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fleur. Lorsqu'il y fut de retour, ses compatriotes se réunirent spontanément en leur Hôtel-de-Ville et prirent la délibération qui suit, aux applaudissements de la population entière. Touchant hommage qui aurait pu couronner une existence militaire plus éclatante mais qui ae pouvait honorer un plus brave marin :
« Le sieur Motard auroit donné dans différentes
occasions des preuves non équivoques de bravoure et d'intelligence surtout dans le combat opiniâtre qu'il a soutenu, en 1764, sur un petit navire marchand, armé de huit canons avec quinze hommes d'équipage, contre une frégate du roy de Maroc, de quarante canons et de plus de trois cents hommes d'équipage, à laquelle il ne se rendit qu'après avoir épuisé ses munitions et avoir perdu toutes ses forces par une suite d'un grand nombre de blessures dont il porte les cicatrices honorables. Ayant pris le commandement de la frégate le Stanislas armée au port du Havre, en guerre et marchandises, destinée pour l'Amérique, montant vingt-quatre canons de douze livres de balle, avec centquatre-vingts hommes d'équipage, dont quarante matelots seulement et le reste en novices et de mousses, il auroit soutenu le 15 juin dernier un combat à la vue de la ville d'Ostende, contre la frégate angloise YtAppoUoriy de trente-six canons, dont vingt-six de douze livres de balle, et deux cent cinquante hommes, matelots et soldats. Malgré la disproportion de ces forces, ledit sieur Mottard, secondé par ses officiers, aurait combattu pendant trois heures et un quart à la portée du pistolet, exposé à une mousquetterie suivie. Quoique la frégate le Stanislas eut perdu trente hommes tués et blessés, qu'elle
eût considérablement souffert dans ses agrez et sa mâture et que ledit sieur Mottard eut reçu trois blessures, ilauroit enfin forcé la frégate angloise à lui céder le champ de bataille et lui auroit fait tirer plusieurs coups de canon a\ixquels elle n'auroit pas répondu. Sa Majesté, informée de la fermeté avec laquelle le sieur Mottard a soutenu l'honneur du pavillon françois, lui aurait fait remettre une épée avec une lettre de satisfaction. . . .
D'après le vœu général des habitants de cette ville,
le dit sieur maire (i) a cru devoir assembler la communauté aux fins de témoigner au dit sieur Mottard la part qu'elle prend à un événement qui, en honorant un brave homme, honore égallement sa patrie....
« Sur quoy — il a été arrêté que pour donner au dit sieur Mottard des marques de la distinction qu'il mérite parmi ses concitoyens, il demeurera sous le bon plaisir de Sa Majesté exempt à l'avenir de guet et garde, etc., etc. »
François Motard était encore à Honfleur, jouissant d'un repos bien gagné, lorsqu'au mois de juin 1781 il reçut l'ordre de se rendre au Havre. On lui destinait le commandement de deux chaloupes canonnières, la Martinique et la Sainte-Lucie, armées en vue d'escorter les convois.
Les corsaires de Jersey et de Guernesey désolaient les pêcheurs de la Hougue et le cabotage du Havre à Cherbourg, lequel était d'autant plus précieux qu'une grande
(i) Michel de la Croix, sieur de Saint-Michel, maire. Echevins : Gentien Guillehert, Jacques Duhault, Guillaume Goubard et Victorien Rigoult. Année 1780.
partie des approvisionnements destinés pour le port de Brest se transportaient par cette voie.
Motard parvint à protéger ce commerce pendant quelque temps. Ayant pris la mer le 9 juin et étant allé explorer les parages des îles anglaises, il fut assez heureux pour capturer un fort lougre de Guernese}^, V Actif, portant quatre canons, six pierriers et quarante et un hommes d'équipage; ce bâtiment, par ses nombreuses prises et sa grande réputation de marche, était la terreur de la côte. La prise fut amenée au Havre et M. Mistral en écrivit au ministre :
« Le sieur Motard, aussi brave homme que franc, et ce n'est pas peu dire, m'a avoué tout bonnement qu'il doit cette prise à quelques coups de canon heureux qui ont dégréé le lougre et surtout au peu de vent qu'il y avoit, il pense qu'autrement ce lougre lui auroit échappé par la vitesse de sa marche (i) ».
L'épouvante que les corsaires de Guernesey répandaient parmi les bâtiments caboteurs était telle que ces corsaires n'étaient souvent armés que de canons en bois, et qu'ils n'en pillaient pas moins les pêcheurs, s'emparant de leurs bateaux presque toujours par ruse.
