‹ Le Vieux GarainChapitre 6 sur 18 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Or, ce qui commence ici, ce sont les cinq ou six années de la douleur... les années tristes comme il y en a sur terre...

Une douce maman pâlie veillait chaque soir chez nous. Sous la chiche lueur étriquée de la chandelle, cette pauvre mère reprisait et ravaudait. Toute courbée eu deux, le visage près de la flamme misérable, sans cesse, avec un petit acharnement muet qui durait parfois toute la nuit, elle coupait des dents sonbout de fil, faisait courir l'aiguille, alignait des rames de reprises à travers des drilles de tricots.

La journée, elle allait en couture, ou lavait pour chez l'un, pour chez l'autre. Ça lui valait douze sous par jour, et des quatre heures au

fromage fort. Que voulez-vous ?... C'était chez nous la vie misérable de ceux qui ont vendu par force leur train de culture. Il en restait une \ache, une rosse de rousseutte... Un beau coup!... Moi, je faisais déjà des journées... Je mettais aussi un peu en état nos petits bouts de champ. La Catherine m'aidait et sâclait de son mieux.

Mais la mère n'était pas faite pour les gros travaux. L'eau glacée du lavoir était son bourreau. C'était pitié de la voir taper le linge au rullô, tandis que le mince visage endolori se penchait avec détresse.

Le soir venu, elle s'asseyait au coin de l'âtre, écrasée de fatigue. Sans force pour manger, elle s'attardait longuement sur l'assiette de soupe maigre qu'elle tenait à la main... Voyez : c'était là son seul moment de vrai repos !...

Voilà la vie d'une créature sous les airs de fête d'un univers qui se porte toujours bien, qui se paye un ciel grandiose et dépense le soleil sans compter. Il ferait mieux d'avoir un peu moins d'étendue, de luxe et d'étoiles par en haut... un peu plus de cœur par ici-bas. On ne

lui demande pas d'être infini... S'il était seulement compatissant !...

Mais les cens malheureux n'ont pas d'histoire. Je vois là deux ou trois hivers dont j'ai encore le frisson. 11 y eut une misérable année 1833, qui ne valait pas cher : six mois de pluie, un soleil moisi !... Je vois là des semaines où la faim nousécorchait le ventre. La pitié des gens du pays ne nous fut pas toujours inutile. Les bonnes voisines nous venaient trouver, et sans beaucoup d'adresse, s'y prenaient toujours de la même façon : « Hé !... Anna !.... Rendez-moi donc un service. Voyez : j'ai fait une salée de trop!... Voyez donc un peu ce que vos jeunes en sauraient faire!... » Ou encore : « Oh Anna !... Rendez-moi donc un service!... Voyez : j'ai fait du pain... En voici une miche !... C'est le vrai froment. Voyez donc un peu ce que vous en penseriez, vous et votre monde !... » C'est la tâche de Dieu d'excuser et de bénir ces simplicités-là...

C'est vers ces moments que nos deux vieux déraisonnants prirent congé de nous. Vous en parlerai-je ?... A quoi bon?... Le grand-père

mourut, car un chaud et froid, c'est vite attrapé. Puis son heure étant venue, la grand'mère mourut aussi, sans s'en apercevoir. Sa soudaine agonie drolatique nous a tous abasourdis.

Mais peu à peu, vers nous, pauvres gens, s'approchait au pas impitoyable des jours, le pire des deuils : notre mère, notre chère mère dépérissait.

Une veuve par chez nous, si peu qu'elle soit chargée de famille, n'a plus qu'une chose à faire : se dépêcher d'élever les plus petiots, et puis après avoir paré au plus pressé, d'aller vite rejoindre son compagnon dans le silence chrétien, au pied des vieux murs de l'église...

Mais chez nous, les deux plus petiots avaient encore neuf et dix ans. Aussi, notre mère, avec de terribles énergies se raidissait, et se défendait de la mort.

... Il lui fallut bien céder... Un pauvre fichu croisé sur sa poitrine, où grelottait une toux exaspérée, elle dut désormais se tenir assise. Les voisines venaient causer. Mais notre mère avait les yeux, l'idée et l'âme

toujours tout entiers avec les deux petiots.

Vers la Saint-Jean, il lui fallut se mettre au

lit. Je nous vois toujours la couchant... Elle se

.plaignait du froid, et on était en fin juin!...

