CHAPITRE II
J'ai passé une partie de mon hiver à Saint- Philibert. Il a bien fallu reprendre les sabots, refaire des journées, aller battre au fléau. En fait de festins, il a bien fallu aussi en revenir à barboter dans un pot la soupe à la graisse, en soufflant sur la cuiller d'un petit souffle chiche et économe. ,
Pour se reposer de battre, on allait écouter geindre le Grille- Pattes qui s'occupait de mourir. « Mon vieux !... Mon pauvre vieux !... nous faisait-il, ça va joliment mieux maintenant. Je suis tiré d'affaire. Mais il fallait voir il y a huit jours : je n'en menais pas larg"e. » Il nous disait cela, chaque fois, de sa voix de plus en plus épuisée et grenouillante. Enfin, à force
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d'aller ainsi mieux, un beau jour il ne lui restait plus qu'un rien du tout de souffle grelottant, et un bout de soirée à vivre. Sa belle-sœur, — une sèche et une pointue qui piquait et grinçait de tous côtés — s'amena alors. Avec un aplomb du diable, ce démon l'obligea à lui rédiger un testament en bon ordre, et écrit sur du papier tout ce qu'il y avait de plus timbré. Aussi, pensez un peu si le Grille-Pattes fut enterré par elle de bon cœur!
Cependant, M. de Marandon s'occupait de moi, comme c'était son devoir. Il avait le bras long-; et au mois de janvier 1848, je fus réintégré. On me confiait même une fameuse tournée. Je devenais le principal facteur du Pays-Bas. J'avais Saint-Philibert, Broindon, Noiron, Corcelles, Savouges et Epernay... six villages que je rattachais de mon mieux au reste de l'univers. Il me devenait ainsi tout à fait avantageux de couchera Saint-Philibert, car c'est seulement le matin que nous apportions à Gevrey le courrier du départ. La receveuse me vit rentrer sans trop de chagrin, car j'étais encore, de tous
les facteurs, celui qui sentait le moins l'eau-de-
vi e.
Voyez cependant : un mois plus tard, et M. de Marandon n'aurait rien pu pour moi ! A la fin de février en effet, la Révolution s'en vint effaroucher les bourgeois.
C'est moi qui en ai porté la nouvelle au Pays- Bas. J'avais planté un petit drapeau tricolore dans le coin de mon carnier, et j'avais mis le képi en bataille en l'honneur des barricades.
« Eh bien voilà ! — disais-je '■ — cette fois nous voici enfin en République ! . . . Ce n'est pas dommage : depuis le temps que j'en endure !... Oui, cette bourrique de roi est parti en emportant son coffre-fort. Mais il y a une poudrière qui a sauté : la moitié de Paris est mort. »
Les hommes s'en vinrent alors de la charrue en baguenaudant. Ils m'écoutaient, enlevaient leur casquette, se grattaient la tête, et ne semblaient pas très décidés à rien dire de tout cela.
Quelques-uns cependant se risquaient à donner un avis :
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(< Pourvu qu'un ne nous mette pas d'impôt nouveau !... Ah ! qu'on y prenne garde: tout est cher maintenant pour le cultivateur. »
Les vieux surtout se méfiaient. Ils avaient connu Robespierre ; et de leurs petites voix brisées ils chuchotaient : « Nous connaissons ça !... Nous connaissons <;a !... En 89, on s'est d'abord tous entr'embrassé... Et puis ensuite il n'y avait plus moyen de sortir de chez soi sans se faire au moins à moitié guillotiner. »'
Par ci, par là, quelques bonnes âmes sanglotaient de joie en parlant de la fraternité et de Ledru-Rollin.
Les femmes, elles, s'épouvantaient doucement : « Mon Dieu donc!...» disaient-elles. Moi je les rassurais : « Allons !... Allons !... Pas de chouineries surtout !... Il y a des ordres pour qu'on proclame partout l'Egalité etla Fraternité... Allons, trinquons !... »
A force de proclamer ainsi la fraternité, le soir venu, j'étais soûl comme un âne.