Etant ressorti du Havre, le 24 juin 178 1, François Motard fut assez heureux pour capturer, sous les îles Saint-Marcouf, un de ces corsaires qui avait jusqu'alors échappé aux poursuites, et qui était d'autant plus redoutable qu'il pouvait abattre à volonté ses mâts, prendre tantôt la forme d'une chaloupe de pêche, tantôt celle
(i) Arch. de la Marine, Service général, 15 juin 1781.
d'une barque et se cacher dans les hallicrs dont les îles Saint-Marcouf étaient couvertes sur leur bord. C'était le Dragon, gréé en caiche, du port de huit tonneaux au plus, armé d'un seul canon de deux, de quatre pierriers et de six canons en bois (i).
Ces deux captures, ces fréquentes sorties pour purger la côte de la « vermine jersienne et gucrnezienne » qui se montrait dans la Manche (2), furent cause que les corsaires abandonnèrent la côte depuis la Hougue jusqu'à Saint-Malo, et que jusqu'à la paix de 1783 ces parages furent libres.
« Sa mission, écrivait M. Mistral, a été jusqu'à ce moment et malgré la rude saison très bien remplie; le sieur Motard est vrayment animé du plus grand zèle pour le service, et ce lieutenant de frégate seroit on ne peut plus flaté si, en l'honorant d'une de vos dépêches, vous aviez la bonté de lui en témoigner votre satisfaction (3) ».
Quelques mois plus tard, le 21 juin 1782, M, Mistral insistait de nouveau auprès du marquis de Castries en faveur des deux capitaines des chaloupes canonnières, François Motard et François Le Mesle (4), « dignes des plus grands éloges pour la façon dont ils sers^oient : Le
(1) Arclî. de la Marine, Campagnes, 4 août 1781 , Service général, 3 août 1781.
(2) Arch. de la Marine, Service général, 26 juillet 1781.
(3) Arch. de la Marine, Service général, i" mars 1782.
(4) François Le Mesle, né au Havre, lieutenant de frégate auxiliaire en 1758, commandait la Sainte-Lucie, sous les ordres de François Motard, en 1781. Avait commencé à naviguer en 1741 comme pilotier sur la corvette la NayaJe,
sieur Motard avoir donné les preuves les plus publiques de la bravoure la plus froide et la plus intrépide ». M. Mistral sollicitait, pour le premier, le brevet de capitaine de brûlot, et pour le second celui de lieutenant de frégate en pied (i).
Comme nous l'avons vu, son commandement avait pris fin au commencement de l'année précédente, alors que les chaloupes canonnières la Martinique et la Sainte- Lucie avaient été désarmées au Havre : en présence du traité de paix leur mission était devenue sans objet.
Six mois n'étaient pas encore écoulés depuis la cessation des hostilités, que les marchands de Honfleur s'étaient déjà mis à l'œuvre ; des navires avaient été armés; il s'agissait de reprendre les voyages aux Antilles et aux Indes que la guerre avait interrompus. Ces armateurs songèrent à s'adjoindre François Motard, en lui faisant entendre que sa prudence et son habileté leur seraient fort utiles. Incertain du sort qui lui était réservé dans la marine royale, et pressé de mettre à profit l'étendue de ses connaissances nautiques, il se disposait à prendre la conduite de deux navires armés à Honfleur pour Saint-Domingue, lorsque le roi lui fit savoir qu'il entendait le conserver à son service. Alors on lui confia le commandement des bâtiments destinés à protéger les travaux de la rade de Cherbourg où l'on commençait la construction de la digue qui est devenue une œuvre extraordinaire dans son genre.
L'entreprise n'était pas nouvelle ; les premiers projets
(i) Arch. de la Marine. Service général, juin 1783.
dataient d'un siècle environ. C'était, en effet, vers la fin du siècle précédent que les revers essuyés par la marine française dans la Manche avaient fait sentir vivement le besoin d'offrir aux escadres une retraite sûre contre les vents, un port à l'abri de l'insulte de l'ennemi. Dès cette époque, Louis XIV avait confié au maréchal de Vauban le soin de présenter ses vues sur la situation qu'il jugerait la plus convenable à cette entreprise. Des projets du célèbre ingénieur il ne reste que des traditions vagues. Il paraît certain cependant qu'il désigna un emplacement connu sous le nom de Pré-du-Roi, pour y creuser un bassin, et il nomma Cherbourg ï^uberge de la Manche, dénomination qui semble caractériser l'utilité. qu'il attribuait à cette position (i).
