout. Et voici maintenant ces grigne-dents broussail-

leux qui parlent de nous empêcher le sucrage du pinot !... Cette fois-là, le Midi l'aura... le Bourguignon ; il l'aura tout entier... os et viande, cuir et poil !...

Pensez un peu si mes gros gars de fils ont été les derniers à se décourager ! Les deux aînés ont bien vite envoyé les vignes au diable. Le grand Bénigne, qui était un gros jureur, s'emportait avec les chevaux et ne ménageait pas les gens, a pris le métier de messager. Ses soûleries et ses cabocharderies sont la gloire du Morimont. Il tient le vin, le bougre !... On lui racontait, étant petit, qu'il nous avait été apporté par l'enfant Jésus... Fameux cadeau aux cafetiers !... La pauvre Mailloche ne reconnaîtrait jamais le fruit de ses entrailles compatissantes dans ce fort vivant archi-gueulard qui a toujours le verre à la main... Je ne le vois pas souvent. L'année dernière cependant, je lui ai encore porté un panier de noix pour la Saint-Vincent. Je comptais qu'il allait me payer la goutte. Mais il était couché, et tellement soûl que sa femme n'a pas osé me le montrer. Cette femme c'est — je crois — une Choissenot de Bévy. Us auraient, paraît-

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il, deux ou trois gars de fds qui ne sont guère endurants non plus.

Quant au Gaspard, les idées de compter et de recompter l'argent l'ont cherché pendant toute sa jeunesse. Aussi, le voici à Paris !... Il est marchand de vins. Il gagne des sous et a un beau ventre... et surtout il n'a pas froid aux mains l'hiver. Il est venu voir le pays il y a quatre ans. Il nous a fait mourir de rire, car il n'y a pas pire singe qu'un Parisien... On le dit marié et père de famille.

C'est le Gugusse le moins bien avantagé. Il a continué les vignes, lui... Il n'en est pas plus heureux... Voilà cependant en effet des vignes que nous avons payées en 1875 jusqu'à des cinq et sept cents francs l'ouvrée. Or ces soixante ouvrées-là, on les aurait maintenant chacune pour une douzaine de pièces de quarante sous ! . . . Y a-t-il de quoi être gai?... Aussi ce Gugusse est bien le pire des Jean-grogne-tout. C'est chez lui que je vis retiré, car ils n'ont pas d'enfants. Il voudrait que je lui lâche mes sous de mon vivant... Pas si bête !... Alors il jure tout son content. Depuis qu'il a vu ses vignes échamplées

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cet hiver, il ne dessoûle plus. Il rentre tous les soirs en sacrant, et en braillant qu'il faut reguillotiner tous les cures.

Fameuse gouape, direz- vous!... Mais non... Mais non... Et en tous cas il y en a d'autres, et qui s'y sont pris plus tôt que lui. Jadis en effet une vraie gouape ne commençait le métier qu'à l'âge de vingt-cinq ans, après le retour du régiment. Il se mettait d'abord a être vivant et à ne pas refuser d'aller prendre un verre. Puis il s'en venait à fréquenter les messagers... Ça le menait loin!...

Mais maintenant le curé est obligé d'aller chercher au café ses premières communions. Aussi je vais me dépêcher de m'en aller afin de ne pas voir les petiots de six ans cambrioler les filles, pour s'en aller tirer au sort en culs-dejatte.

Ceux de maintenant ne sont plus ceux du temps ; et moi qui suis un ancien, je m'ennuie maintenant sur terre. La mort sera une distraction. Voici qu'en effet mon temps s'avance, et je sens déjà fraîchir un vent du soir. Mais, s'il

y en a de trop pressés, qu'ils passent donc devant!... J'ai bien parfois quelques regrets, car j'ai derrière moi une vie qui fut un peu de risquetout. Mais le Maître de la mort a, paraît-il, plus de miséricorde qu'on n'en trouve à la ville et aux champs. Gela fait bien mon affaire. Aussi, avec la petite confiance du misérable, je me laisse aller doucement au courant des jours, vers le repos où ils conduisent sans doute le juste... peut-être aussi le pécheur.

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