CHAPITRE V
Quand mon pauvre père fut enterré, la question se posa tout de suite : « Quoi faire ?... » Et tout de suite aussi la réponse : « Aller au plus pressé. »
A la Saint-Martin, il nous fallait acquitter un lourd feimage de huit cents francs, auxquels s'ajoutaient 200 francs d'arriéré. A la Noël, on devait la forte somme à un notaire de Gevrey, un gueux coquin prêt à nous précipiter dans les ventes forcées. Et puis on devait par ci... par là...
Il y avait bien le blé à vendre, un pauvre blé. On pouvait aussi réduire le train... vendre deux vaches, le veau... vendre un cheval... En faisant argent de tout, on n'arrivait pas.
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La mère nous expliquait cela, à la Catherine, à moi, aux autres petiots. Le grand-père hochait la tête avec un air d'importance. La grand'mère me pouffait des petits rires de gamine éprise, et faisait risette à tous. Les petiots, eux, voyaient là un voyage à faire à Dijon, d'où on leur rapporterait des bonbonneries, des chatteries. L'Ugène faisait ce qu'il pouvait pour comprendre, mais ne pouvait pas grand chose.
Comme toujours, le grand-père avait son bon espoir en tout dé vieux braque imbécile : « Ça va très bien marcher— disait-il — Notre patron est un homme à qui se fier. Il ne nous prendra pas de fermage cette année, et il nous prêtera même l'argent qu'on voudra. Il faut l'aller trouver. » Et là-dessus se bâtissaient de grands projets. En attendant, il fallait des sements.
Aussi, à tout hasard, on fit un peu d'argent en vendant une partie du train. Et on se décida d'aller trouver le propriétaire...
Un peu avant la Saint-Michel, on s'en alla donc à Dijon, par le beau dimanche matin d'un début d'automne un peu fané, qui sentait à vrai
dire déjà le mouillé. « Le temps ne tiendra pas », disait notre vieux.
On s'en alla cependant, et à pied comme de juste. En arrivant en ville, les cloches du matin sonnaient le carillon dans l'air en fête, et le Dijon nonchalant emplissait les vieilles rues.
En ce temps-là, on n'y connaissait pas encore les boulevards. Dijon n'avait que des ruescocasses, de la vieillerie gaie et des maisons à yrimpette. Et il n'y avait pas d'autre électricité que celle du tonnerre.
Où trouver un suisse de cathédrale ?... A la cathédrale, n'est-ce pas ?... Nous y allons... Mais on y disait messe sur messe... On fit alors prévenir notre homme par un petit enfant de chœur. Il nous fit répondre de l'ailer attendre sous le coup des midi et demi, au cabaret des « Trois Gigots », chez Pétardier, où c'était son dîner.
Oh! le cher homme !... Il invite, » faisait mon grand-père.
L'occasion était bonne cependant d'entendre la grand'messe à la cathédrale.
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Nous y avons vu ce que c'était qu'un suisse... Un fameux gars !... Oh ! puissant!... la carrure et les galons des maréchaux de France... les moustaches troussées comme des sabres qui chargent... l'épée au côté... la lance à la main... guêtre et culotté de soie... tout rayé d'or et d'argent... si éblouissant que les robes de femmes se garaient de peur de prendre feu...
Ma mère, émue d'un doute, se pencha alors vers le grand-père : « Dis... Il serait notre parent ?... »
Et le vieux de répondre dans un souffle de gloire : « Parent aussi fort qu'on peut l'être. »
Pas commode d'ailleurs, le bel homme !... Quand il tapait son coup de lance sur le pavé, les vieilles bigotes trégillaient, et un frisson passait jusque chez les anges bariolés des vitrages.
Il marchait comme s'il avait été la cathédrale en personne. Il traînait derrière lui un- pauvre petit évêque ratatiné, enfoui dans des chemises de soie, et qui n'en menait pas large. Pensez voir s'il voulait broncher derrière ce gaillard* là !... Celui-ci a été lui tap:r un coup de lance
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sur le pavé à l'endroit où il faut que les évêques se tiennent. Le petit évêque vieillot s'est tenu là... tout coi.
Cependant, malgré le grondement des orgues et le tapage furibond des chanties, ma mère s'était mise à prier, les doigts joints avec ferveur sous son pâle visag-e aux yeux clos en paix.
