‹ Le vieux Honfleur et ses marins, biographies et récits maritimesChapitre 10 sur 12 · Q.UI FUT SON PREMIER LIEUTENANT · texte numérisé non relu

Q.UI FUT SON PREMIER LIEUTENANT

Sur une autre plaque, à droite, est indiquée l'époque de sa naissance, et, du côté opposé, celle de sa mort. Le

tout est entouré d'un cordon de granit surmonté d'une

grille.

Le capitaine de la Sémillante avait eu pour lieutenant le jeune Roussin, devenu amiral de France. Cet officier général, peu de temps avant de mourir, voulut joindre son offrande à celles des concitoyens du baron Motard, en témoignage de la haute estime dont il n'avait jamais cessé d'honorer son premier commandant.

Pestel (François-Timolhce-Benjamin) , fils de Louis Pestel, maître constructeur de navires, et de Marguerite- Angélique Fosse, né à Honfleur le 13 décembre 1763. — Aspirant, élève et sous-ingénieur constructeur de 1787 à 1794, à Paris, Brest et Saint-Servan. Ingénieur ordinaire de 1795 à 1803. Ingénieur constructeur, de 1803 à r8i6, aux ports de Saint-Servan, Brpst, Gênes, la Spezzia et Toulon. Ingénieur directeur du bassin de la Loire, en résidence ci Tours, du 12 septembre 18 16 au 10 janvier 1818. Sous-directeur des constructions navales à Brest, du ir janvier 1818 au 25 mars 1823. Directeur des constructions navales à Toulon, en 1823. Décédé dans ce port, en activité de service, le 28 mars 1828. — Chevalier de Saint-Louis en 1819. — Chevalier de la Lés3;ion d'honneur en 1821.

Initié dès l'enfance aux pratiques de la construction navale, M. Pestel avait acquis une précoce expérience sur les chantiers de son père. Aussi se fit-il remarquer dans les écoles spéciales de Paris où il demeura durant six années, de 1787 à 1793. A cette époque, il fut envoyé au port de Brest, puis à Saint-Servan. Ce fut là que ses talents de constructeur se révélèrent et le mirent bientôt hors de pair. Il donna les plans d'un grand nombre de bâtiments de différentes espèces qui eurent des succès

remarquables à la mer. On ne connaissait pas dans la marine de meilleures frégates que celles dont il était l'auteur.

Il se trouva sur les côtes de Bretagne au plus fort des agitations royalistes, et il eut à vaincre plus d'une fois la mutinerie des ouvriers, leur refus de travailler sur les chantiers, leurs complots à l'effet d'incendier le port de Saint-Malo (i). « L'insurrection est à son comble tant dans les divers atteliers du port qu'à bord des bâtiments de la République. N'ayant ni pain, ni biscuit, ni farines, ni bled, sans espérance de pouvoir s'en procurer, je n'ai donc pas pu en fournir aux ouvriers, et pour appaiser les troubles qui s'élevaient, j'ai cru devoir porter en supplément de solde 4 liv. 3 sols 6 deniers par chaque homme, à raison d'une livre et demie de pain par jour. Ce soulagement a appaisé l'insurrection, mais il arrive des absences si nombreuses que les travaux n'avancent point, et toutes les peines que l'ingénieur prend deviennent inutiles Quand l'ingénieur est allé ce matin pour faire

travailler au gréement du vaisseau le Téméraire, il n'a trouvé personne (2). » Les subsistances étaient rares ; de là venaient le mécontement, la révolte, les soupçons des ouvriers et des marins. M. Pestel n'échappa pas aux dénonciations. On ne porta point contre lui l'accusation ordinaire d'exporter le grain et de Tentasser à l'étranger. Mais, ayant employé à la réparation d'une boutique des rognures provenant de la démolition de navires, on l'ac-

(i) Lettre de l'agent maritime à Port-Malo, du 3 prairial an III. (2) Arch. de la Marine, Scriicc général, 1796.

cusa de dilapider les matériaux de la République (i). L'affaire donna lieu à des enquêtes dont le résultat fut tout à l'honneur de M. Pestel. « Je lui rends toute ma confiance, écrivit le ministre de la marine, et je ne conserve aucun soupçon sur sa conduite. »

En 1800, M. Pestel sauva la gabarre ou flûte la Salamandre, à Granville, laquelle, dans une tempête, avait fait côte sous la pointe du Roc, où elle cassa toute sa mâture et se creva sur les rochers. Il parvint à relever le bâtiment et à le conduire dans le port.