On entassa sur elle les édredons de la maison :

rien n'y fit.

... La fin arriva vite... Mais voyez : un miracle se fit... non pas le miracle de la santé, car les jours étaient comptés par un Dieu plein de pitié... Le miracle qui se fit fut celui de l'apaisement.

... Un bon vieux curé descendait de Gevrey voir notre malade. « Mes enfants — nous dit il un jour d'un air renseigné — votre mère sera

bientôt appelée par Dieu Il l'assiéra à sa

droite... »

Le lendemain il est venu pour confesser et faire communier. Notre mère avait toute sa connaissance. Or l'ouvrage pressait fort aux champs : on achevait de rentrer une pauvre moisson. La mère nous envoya donc aux champs, la Catherine et moi. Elle nous a serré doucement la main, mais elle a demandé qu'on lui laissât l'Elisabeth et le Tiennot.

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Quand nous sommes rentrés, sur le tard, le bon curé est sorti à notre rencontre. « Mes enfants, mes chers enfants — nous a-t-il dit — je n'ai pas seulement confessé et administré votre digne mère. J'ai béni sur elle la mort perpétaelle du Juste, au nom de Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit qui sont dans les cieux... Amen!... »

Et puis après... et puis après... il faut toujours en revenir au travail de la terre, car les petiots en étaient aux âges où l'on mange.

Mais c'est un bien triste intérieur, celui où l'être le plus âgé est une Catherine qui vient de prendre ses dix-neuf ans, et derrière laquelle dégringolent d'âge six autres petiots, dont le dernier fait à grand peine neuf ans !...

Quand il n'y a plus ni père ni mère, les petiots ont beau être nombreux : ils se trouvent bien seuls.

... Quand le grave visage du père... quand le doux visage de la mère... ne sont plus là ni l'un ni l'autre... ah !... il y a alors un drôle de

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regard chez les petiots !... Ils ont tout l'air de trouver que c'est être bien abandonnés sur terre!... Ils se rendent compte qu'il leur faut déjà jouer le terrible jeu de la vie sérieuse... Alors chacun se grandit de son mieux, et attrape le devoir le plus voisin de son âge, le plus à sa portée. Et il s'échine là-après avec des airs touchants de grande personne.

Ainsi, il fallait voir notre pauvre rustaud d'Ugène s'attaquer aux grosses besognes, ne se rebuter à rien, et se donner aux forts charrois de tout son cœur.

Le Baptiste, un petit nerveux miséreux, avait toute la conscience qu'on peut trouver au champès-vaches, et les quinze ou vingt vaches du père Noirot se laissaient garder par lui dans une soumission aussi paisible qu'un pensionnat de demoiselles.

La petite Marie nous faisait un ménage quelconque. Elle cuisinait et torchotait avec aplomb. Mais elle avait ses petits airs querelleurs... ses petites griffes : elle n'était pas commode.

Le Tiennot, lui, était un pauvre gosse qui me suivait pas à pas, et qui semblait se douter qu'il

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était le plus ch'li misérable de tous, puisqu'il était le plus petit... le plus privé... Ne me parlez voire pas de gosses qui restent orphelins dès leur troisième culotte !...

La Lise... elle... était notre gâtée... Elle était notre luxe, notre rayon dé soleil... la grâce du logis... Voyez-la!... un joli visage rond et printanier, avec deux légères paupières veinées sous qui vous guettait un fin regard rieur. Avec cela le solide brunissement doré et les petites piaules mutines que donne le grand air... Tout cela mijauré et câlin.

Mais celle qui prit pour elle les grands devoirs difficiles, ce fut notre aînée, notre Catherine. Elle prit en main l'autorité dans la maison... donna en échange son existence et son cœur. Elle renonça pour nous, à notre profit, aux avantages et aux espoirs de ses dix-neuf ans. Pour cette jeunesse, il n'y eut plus désormais ni sourires ni gaieté... Elle nous eut tout de suite le visage sans âge, gâté de tracas, d'une femme épuisée; et dès après la mort de la mère, elle reprit consciencieusement la misère de celle-ci

sans y rien diminuer. Elle y ajouta même bien des gros travaux de champs.

