CHAPITRE V
A cet instant de ma vie, je vous entends dire : «Bien ça !... Gilles !... Bravo, mon vieux !... Bravo, mon garçon!... C'est ça!... Redevenez un honnête homme !... On en avait assez de vous voir vous soûler tout le temps. »
... Brave homme?... Certesoui, je l'ai été... pendant deux ou trois jours : le temps d'enterrer la Marie-Rose avec tout le chagrin nécessaire. J'étais sincère, et je comprenais l'indignité de ma fichue existence.
J'étais donc décidé à m'amender tout mon content. J'étais même tout décidé à quitter les Postes pour reprendre la vie de travail et retourner à la charrue. Je ne voyais rien de mieux alors que d'avoir la paire de chevaux convenable, les vaches qu'il faut, deux ou trois co-
chons bien décidés à manger jusqu'à en crever. Et avec ça, avoir une brave femme qui fasse bien dans le ménage, avoir des petiots vigoureux, et soi-même être un honnête homme, sans cependant se faire voler!... Prendre son plaisir à aller à la charrue en temps voulu... à avoir un orge sarclé, et un bétail bien en viande!... Voilà la vraie vie!... Et pour avoir de la g-aîté dans l'âme, ne pas trop compter sur les fêtes municipales ou sur les soirs d'élection !... Compter bien plutôt sur son bon cœur, et sur la santé de sa famille!...
Ma1^ il y a autre chose encore sur quoi j'en pensais long-. Il ne faut pas en effet s'en tenir à travailler la terre, à remuer le poussier, et mettre toute son âme dans la fumure d'un pré ! Car alors s'il ne s'agit dans la vie que de prendre du poids et de la santé, les denrées et le bétail nous valent. La meilleure des betteraves a fait son devoir quand elle est deux tiers de fois la grosseur d'un chou ; et il n'y a rien de plus héroïque pour un cochon que de dépasser les trois cents. Mais, pensais-je, nous avons, nous, d'autres devoirs que ceux des brutes. Ce
n'est pas pour rien que le monde est grand et doux. H y a quelqu'un d'où nous vient toute cette amitié. Le soleil et le ciel ont leur père, et nous sommes, nous aussi, de la famille. Là-haut chez les étoiles, Dieu crucifié sur terre, distribue la miséricorde à nos morts. Oui... au temps où Marie-Rose mourait, un souffle de foi me passait sur le cœur... Il y a long-temps qu'il est loin. Tout ce que j'en rappelle en effet maintenant est désintéressé. En fait d'âme, je n'ai plus grand chose de bon... une fichue fripe, roussie comme si elle avait récuré tous les chaudrons de l'enfer. J'ai trop de politesse pour vouloir aller présenter ce drillon à saint Pierre. C'est tout juste bon pour ce vieux Satan, qui me la réclame depuis longtemps avec insistance.
Qu'est-ce que vous voulez ? J'ai été repris par les uns et par les autres... La faute en est aux gouapes: il y en a trop dans le pays. Il est difcile de les éviter. Gouape par gouape, café par café, verre par verre, j'en suis venu, par les semaines qui ont suivi, à recommencer la tournée du coquin. Et me voilà bien avancé maintenant, sans même avoir droit à ma retraite pro-
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portionnelle d'employé des Postes! « .levons croyais converti? » direz-vous !... Hé oui!... Mais il s'est trouvé un gueux de notaire qui me lit révoquer, et m'entrava ainsi les bonnes résolutions que j'avais. Ça ne vous étonne pas d'un notaire, n'est-ce pas?
Je ne vous apprends rien en vous disant que le notaire est le fléau d'un pays. 11 fait plus de mal aux immeubles qu'un tremblement de terre. Voyez-le un peu le dimanche tantôt rassembler Ja foule devant lui, dans les salles de café, comme pour faire des tours de physique !... Son gros travail, c'est d'allumer des bouts de chandelle, qui luiront un prétexte pour crier à tuetête : « Vendu! »... Vendu?... Vendu... Hé, charlatan!... c'est « volé! » qu'il faudrait plutôt dire !... Et à côté de cet effronté-là, son gros crieur fait le tapage pour qu'on lui paye le bon vin le soir. Le soir venu, ces deux voraces, soûls comme des chantres, s'en retournent, en remplissant de leur ventre toute la capote de la ralèche. Ils remmènent en gouaillant un malheureux clerc accroché, plus mort que vif, au derrière de la carriole.