En 1805, la frégate la Félicité vint couler à l'entrée du port de Camaret, après avoir touché sur le rocher dit les Feuillettes, situé dans le goulet de Brest. xM. Pestel fut envoyé par le préfet maritime avec deux officiers des mouvements du port pour aviser aux moyens de relever ce bâtiment, lequel se trouvait dans une position fort critique, étant presque entièrement submergé. Les moyens a employer étaient très embarrassants. Il ne craignit point cependant de prendre la direction du sauvetage, secondé par les officiers du port. M. Pestel parvint à relever la frégate et la fft conduire dans le bassin de Brest.

L'année suivante, en 1806, il fut envoyé à Gênes pour y diriger les constructions. Le vaisseau le Génois, de soixante-quatorze canons, exécuté à l'entrçprise sur les plans de M. Sané, avait été lancé à l'eau le 17 août 1805, peu de temps avant son arrivée. Ce vaisseau était au moment d'entrer en armement lorsque, par un coup de

(i) Arcli. de la Marine. Service général, 5 frimaire, 10 frimaire aa IV ; t5 floréal an III; 25 fructidor an \'I.

vent de sud-ouest qui rendit la mer très houleuse dans le port, il talonna, cassa sa quille et son étambot et coula à fond. M. Pestel parvint à le relever, ce qui lui valut le témoignage de satisfaction qui suit : « On ne peut être plus satisfait que je le suis de M. Pestel, écrivit le duc Decrès. Le succès de Topération difficile dont il s'est trouvé chargé ne peut qu'accroître ma confiance dans ses talents et son zèle (2 janvier 1805). »

M. Pestel trouva le moyen de lancer les plus gros vaisseaux dans le port de Gènes, où il n'avait pas été établi d'avant-cale. 11 parvint à établir une avant-cale flottante qui se plaçait au moment de la mise à l'eau et qui était employée avec le plus grand succès. La mise à l'eau de la frégate h Danaé lui valut les nouvelles félicitations de l'amiral Decrès (31 août 1807). Même succès pour la mise à l'eau du vaisseau le Breslau, le 3 mai 1808 ; à la suite de cette opération, le préfet maritime demanda pour M. Pestel la décoration de la Légion d'honneur.

Enfin, cet officier supérieur du génie maritime se signala à Brest et à Toulon par des innovations du môme genre et qui offraient des avantages précieux. Ses mémoires sur l'artillerie des vaisseaux et sur les changements à apporter à leur installation ne furent pas moins appréciés en 1819. Cette année-là, il fut tait chevalier de Saint-Louis.

Nommé directeur des constructions navales à Toulon en 1823, il décéda presque subitement dans ce port le 28 mars 1828. En annonçant au ministre la mort de M. Pestel, le vice-amiral préfet maritime écrivit : « Le

Roi perd en lui un serviteur dévoué et d'une grande expérience. »

Il avait un frère aîné, Jean- Louis- Ruben Peslel, né à Honfleur le i6 janvier 1760, qui suivit la même carrière et succéda à leur père comme maître constructeur de navires. Lorsque la guerre avec l'Angleterre vint anéantir cette industrie, le gouvernement fit construire quelques frégates et corvettes dans plusieurs ports de Normandie ; Honfleur fut compris dans la répartition qui en fut faite. Louis Pestel entreprit la construction delà frégate la Cornélie, de vingt-quatre canons, mise cà l'eau en 1794; des corvettes la Serpente et \c Bnile-Gueiiîe, de l'aviso V Aventurier,qui fournit une longue campagne dans les mers de l'Inde. Plus tard sortirent de ses chantiers, en 1797, trois chaloupes-canonnières; en 1800, vingt péniches; en 1803, vingt-deux chaloupes -canonnières et vingt-quatre bateaux canonniers; en 1804, '-Icux corvettes-canonnières de six canons. A la paix, les constructeurs de Honfleur continuèrent à travailler pour la marine marchande. On sait quelle a été la réputation des navires sortis de leurs mains. Louis Pestel a concouru largement à l'établir et cà la maintenir. Il est décédé à Honfleur le i"'' juin 1823.

Premord. — Ancienne famille très distinguée qui s'était fait un nom dans le commerce maritime, et dont le souvenir est resté cher aux amis des traditions locales.

On donne ordinairement pour auteur à cette famille un Guillaume Premort qui vivait en 1596 ; ce nom figure parmi les bourgeois de Ronfleur dès la fin du xvi^ siècle.