Et moi aussi j'ai travaillé !... J'ai bûché dur, en ce temps-là !... Celui qui dira le contraire n'aura pas raison. Voyez plutôt : je faisais mon petit métier de cultivateur, et je mettais en état nos deux ou trois bouts de champ. Ça ne m'empêchait pas d'aller en journée chez l'un ou chez l'autre, quand il y avait un fossé à curer, ou que les semences pressaient. Naturellement les moissons étaient le grand coup de feu de Tannée. Mais en outre de tout cela, j'allais à Gevrey faire des journées tant et plus. J'allais y faire les fosses d'hiver, y donner un coup de main au renouveler. Je ne parle pas des vendanges, où on se ragaillardissait...

Je rentrais le soir bien fatigué. On mangeait la soupe. Puis chacun avait son bout de pain. Et la purée de pommes de terre était un régal qu'un mettait en tartine. Moi cependant je faisais l'individu au ventre plein : « Ah !.,. laissez-moi donc avec vos croûtes de pain!... J'ai fait de belles quatre heures chez M. Truchot !... » Et là-dessus, la chaise écartée de

table, je pelais une pomme avec l'entrain distrait d'un appétit qui a son compte. Mais la Catherine me fixait d'un regard gêneur. Ah !... dans cette figure d'affamée, ces pauvres jeux, gros comme le poing-, avaient de bien gênantes insistances!... « Mais mange donc voire un peu à ton tour, toi aussi ! — lui disais-je alors — Moi, j'ai déjà une soupe dans le ventre. » Car remarquez bien qu'elle ne s'était encore rien mis sous la dent, elle !... Elle se contentait de regarder les petiots manger à leur faim. Quand tous avaient fini leur repas, elle ramassait alors toutes les croûtes restées libres, prenait une casserole... grattait un peu de graisse au fond d'un pot... et voilà une nouvelle soupe en chantier sur le feu !... Et quand le pain était trempé, tout le nouveau pot venait se verser dans mon assiette... J'avais beau m'en défendre : « Voyons, Catherine !... ce ne sont pas là des façons !... Puisque je te dis que j'ai assez mangé. » Mais elle avait cette autorité silencieuse et têtue, dont on ne peut pas se défendre. Je mangeais donc cette seconde assiette de soupe... quoi donc !... Dans le fond il en restait un peu : c'est ce fond de casserole

que la Catherine mangeait debout, en se bourrant bien vite. C'était ça son souper î...

Hé bien ! voyez-vous !... au milieu de cette misère les petiots profitaient, et moi je ne pâtissais pas. Cette Catherine trouvait même moyen de nous avoir parfois du lard... pas souvent... mais enfin on en voyait. Quant aux petiots, ils étaient roses et frais... et toujours propres, toujours des vêtements en état. C'étaient de beaux petiots portants et drus. Et voilà que tous déjà commençaient de travailler ! Je venais de vendre un blé avantageux... de faire une moisson bien payée... Déjà, une manière de petite aisance s'annonçait au loin. Nos épreuves tiraient à leur fin...

Mais alors, comme si son devoir sur terre était terminé, la Catherine mourut.

... C'était dans l'après-midi. Je venais de racler un champ de pommes de terre, au revers • lu bois de la Couelle. En Crabasse, quelques semis à sâcler me faisaient une bonne occasion de finir la journée. Je m'en allais donc... tout pani... tout panand... Mais voilà qu'à la sortie de la Couelle, je vois quelqu'un couché sous un

arbre au bord de la route. Je m'approche... Je vois... C'était quasiment bien la Catherine, brament assise au pied de l'arbre, les jambes allongées à l'aise. — « Qu'est-ce que tu fais doue voire là? lui fis je. — «Y vais meuri... » me répond-elle.

Il faut vous dire ici que tous les matins la Catherine montait un bon bidon de lait jusqu'à Morey. C'était d'un petit profit... Mais passons !... Or, ce bidon vide était là à deux pas. Cela marquait tout de suite que notre Catherine était là depuis environ les onze heures du matin. Tout cela me donne un coup. Je m'approche encore... Ma pauvre Catherine était bien pâle. « Tiens ! me dit-elle — en indiquant d'un coup de menton. — Tiens!... Regarde ça !.. . » Je regarde : c'était une touffe d'herbe toute poissée de sang... Tout ce que j'en ai pu dire, c'était... « Oh ! Oh!... On dit que ça passe, ça... Un médecin guérirait ça !... » — « Ah ! mon ami — me répond .elle — il y a longtemps que j'en crache comme ça, et à ct'heure j'ai plus de poitrine... »

Hé la donc !... Je la voyais bien pas très por-

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tante... Mais je ne m'en étais jamais dit bien grand chose... Et alors me voilà de pleurer sans plus savoir quoi faire !...