Sous le coup des midi et demi, nous entrions chez Pétardier.
Le suisse était déjà installé à une table. Mais ce n'était pas une table pour invités et pour dîners... En guise de vaisselle et d'entremets, il n'y avait là que de vieux papiers... C'est devant ce dîner froid, le seul qui nous fût offert, que nous nous sommes assis. Et en fait d'effusions, notre doux parent d'Eg-lise commença de parler chiffres... Le grand-père et la mère y prêtèrent attention : la chose en valait la peine. Moi cependant, je mourais de faim. A. défaut de rôti sous la dent, je dévorais des 3'eux.
Dans la cuisine, où marmitonnait toute
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une équipe, c'était le coup de feu du dîner. Dans la salle, il y avait quatre ou cinq belles tablées où on fourchettait ferme, dans un tintement de porcelaine... Ah ! que de notes justes dans cette douce musique!... Les parfums des gigots, des poulets, des ratas, venaient tous, comme des bourreaux grassouillets, me torturer le ventre vide ou me frétiller dans les narines comme des serpents. Et j'entendais la fricassée me crier de la cuisine : « Nous sommes les bons plats... tout chauds... tout bouillants... tout frits, tout confits... rôtis, juteux, graisseux ! »
Près de nous, il y avait six gros silencieux. Ils étaient épanouis en bouquet autour d'une table où étincelait comme un givre le linge blanc et les cristaux. Ils avaient les visages dodus et nonchalants de gens qui mangent à outrance. Ils attendaient notre gendarme d'église pour commencer le feu. Ils avaient déjà la serviette autour du cou et leurs trognes de feignants bien nourris flambaient dans le linge irais.
Le suisse cependant n'avait pas perdu son temps ; il avait travaillé et liardé dur son monde. Ma mère était pâle de désespoir. Le
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grand-père perdait la tête. Une grande main poilue était tendue sur la table, renversée, les griffes en l'air. Elle exigeait tout... tout, entendez-vous ! fermage... arriéré... capital... intérêts... Et tout notre argent y passa : l'argent du fermage... l'argent des semences... l'argent du veau... l'argent pour petiots... l'argent des vêtements d'hiver... du bois, du pain... Notre vieux, de son long doigt tremblotant, qui semblait pourchasser sur la table des bêtes à bon Dieu, poussait lentement un à un nos suprêmes écus.
Quand ce fut fini, le gendarme d'église demanda si on n'avait pas encore quelque petite chose à lui donner. Le vieux en larmoyant entreprit alors notre histoire. Mais le dévorant le fixa de ses yeux canailles, et, sans rien dire, avança de nouveau sa grande main barbare. Or, notre vieux gardait dans le creux de sa main gauche, entortillé dans un coin de mouchoir, un misérable reste d'argent, seize francs trois sous, qu'il serrait de tout son cœur. Mais voyez !... le gendarme d'église se levasse pencha sur la table, et vint tout doucement chercher la
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main de noire vieux jusqu'entre ses jarrets, et lui arracher les derniers sous. Et le vieux, bonnement, lâcha tout... Et voilà comme quoi il ne nous resta pas un liard en poche.
Le Suisse empocha l'argent, nous traita de « croquants et de crève-faim », et alla s'installer le ventre à table. La serviette au cou, il commença de précipiter le potage dans sa grande gueule de crocodile.
Le patron de l'estaminet vint alors nous dire de débarrasser le plancher. Nous nous levons donc. Mais le vieux, qui n'en était pas à un affront près, s'attardait à discourir debout, et dans sa bonasserie d'imbécile faisait l'indifférent poli qui parle de choses et autres,... du temps, ... des semences,... des terres et de leur rapport.
Pour toute réponse, le Suisse nous crie, entre deux avaleries, qu'on ait à déguerpir de ses terres l'année suivante, car il en avait assez « de tels feignants et de pareils idiots ». Toute la tablée grondait. La patronne, derrière un rempart de zinc, glapissait aigrement. Le Pétardier furieux nous vint prendre notre vieux par le bras et le jeta vers la porte...
Le vieux, qui avait passé sou existence à trembloter de la barbe devant tout chacun, sortit en levant poliment sa casquette de peau de lapin. La mère, elle, partit sans mot dire, avec une sorte d'horreur, et en m'entraînant violemment.