LE VIEUX ÇARAIN 291
Il peut bien être content le gros notaire ! Il a la joue grasse, et la bouche délicieuse. H y a de quoi... La journée s'est bien faite : il a vendu les terres, dépecé les domaines, détruit les héritages. Hé! rigole donc, sans-cœur!... Le voilà, celui qui nous mange le capital et les rentes !... Les terres, les prés, les fermes... tout fait ventre chez lui, tout lui passe sous la dent; et il vous croque un domaine comme une praline. Il nous dévore la France pièce par pièce... champ par champ... Voilà cent ans qu'il est à table devant elle, ce gueurlu-là !... Voyez notre Côte pouilleuse : il en a fait son déjeuner ! . . Le reste de l'univers, ce seront ses quatre heures.
« Hé ! — me direz -vous — vous ne les aimez guère, les notaires ! » Hé !... puisque je vous le dis : c'est un notaire qui m'a, à lui tout seul, empêché de redevenir complètement l'honnête homme que je me proposais d'être. Il est vrai que celui-là c'était un numéro rare, un notaire renforcé, un double notaire, et par conséquent une triple canaille.
Néanmoins il faut vous dire que moi-même j'avais une peccadille sur la conscience. Quoi ?...
Oh! pas grand chose!... Mais encore?... Rien, vous dis-je... Une bien petite histoire même!... Je ne sais si vous vous la rappelez : il s'agit de ces huit cents francs que m'avait remis un notaire de Gevrey, et dont je m'étais laissé dévaliser... Ah ! vous vous en souvenez ! Cela m'étonne !...
lié bien ! qui le croirait?... Voilà cependant la petite chose qui me laissait de vrais remords. Depuis que le monde est monde, il y a, chez les Garain, quelque chose de plus fort qu'eux qui les empêche d'être des voleurs. Or, la mort de Marie-Rose m'avait rendu une conscience qui avait son exigence. Une bien fâcheuse voix d'honneur s'était réveillée chez moi, et me disait d'aller trouver le notaire... J'y suis allé... Je suis allé lui dire: « On vous a fait tort... Mais je travaillerai et vous rendrai l'argent. »
Le gros homme, couleur de suif, m'a écouté, d'abord stupéfait, puis avec un petit sourire ravi... Il a appelé ensuite sa femme. Elle est descendue de l'étage par un petit escalier qui se tortillait rageusement dans un coin du bureau... Et peu à peu, pressé de questions hypocrites, j'ai fini par faire à ces deux gros monstres la confi-
dence de mon indignité, en en appelant à leur pardon et à leur honneur...
Ah ! je m'adressais bien !... J'avais choisi mon homme !... Il n'y a pas eu pire dans le notariat que ce douceâtre de bigot d'homme, bénin, papelard, mielleux, un cafard de messe, une tête de veau marinée dans du sucre, confite à l'eau bénite... A jeun, en effet, il cabotait mielleusement comme un cierge qui coule... Mais quand il était à moitié soûl et entre deux vins, il gouaillait. Il se tapait sur le ventre en disant : « Chez moi, il y a de la poésie. » Il prétendait alors être artiste... Alors aussi il racontait les gobelotages fameux qu'il avait faits aux dépens de tout chacun. Il en venait ainsi à parler de ses clients : « Ce sont de tels idiots — disait-il — que je suis toujours obligé de les voler plus que je ne voudrais. » Mais quand il était plein soûl, il devenait méchant ; ses yeux voraces insultaient tout chacun; il bavait l'injure sur toute la création... demandait que tout y crevât... jurait et sacrait comme une rosse.
Sa femme était une énorme balourde, qui avait de l'esprit comme une livre de mou. Quand elle
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s'asseyait, son grand ventre flasque croulait de tous côtés Comme une averse. Avec cela un visage et vidé fondu, et les peaux jaunes lui pendaient sous le menton comme du linge qui sèche. Les yeux dans la graisse, et la langue dans les tripes, elle parlait comme on chique, et disait par exemple : « quiaute » au lieu de dire « croûte ».
Voilà les deux êtres à qui je demandais de l'aide pour redevenir un honnête homme.
Autant eût valu implorer un corbillard ou apitoyer une fosse à purin !
Quand en effet j'ai eu bien tout dit, le brigand qui m'écoutait, s'est levé alors soudain comme pour me bondir dessus : « Ah! canaille !... ah ! voleur!... — glapissait-il — ah! je te tiens cette fois! » Puis, il s'est précipité dans la salle des clercs y ramasser tous ceux qui s'y trouvaient : les deux clercs, et trois clients de montagne, sérieux et têtus, venus pour un partage...- Il a appelé aussi le jardinier... Et il s'est mis à hurler devant tout ce monde rassemblé l'histoire de ses huit cents francs...