Le Gouvernement avait été longtemps dans l'impuissance de s'occuper de l'exécution d'un ouvrage aussi important. Ils'étaitcontentéd'ordonner, en 1738, la création d'un port marchand. Mais, en 1777, la nécessité de défendre à main armée notre alliance avec les Américains fit sentir plus que jamais le grand inconvénient d'être privé d'un port de retraite sur cette partie des côtes. Louis XVI résolut donc de former à Cherbourg un établissement de refuge où nos flottes pussent stationner en sûreté. Les deux forts de l'île Pelée et du Hommet furent alors construits. Puis il s'agit de couvrir la rade par une digue jetée entre les deux forts. Plusieurs projets, ceux du capitaine de vaisseau La Bretonnière, de Lambert (de Paimpol) et du directeur des fortifications Decaux, furent
(i) Arch. de la Marine, rapport de M. l'ingénieur Cachin, 26 mai 1801.
tour à tour rejetés par le maréchal de Castries. On hésitait sur les movens d'exécution proposés et reconnus insuffisants lorsque l'ingénieur Cessart, devenu inspecteur général des ponts et chaussées et alors ingénieur en chef à Rouen, imagina de couvrir cette rade par des caisses coniques tronquées de cent-quarante pieds de diamètre à la base, soixante pieds au sommet et soixante pieds de hauteur verticale. Le ministre de la marine fut séduit par les grands avantages du nouveau projet; en conséquence il ordonna une épreuve en grand de la construction et de la mise à flot d'une caisse conique; cette expérience fut faite au Havre, le 8 novembre 1782.
La caisse qui avait été éprouvée au Havre fut démontée et transportée à Cherbourg, Elle fut reconstruite peu de temps après et on prit les mesures les plus minutieuses pour en opérer avec succès l'immersion.
François Motard, dans les notes qu'il adressa au Ministre de la marine, et dont nous avons fait déjà usage, a rapporté que ce fut lui, avec la bombarde le Frédéric qu'il commandait, à qui revint le soin de remorquer la première caisse conique coulée à la distance de six cents toises environ de l'île Plée pour former la tète de la digue, le 6 juin 1784.
« Lorsqu'on coula, dit-il, le premier cône, dans le but de former la digue, ce fut moi, sur le Frédéric que je montois, qui remorquai cette énorme masse, la conduisis en rade au lieu qui lui étoit assigné et contribuai par divers apparaux que j'avois ordonnés au succès de son immersion ».
Ce fut dans cette circonstance que François Motard reçut le cordon de Saint-Louis, le 14 juin 1784,
Personne n'ignore qu'à la suite d'accidents multipliés qui entraînèrent la destruction successive des caisses, le système des digues à pierres perdues triompha, et que la masse des blocs jetés à la mer a conservé depuis ce temps les caractères de la plus parfaite solidité. Mais l'œuvre dut être suspendue pendant la Révolution, de sorte que les officiers en station cà Cherbourg furent contraints d'embarquer.
En 1790, François Motard fut désigné pour prendre le commandement du Vanneau, brick lin voilier que l'on destinait à observer les mouvements de la flotte anglaise dans la Manche. Il devait, se porter sur Portsmouth et Plymouth, naviguer avec prudence, tâcher de se tenir hors portée d'être interrogé, mais s'il ne pouvait l'éviter, déclarer que son bâtiment étoit un bâtiment de guerre français, et en cas où l'on aurait exigé de lui quelque acte de soumission ou de déférence, il devait ne céder qu'à la force (i).
Dans le courant des mois de juillet, août et septembre 1790, François Motard fit successivement trois croisières, dont les résultats parurent assez satisfaisants pour que le Ministre de la marine lui en témoignât son contentement. Au mois de juillet, il avait reconnu l'armée anglaise dans la baie de Torbay; le mois suivant il s'en était approché de très près, et son fils, invité à une réception d'apparat à bord du vaisseau le Magnifique
(i) Arch. de la Mariac, Campagnes, 1790,
avait pu prendre tout à l'aise le compte exact des bâtiments de guerre. Sur le rapport qui lui en parvint, le maréchal de Castries voulut bien écrire que François xMotard avait parfaitement saisi l'esprit des instructions et que le Roi serait informé de cette nouvelle preuve de zèle.
Malgré les dispositions favorables du Ministre et l'estime dont l'opinion publique l'entourait, il est probable que François Motard n'aurait jamais franchi le grade de sous-lieutenant de vaisseau auquel le Roi l'avait élevé, si de graves événements n'étaient venus bouleverser l'organisation de la marine militaire. C'est à la faveur de ces événements, c'est à l'obligation d'improviser des officiers supérieurs,, que François Motard dut de revêtir l'épaulette de capitaine de vaisseau. Ce qui n'est pas moins digne de remarque, c'est qu'il fut nommé à ce grade par de simples conseillers municipaux, dont le chef d'escadre Thévenard, alors Ministre de la marine, fut forcé d'approuver la décision. Voici dans quelles circonstances :
Au mois de mai 179 1, les Amis de la Constitution du département de la Manche (section de Cherbourg) dénonçaient à l'Assemblée Nationale M. de Chaumontel (i),
(i) De Chaumontel (Julien-HilJebert), né à Caen, paroisse Saint-Gilles, le 27 mai 1754, fils de Louis-André-Hubert de Chaumontel et de Marie- Anne-Catherine-Jeanne Fouques. — Navigue au commerce de 1768 à 1776. Lieutenant de frégate non entretenu en 1778. Lieutenant de frégate entretenu en juillet 1783 et attaché en cette qualité aux ports de Lorient, Brest et La Hougue. Sous-lieutenant de vaisseau le 1°' avril 1787.