« Porte-moi sous la croix... Veux-tu ?... — me fit-elle... Hé là oui... je voulais bien !... Car

— vous l'ignorez, mais les anciens l'ont su tous

— il y eut une croix de pierre par là-haut. Un ancien chemin coupait par là. J'essaye donc de soulever cette Catherine, pour la porter à cette croix qu'elle réclamait... Mais à la remuer seulement un peu, un grand flot de sang lui part de la bouche... Et la voilà qui crie : « Oh ! les petiots... Oh ! les pauvres petiots !... »... Elle criait... elle criait... et de l'écume sanglante lui fusait de la bouche... Alors elle s'est tue... j'ai senti trembler le bras que je tenais... Puis il y eut un peu de râle... et la vie sur terre prit fin...

... J'ai appelé !... Mais dans les quartiers de la Couelle, allez donc vous faire entendre d'un chrétien !.. J'ai pleuré aussi, car il n'y avait pas de quoi être gai. Enfin, découragé, j'ai fini par aller au pays chercher une voiture à bras. C'est là-dessus que j'ai rentré notre aînée, en la

cahotant à travers un bien mauvais chemin.

Eh bien !... Qu'est-ce que vous en dites de tout cela? Moi j'en dis ceci : c'est que la famille a ses héros, qui valent bien les militaires.

. . . Tenez ! en ce moment même, il y a de braves femmes en France à la tête de sept ou huit petiots, toutes seules sous le soleil indifférent, et qui font des prodiges. Dispersées dans les quartiers pauvres ou les villages miséreux, elles livrent une bataille autrement plus terrible que Solférino... Il y en a pour qui c'est tous les jours l'assaut de Malakoff, un assaut sans tambours et sans clairons, et sans jamais d'avancement.

Mais ce pauvre dévouement qui s'use à des ravaudages, et meurt de la lessive faite au froid . . . il n'y a personne qui célèbre cela... C'est d'un trop petit rapport. D'ailleurs c'est loin de Paris, et ça sent le crasseux. On trouve même tout naturel qu'il y ait sept ou huit petiots à crever la misère, et une pauvre mère qui se tue à les élever : ça paraît rentrer dans les habitudes tranquilles du croquant.

Et quand les gens bien rentes, pour se distraire après dîner, sont pris par l'envie d'admirer et de pleurer — au lieu de s'adresser chez les veuves... dans les petits ménages... dans les quartiers pauvres — ils ouvrent le journal pour lire le feuilleton. Ou bien ils ouvrent le roman d'un auteur... un chieur d'encre quelconque qui a tiré le courage et la douleur du fond de son encrier !... Et souvent après sa mort, ce foireuxlà devient une belle statue, et s'en vient faire des gestes en bronze au milieu de la place publique pour y gêner le marché !... Oui, voyezvous, la Gloire, elle... n'a pas encore été mise en République.

Il ne faut pas non plus que les pauvres gens comptent trop sur le Ciel,..." du moins sur le Ciel tel que les hommes l'ont fabriqué... le Ciel pour bigots de bonne société... le Ciel hargneux des cagots, plein de paperasses, de formalités et déjeunes réglementaires.

Mais au-dessus de ces imaginations d'archiprètres rageurs et tortillons... bien loin... bien haut hors des atteintes de la niaiserie et de la rancune, il y a le Père silencieux de tous les

misérables, qui compte les larmes et bénit la douleur.

Et maintenant, si vous le voulez bien, laissons les années passer avec la gravité paisible des nuages qui circulent... Tout autour de moi la petite maisonnée grandissait. J'avais fini par avoir autour de moi une belle jeunesse, sérieuse, d'une robuste endurance et d'un grand secours.

L/Ugène était un fort gars solide qui s'entendait aux bêtes. Il était un tantinet sourd. Mais cela lui fut avantageux. En effet, il tira un mauvais numéro qui l'aurait fait partir sept ans soldat. Ce fut son oreille un peu dure qui lui permit de rester au pays, et de continuer à y parler aux chevaux.