Mais je l'ai arrêté... Je me suis mis en effet
dans une colère terrible : « Faut-il être canaille pour inventer une pareille histoire!... » braillaisje... J'ai traité mon homme comme il le méritait. Je racontais que j'étais venu tout bonnement me faire payer une commission qui m'était due depuis longtemps... J'en ai fait un tapage !... Le gros notaire n'en menait pas large... Les trois montagnards voulaient l'étrangler... Moi aussi... Les deux clercs eurent de la peine à m'en empêcher... « Oh ! Oh ! Patron !... patron !... » faisait le principal clerc, d'un air désapprobateur, et en secouant la tête. Pensez donc un peu en effet à toutes les canailleries que ce brigand-là avait déjà faites ! « Cette fois... gros voleur!... tu vas le payer cher! » lui ai-je crié en partant.
Il le paya cher en effet... Tout le pays prit parti contre lui. La chambre des notaires s'émut, car tous les jours c'était quelque nouvelle escroquerie inventée par lui. On en avait assez. Je suis venu, moi, lui donner le coup du lapin. Trois mois après il fut forcé de vendre son étude, et le pays fut débarrassé.
Mais de mon côté, j'ai eu quelques ennuis. Ceux des postes, qui prétendaient me connaître,
m'ont tracassé... Ils ont eu des soupçons... Ils m'ont demandé des explications. . . J'en ai donné. . . Elles n'ont pas plu, et on m'a révoqué.
En quelque chose malheur est bon. Ma fâcheuse aventure m'a fait faire des réflexions qui me furent avantageuses. C'est bien d'être un honnête homme. Mais il ne faut pas l'être à outrance. Il faut ce qu'il faut : ni trop, ni pas assez... et se saler un pot, ni gras, ni maigre, mais entrelardé. Il y a des forcenés qui font de la verlu en furieux : ils se compromettent, et voilà tout ! . . . Où en serais-je, moi, si j'en étais resté sur le pied où je m'étais mis après la mort de Marie- Rose?... Le notaire m'a ramené à la juste proportion d'une honnêteté suffisante pour me laisser profiter. Et j'en suis resté ainsi, au point qu'il faut pour être bien en chair, dans un juste intermédiaire entre le coquin rien qu'en graisse que j'ai été, et la pauvre couenne que j'ai failli êlre. Mais il faut réserver le cas où on a affaire au gouvernement et à ses gens de justice. Car
alors il faut être aussi rosse que lui, et prendre une conscience comme la sienne: rien qu'en papier timbré à coup de griffes.
Cependant, une fois révoqué, j'ai d'abord été bien embarrassé. Puis je me suis décidé à aller trouvé M. de Marandon. Ça me gênait un peu, car pendant les trois ans qu'on avait été en République, j'avais perdu l'habitude de le saluer. On lui avait aussi rapporté des propos que j'aurais, paraît-il, tenus sur lui un soir d'élection en 1848. Mais, malgré tout, je me suis risqué.
J'avais connu jadis un homme puissant, fort en couleur, un peu tempête même... Je retrouvais un grand vieux desséché, à moitié paralysé, et qui, du fond de son fauteuil, me montrait la porte avec un doigt furibond. Malgré le mauvais accueil, et sous des regards sauvages qui me fusillaient, je me suis expliqué. J'ai sollicité « ... un petit emploi fixe... Que diable, je saurais le tenir ! »
Le vieux a fini par se calmer. Il a haussé les
épaules, et s'est mis à réfléchir tristement en s'aecoudant à la table... «Je verrai — a-t-il enfin dit — allez-vous en î » Et grâce à lui en effet !<"> Messieurs de la Berchère m'ont pris comme garde- chas se.
Ce M. de Marandon n'était pas méchant... Mais c'est toujours la même chose avec ces genslà : ils aiment dominer.
Quant à moi, j'ai fait le garde-chasse pendant trois ans. C'est un bien petit métier. J'aurais dû me marier. Il y avait en effet une promesse sacrée à tenir... une Mailloche à épouser.
Je n'en étais guère pressé. Ce n'est pas elle, la pauvre fille, qui me gênait. Mais le Mailloche n'était pas un beau-père bien eng-ageant.
Depuis deux ans il ne travaillait plus et ne dessoûlait pas. Il regardait les charrues d'un air d'exécration, et appelait « feignants » tous ceux qui avaient un outil en main. Il rôdait sans cesse à travers le pays, toujours ivre, toujours droit, toujours vociférant. La rue était à lui, et cet animal-là nous valait une vraie terreur. Un petit Jossand tout jeunet... dans les douze ans... fut relevé, avec une joue broyée : il avait en effet
regardé sans politesse un mendigot hargneux. Moi-même je ne pouvais guère passer par devant ce Mailloche sans me faire traiter de soûlard.
Le grand Mailloche distribuait sa justice féroce et appliquait sa bonté impitoyable sur tout ce qui lui passait à portée de main. Les petiots n'osaient plus sortir. Les femmes ne se risquaient guère. Les hommes prenaient des détours. Les gendarmes vinrent par deux ou trois fois. Arrêtés paisiblement sur la place, les mains croisées sur la poignée du sabre, ils entendirent les uns, les autres. « Evidemment ! — dirent-ils — évidemment ! » Et ils rentrèrent ensuite dans leur gendarmerie.
