CHAPITRE III
Une jeune gueuse est par là bas, vous disaisje !... Où donc ?... Oh ! pas ailleurs que chez Turcotte !... Alice Turcotte !... Oué la ! quelle déveine j'ai eue de vous rencontrer?... Mais venez voir un peu nous dire quelle rosserie Satan sait entretenir sur terre quand il veut s'en donner la peine!... C'était d'ailleurs de la chair légère... tout à fait celle qui convient pour faire des rôtis dans l'Enfer !... Hé oui ! c'était la créature dont l'aspect fait courir le sang dans les veines comme un grand fou qui ne sait plus ce qu'il fait... Dans ma vie, j'ai vu bien des visages mignons, des frimousses friponnes, de gentils caractères risque-tout!... Mais jamais je n'ai vu créature plus savoureuse que cette fine petite gouape !...
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C'était une superbe mâtine, bâtie comme un petit lion, bien prise de taille, d'une courte cambrure provocante, et avec un jeune poitrail qui appelait déjà. Avec cela, une tête fine et dorée comme un épi, et l'insolence de la jeunesse sur un mince visage taciturne et futé, qui avait toujours par là, dans un petit coin, un rien de sourire et un brin de malice. Mais ce qu'il y avait chez elle de plus extraordinaire, c'étaient deux yeux brillants ' et parlants qui savaient fixer. A eux deux, ils en disaient plus long qu'un régiment de femmes toutes nues.
Aussi, autour d'elle, le café Turcotte bourdonnait comme un rucher. Tous les troussejupes du pays venaient y rôder. Les allants et venants s'y enflammaient du matin au soir. Les rouliers entraient s'y rincer l'œil. Et de vieux polissons s'en venaient exprès en voiture de Dijon, avec des chiens et sous prétexte de chasse.
Air-milieu de cette cohue de Jean-Jeans enfiévrés, Turcotte, truculent et paisible, versait à
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n'en pins finir, trinquait de tous côtés, et buvait à en crever. Aussi, les sous dans sa poche en un rien de temps devenaient des écus. D'ailleurs il était entendu que tout litre posé par lui sur une table, même pour un instant seulement, devait être réglé tout entier, et plutôt deux fois qu'une. C'était sa belle malicieuse d'Alice qui comptait le prix des consommations. Or, dans ses additions, six sous de ratafia et une œillade câline, ça faisait un franc cinquante ; avec le sourire en plus, c'était, quarante sous, et elle vous rendait comme sur trois francs... Personne n'osait lui parler de ces erreurs-là. En tous cas on disait Turcotte riche.
Le soir venu, rengorgée et délicieuse, la belle Alice s'en venait faire à travers les tables un gracieux tour d'honneur. Elle disait finement bonsoir d'une voix douce, et avec un air d'innocence s'en allait faire dodo.
Dans le coin cependant, il y avait toujours un atelier de cartes à jouer. C'est là que Turcotte achevait ses gens. Car il était l'ami chançard des cartes, et les atouts maîtres trouvaient
toujours place chez lui, écarquillés entre ses doigts comme dans un éventail. L'as maître et le roi second était toujours là, tapi au coin du pouce, guettant la levée. . . On le savait et on y allait cependant. C'est là que les garçons meuniers venaient apporter leur mois, et que les commis de coupe faisaient l'emploi de leur quartier.
... Et c'est là qu'un certain soir Turcotte me coupait le roi-maître d'atout avec un sept de trèfle !... « Où diable aviez-vous donc les yeux ? » me direz-vous. Hé bien ! les yeux étaient toujours à leur même place habituelle... mais les regards et l'idée étaient ailleurs. Depuis le début de la partie, la belle Alice et moi, nous menions un petit jeu autrement prenant que le tarot. Hé oui !... pendant que mes atouts succombaient bêtement, la chance d'amour était pour moi. Là-bas, dans la cuisine, par l'entrebâillement de la porte, la belle Alice me regardait avec des yeux qui criaient l'amour et la femelle. Jamais je ne lui avais encore vu ce pâle visage passionné... Elle était placée derrière la
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porte pour que je puisse seul l'apercevoir. Personne autre du jeu ne pouvait la voir.