Au siècle suivant, nous connaissons Pierre Premort ou Premord qui fut élu premier échevin le 26 décembre 1686. En 1694 ^^ ^^ 17 12, il fut chargé de l'entreprise de la voiture des sels avec M. Ménager, dans un temps où la France n'ayant pas autant de ports ni de canaux qu'aujourd'hui, les risques de la guerre rendaient ce transport par mer fort difficile. Ils perdirent en effet trois navires dans cette entreprise et furent obligés d'avoir recours à des vaisseaux neutres, au moyen desquels ils se mirent en état de ne pas suspendre les engagements qu'ils avaient pris. Lorsque la terme du transport des sels fut mise en régie, ce fut Pierre Premord qui fut encore chargé du transport et de la réception des sels; il avait alors douze ou quinze flûtes depuis trois cents jusqu'à cinq cents tonneaux, employées continuellement à f-iire les voyages de Brouage à Honfleur, et dix à douze allèges pour ceux de Ronfleur à Rouen.

Parmi les enfants que ce pierre Premord laissa de son mariage avec Jacqueline Àuber, nous noterons Jacques Premord, conseiller du Roi, pourvu de l'office de premier échevin par lettres données à Versailles le 8 juillet 1704, et qui épousa, en 1707, Marie-Catherine Qiiillet.

En 17 17, Jacques Premord fut chargé des armements de la Compagnie royale du Sénégal, et, en 1725, ce fut lui qui fit la réception et la distribution d'une quantité très considérable de blés que le célèbre traitant Samuel Bernard faisait venir par ordre de la Cour; mais indépendamment de cela, Jacques Premord en fit venir pour son compte, qui remirent l'abondance dans la o;énéralité de Rouen et dans les généralités voisines, d'autant plus promptement que le blé fut donné par lui à un prix qui était inférieur de moitié à celui qu'il coûtait auparavant, et comme les navires qui lui arrivaient étaient en même temps chargés de vivres en viandes salées et autres, il les fit distribuer gratuitement et servir par là au soulagement des familles les plus pauvres de Ronfleur pendant près de trois semaines.

Comme son père, Jacques Premord avait acheté ou fait construire plus de quarante navires de toute grandeur qui étaient armés pour les voyages de l'Amérique, de l'Espagne, du Levant, du Portugal, etc. Au commencement de la désastreuse campagne de 1759, une Compagnie qui s'était chargée d'approvisionner les magasins de Québec s'étant trouvée dans l'impossibilité de le faire, Jacques Premord y suppléa par son activité et arma, en quinze jours, un navire sur lequel il fit porter

douze cents barils de farine qui arrivèrent heureusement à leur destination.

L'un des enfants de Jacques Premord fut Jean-Baptiste-Jacques Premord, né à Honfleur, le 13 juillet 17 18, et décédé en 1794. Il fut mis fort jeune à la tête de l'importante maison d'armement créée par son grand-père et par son père. Comme eux, il s'honora par des services rendus à l'Etat et à sa ville natale.

Ceux rendus à l'Etat furent : le prêt de ses affûts et de ses canons au nombre de trente-deux pièces, qui, de 1756 à 1760, garnirent toute la côte de Honfleur; le prêt de ses armes qu'il donna, en 1758, au moment où l'on craignait que les Anglais ne fissent une descente et ne s'emparassent de Honfleur; le prêt de l'un de ses navires lorsqu'on eut besoin de fltire des exercices d'embarquement et de débarquement; le prêt gratuit de sommes d'argent pour la levée des matelots. M. Premord abandonna même le soin de ses propres affaires et de sa maison au moment où la ville craignait d'être assiégée pour relever, par son exemple, le courage de ses concitoyens et s'occuper de donner ou d'exécuter les ordres dont les officiers généraux l'avaient chargé, par la seule confiance qu'ils avaient en lui.

Les services qu'il rendit à la ville de Honfleur ne sont pas moins certains, car il n'est pas douteux que c'est lui qui, par la vivacité de ses démarches, contribua principalement au succès de la demande en exemption de taille (1757-1766).

M. Premord se mit seul, en eff"et, à la tête de cette demande; c'est lui qui fit toutes les recherches des

différents litres qui pouvaient contribuer à l'obtenir, qui lui-même lit ou fît faire les différents mémoires et qui abandonna pendant plus d'un an sa maison pour s'occuper uniquement d'une affaire dont on assura que la suite lui avait coûté au moins dix mille livres. Ses concitoyens voulurent lui en marquer leur reconnaissance en accordant à lui et à ses enfants l'exemption des droits d'octroi qui furent établis à la place du tarit qui était destiné auparavant au payement de la taille, mais M. Premord ne voulut point d'une exemption qui eut été à charge à sa ville ; il n'accepta pour toute récompense qu'une fontaine que l'on fit faire dans sa maison et sur laquelle est l'inscription suivante :

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