commandant le vaisseau le Brillant, accusé d'avoir favorisé l'évasion de plusieurs personnes, et ils le destituaient en vertu d'un arrêté du district. En effet, le 5 mai 1791, époque à laquelle aucune loi ne suspendait celle qui permet à tout citoyen d'aller où bon lui semble, M. de Cheylus, évêque de Bayeux, arriva à Cherbourg, d'où voulant passer à Jersey, il pria M. de Chaumontel, avec lequel il avait d'anciens rapports d'amitié, de lui procurer un bateau. La population de Cherbourg avait oublié depuis plus de six semaines la part que cet officier avait eue au voyage de M. de Cheylus, lorsqu'on apprit à Cherbourg la nouvelle du départ du Roi. Dès cet instant M. de Chaumontel fut en butte à toutes les injures et à tous les outrages sur les quais et dans les rues. Ce fut à cette occasion que le Directoire du district et la municipalité de Cherbourg, excités par plusieurs membres du Club populaire, se déterminèrent à destituer M. de Chaumontel, quoiqu'il fût bien certain que le commandant du Bnllant ne se fût pas écarté de la loi. Parle même arrêté ils nommèrent à sa place Fr. Motard et le mirent dans l'impossibilité de refuser. Celui-ci ne se prêta à prendre le commandement du Brillant que provisoirement et pour maintenir le bon ordre. Il eut été à désirer que le Ministre fît casser un arrêté aussi illégal, mais la journée du 21 juin qui suivit de près cet événement en excitant dans le pays la plus vive effervescence, ne permit pas de prendre cette mesure. Seulement, pour sauver les apparences, on manda au commandant de la marine à Cherbourg de proposer un officier pour rem-
placer M. de Chaumontel; on désigna même Fr. Motard et sa nomination fut confirmée (r).
Au commencement de l'année suivante, le i" janvier 1792, ayant été nommé capitaine de vaisseau, Fr, Motard prit sous ses ordres la division de canonnières et de bombardes, chargée de défendre les passes de la rade de Cherbourg. La Manche dans toute son étendue était alors couverte de vaisseaux et de frégates anglaises ; les actes d'agression de nos voisins faisaient d'ailleurs prévoir une rupture prochaine, et tout annonçait qu'après avoir inquiété le commerce au moyen de ses corsaires et de ses bâtiments légers, l'Angleterre dirigerait une partie de ses forces contre Cherbourg aussitôt que les liaisons amicales seraient rompues. Comme on le voit, le commandement confié à Fr. Motard devait tirer des événements prévus une importance réelle.
Mais sa tâche était pleine de difficultés; s'il n'avait pas à lutter contre un ennemi qui ne se montrait point encore, il ne pouvait se soustraire aux débordements des clubs et des sociétés populaires qui faisaient tous les jours entendre leur voix dans les affaires de la marine.
C'est ainsi que non contents d'adresser au Ministre leurs dénonciations calomnieuses, les patriotes entendaient lui imposer le choix de sujets dignes, suivant eux, de monter les vaisseaux de la République et lui dicter les décrets d'organisation. On vit la Société républicaine du Havre, le 28 février 1793, rappeler à Monge
(i) Lettres du 12 mai, 20 juin, let" et 3 juillet 1791. — Rapports au Ministre des 24 août et 22 octobre 1791. Arch. de la Marine, Service général.
le choix qu'elle avait fait du citoyen Benoist pour le commandement d'un vaisseau. Comme le brevet n'était pas arrivé deux mois après, la Société écrivit au Ministre qu'elle s'étonnait que son choix fût resté sans effet. Si l'état-major de la flotte la préoccupait, cette Société étendait en outre sa sollicitude sur d'autres objets; elle s'inquiétait du mouvement des bcâtiments, de la formation des escadres, de la défense des côtes; elle demandait au Ministre ce que faisaient les frégates à Brest, et pourquoi Cherbourg était privé d'une flottille; elle accusait l'administration de la marine des malheurs que le commerce éprouvait (i). La mauvaise destinée du commerce tenait à d'autres causes ; mais on peut affirmer que l'action violente des Sociétés populaires introduisit l'indiscipline et l'insubordination dans les rangs des équipages. Elle contribua ainsi dans une large mesure à leur désorganisation. On ne lira pas sans intérêt ce qu'un officier, embarqué sur la flotte aux ordres du contre-amiral Truguet, écrivait sur ce sujet, le 2 avril 1793, à un de ses amis résidant au Havre : « On perd notre marine; les lois actuelles ne sont pas propres pour des matelots, et si Danton a dit : dans une république il ftut que les lois soient aussi fortes que la colère du peuple est terrible, je dis qu'il faut que dans un bord les lois soient aussi fortes que le matelot est iainéant et yvrogne; et ceux qui ont envisagé cette classe philosophiquement, à quoi ont-ils réussi ? à faire des insolens, des révoltés qui manquent tous les jours à leurs
(i) Lettres des 28 février, 17 avril, 2 mai 1795. Arch, de la Marine, Service général.