Le Baptiste était un courageux, un peu chagrin, mais qui aimait la terre, et lui grignait, en la travaillant, les seuls sourires de sa vie. Or, lui non plus n'était pas chançard : il tira à son sort un bien bas numéro. Mais il avait pour lui de grosses varices entortillées autour de la

jambe. Ça lui valut de rester au pays à faire le faraud.

Le faraud?... Oué la!... Lui et l'Ugène étaient deux dégourdis, qui en étaient encore à bredouiller devant les filles, « Hé diable!.., — leur disais-je — faites donc voir un peu les gracieux, bougres d'andouilles !... » Un soir cependant, le Baptiste faillit se lancer au bal. Il s'approcha d'une fine jeunesse, et d'un air de brute : « Danser nous deux?... » fait-il en crachant dans ses mains, et tout prêt à empoigner.

Voyant cela, j'ai bien vite marié mes deux nigauds. L'Ugène épousa d'un air ahuri une fille débrouillarde de Morey, qui sut se faire obéir. Le Baptiste épousa en grognant un gros lourdaud de Couehey, qui était tout juste la bonne bête de femme qu'il fallait.

Mais les filles se débrouillèrent à leur idée. Il ne fut pas besoin que personne s'en mêlât. *

La Marie fit son petit coup en sourdine. Elle choisit un gros prétentieux de Gevrey, bien fanfaron et bien rente. Le gars croyait d'abord à un petit jeu gratis et coquin, dirigé par le prin-

temps. Mais notre rouée mâtine sut conduire sa bourrique par le bout du nez jusque chez le maire et le curé. Après quoi, ce jocrisse de Garriotfut mené serré, et mit à profit sa vigueur de mâle pour travailler les vignes.

L'Elisabeth n'y mit pas tant de rouerie, mais à elle cependant le prodige !...

Un soir, je vis entrer chez moi le cadet des Champchenis. Il me dévisageait, avec une stupeur de brute, de ses gros yeux rouilles... Ils étaient trois grands gars ainsi mal endurants, mais qui avaient de grandsv biens au soleil. Par la suite, le cadet revint chez moi geindre d'attendrissements. Il fallait bien lui donner cette Elisabeth !... Où s'étaient-ils connus?... Gomment ?... Oui le saura jamais ?... Un jour la petite Elisabeth était, paraît-il, à sa fenêtre et faisait la mignonne... Ça avait commencé ainsi... Cela a fini par le mariage. Les deux mariés ont été s'installer à Talant, où ils ont fait les richards en narguant les Dijonnais.

Là-dessus, il me restait donc tout juste le Tiennot. Mais avec ses vingt ans et sa figure de

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demoiselle, toutes lesiilles en raffolaient. Hébien! ce petit polisson a été s'amouracher... de qui?... de qui ?... d'une Jeannotte !... une Jeannotte frisée, délurée, aux yeux flambants et câlins — entre nous un petit démon de caresses... Elle fit tôt jaser... Je me méfiais d'elle. Elle le vit et se moqua. Naturellement je n'ai pas eu le dernier mot. Un dimanche de juin je les ai trouvés en plein bois, à la traverse du Bois Viennot... Ils se promenaient comme un vieux ménage... Mon Tiennot baissa le nez comme une couenne. Mais elle, la coquine, riait... riait... et toute fiérotte, tapait delà main sur son petit ventre de demoiselle : « Oh! ça y est!... aljez!... c'est dans le sac. » Ouoi répondre?... Quoi faire?... Se dépêcher de les marier!... C'est ce qu'on fit. Ils furent d'ailleurs heureux. Notre Tiennot a bien été obligé de partager un peu ses plaisirs de ménage avec le voisinage. Mais il finit par y trouver son compte. Grâce à la Jeannotte, le ménage a connu une honnête aisance.

Et après cela, je suis resté seul... tout seul... C'est alors que M. de Marandon m'est venu trouver. « Gilles, tu t'es bien conduit... Veux-

tu être facteur?... Nous en cherchons un qui ne se soûle pas. Il n'y a que toi qui puisse faire notre affaire. »

... J'ai accepté, pour rendre service au pays.

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