De temps en temps elle s'effaçait un instant avec douceur, pour me réapparaître presque aussitôt comme un miracle de jeunesse... De là-bas, du fond d'une pauvre lumière, les yeux ardents me fixaient comme deux fous... J'essayai une bonne fois de leur tenir tête, et de les fixer à mon tour... Mais alors ils prirent une flamme telle que je n'eus plus qu'à leur abandonner lâchement mon misérable cœur...
... Et dans les jours qui suivirent, ce fut bien pire, quand je connus la frénésie d'un baiser qui ne se ménageait pas. Aussi Je gros Turcotte me prit au jeu tout ce que je voulus... Les tendresses de sa fille me coûtaient cher... Au 15 avril, je devais déjà dans les trente à trentecinq écus. J'en ai vendu l'armoire et la vieille maie à notre voisine, la Morotte, dite Morotte Carotte, à cause de ses cheveux roux. Deux ans avant, j'avais vendu aux jeunes Coche notre vieux cheval; mais je n'en avais jamais été payé. Je l'ai revendu alors au prix de viande, quatre-
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vingts francs. C'était tout ce qu'il valait. En balançant nonchalamment le ventre entre ses quatre jambes raidies, la pauvre bourrique s'en alla porter aux Dijonnais des rondins de bœuf et des entrecôtes de vache.
Mais l'amour de la Mailloche était une drôlerie qui m'arrangeait moins aisément que le reste. Elle m'assassinait chaque nuit de sa pauvre tendresse tremblotante. Chaque nuit en rentrant, vers les une heure ou deux du matin, je la trouvais assise sur le pas de ma porte. Elle m'attendait avec stupeur. Puis elle passait le reste de sa nuit à sangloter, cramponnée sur moi. À d'autres moments, elle regardait son ventre avec découragement. Un bébé était là, semblaiuil déjà.
Ajoutez à ces agréments une visite de nuit du Mailloche. 11 avait vu de la lumière aux fentes du volet. Là-dessus vacarme : « Ah ! gros cochon! t'escouché avec une femme, hein ?... dis!... gros salaud!... Hé bien, t'as raison!... Trousse-moi ça, vingt dieux!... Et puis ouvre voir un peu ! Lève-toi ! . . . Paye un verre ! . . . Non?... Ah !... Tu n'es donc pas là? dis?...
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Eh bien ! si tu n'es pas là tu es une carne, entends-tu !... »
Il se décida enfin à s'en aller. Mais la pauvre Mailloche, dans mes bras, n'en menait pas large.
Et qu'est-ce que j'allais donc bien en faire de cette grosse fille ?...
C'est alors qu'arriva la fête de Saint-Philibert. Elle a lieu le lundi de Pâques; et tous les ans elle ramène chez nous une grande foule de béquillards et de teigneux, qui se débarbouillent toute la matinée dans notre cresson bénit.
Or, cette année-là, Pâques était tardif. Un printemps épanoui accompagnait notre fête. Un joli soleil rosé faisait le mignon, et, comme un jeune, courait gracieusement partout. Notre petite route de Broindon, bordée d'aubépines, était comme une mariée qui s'en va dans les bois. Il n'y avait pas de jardinet qui n'eût, grâce à ses lilas, son air de chérubin. Dans les champs, le blé vert brillait comme un beau garçon. Le village sentait l'odeur de la brioche. Les filles avaient l'œil amusé; et les garçons, les
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mains dans les poches, sifflaient d'un air faraud.
L'après-midi, il y avait bal. En me dépêchant dans ma tournée, j'ai pu m'y trouver sur le coup des quatre heures.
C'était toujours, sur la place de l'Eglise, sous les trois tilleuls, entre la croix et l'abreuvoir, entre le cimetière et le café, entre la mort et les radotages, la même chiche petite fête de village broussailleux. En fait de forains, une mère Clochard vendait pour trente sous de poires creuttes. Assis à deux tables en plein air, les anciens buvaient pour deux sous de goutte pendant que les petiotes jippaient. Les filles de Gevrey faisaient l'élégance et l'animation de ce petit bal rustaud. D'un air un peu mijauré, elles se trémoussaient sans bruit, et avec de fines gentillesses. Nos bonnes dondons du Pays- Bas y allaient d'un cotillon plus lourd et plus bariolé.