On fut donc obligé d'en passer tous sous la loi de terreur du grand Mailloche. Chacun dut respecter au passage ce bras tendu dans une crise continue de fraternité terrifiante, et cette vocifération perpétuelle. Alors le .grand Mailloche connut des jours heureux. Terrasson l'abreuvait gratis.Tout tremblant il lui versait de grandes verrées d'un trois-six coupé de vitriol, en murmurant en son par dedans : « Hé !... Grèves-en donc !... » Mais Mailloche buvait et souriait, heureux de se
sentir enfin le gosier un peu gratté quand ça passait. On en vint alors, tout par les maisons où il faisait sa tournée du matin, à lui verser l'alcool des lampes. Mais notre Mailloche vidait les lampes avec un sourire, et, plus ferme que jamais sur ses jarrets de fer, s'en allait protéger l'humanité en assommant les gens.
Un beau soir cependant, j'ai pris mon courage à deux mains, et je me suis décidé à aller voir s'il n'y avait pas lieu d'épouser.
C'était le soir enfumé dans le pauvre logis d'une misère proprette. Le grand Mailloche venait de se mettre à table : « Entre ! — hurla-t-il, en m'apercevant au seuil — entre!... N'aie pas peur !... Viens l'asseoir... Assieds-toi, je te dis!... là!... là, près de moi !... là donc!... »
Je me suis assis, et il me fit alors de grotesques amitiés :
« T'es un vieux frère!... T'es un ami!... T'es franc!... Tiens! ce n'est pas tout ça, je te paye à boire !... »
Et s'adressant à sa fille :
« Va vite chercher vingt sous d'absinthe !...
Allez! trotte sec!... grosse bête!... — Puis dans un geste violent, il me montra la malheureuse qui rinçait un grand verre : — Tu vois ça ! ... Ça a fait la noce quand c'étaitjeune !...Ça couchait !... Je ne me rappelle plus avec qui... Si je le savais, bonsoir de bonsoir!... Car je suis un homme d'honneur, moi — Et il braillait comme un forcené — Heu là! gueuse!... demande pardon!... demande pardon!... »
Et l'ivrogne se dressait debout, avec des vociférations terribles. La pauvre Mailloche épouvantée s'enfuit chercher son absinthe. Tous les soirs Terrasson lui en donnait ainsi pour vingt sous, et la malheureuse payait cela avec sa journée de travail. L'ivrogne l'attendit en grondant. Le pauvre petit Claudet était là, lui aussi, pâle et muet.
Mais le Mailloche fut pris d'attendrissement en voyant sa fille rentrer avec le verre plein en main :
« C'est ça !... T'es une brave petiote !... une bonne fille !.... Aussi, tiens,... bois d'abord !...
Allons, bois, je te dis î Veux-tu boire, bonsoir
de bonsoir !... »
302 LE VIEUX (iAHAIN
La Mailloche fut alors obligée de tremper ses lèvres dans le verre. Puis ce fut aussi le tour du Glaudet, que l'ivrogne menaçait. Ensuite de quoi les deux pauvres êtres furent obligés de manger au commandement leur soupe bouillante, avec une cuiller qui leur tremblait dans la main.
Heureusement pour eux, l'effroyable brute parlait maintenant d'aller chercher le crucifix et de faire boire la goutte au Bon Dieu. Mais il s'avisa soudain de moi :
« Qu'est-ce que c'est que ce cadet-là ? Qu'estce qu'il fout là?... Sale cochon!... Sale Jésuite !... Tu voudrais boire, toi !... Mais bernique, Judas !... » Et d'un simple geste sûr et droit, où le verre s'enleva comme dans un vol, le Mailloche se l'envoya à plein gosier... Il n'en broncha pas plus que pour de l'eau claire.
Mais, par après, ce fut une flambée de colère contre les deux pauvres êtres assis en silence en face de lui. Ça l'offensait de les voir manger leur soupe. Ils durent poser la cuiller, écarter l'assiette, et se tenir tète baissée, les mains croisées au bord de la table. Lui, le bras
tendu sur eux, les rugissait comme un lion maboule. « Voraces !... gourmands !... Ne bronchez pas! » hurlait la brute... Dans cette tête blondasse et osseuse, sous le visage sinistre, il n'y avait pas plus d'âme que dans un fumier. Dans les yeux se tortillait un brin de regard, incolore et mou comme un ver -de terre. En face de lui, la misérable Mailloche!... Et un Glaudet, avec son air de petit Christ et sa mince figure de jeûneur!... C'était ainsi tous les soirs, paraît-il. Voyez ce qu'a pu être l'effroyable vie de ces deux-là !... Qu'il y ait un Dieu, et qu'il laisse faire cela?... Eu tous cas, à côté de cela, son bourreau d'enfer est une cajolerie qui dorlote... et à côté du Mailloche, son Satan est une demoiselle.