chefs, et qu'il est impossible de prendre par les sentimeiis. Si ceux qui ont foit de si douces lois savoient que dans le Léopard qui vient d'être brûlé à Cagliari (i), il y a une douzaine d'hommes de grillés qui ont préféré s'enyvrer que de donner la main à dégréer; s'ils savoient que dans les périls les matelots ne montent à présent que quand ils veulent, que la plupart préfèrent leur repos à la sûreté du navire, ils donneroient des moyens aux officiers pour se faire obéir. Ah ! mon ami, qu'allonsnous opposer à l'Angleterre (2) ! » Qu'on veuille bien réfléchir à ce cri de désespoir; sans hésiter l'on se rangera à l'opinion des écrivains spéciaux qui ont en partie attribué les désastres maritimes de ce temps aux décrets de la Convention. Ils savaient mieux que d'autres qu'une marine ne s'improvise pas : on peut acheter avec des millions le matériel le plus parfait, c'est avec le temps et les traditions seulement qu'on forme un personnel.
De même que le Havre, la ville de Cherbourg offrait alors le spectacle de la plus vive agitation : la municipalité réunie aux officiers de la flotte parvenait avec peine à assurer la tranquillité publique. Mais l'excitation des esprits n'y connut plus de bornes lorsqu'on eût appris la reddition de Toulon. Ce fut dans ces lugubres circonstances que François Motard souffrant, disait- il, d'anciennes blessures, mais plus encore peut-être des calamités que la guerre civile préparée sur les côtes de la Manche allait déchaîner, résigna son commandement.
(i) Voir la Biographie du contre-amiral Thirat. (2) Arch. de la Marine, Service général, vol. 26.
Il quitta le vaisseau le Brillant au mois d'avril 1793 et se retira à Ronfleur; il mourut dans cette ville le 24 juillet de la même année.
Motard (Léonard -Bernard), contre-amiral (i).
Deux noms ont particulièrement le don d'émouvoir nos concitoyens, celui d'Hamelin et celui de l'heureux commandant de la Sémillante. Ces deux marins sont une gloire de famille ; on en parle avec quelque fierté, on s'en fait honneur aux yeux des étrangers. Tous deux, ils étaient des capitaines consommés, hommes d'action, braves sans témérité, habiles, énergiques, infatigables. « Pour égaler les Bouvet et les Duperré, qui, par leurs hauts faits, sont vraiment hors de pair, il ne manqua peut-être au capitaine Motard, — c'était du moins l'opinion de l'amiral Roussin, — qu'un peu plus de persévérance (2). »
Autour du nom de Motard viennent se grouper d'importants événements. Motard faisait ses premières armes dans un temps où les armées françaises combattaient des armées plus nombreuses sur les frontières de l'est et du sud ; il fut mis à la retraite au moment où les alliés
(i) Volontaire eu 1786; enseigne de vaisseau le i^'' avril 1793 ; lieutenant de vaisseau le 21 décembre 1794; capitaine de vaisseau le 24 septembre 1803 ; colonel-major des marins de la garde impériale le 11 septembre 1811 ; contre-amiral honoraire le 5 juillet 1814 ; commandeur de la Légion d'honneur en 1809.
(2) Revue des Deux-Mondes, octobre 1887, p. 594.
franchissaient le Rhin. Nous suivrons le vaillant marin d'abord dans la Méditerranée, à la bataille d'Aboukir, puis à Saint-Domingue et plus tard dans les mers de l'Inde où sa campagne de six années et ses combats sont restés célèbres.
Léonard-Bernard Motard, né à Honfleur le 27 juillet 177 1, était fils de François-Paul-Pierre Motard, dont il a été parlé, et de Marie-Madeleine Faucon de la Couture. Il fut admis sur les vaisseaux du roi en qualité de volontaire le I" avril 1786 ; il avait par conséquent quinze ans. Embarqué successivement sur la flûte le Canada, sur le vaisseau le Triton, sur la corvette le Vanneau et la gabarre la Porteuse, ce n'est qu'après sept années de service à la mer que Motard fut nommé enseigne de vaisseau le I" avril 1793. Il passa alors sur le vaisseau le T^rillant que son père commandait. Dix-huit mois après, en 1794, il avait obtenu le grade de lieutenant de vaisseau, et il servait sur le vaisseau V Heureux, commandant Lacaille. V Heureux faisait partie de l'escadre aux ordres du contreamiral Martin, qui opérait dans la Méditerranée. Ce fut alors que Motard trouva la première occasion de se signaler.