Dans les jours qui suivirent, Gevrey prit de l'animation. Une bande de gredins le parcourait avec des airs de pille-sous et de coupeurs de
têtes. Voyez un peu ! La veille, la justice les traquait. Aujourd'hui ils partent vers la mairie, archi-soûls, marchant de travers, crachant le tabac, et criant que le pays est à eux !... Il était d'ailleurs sérieusement question de partager les propriétés : « Que ceux qui ont travaillé les vignes aient à leur tour les maisons bourgeoises et les parcs ! »
Un. des plus enragés fut un certain Vaissin, un Vaissin aîné de deux frères. Du fond du Pays- Bas il s'en était venu à Gevrey tenir des séances dans un arrière-fond de café. Déjà une petite bande de jocrisses et d'assommeurs y faisait à son commandement la manœuvre des litres. Lui, le capitaine-croquant, parlait peu, buvait fort, crachait sec. Dans l'ombre on voyait luire hargneusement ses yeux jaunes et saignants.
De temps en temps il envoyait chercher un bourgeois. On le lui amenait en grand équipage de bourrades, avec, comme calèche, des coups de pied au derrière. Le bourgeois était obligé de payer à boire à tout le café. Il trinquait avec nous en tremblant, et nous grignait de petits rires de garçonnet, tout en claquant des dents.
Il y eut cependant d'aucuns bourgeois que personne n'alla chercher. .. M. de Marandou par exemple. C'est à lui cependant qu'on en voulait le plus. Mais on se borna à aller tous les soirs faire le tapage devant sa porte. Pour ne pas me compromettre, j'y suis allé aussi. On m'accusait déjà en effet d'être un protégé des bourgeois.
Mais à la fin des fins, le maire finit par rétablir l'ordre. Puis il y eut en juin un gros massacre de Parisiens. A la suite de cela, on revit dans le pays un commissaire de police, et on reprit goût à la vie. L'année suivante, en 49, on planta les arbres de la Liberté.
Cette même année, j'ai vu passer le premier train. Tout le pays était descendu à la Gare. Le bon curé Thevenin, qui devait être notre curé pendant quarante-deux ans, était là, lui aussi. Les petiots mettaient leur oreille sur le rail pour entendre le train sortir de Dijon.
Cependant un grondement ronronnant nous arriva des tranchées de Perrigny. Puis là-bas apparut un convoi qui nous sembla un vrai
monstre. II s'amena dans un fracas rageur et ferrailleur, en trépignant des roues et en crachotant la fumée avec fureur. Il passa avec arrogance, et s'enfuit sur les rails, vers Chalon, en remuant éperdûment sous son aisselle sa courte patte d'acier. Et peu à peu s'effaça au loin la chaîne de wagons noirs et le roulement têtu.
Deux ans après, en 51, passa un premier express, qui effaroucha bien des gens et bien du bétail.
Moi, sans me biler, j'en ai continué mon petit métier de facteur.
Il y en a qui disent : « C'est simple d'être facteur »... Moi je dis qu'il y faut une autre malice que pour terrasser la terre ou dompter la vigne.
Voyez un peu : le facteur est dans un pays le grand distributeur de joie et de chagrin. C'est une manière de Père Bon Dieu, avec l'éternité en moins, les guêtres et le képi en plus. Le
facteur arrive en effet le carnier tout gonflé par des lettres d'amitié. 11 y a là les tendresses des familles, les poignées de main des amis, les baisers des amoureux... Il y a là dans ce carnier à dépêches des affections qui viennent de tous les départements, et même parfois des colonies ou de l'étranger... Il y eut une vieille maman de Broindon, à qui je montrais de bon cœur, du plus loin possible, la lettre de son zouave. Et je lui criais : « Elle a passé l'eau, celle-là!... »... Rien qu'à voir certaine enveloppe qui sentait sa garnison, je criais à de belles enfants : « Voilà !... voilà !... Jolis yeux, ne pleurez plus : le gars vous écrit. » Je demandais un baiser pour prix de la commission. Quelquefois on me faisait bonne mesure, et on s'embrassait gaillardement à la santé de l'absent. Parfois même je soulignais la chose en troussant un peu.
Mais je n'étais pas toujours de bonne humeur. J'avais aussi dans mon carnier de, quoi faire grincer les dents : des factures, des avertissements, des billets doux d'huissiers ou d'avoués... Enfin, il m'est arrivé d'être comme Pavant-garde
du croquemort; et plus d'une fois j'ai tendu avec hésitation la lettre qui allait tirer les larmes... Mais pour sentir tout cela, il faut avoir de la tête et du cœur. Il est vrai qu'on s'y fait; et à la fin je trinquais de bon cœur, aussi bien pour porter la santé des gens que pour noyer leur chagrin. D'ailleurs, voyez, le facteur de la troisième République n'y regarde pas de si près. Il vous distribue avec la même indifférence un courrier tout fumant de joie ou de colère et les prospectus des magasins.