Bientôt cependant le Mailloche se prit à dodeliner de la tète, et à faire l'assommé. Bien vite les deux se précipitèrent. Ils le prirent et le déshabillèrent avec le tour de main de l'habitude. Le Claudel lui tira les bottes comme s'il enlevait des pantoufles. En un rien de temps le Mailloche, qui ronflait, fut déculotté et couché.
Mais moi, pendant ce temps, j'étais parti sans
rien dire, et plus mort que vif de tout ce que j'avais vu.
L'air frais me ranima. J'ai regagné tout guilleret mon torchon de logement. « Au diable le mariage ! — me- disais-je en m'en allant — au diable les promesses et le devoir, si c'est pour entrer dans un enfer pareil !... Au diable la femme et le petiot !... Qu'ils se débrouillent voire seuls!... Moi, j'en ai la chair de poule. »
Et vrai comme je le dis, je serais ma foi peutèlre resté un vieux garçon, si, aux vendanges, le Mailloche n'avait eu l'heureuse idée de se faire tout bonnement tuer. II n'y mit pas de malice... Un grand trinqueballe en effet s'en était venu de Noiron et essayait de tourner le coin de chez Terrasson pour gagner la Bussière. Le voilurier, un petit bosco, pendu à la bride du cheval de tète, y vociférait de tout son courage. Chacun se garait. Mais notre Mailloche continua de baguenauder au milieu de la place, en se faisant de la main de rondes glorioles au-dessus de la tète, et tout comme s'il avait couronné de fleurs le firmament. Il arriva alors ce qui doit arriver,
quand il y a quatre forts chevaux épouvantés d'avoir à tourner droit en se sentant au cul une gerbe de chênes de trente pieds chacun. Allez donc retenir un pareil équipage!... La grande rame faucha le tiers de la place; de son geste facile, elle nous ramassa avec négligence notre grand Mailloche. Tout y craqua chez lui : les tibias, les côtes, les reins; et il fut précipité au mur Truchot avec la tête fendue comme une prune mûre. Il en resta tout coi, aussi mort qu'on peut l'être, et sans plus jamais envie de boire même gros comme un pipi d'oiseau.
Cet accident est venu fort à propos. En effet, un coup de plus, et j'allais peut-être malgré tout me marier avec une fine enjôleuse de Gevrey, mais qui était unelingère de mérite. Elle gagnait gros. « Une femme comme ça — me disais-je — serait d'un meilleur rapport qu'une ouvrée de Chambertin, et il n'y a pas tant de coups de pioche à y donner. » Mais la mort du Mailloche me ramena l'idée sur sa fille.
Qu'est-ce que vous voulez, je la raimais!... En effet, je la voyais, elle et son Glaudet, et je
me disais : « En voilà deux qui m'aideraient bien, s'ils le voulaient!... Le petiot est mince, mais il sera vigoureux.» Hé ma foi!... J'avais à considérer mon entretien. Pas gai de manger les haricots graissés rien qu'au persil!...
Nous avons enfin bâclé l'accord à la foire de la Saint-Martin à Gevrey.
Belle foire, ma foi !...
J'ai d'abord été faire un tour aux Marronniers, v voir les cochons. Les voitures à grillages les y débarquaient en bandes de grognons qui poussaient des cris hardis. Les maquignons rougeauds se chamaillaient avec eux sans jamais avoir le dernier mot. Les vignerons venaient, d'un air timide, tâter le dos des petits gouris, et leur demander s'ils se laisseraient graisser vite. Mais les petits ^rigne-dents se fâchaient à outrance. Des Coterons, qui en avaient déjà l'eau à la bouche, regardaient avec confiance les gros
gorets prêts au saucisson. Des forbans de maquignons étaient venus aussi amener quelques chevaux et des vaches, et cherchaient à nous effaroucher.
Mais la vraie grande foire à tapage des forains était plus haut. EJle tenait toute la grande rue de Paris, depuis la maison commune jusqu'aux écoles. Les étalages y étaient empilés les uns sur les autres. Sur eux se dégorgeaient en vrais flots tous les miracles d'outils et de bricoles sortis de la main nerveuse de l'homme. Il n'y avait pas grand comme l'ongle de place inoccupée. Au milieu des champs de sécateurs et des platesbandes de tire-bouchons, des marchands de gaufres, grimpés à la risque-tout, rissolaient leur pâte à même sur les fanferluches de soie du mercier; et d'effrontés auvergnats rôtissaient les marrons jusque sur les bijoux frelatés d'un horloger de foire. Les gens de montagne s'en étaient venus humblement apporter des provisions dépenaillées d'oignons, et garnissaient d'un air têtu les trottoirs et les marches d'escalier. Mais les marchands de tabliers les y pourchassaient, pour s'y camper sous de gros parapluies rouges.