L'escadre, composée de sept vaisseaux, cinq frégates et quatre corvettes, était réunie à Toulon pour donner la chasse à deux divisions anglaises qui croisaient au large Elle appareilla, balaya la côte et s'empara de V^lceste, de trente-six canons, ancienne frégate française prise par les Anglais sur la rade de Toulon et offerte par eux en présent au roi de Sardaigne.
La croisière du contre-amiral Martin n'avait été mar-
quée d'aucun autre incident. Ce qui n'empêcha pas le représentant du peuple Saliceti, embarqué à bord du vaisseau le Sans-Culotte, d'exposer à la Convention toute sa satisfaction de la capacité et de l'instruction des capitaines et des équipages, lui donnant « les plus grandes espérances qui devaient résulter nécessairement du courage et de la subordination républicaine (i). »
Nous ignorons si le représentant disait à cet égard toute sa pensée, mais entre les termes de sa lettre et la vérité, il y avait une différence essentielle. La flotte était travaillée par les discordes ; la décadence et la désorganisation y étaient flagrantes ; la plupart des officiers supérieurs ayant émigré, les états-majors ainsi que les équipages avaient été recrutés à la hâte; les approvisionnements faisaient défaut. Etait-ce de là d'où devaient découler les grandes espérances ? Ce qui est certain, c'est que les revers éprouvés par la marine à cette malheureuse époque en sont sortis (2). A défaut d'autre témoignage, on pourrait invoquer les correspondances des représentants du peuple (3), elles ne laissent aucun
(i) Lettre du 3 juin 1794. Arch. de la marine, Campagnes.
(2) De 1793 à 1797, la marine française perdit 220 bâtiments de guerre, savoir : 56 vaisseaux de ligne, 91 frégates, 93 corvettes et bricks. En 1798, à la bataille d'Aboukir, elle perdit 11 vaisseaux et 2 frégates.
(3) « L'administration civile de la marine, écrivait Jean-Bon Saint-André, est trop mauvaise [à Toulon] pour que je puisse en donner une idée. Toutes ses parties ne représentent que l'image du cahos... L'ignorance bien plus que l'incivisme est cause de ce mal. . . Je vous annonce que cette partie du service maritime ne marchera pas tant que vous n'enverrez pas quelques administrateurs éclairés et patriotes. La municipalité est faible, peu instruite et pour mieux dire nulle. » — Lettre au Comité de Salut Public, 30 juillet 1794. Arch. de la marine, Service général.
doute. En 1794, par exemple, sur le vaisseau Y Heureux, commandé par Lacaille, et où Motard remplissait les fonctions d'officier de manœuvre, une grande partie de l'équipage n'avait jamais navigué. Les écoles de canonnage et les exercices poursuivis chaque jour ne parvenaient pas à former des matelots; les rigueurs de la discipline étaient d'autre part impuissantes à prévenir les actes d'insubordination. C'est ainsi que sur le même vaisseau les soldats embarqués se refusèrent aux manœuvres hautes. Ils donnaient pour raison qu'ils étaient militaires et non matelots et qu'il leur importait fort peu d'avoir dix livres de supplément par mois pour risquer à chaque moment de tomber à la mer (i). Les difficultés devinrent telles que le lieutenant Motard fut obligé de porter plainte contre l'équipage et, en particulier, contre un sieur Claude Michel, accusé de s'être mis à la tête de la révolte (2).
La situation de nos vaisseaux, promptement connue de l'autre côté de la Manche, expliquait la lenteur des opérations et l'audace sans cesse croissante des Anglais. Alors que toutes les ressources d'une organisation solide eussent été à peine suffisantes, la Convention paraissait croire qu'il ne fallait aux marins que le courage pour vaincre tous les obstacles. Mais, à la guerre, le succès ne .dépend pas toujours de ceux qui sont à la tête des troupes. L'échec que subit l'armée navale de la Méditerranée le 13 mars 1795 devait en fournir une nouvelle preuve.
(i) Arch. de la marine, Campagnes, 1794. Lettres du capitaine Lacaille. (2) Arch. delà marine, Campagnes, 27 juillet 1795.
Au nombre de quinze vaisseaux, de quatre frégates et de trois corvettes, l'armée appareilla le 1 1 ventôse. Les équipages avaient été complétés par 2,400 hommes pris dans le régiment de la Corrèze, dans la 104* et la 18^ demi-brigades. C'était là, on le conçoit, un renfort dérisoire. « Il n'est pas possible, écrivait le contre-amiral Martin , d'avoir des vaisseaux plus mal armés en marins que ceux du Port-la-Montagne. Le nombre de militaires et de novices qui n'ont pas été à la mer s'élève à 7,500 hommes sur une totalité de 12,000 hommes qui forme l'armement des quinze vaisseaux (i).»