J'avais promis à cette pauvre Mailloche de la faire danser, et de n'en pas faire danser d'autres. C'était entendu, promis, juré, rejuré. Or cela
revenait quasiment à publier nos noces. Ça se t'a il bien. C'est l'habitude du pays de rendre publiques les accordailles par la danse à la fête. Les mères sourient aux petiotes... Le printemps encourage les gars... Et les bonnes gens, en voyant les couples mêler les pas de danse, apprécient avec bonne humeur les futurs ménages : « Oh î voyez ! comme ils s'accordent, ces deuxlà!... Oh ! belle jeunesse !... Oh! Céline! est-ce assez assorti, avouez-le!... »
Pensez alors si notre Mailloche m'attendait avec impatience pour entrer dans la danse!... Mais une plus rusée qu'elle m'y entraîna.
Allez donc résister... tenir tète à une Alice Turcotte !... Car la belle était là... aussi belle qu'on peut l'être sur terre !.. Une flambée de jeunesse dans une toilette de reine !... Les yeux de braise de Lucifer !... Le visage touchant de l'amour !... La mousseline et le satin de la Parisienne !...
Elle avait sa jolie tète de petite risque-tout enfouie au fond d'un grand chapeau ouvert comme un cabriolet. Elle avait son hardi petit
poitrail pris avec effronterie dans un corsage ajusté. Une robe en cloche, écourtée, seyante, balayait doucement ses minces chevilles, quand elle levait son léger pas de danse. Ses pieds mignons virevoltaient dans l'herbe. Elle allait/elle allait... si vive, si ailée, qu'on eût cru entendre ses petits pas rapides bourdonner comme une abeille... Tantôt elle penchait la tête comme une clochettede muguet... Tantôt elle jetait la nuque d'un petit geste hardi et fiérot... Parfois les jeunes jarrets trémoussants soulevaient dans un à-coup gracieux un leste petit nuage de mousseline... C'était fait d'un air si jeunet, si fillette, que les anciens en bâillaient d'émoi. Ils avaient tous quitté leur goutte pour venir la regarder; car, par comparaison d'elle, tout le reste du bal n'était qu'un gros trémoussement pataud. Mais les femmes n'étaient pas contentes, et disaient des mots.
Quelqu'un de bien embêté, c'était la pauvre Mailloche... juponnée à la drille dans une cotonnade à l'air frillé et de couleur carotte.
Pendant toute la soirée, elle a rôdé autour du bal. De temps en temps elle perçait le cercle des
regardants, et présentait vers nos danses sa pauvre figure nommasse, dévastée comme si on avait piétiné dessus. Elle venait ainsi se rendre compte sans cesse si c'était bien vrai...
Du coin de l'œil je voyais rôder ce gros revenant inquiétant... Elle traînait derrière elle ma vieille tante, qui n'y comprenait rien. J'er.'^ndais celle-ci demander de temps en temps où j'étais... Et ma Mailloche de répondre, me semblait-il : « Je sais pas... » Elle répondait cela d'une voix brouillée et comme elle aurait répondu autre chose.
... Vers le soir, nous sommes allés avec les Turcotte et d'autres amis, casser la croûte au café Terrasson. Mais moi j'ai pris l'essentiel de mon dîner au fond du chapeau en cabriolet. La moitié du temps, j'ai eu le visage enfoui là au fond, jusqu'aux oreilles, et occupé à y dévorer, en guise de brioche, de petits baisers gourmands... Turcotte trouvait cela tout naturel...
Ta i det en nuit, j'ai reconduit mon monde par les bois de Broindon. Turcotte nous précédait
avec sa compagnie. Pensez si on s'en est donné à cœur joie !... L'univers entier était encourageant. Là-haut, de tous les sentiers bleus du ciel, sortaient des foules de petites étoiles, qui nous fixaient d'un regard fûté, né, semblait-il, sous des cils de fille... Tout le long du chemin à travers bois, l'ombre heureuse du taillis nous jetait sur les pas des odeurs de fleurs. Près de moi, une belle capricieuse riait et s'amourachait avec un baiser hardi comme un dragon.
... A plusieurs fois j'ai cru tenir enfin le bonheur à pleines mains... Mais soudain tout se dérobait, et je n'avais plus entre les bras, en guise de chérubin, qu'un petit animal cabré... rétif... hargneux... plein de griffes.
. . . J'en suis rentré me coucher tout démoralisé.
Le lendemain matin, à mon arrivée au pays, j'avais à mes trousses une Mailloche sanglotante, qui me harcelait de porte en porte.