Au milieu de la rue, pour la foule, il y avait juste un mince boyau qui serpentait entre les deux rangs d'étalage. On y avançait épaule par épaule. Ils étaient tous là, les gens des trois pays. Le Côteron avait déjà son tricot de malgracieux; le Pays-Bas, qui aime vivre, était tout en petit feutre plat. Quant au montagnard, blousé tout du long, de dessous son grand feutre, il regardait d'un air de four à chaux un monde plus grand et plus vif que tout ce qui peut se rêver de plus exalté dans les montagnes.
Chaque forain clamait et hurlait sa marchandise avec une fureur de la vendre qui le rendait à moitié fou. Les uns meuglaient dans des cors; d'autres braillaient dans des porte voix, tout cela pour vendre une paire de lacets ou un cornet de pastilles.
Mais parlons surtout de trois ou quatre énormes chars, cabossés de dorures, et du haut desquels de hardis charlatans, à gueules de taureau et d'un air de matraque, vous démolissaient le reste des oreilles à coup de trompe!...
Il y en avait un surtout... A lui le grand succès!... Il avait une cuirasse et un casque comme
pour lutter les lions. Mais il se contentait d'arracher les dents ; et, quand il avait tiré le méchant chicot d'une fermière, il le brandissait avec arrogance au bout de son outil, et sonnait de la trompe comme après un gros combat de cavalerie.
Après avoir trifouillé sa mâchoire à tout le pays, il se mit à vendre « l'eau de soleil ».
« La voici ! l'eau de soleil !... — clamait-il — C'est l'eau du grand Océan, celui qui occupe les trois quarts de la Terre. J'en suis le seul amodiataire. C'est l'empereur Jules César qui m'en a donné l'adjudication. Et le Soleil lui-même a besoin de mon autorisation écrite pour s'y baigner chaque soir. Ou plutôt c'est moi qui l'y débarbouille. Car vous ne pouvez pas vous imaginer ce qu'il me rentre crotté, après s'être toute la journée frotté les rayons sur des crasseux comme vous tous. Sans moi, il ne serait pas plus appétissant et pas plus éclairant qu'un pissenlit. C'est moi qui lui donne son air fiérot, en lui faisant, soir et matin, sa toilette avec cette eau universelle, où macèrent depuis trois cent mille ans des clairs de lune choisis. Car dans ces pays-là,
la lune n'est pas la diablesse cornue de par ici, qui couche dehors toutes les nuits, change de quartier tous les huit jours, et est pleine tous les mois. Mais tenez !... dans un instant, je vais partir lui faire sa barbe... au soleil, et lui friser les ravons. Britannicus !... — criait le charlatan à sa femme — prépare déjà le savon !... Et vous tous, croquants, achetez mes flacons !... Achetez l'eau du grand Océan !... l'eau de soleil ! C'est elle qui maintient frais l'air du ciel !... Elle vaut cent millons; mais comme nous sommes en République, je la vends quarante sous!... Oui en Veut ?... La voici, celle qui guérit les rages de dents, et le mal d'amour !... Tenez, grosse fille, la voilà bien... votre affaire !... Allez, prenezmoi ce flacon !... Mais d'abord donnez vos quarante sous !... Non?... Elle refuse?... Ça ose me tenir tète, cette trousse-vache!... »
Alors la foule s'amusa : « Achètera !... Achètera pas! .. — criait-on — Allons, belle enfant, vas-y !... Oh ! laissez-là : tenez, elle pleure. »
J'ai cherché, moi aussi, à apercevoir la fille. Or, par dessus les tètes, j'ai aperçu qui... ma Mailloche et son pauvret deClaudet !... Bien vite,
LE VIEUX (ÎARAIN 311
j'ai écarté les gens et je les ai emmenés, ces deuxlà. Et j'ai cherché à calmer cette Mailloche qui sanglotait. Mais, paraît-il, elle ne pleurait pas seulement à cause du charlatan, mais à pro-» pos de toutes sortes de choses... son père, par exemple. « Parce qu'il est mort — faisais-je — il y a bien de l'hasard de celui-là !... » Mais voilà : trente ans avant, ce Mailloche était un ouvrier comme un autre, et même un bon cœur, dit-on... Il avait fait sauter sur ses genoux cette Jeanne, en la chantonnant de tendresses. Et elle, elle se rappelait cela !... rien que ça !... Misère !... Moi, j'étais gêné de voir qu'il y eût des larmes pour un pareil homme.