« Ah ! — diréz-vous — avec quoi acheter les semences maintenant ? »
... Nous avons rôdé tristement dans Dijon. Le temps se brouillait. Les rues se vidaient. Le vieux arrêta au hasard un passant, le salua d'un doigt bonasse, et luidemanda poliment: « Ditesmoi, mon ami... où vous adressez-vous, vous, pour le prêt d'argent? » Et le vieux commençait de raconter, parlant du père, des blés versés... Le passant, interloqué un instant, jeta une adresse et se sauva. Ensuite de quoi, après bien des tours et des détours, nous avons fini par arriver devant une boutique fermée... Hé oui!... C'était dimanche; il fallait attendre le lendemain, coucher à Dijon.
On se rendit chez un pays, le garçon Boisseau, qui nous fit de l'accueil, mais sa femme
pas. On eut tout de même un peu de soupe à crédit, et un retire- tout pour coucher. On y a passé la nuit, tous trois sur un même matelas. L'appartement était petit : une cabane à lapins... On ouvrait le placard pour avoir plus d'air. La mère geignait « Ah! qu'est-ce que fait la Lise?... Qu'est-ce que dit leTiennot?... Ah ! s'ils allaient au puits !... » Le vieux, lui, jappait un coup sec : « La paix, foutre ! »
Le lendemain on retourna à notre boutique. Il pleuvait et brumassait. Là-bas, derrière un grillage, on trouva tapi en effet un affûteur d'écus, un petit homme crasseux et édenté, qui avait un nez grigné et une figure de vieille fille colérique. Il pencha sa tête par un trou de guichet, et perçant des yeux notre misère, il nous demanda aigrement ce qu'il y avait pour notre service. Le vieux enleva sa casquette de peau de lapin, et dit poliment : « Vous excuserez... Vous excuserez... » Puis il commença à raconter nos misères. Il s'y prit de loin... La mère, impatientée, me serra alors fort la main, et dit doucement en se penchant vers le guichet : « Monsieur, nous sommes d'honnêtes gens de culture. Nous
n'avons pas eu de chance. Prêtez-nous de quoi faire nos semences. »
L'engrillagé demanda alors de quelle somme il s'agissait. Là-dessus notre vieux loufoque reprit la parole. D'après lui, il fallait ceci... et cela... et rétablir un train de culture. Pendant que ça ne lui coûtait pas cher, il nous ajoutait desvaches et des moutons. Mais le petit banquier se fâcha rouge, et lui cria d'un ton roide : « Avezvous des garanties? » — « Des quoi ?» — demanda innocemment le grand-père. Le petit homme cabriolait de fureur derrière son grillage : u Des pièces!... Des titres !... quoi!... » hurlait-il. « Ah ! des pièces !... » faisait le vieux en hochant la tète... Là-dessus il tira du fond d'une arrière-poche une peau de cochon gonflée de papiers crasseux. Il prit son temps pour mettre chevaucher sur son nez sa paire de lunettes. Puis il commença avec précaution à dégonfler de ses papiers la peau de cochon. Mais le tire-sous, qui bouillait dans du vinaigre, sauta brusquement sur le tas de papiers, et il y fit voltiger un coup de doigt électrique qui les éparpilla tous... Efi aïe donc ! je te] secoue la friperie !... Et le
vieux ch'ti, ramassant tout soudain en un tas, d'un tour demain rageur, lejetaau nez de notre vieux bonasse... Puis il nous ferma le guichet et se remit à chiffrer.
Nous n'avions plus qu'à nous en aller.
Le vieux, qui avait son idée, prit parle Parc, fit deux ou trois tours, et par un miracle de raccourci, nous amena en plein dans les bois, sur le chemin des Romains.
La pluie tombait. On avançait à travers une poussière d'eau, une horreur de brouillasse...
... Et avec ça, pas le sou !... Pas seulement de quoi nous acheter du bois plein la poche!... Et une marmaille nous attendait à la maison : une Marie, un Ugène, un Titisse, une Lise... un Tiennot... A notre arrivée, ils allaient tous lever en l'air vers nous leurs petits bouts de nez roses comme des amandes grillées...
... Quoi leur donner ?... Quoi leur dire ?... Mettez-vous à leur place !... Mettez-vous à la nôtre !...