Le soir venu, remarquez que je prenais ma tournée en sens inverse, et que je ramassais partout la réponse du Pays-Bas à ses lettres du matin. Ce retour-là n'allait pas sans malice. Souvent j'aidais à faire la réponse. Quand il s'agissait d'une jolie fille et d'amour à la dérobade, j'aidais avec gaillardise... et il arrive alors souvent qu'un clou chasse l'autre.
Et tout cela à vrai dire n'est encore qu'un côté du métier. J'étais en effet bien autre chose qu'un porteur de dépêches. J'étais un approvi-
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sionneur du pays. Les gros appétits de Gevrey comptaient tous sur moi. Rien que de penser à moi, l'eau leur en venait à la bouche. Gevrey en effet retirait déjà du Pays-Bas, pour ses bourgeois, l'essentiel des volailles et du gibier. Je revenais donc chaque soir tout débordant de victuailles. Cela se payait, m'entendez-vous; et je m'intéressais suffisamment à mes fines volailles pour qu'il m'en restât parfois autre chose que les plumes.
Bref, je ne vois pas comment le Pays aurait pu se passer de moi, ni personne qui y rendit plus de services.
Mon centre d'approvisionnement était l'auberge Turcotte. Elle existe toujours. Ne la voyez-vous pas ?... dès la sortie de Noirou ?... Il y a là une croisée de chemins avantageuse. Tout le Pays-Bas est obligé de passer par là. C'est l'auberge des meuniers et descharroyeurs. Il n'y a pas un trinqueballe avec ses bois, un maquignon avec ses cochons, un boucher avec son veau à tuer, qui ne soit forcé de s'attabler là pour y casser la croûte et connaître ce qu'il
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en est des choses à vendre au bois, des coupes, du bétail sur pied et des gens. L'endroit est bon. C'est un centre. L'hiver, je m'y attardais donc. J'y buvais un coup pour me réchauffer. L'été, je le buvais pour me rafraîchir.
Dès le premier matin, Turcotte et moi nous fîmes une de ces cordiales connaissances qui ne se renient jamais. C'était un beau gars : des joues comme des fesses, un nez croche de bambochard, de petits yeux charnus et cocasses, et avec tout cela un immense menton pendu en cascade sous une paire de moustaches héroïques comme une crinière. D'ailleurs, pas fier. Il s'en allait tout à la douce verser ses paisibles consommations en traînochant d'une table à l'autre. Il n'allait pas vite, car son gros ventre n'avait jamais voulu entrer dans sa culotte; et celle-ci s'attachait au croupion par pure complaisance... J'eus peu de meilleurs amis que ce gros père. Quant à sa fille... ah! petite gueuse!... Mais nous en reparlerons.
En tout cas, c'est de bonne foi que j'avais repris en main mon métier. J'étais décidé à faire un sérieux facteur. Je songeais même à me marier.
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Car j'étais bien seul sur terre. Mais, me direzvous, et les autres petiots? Et le Tiennot, l'Elisabeth, la Carriote, le Baptiste, l'Ugène?... Hé ouè là-donc!... Chacun de ceux-là ne s'occupait déjà rien qu'à tirer de son côté. Et puis ma grande soûlerie de Morey avait mis un froid entre nous: on ne se causait guère. D'ailleurs ils étaient jaloux.
J'avais bien encore une vieille tante au pays, une sœur de mon père. Cette tante Elisabeth était bien d'un bon cœur. Mais à quoi servaitelle?... Elle était depuis long-temps aux troisquarts aveugle. Ce n'était pas valide. C'était béquillou et geignard en diable. Ça vivait je ne sais pas comment. Enfin, comme c'était le seul reste appréciable de la famille, et comme il y avait peut-être là un petit héritage pauvret à recueillir, j'aimais cette vieille tante. Ce n'était plus une jeunesse, avec sa ch'tite figure rousse comme un puceron ; là dedans deux regards pâlots et lavés, et une vieille dent cornue toute seule pour attaquer les rognures qui faisaient le repas.
<( Mais, direz-vous, je croyais la parenté des
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Garain nombreuse! » Hé oui ! J'avais un grand cousinage répandu un peu partout à tort et à travers. Mais c'était là une parenté qui ne donnait signe de vie que pour trinquer. Alors, le verre à la main, on se traitait de « cousin » : ça durait la vie d'un litre.