Quelles que fussent les difficultés avec lesquelles le contre-amiral Martin se trouvait aux prises, vivement pressé parla commission de la marine, il sortit de Toulon. L'armée arriva le 23 ventôse à la hauteur du cap Noli, sur la côte d'Italie, et y rencontra l'escadre anglaise, forte de quatorze vaisseaux, de quatre frégates et de plusieurs corvettes. A la pointe du jour, un premier combat s'engagea entre le vaisseau le Ça-Ira et une frégate anglaise ; le vaisseau fut désemparé et il dut être remorqué. Le 24^ au jour, le combat recommença avec une nouvelle chaleur, et après sept heures de lutte, l'escadre française fut obligée d'abandonner à l'ennemi le Ça-Ira et le Censeur et de se rapprocher de Toulon. Nous avions, en revanche, démâté quatre vaisseaux et pris le 'Berwick, en tirant à boulets rames (2). A la suite de cette affaire, des bruits alarmants se répandirent dans le public, et pour ôter à la
(i) Arch. de la marine, Campagnes, 26 février 1795. (2) Arch. de la marine, Campagnes, 1795.
malveillance l'occasion de triompher, les représentants du peuple délégués à l'armée d'Italie, tout en reconnaissant, dans une proclamation, que l'escadre républicaine avait éprouvé quelques pertes, déclarèrent qu'elle les avait fait payer cher aux Anglais (i). Le représentant Le Tourneur (de la Manche), en s'adressant au Comité de Salut public, écrivit avec plus de franchise que c'était bien un échec et qu'il était dû aux fausses manœuvres d'une partie de l'escadre (2).
Trois mois plus tard, le 13 juillet 1795, le contreamiral Martin se trouvait de nouveau en présence de ses adversaires. S'il put croire un moment que la fortune lui réservait une compensation, il fut cruellement' détrompé. Dans ce second combat, le vaisseau V^kide fut brûlé. « L'escadre anglaise, écrivait un représentant du peuple, a pourchassé la nôtre qui sembloit avoir quelques ménagemens à garder. Elle vient de l'atteindre, et si je dois en croire les premières relations, le résultat du combat ne nous est point favorable. Il est nécessaire d'envoyer une division de huit à dix vaisseaux dans la Méditerranée (3). »
Ce furent là les premiers combats auxquels prit part le lieutenant Motard ; nous les avions honorablement soutenus, mais nous avions échoué dans notre entreprise de détruire ou du moins d'éloigner l'escadre anglaise.
Continuant de servir dans la même armée, Motard passa successivement comme lieutenant-major sur les vaisseaux le Tonnant et le Guillauine-TeH, puis sm Y Orient,
(i) Arch. de la marine. Campagnes, 20 mars 1795. (2) Arch. delà marine, Campagnes, 16 mars 1795. (}) Arch. de la marine, Campagnes, 15 juillet 1795.
en qualité de capitaine de frégate. Il fut élevé à ce dernier grade le i" mai 1798, quelques jours avant le départ de l'expédition d'Egypte. Sur le vaisseau à trois ponts VOrieni, qui portait le pavillon du vice-amiral Brueys, commandant la flotte, se trouvait également le général Bonaparte.
L'expédition, partie de Toulon le 19 mai 1798, arriva le 9 juin devant Malte. Suivant l'intention du général en chef, une partie de l'escadre et du convoi se rendit au nord de l'île, l'autre jeta l'ancre devant le grand golfe pour bloquer le port de Malte. Des chaloupes destinées à porter à terre les troupes furent détachées des vaisseaux, et ce fut au commandant Motard que l'on en confia la direction. Il fut jugé digne de la même mission lors du débarquement à Alexandrie. Ayant été assez heureux dans ces diverses circonstances, il mérita les éloges du général en chef.
Cependant, l'amiral Brueys était resté dans la rade d'Aboukir, malgré l'ordre d'entrer promptement dans le port d'Alexandrie ou de se retirer à Corfou (i). Mais Nelson apparut et un grand combat naval s'engagea le i®f août 1798 (2).
De cette lutte terrible nous ne retiendrons que les détails qui touchent le vaisseau Y Orient^ sur lequel le
(i) Lettre du général Bonaparte, 30 juillet 1798.
(2) Les principaux documents à consulter sur le combat d'Aboukir sont : Lettre de Bonaparte au Directoire, 19 août 1798 ; rapport du contre-amiral Villeneuve, 28 août 1798; les rapports (sans date) des officiers embarqués sur le Franklin, l'Orient, la Sérieuse, le Conquérant, V Aquilon, etc., rapport du contre-amiral Decrés, 29 août 1798; rapport et correspondance du contreamiral Blanquet-Duchayla. — Arcii. de la marine, Campagnes.
capitaine Motard remplissait les fonctions de sous-chef d'état-major général.