J'ai promené alors mes deux Saint-Philbas à travers la foire... Ils en étaient trop effarouchés pour rien trouver à dire de bien sensé. Ils regardaient avec un sérieux pitoyable. Elle, la pauvre fille, elle regardait des collets de tartane en les mangeant des yeux. Elle avait en effet une vraie toilette de gâte-sauce : pour corsage, la drille même; et, dans sa grosse jupe à bouffes, les reprises grimpaient de touscôtés comme des bandes de petites chenilles. Le pauvret, lui, l'accompa-
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gnait en silence, et doucement lui tenait la main.
J'ai emmené ensuite mes deux compagnons casser la croûte au café Rolland. Nous avons eu de la peine à y trouver un coin. Le café était bondé de dîneurs. Les mâchoires y travaillaient partout avec un tapage comme dans une scierie à vapeur. Nous avons tâché, nous autres aussi, de nous mettre à l'unisson.
Ma pauvre Mailloche n'en revenait pas. Elle regardait sans fin autour d'elle, en tournant longuement sa cuiller dans sa bouche. Elle mangeait avec la lenteur étonnée et satisfaite d'un pauvre être qui en a perdu l'habitude. Quantau Claudet, ce n'était pas de la joie : c'était du ravissement et delà stupéfaction. Voyez un peu ce pauvret, avec sa mince figure de souffrance, assis à une table de foire, bien au chaud, encadré entre père et mère, et ayant un choix à faire entre trois poissons et douze rôtis ! Je lui ai garni son assiette d'une belle meurette de carpe. Quand le pauvre gros s'est vu à la tête d'un pareil quartier, il n'en osait ni manger ni remuer, et se demandait si c'était bien vrai.
Mais en voyant le bonheur de son Claudet, la
pauvre Mailloche en devint toute rouge de joie. Elle se mit à embrasser le petiot en me regardant... Ses bons gros yeux roussâtres en disaient long...
... Tout par un coup cependant, je me suis avisé que para côté de nous il était question de moi. Il y avait là le puissant Gornillont... soûl à outrance. Il parlait comme on grogne, dans un langage épais où les mots barbottaient.
« C'est moi... c'est moi... — disait-il — qui les ai payées, ces vingt-cinq bouteilles !.,. Au feignant qui n'a pas eu le cœur de les gagner, j'ai repris sa parole à mon compte. Ça m'a coûté soixante francs que j'ai remboursés au Vaissin... Je ne les regrette pas... Car moi je sais ce que c'est que l'honneur... Il y en a chez moi ! »
Et, en disant cela, il se tapait sur le ventre. Hé oui!... son honneur était peut-être bien en effet là-dedans, entortillé dans la graisse et enfoui sous les digestions.
Les autres cadets de la tablée approuvaient et admiraient. . . C'était ça leur homme ! . . .
... Et un peu partout c'est cela en effet, le
M 'i LE VIEUX GARAIN
joyeux compagnon de maintenant, avec un cœur trempé plutôt dans Fâbsinthe-sucre que dans le catéchisme... un honneur logé au fond des litres... et (Mi guise de Bon Dieu, un fabricant de vermouth ou de curaçao !...
D'aucuns voudraient voir s'avancer sur tout cela une tempête... A quoi bon? Attention même, car la France est déjà bien usagée!... Et puis, il faudrait remettre partout, dans de jeunes poitrines toutes mordues de tord-boyau, le cœur attendri des grands -pères, et ramener dans des yeux — où il y a des regards à jouer du couteau — le regard clair des anciens... Allez donc faire cette chirurgie-là !...
... En tous cas, ce jour-là, un Cornillont me méprisait dur!... 11 me méprisait de toute la férocité de ses petits yeux enfouis dans la graisse, gouailleurs et impitoyables... Ecarlate comme un chou rouge, il se leva, et s'en alla cracher dans la rue... à ma santé sans doute.
Je n'en ai pas fait grand cas, et je suis sorti bientôt après avec mes deux compagnons, en me disant, qu'à pari ces deux-là, l'univers était pour moi une bande de brutes. Aussi, c'est avec
les yeux de la tendresse que je regardais ma Mailloche. Et elle aussi, en me regardant, mettait dans ses yeux toute la charité de la vie... Et c'est ainsi, en avançant pas à pas dans la foule, que nous avons fini par nous fixer le jour de s'épouser.
*... Tout juste à ce moment-là, ce grand imbécile biscornu de José, s'en est venu me regarder sous le nez, et me dire que tout un café se foutait de moi. Alors, en voyant cette sale tête fripée, cette ch'tite gueule frite, cette paillasse d'homme... la colère m'a saisi. J'aiexpédié tout droit, à travers tout cela, un beaucoup de poing, serré et lancé comme avec une carabine. Du coup, tout l'individu dégringola dans l'étalage fragile du forain... Je l'ai laissé se relever, se tenant le nez à pleine main, crachant les dents, et demandant aux gens, d'une voix de châtré, s'il n'était voire pas mort.