Malgré ses airs de pénitence, la vieille tante m'aimait, et aurait voulu me voir marier. Elle avait son idée. Elle pensait à la Jeanne Mailloche. « C'est ce qu'il te faudrait — me disaitelle — vois : c'est si bon enfant !... Et puis elle est habituée à la misère : elle est si peu heureuse avec son père ! »
Le Mailloche en effet n'était pas commode. C'était le grand soûlard du pays.
Ce n'était pas un de ces soûlards flageolants, qui font l'andoche ou l'andouille, et s'en vont en roulant et en chavirotant sur des jambes de laine. C'était l'ivrogne nerveux et vigoureux, qui tenait coup, restait droit, tendu et vibrant comme une perche d'acier. Il avançait par saccades redoutables.
C'était en effet un assommeur. On le craignait fort. Pas mauvais cœur avec cela !... Même, sa
grande idée, quand il était soûl, était de protéger : les bêtes et les gens étaient tous alors sous sa féroce protection. Gare à celui qui manquait à son prochain !... 11 exigeait une insupportable politesse... Pour un peu de grosse voix à un petiot, à un cheval, à un chien... pour un rire de malice... un clin d'oeil suspect. . on était assommé dur. Car la générosité du Mailloche se dépensait en giffles formidables. Il rôdait nuit et jour à travers le village en faisant un vacarme infernal... toujours prêt, braillait-il, « à casser la gueule au premier qui aurait l'air d'être seulement un- brin brutal ».
Il était veuf. Sa femme avait été une très bonne personne. Mais à force de recevoir des coups de pied dans le ventre, elle en -était/morte, laissant sur terre une fillette effarouchée. Celleci avait grandi dans la terreur. Ça ne lui avait pas empêché de devenir une luronne. C'était une vigoureuse enfant bien bâtie, haute en couleur, forte en chair, qui portait la santé et la bonté à plein visage. Mais sa bonasserie naturelle et l'habitude des coupsavait donné à cette grosse pucelle appétissante une timidité toujours
en émoi et de gros yeux caressants toujours alarmés.
... Je la voyais facilement, cette Jeannette. Elle aidait en effet dans son ménage la misérable tante. Le soir, en rentrant de tournée, pendant que ma vieille soupe se réchauffait, j'allais alors faire enrager un peu la Jeanneton. Elle aimait cela, et tout de suite elle devenait une grosse réjouie : « Hé, mariez-vous donc! » nous disait la tante. Cela faisait rougir la fraîche Jeannette. Mais le coquin de printemps vint donner uacoup de main à deux'êtres qui cherchaient à se rapprocher.
On était en fin mars. Ce n'était pas encore le printemps épanoui avec sa turbulence ; mais il y avait déjà bien des gentillesses ; l'amitié se réveillait chez les oiseaux ; un tout menu bourgeonnement trottait sur les ramures ; la terre sentait le verduron et la sève; des bois nous arrivait l'odeur d'une écorce neuve...
... Ce soir-là, il y avait encore plus de douceur que d'habitude. Il y avait des souffles câlins qui rôdaient avec nonchalance; le ciel était tiède
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comme le creux de la main qui serrait avec tendresse la mienne.
... Elle et moi, nous finissions une conversation intéressante. Et j'en restais sur ce dernier mot : « Hé oui !... ce sera facile de se monter en ménage. » La tante qui nous écoutait, enfouie dans son lit, pleurait d'attendrissement; dans de petits couinements drolatiques elle étouffait de gros sanglots qui lui venaient cependant de bon cœur.
La Jeannette et moi nous étions debout sur le pas de la porte. Les petites étoiles-, qui ne perdent pas un geste de ce qui se passe sur terre, clignaient leurs cils d'un air entendu et jeunet. La nuit avait autour de nous une ombre chaude et hardie... Soudain, une étoile filante passa sur le couchant, rayant le ciel d'un trait de feu...
« Jeanneton !... Jeanneton !... as-tu confié ton souhait à la petite étoile qui passait pour nous?...
— Oui ! » fit-elle... Et c'est alors que ses lèvres se sont enfin rencontrées sous les miennes.