Elle suppliait : « Dis!... ce n'est pas vrai,
n'est-ce pas ? . . . Tu ne m'abandonnes pas ?. . . Mon ami !... Mon Gilles !... » -
Elle cherchait à m' embrasser. Je me débattais de mon mieux. Ce furent alors des cris déchirants :
« Gilles !... Gilles !... tu me repousses !...tu me repousses, et j'ai un enfant!.-. Mon ami!... Mon chéri !... »
... J'eus tout juste le temps de sauter dans la voiture du boucher Cornillont... Et là-dessus, fouette cocher !... Mais ma Mailloche s'accrocha d'une main à l'arrière de la v.oiture ; et on la traîna comme cela, toute hurlante, et dans une galopade enragée, pendant trois à quatre cents pas.
( !e n'était pas gai d'entendre dans son dos ce galop tressautant et ce jappement plaintif de sanglots. Mais cette rosse de Cornillont se faisait un bon sang de tous les diables, et riait comme un boucher, c'est-à-dire en faisant des culbutes de tète, en grignant les dents, et en giclant le rire sur les gencives... « Le petiot va se décrocher ! » faisait-il d'une petite voix mourante de joie.
Enfin la Mailloche lâcha prise, et du coup son désespoir changea ses sanglots d'amour en une bordée d'injures. « Canaille!... Assassin!...» hurlait-elle... Cornillont se retournait et iui envoyait du bout des doigts de petits baisers... Cette pauvre furie rustaude continua longtemps de rugir et de trépigner...-
Qu'est-ce que je serais devenu, au milieu de tous ces tracas, si je n'avais pas eu la rieuse Turcotte?... C'est là-dessus quej'ai eu l'idée de lui planter un mai.
... Je suis arrivé sur le coup des deux heures du matin, par une jolie nuit mignonne, alors qu'une bonne lune rougeaude, un peu ébréchée, se levait avec nonchalance sur les bois frisés.
Mais quand j'ai été pour pendre à l'accrochure des volets ma branche de charme, garnie d'un bouquet copieux de roses... j'ai trouvé toute une autre garniture inattendue. Deux superbes cornes de vache étaient là, plantées dans le volet par quelqu'un qui ne fut pas un bousillou...
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A côté, une belle troche d'aubépine avec une trique passée dedans.
Cependant, un pas plusloin, pendait à l'anneau des licous, un gros branchage de lilas avec ses grappes de fleurs découragées. En y regardant de près, j'aperçus blotti aussi par là, un tout petit tortillon de bouquet, qu'un pauvre amour pas très hardi avait hasardé là.
... Moi, j'en enrageais tout haut...
... « Viens donc voir par ici »a me fit soudain une voix bonhomme.
... Je suis allé, et j'ai trouvé à dix pas de là, assis au bord du fossé, deux paisibles Jean-Jeans accommodants, qui croisaient bonnement les mains sur les genoux, en regardant à la lune et en surveillant la maison Turcotte. Celle-ci, dans la nuit, sous ses rosiers et sa décoration d'occasion, semblait frisée comme une brunette.
L'un des deux était cette rosse de Vaissin l'aîné... ce Basset... ce solide vilain gars, aux yeux saignants, sortis de tête comme pour vous bondir dessus. L'autre, je le reconnaissais mal. Mais qui diable aurait aussi pu croire que ce pauvret de Julien Labrit, dit « Bobo l'Abri-
cot », était amouraché? Eh oui, cependant!... Notre Bobo était là, avec sa mince figure de trimeur et son grand air paisible... De sa ch'tite voix traînochante de pas pressé, il me raconta ses amours. . . Trois ans auparavant, l'Alice avait, un beau matin, embrassé ce pauvret comme elle aurait fait autre chose. Et ça lui était resté, à ce petit malheureux !... Là-dessus il était venu boire la bière matin et soir chez Turcotte, et y apporter régulièrement le pauvre argent de son mois. Et c'était vers l'unique baiser, perdu à trois ans en arrière, dans le passé, que le malchanceux tournait tout son cœur et ses songeries.