Quelques mois plus tard, à la Saint-Georges, le temps d'un petit deuil convenable étant à peu
près passé, Jeanne Mailloche et moi nous nous sommes mariés.
Ce furent de pauvres noces. En fait de ripaille, on a payé un verre aux quatre témoins, et on s'en est tenu là.
Nous voulions nous installer à Cevrey, et y faire la vigne. On y avait retenu un petit logement. Le soir des noces, ma Jeanne nous y prépara un pot-au feu. Mais au moment où tous trois nous allions nous mettre à table, les jeunes gars du pays sont venus nous faire un peu de musique gratis. C'est en effet l'habitude de venir ainsi, le soir des noces, tambouriner et corner en l'honneur de la mariée, quand elle a sa fleur d'oranger déjà endommagée.
Hé bien, la fille du Mailloche, la mère du Claudet, la victime et la sacrifiée de l'existence, a eu aussi son aubade, car il faut bien que la jeunesse s'amuse.
Ils étaient tous là, les jeunes gars du pays, avec des fifres, des violons, des trompes, des cors, des grelots et des tambours. Sous notre petite fenêtre, tout cela sonnait, tambourinait, couaillait et raclait. Puis la bande s'éloignait.
On se croyait délivré, mais elle revenait en sourdine. On l'entendait se ramener en petit bruit doucereux, pour éclater tout à coup contre les vitres en une vraie tempête, où se mêlaient et se broyaient tous les bruits possibles. Tous ces jeunes meuglaient les vaches, beuglaient les veaux, aboyaient les chiens, et braillaient l'âne avec toutes les capacités et la réussite d'un vrai bétail.
Moi, j'aurais pu en rire. Mais ma Jeanne en était pâle de désespoir. Et le Claudet?... Pauvre petiot!... Tout ce qui peut y avoir de terrible dans la vie, celui-là l'avait déjà senti ou deviné. Le malheureux petit s'était rendu compte de tout!... Nous n'avions rien. à lui apprendre. Ainsi, il savait ce qu'il en était, de ce tapage bestial. Et il y avait en lui un sens délicat de l'honneur, qui lui venait de je ne sais où. Pensez un peu si son cœur saignait!...
Alors voici ce que nous avons fait. Nous avons pris nos petites choses, et nous sommes partis. Nous avons quitté Gevrey, au milieu de la bande des tambourineurs, qui nous ont laissés passer, tout surpris. Nous sommes descendus à Saint-
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Philibert; et c'est dans la vieille baraque des Mailloche que nous avons passé la nuit.
.. . Avant de nous coucher, nous sommes restés un instant dehors, sous la douceur d'une nuit qui avait de la tendresse et déjà du printemps. Jeanne et moi, nous avions notre Claudet entre nous deux. Nous l'entourions de nos bras. Sous cette double caresse qu'il n'avait jamais eue, il restait silencieux et satisfait. On le sentait heureux. Mais il n'avait pas l'habitude du bonheur, et il le savourait avec la gravité d'un homme. Sa figure de petit pâtre brillait aux étoiles. Il les regardait s'élever tout doucement du fond des bois, et gagner le ciel. Elles aussi semblaient le contempler avec une façon de regard humain et une sorte de connaissance de lui !
.... Hé bien ! il n'a voire jamais été plus méchant que cela, et n'a jamais fait plus de bruit. Mais les petites étoiles — avec qui il échangeait des regards — savent mieux que moi où il est maintenant. Car il repose en face d'elles... Il est couché pour toujours, à trois kilomètres du Mans, sous la même croix que les autres militaires...
... Cependant on ne pouvait pas rester comme cela toute la nuit : « On va se rentrer coucher, Jeanne », ai-je dit à ma femme.
Avant de se coucher, il fallut faire quelques rangements à travers la maison. Pendant ce temps, le Claudet s'endormait sur sa chaise. Ma femme l'a pris alors dans ses bras, et je les ai entendus dans leur prière. La mère la disait ; l'enfant la répétait. Mais le Claudet, encore un peu endormi, perdait et rattrapait parfois les mots. Gela m'a fait quelque chose d'entendre ainsi ces deux pas chanceux remercier Dieu « du grand bonheur qui leur était donné sur la terre » — disaient-ils...*
... Comme nous n'avions qu'un lit, nous avons couché le Claudet avec nous, entre nous. Il s'est endormi, lui... comme un jeune. Mais Jeanne et moi nous ne pouvions pas fermer l'œil. Alors, pardessus notreClaùdet, nos mains se joignaient et se pressaient en silence...
... Les heures ont passé ainsi.