SCÈNE III
PIERROT, puis M. DUBOCAGE.
pierrot, regardant à gauche.
Eh! janii c’est not’ maître. Je ne l’ons jamais
vu si dispos , il marche presque avec un bras ! Il a avec lui deux domestiques , chargés de joujoux ; voilà Lapierre avec un cheval sous un bras et un vaisseau de ligne sous l’autre , et des raquettes , des ballons , des tambours et des poupées , ça me fait l’effet d’un jour de l’an.
dubocage ^entrant appuyé sur le bras d’un domestique.
Vas doucement, je te dis, vas doucement...
bien... ( se metiant dans son fauteuil. ) Qu’on porte tout cela dans mon appartement, et que l’on prenne garde de rien casser ! Ah !
te voilà , Pierrot. As-tu fait préparer les chambres que j’ai commandées., une pour mou neveu et les autres pour sa famille ?
PIERROT
Oui , monsieur ; mais songez donc , dix enfans , quel tapage cela va vous faire! Quel désordre dans la maison. Je ne parle pas de mes fleurs et de mes plates-bandes, j’en ai fait mon deuil. ( à part. ) Et depuis huit jours je n’y touche plus.
nunocAGE.
Eh bien ! mon ami , c’est ce qui me charme d’avance. Je suis fatigué du calme où je vis habituellement; j’ai soixante ans , autant de mille livres de rente, et je me lasse de manger ma fortune tout seul.
PIERROT
C’est la faute de monsieur , qui n’avait qu’à parler , il ne manquerait pas de convives.
DÜBOCAGE.
Oui, des étrangers; tandis qu’ici je vais me trouver une famille toute faite , qui animera ma solitude, qui égayera ma vieillesse; songe donc, huit garçons et deux filles, quelle variété de caractères ! quelle diversité de goûts, de penchans, d’inclinations! c’est la société en abrégé. Je me vois d’avance au milieu de tout cela , chéri , respecté et surtout obéi; car j’aurai sur mes petits sujets un pouvoir absolu ; ce sera une monarchie patriarchale, tempérée par des joujoux et des f riandises.
air de Turenne.
A ce prix seul oubliant ma colère ,
A mon neveu j'ai rendu mes bonte's ;
Il vient suivi de sa famille entière ,
Car il me faut dix enfans bien comptés 1 Je veux qu’ils soient ici comme les nôtres -, Mais si d’un seul je suis frustré.
Dès demain je me marirai!...
, PIERROT
Dieux ! aim’-t-il les enfans des autres !
DUBOCAGE
Écoute ici, Pierrot; j’ai envie que tu montes à cheval et que tu ailles à la ville prochaine. Hein ! qu’en dis-tu ?
PIERROT
Je dis que j’aimerais mieux que vous eus* siez une autre envie , parce que six lieues à franc-étrier , et autant pour revenir , ça me ~ mettra sur les dents.
DUBOCAGE
Paresseux! c’est égal, tu iras, c'est le
plus prochain bureau de poste, il doit y avoir des lettres pour moi , et il faut que je sache des nouvelles de mon neveu , et pourquoi il n’arrive pas.
pierrot, jetant sur la table son chapeau qu’il avait pris.
Parbleu ! si ce n’est que cela ! Vous pouvez cire tranquille, il se porte bien, quoiqu’il soit un peu changé...
DUBOCAGE
Tu l’as donc vu ? ils sont donc ici , et tu ne me le dis pas!
pierrot.
Non , monsieur , non certainement , il n’y * a encore personne d’arrivé. ( à part. ) Aussi ils ne sont pas convenus de ce qu’il fallait dire.
DUBOCAGE
. Ah ! çà, morbleu! veux-tu t’expliquer?
PIERROT
M’y voilà, monsieur; c’est Jaqueline qui .irrive de Rétal, et qui a vu toute la famille
chez monsieur de Frémoncourt, où ils sont descendus en secret pour se reposer un instant, et de là venir vous surprendre.
DUBOCAGE
Il serait possible ? avant une heure je vais les voir ! Et qu’est-ce que t’a dit Jaqueline , comment les a-t-elle trouvés ?
• PIERROT
D'abord, monsieur, elle a vu une petite fille charmante.
dubocage , se frottant les mains.
C’est très bien; mais les autres, parle-moi donc des autres, mes petits neveux surtout !
PIERROT
Oh! pour vos neveux, ce sont des jeunes gens... ceux-là, il n’y a rien à en dire.
DUBOCAGE
Tu crois donc que nous vivrons bien ensemble?
PIERROT
Oh! ils ne vous embarrasseront pas, et ous pourrez en faire tout ce que vous voudrez.
DUBOCAGE
• Voyez -vous ces petits gaillards; mais quand donc arriveront-ils P pierrot.
Pour ça, il ne risque rien d’attendre quand il lui en viendra...