« Moi, me dit le Basset, le baiser a duré trois ans... J'ai mangé six mille francs dans la baraque. Aussi comme je ne suis pas ingrat, tous les premiers de mai je viens ici déposer en accroche-cœur la cornure d'une vache, et un bel arpain avec une trique à bourrique passée dedans. »
Il faut vous dire en passant que l'aubépine ou l'arpain est un mai qui signifie « fâcheuse réputation de fille ». Aussi, je me suis mis en colère :
«Hé!... dis-donc, tu parles bien gras !... Je te dirais volontiers de chercher un peu tes mots. La fille dont tu parles est pour moi une prétendue... Disons même qu'elle s'est promise... si tu permets un peu, Vaissin l'aîné! . ..
— Hé oué là!... à qui donc elle ne s'est pas promise?...
— Il n'y a pas de oué là... »
... Un bruit de pas sur la route m'interrompit court. Une grande gouape s'en venait en balourdant. Il s'en vint tout droit pour fixer une troche de charme aux volets. Mais en voyant la garniture, il eut deux ou trois grogneries rageuses. Puis le vacarme commença.
C'était le garçon meunier de Barges... le Piougeot. Dans sa colère, il n'était pas d'humeur à faire des distinctions, et les injures étaient pour tout le pays, la Turcotte comprise largement dedans. Le Rougeot y mettait tout son courage. Le pauvre gros hurlait et vociférait de bon cœur.
Tout à coup, après quelques tressautements, les injures s'entortillèrent à des sanglots rustauds ; et le vacarme finit par un couinement déchirant:
« Alice!... ma chérie!... petite Alice !... »
— Hé, grande bête, — lui fit le Vaissin — amène-toi donc par ici qu'on te console. »
... Mais il nous a bien fallu un bon quart d'heure pour calmer le désespoir de ce Rougeot. Il nous a raconté en pleurant des drôleries sans nom.
Et moi donc, j'avais aussi mes geigneries. « Hé pardi !... tout le pays couche avec cette fille-là ! » disais-je avec désolation.
« Elle ! — répliqua le Vaissin — elle est pucelle !
— Pucelle ?
— Hé oui !... Et même elle te laissera te rendre compte delà chose... Mais ça n'ira pas plus loin. »
... Disons-le tout de suite: la chose était vraie; j'ai pu m'en rendre compte. Mais, comme disait le Vaissin, « cela n'alla pas plus loin ». Et ce renseignement, qui ne m'était pas essentiel, m'a coûté un retard de treize ans dans l'amour qui m'a rendu heureux.
... Ma foi, le Rougeot et moi nous n'étions
pas contenls... Nous nous sommes jetés sur les bouquets, et nous les avons piétines. Le Vaissin v allait aussi de son coup de pied. Il n'est resté d'accrochés au volet que les cornes de vache, l'arpain à trique, et les deux fleurettes de Bobo l'Abricot. Car,, disait celui-ci, « moi... je n'ai pas eu à me plaindre, et c'est une vraie sympathie que j'ai pour cette petite demoiselle. »
A la suite de tout cela, il y a eu un peu de froid jeté entre l'Alice et moi. En fin de tout compte on finissait cependant par se rabibocher à peu près. Cela nous a traînés ainsi pendant tout un été de soleil, coupé de bourrasques, entremêlé de caresses, mouillé par de gentilles averses de larmes.
Au mois d'août cependant, je n'en étais encore guère plus avancé dans mes affaires.
C'est vers ces temps-là que le Mailloche s'en vint un beau soir chez moi pour venger son honneur. Sa fille l'accompagnait, et cette bonne grosse réjouie s'était donné bien du mal pour prendre l'air en colère. Le Mailloche arrivait en
ravorchant nerveusement les cailloux à grands coups de travers dé botte. Il avait ce hardi chavirement de l'ivrogne sûr de lui, et un début de tempête dans la voix.
Sa fille lui ouvrit la porte, et tout de suite, en guise de bonsoir, ce furent deux ou trois hurlements rauques, qui signifiaient l'indig-nation, et un grand coup de bras, où il faisait le geste de s'arracher le cœur pour me le jeter dessus. "
« Regarde ça ! — me faisait l'ivrogne en me montrant le ventre déjà étoffé de sa fille — regarde ça! Cochon, qui qu'a fait ça ?.. Qui qu'a fait ça ?... Dis-le !... Dis-le, nom de Dieu !... Dis-le !... »
Et comme je commençais de vagues explications : « Vas-tu te taire !... bon Dieu !... Vas-tu te taire!... Ne bronche pas!... » — hurlait-il... Après quoi, il reprenait de sa grosse voix cabossée :
« Qui qu'a fait ça ?... Qui qu'a fait ça?... Hein?... Réponds voir !... »
Et il essayait de m'at teindre avec de grands coups de casquette. Heureusement pour moi la Mailloche eut l'idée de vouloir diriger un peu
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celle indignation égarée. La colère du grand Mailloche tomba alors dru sur sa fille, et ce fut celle-ci, tout effarouchée, qui reçut les coups de casquette. Pendant ce temps, j'avais la rapide inspiration de placer bien vile sur la table deux verres et une bouteille.