... « Ma Jeannette, nous ne pouvons pas res-
ter ici », lui fis-je doucement... Comme elle ne répondait pas, j'ai insisté... j'ai précisé... « Hé mais !... j'ai une potée à mettre au feu.... ce soir même... Allons ! viens !... viens m'aider!... N'aurons-nous pas bientôt la cuisine à faire ensemble ?... »
Ma pauvre douce Jeanneton est venue ainsi jusque chez moi... Or, j'avais bien en effet ma potée à mettre au feu. C'était l'affaire de chaque soir. Le pot mijotait pendant la nuit ; et au matin je trouvais une belle soupe au lard, toute prête, farineuse et crémeuse. Cela m'établissait un bon fond dans l'estomac. J'ajoutais là-dessus les petits extras gratis que la tournée pouvait procurer ; et le soir je retrouvais là un reste de plat suffisant.
Pour ne pas trop effaroucher ma Jeannette, j'ai donc mis mon pot sur le feu. Je n'ai pas été honteux d'y entrer une livre de lard. Mais j'ai été plus prudent avec les légumes. J'ai toujours été en effet plutôt viandard par goût et comme il convient à un homme. Car le légume rappelle le fourrage, et est surtout bon pour les vaches ; ou du moins il lui faut fréquenter à outrance la
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graisse du cochon. Là seulement il prend la tournure qu'il faut et la manière qu'il convient.
La Jeanneton s'effrayait de voir tant de lard entrer en pot chez moi. Pour la rassurer, je l'ai prise sur mes genoux. Elle fut alors une pauvre effarouchée : sa contenance gênée en disait long. Mais cette saine campagnarde, qui était dans tout son printemps et toute sa sève, m'affolait. .. D'ailleurs j'en avais bien vu d'autres. Chez une jolie fille, ce sont de pauvres défenses que les larmes contre un cadet bien réveillé. Et ma pauvre Mailloche, pas débrouillarde, en était réduite à des sanglots et à des prières qui ne m'enpêchèrent pas de la sortir presque tout entière de ses nippes... Elle fut réduite à la simple grâce de la jeunesse et de la peau blanche... J'ai fait alors mon profit de tout cela.
El après, ma foi, je l'ai consolée, car elle se faisait bien du mauvais sang. Je lui expliquais que le grand coupable c'était la saison, le printemps : « Avec un pareil temps — disais-je — même notre saint Philibert, notre vieux saint, même lui, malgré sa tête en bois peint,... se ris-
querait avec les jeunesses du pays, si on ne lui avait pas grillagé sa grotte. »
C'étaient là, direz-vous, de drôles de boniments. Aussi ma Mailloche en pleurait tout son soûl. Elle devinait peut-être déjà que je n'étais pas un amoureux de tout repos, mais que j'étais d'uneallure àdépasserses tranquilles tendresses. Néanmoins, en voyant ce désespoir d'enfant, les regrets me vinrent comme de juste. J'ai déclaré à la brave fille que tout cela allait rester sans importance. D'ailleurs je me chargeais de tout faire approuver par la mairie, et bénir par le curé. J'y allais d'un beau serment, où je fis entrer pêle-mêle le Bon Dieu, la tante et tous les parents, morts ou sur pied.!, et patati !... et patata !... L'éloquence du coquin ne m'a jamais manqué.
A mesure que je parlais, cette chère fille, aussi rhabillée que possible, séchait ses larmes, joignait les mains, et les yeux débordants de tendresse, me donnait son âme à la lueur de la chandelle.
Et pendant les six semaines qui ont suivi, j'ai
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eu la nuit près de moi cette jeune compagnie. Dans l'intimité de la nuit, dans l'étreinte des bras, une voix douce, honnête et jeune, une voix qui n'a jamais menti sur terre, me murmurait aux lèvres un amour craintif. Et moi qui avais cru tout conduire à ma façon, j'étais conduit... gagné tout doucement par cette affection murmurante... Et parfois il me semblait entendre dans celte légère voix jasante un écho affaibli qui m'apportait des accents et des mots venus de loin, en traversant la mort touchante... C'était parfois en effet comme si j'entendais parler ma mère... C'étaient des mots d'elle... ses idées... ses alarmes... son âme.
Cependant le pays avait tout appris ou tout deviné. On m'approuvait en riant. Mais d'aucuns finirent par médire : « Hé !... On n'épouse donc pas?... » La chère créature y songeait, elle aussi. Elle en parlait avec un peu d'inquiétude... Il y avait de quoi...
... « Qu'est-ce qui vous arrête donc? » direzvous.
... Ah ! Ah !... Une jeune gueuse... par làbas... portait sur son visage de quoi arrêter les plus décidés !...