« C'est ça!... Paye un verre ! clamait le Mailloche. Pave un verre! Allez ! Allez ! paye !... »
La Mailloche cependant se désespérait de voir éteindre la lueur qu'elle avait pu allumer un instant dans l'a me misérable d'un père. Elle suppliait : « Ne bois pas!... Père!... ne bois pas !... » Mais le Mailloche, d'un geste de fureur qui emplissait le monde, me prit à témoin.
« Vois-la cette gueuse!... Elle ose commander!... Et chez les autres... encore!... »
Là-dessus, bien vite, deux ou trois verres de vin blanc, versés coup sur coup, mirent mon homme en tel état que la pauvre Mailloche, injuriée et gifrlée, eut tout juste le temps de se sauver en galochant avec épouvante.
... Alors, pendant une heure, Mailloche resta deboul chez moi, à me vider toute une petite
provision d'un vin blanc que j'épargnais comme la prunelle de mes yeux... Il avait du feu... Il venait de coteau... Je le tenais de main sûre... Hélas ! le grand Mailloche m'a tout bu. Tout en vidant mes bouteilles, il m'assurait sans cesse de ces deux choses un peu contraires : « T'es un cochon, mais t'es un frère ! » Pendant toute une heure, il n'est pas sorti de ce raisonnementlà.
J'ai pu enfin réussir à le convaincre que chez le petit Crimonois, dit Cri-Cri, il trouverait un autre vin blanc plus fort, plus râpeux, plus fougueux encore... Il s'y rendit... Et pendant longtemps j'ai pu entendre sa colère se déchaîner dans la nuit contre le Cri-Cri. Vers le petit matin, il se mêla à tout cela le sanglot d'une Mailloche qu'on rossait... Et c'est ainsi que se termina ma querelle d'honneur avec les Mailloche père et fille.
« Tu seras puni par où tu pèches, » m'avait dit tante La Grogne, en me montrant les cornes. Or, j'ai raconté à ma friponne de Turcotte la
scène des Mailloche. Je lui ai énergiquement déclaré qu'il lui fallait enfin se prononcer... convenir de notre noce, et fixer le jour. J'ai été catégorique. Hé diable! j'en avais assez en effet d'être sevré, de manquer les bals.
...Alors la friponne s'assit sur mes genoux; la belle effarouchée risqua des caresses inattendues ; l'ange me sourit divinement. Je reçus, sous des baisers, de délicieuses promesses. Le lendemain même, m'était-il dit, je saurais à quoi m'en tenir sur la date de la noce.
Le lendemain j'arrivais l'âme en fête et la bouche en cœur. Mais je trouve maison close. Turcotte est à un quart de lieue de là, qui fait le raffut surune route.
On m'explique alors que la belle Alice est partie au petit matin avec un agent d'affaires de Dijon. J'en ai bâillé fort. Etait-ce bien là le client désigné : un petit vieillot de chieur de papier timbré, râpé de poil et d'habit, chiche de ses sous, taciturne, pas buveur? A vrai dire, on le disait cependant assez monté d'écus-, porté aux filles, et au fond très désrOtirdi,
... Quinze jours plus tard, Turcotte partait à son tour. Il s'en alla sans rien payer, et plaça la clé sous la porte de sa maison hypothéquée avantageusement. Il emportait (qu'on m'a dit... je n'en sais rien) un fort magot.
Plus tard le bruit a couru dans le pays que la belle Turcotte était femme d'une espèce d'Africain à moitié nègre, mais immensément riche. Elle lui ramassait des petiots qu'elle péchait de tous. les côtés, en eau trouble. Turcotte père était chez elle une sorte de chef-cocher ou de régisseur qui avait l'œil à tout.