A cinq heures et demie du soir, l'amiral fit le signal de commencer le combat; ce fut le Conquérant, vaisseau de soixante-quatorze canons, que montait le capitaine Dalbarade, qui ouvrit le feu. Le premier vaisseau anglais qui combattit VOrient par sa hanche de tribord, le ^ellérophon, fut, malgré sa position avantageuse, démâté de tous ses mâts et si fort maltraité qu'il fut obligé de dériver un peu au large et assez loin du champ de bataille. Cet événement, en améliorant la position de VOrient, laissait espérer que ce vaisseau était débarrassé au moins d'un de ses ennemis. Mais deux autres vaisseaux anglais arrivèrent, V^lexarider et le Swijtsure; le combat redevint acharné et l'amiral Brueys soutint avec une incontestable énergie ce terrible assaut. Déjà blessé à la tête et au bras, il fut bientôt, après cette nouvelle attaque, atteint d'un boulet au bas ventre et presque coupé en deux. On voulut le descendre, mais il demanda à expirer sur le pont ; il vécut encore un quart d'heure.
Peu de temps après, un incendie se déclara à bord du vaisseau-amiral, dans la chambre du conseil. On fit de vains efforts pour l'éteindre. Il se manifesta bientôt sur la dunette, puis dans les porte-haubans d'artimon à bâbord et se communiqua à la mâture. A ce moment, cinq vaisseaux ennemis avaient réuni leur feu sur VOrient : le vaisseau brûlait de l'avant à l'arrière, les flammes entraient déjà dans la batterie de vingt-quatre, tandis que dans la batterie de trente-six on semblait ignorer le danger et l'on se battait toujours avec acharnement.
Cependant, ceux de l'état-major et de l'équipage qui avaient échappé à la mort, convaincus de l'impossibilité d'éteindre l'incendie, et après avoir essayé en vain de noyer les poudres, crurent devoir abandonner le vaisseau. L'ordre de cesser le feu fut donné. Tous se précipitèrent à la mer pour éviter d'être brûlés vifs. Deux cents hommes environ atteignirent à la nage les bâtiments environnants. L'adjudant général Motard, quoique blessé assez fortement à la jambe, se précipita par un sabord ; il fut assez heureux pour gagner un vaisseau le plus à sa portée et qui se trouva être anglais. Le chef de division Casabianca et son fils âgé de dix ans n'eurent pas le même bonheur. S'étant accrochés à des débris de la mâture, ils furent engloutis lors de l'explosion avec les blessés et la plus grande partie de l'équipage (i).
Des treize vaisseaux et des quatre frégates qui avaient pris part au combat, V Orient sauta en l'air, six autres vaisseaux furent pris : le Franklin, le Tonnant, le Spartiate, VtAquilon, le Conquérant, \t Peuple-Souverain. Trois vaisseaux furent pris et brûlés : V Heureux, le Guerrier, le Mercure. Le vaisseau le Tiinoléon, forcé de faire côte, fut incendié par son équipage. La frégate la Sérieuse fut coulée bas et la frégate WArtémise sauta. Onze vaisseaux et deux frégates, portant ensemble neuf cent cinquante-deux bouches à feu, furent capturés ou détruits dans ce malheureux combat (2).
(i) Rapports des lieutenants Chabert et Charrier et de l'enseigne Lachenède, officiers de l'Orient et du Franklin. Arch. de la marine.
(2) L'amiral Brueys, les chefs de division Casablanca, Dupetit-Thouars et Thévenard furent tués ou noyés.
iS
Le capitaine Motard resta peu de jours prisonnier; il fut rendu à la liberté sur parole. Toutefois il ne fut échangé qu'au mois de décembre 1799, et ne reprit du service qu'au mois de mars 1800 (i).
A ce moment, une escadre, aux ordres du contreamiral Ganthcaume, composée des vaisseaux l'/w^/V/^/^/^, \a Conslitution, le Dix-,jloût, le Jean-'\Bart, delà frégate la Créole, des corvettes la '^Badine et Y Héliopolis, était en armement à Brest. Sur la demande de l'amiral, qui tenait à attacher Motard à son état-major, celui-ci embarqua sur V Indivisible en qualité d'adjudant en chef.
L'escadre quitta Brest en ordre de bataille à la fin du mois de janvier iSoi. Elle avait à bord trois, mille hommes de couleur et quelques anciens propriétaires de l'île de Saint-Domingue; ces passagers y avaient été embarqués pour couvrir le but de l'expédition et faire croire que le gouvernement l'expédiait aux Antilles. Elle se rendait en réalité dans les eaux de l'Egypte. Dès son départ, elle fut assaillie par un violent coup de vent du nord. Le vaisseau ï Indivisible démâta de son grand mât de hune par suite du roulis. Un temps plus calme permit bientôt à l'escadre de se rallier et de donner dans le détroit. Elle y rencontra un éclaireur anglais, le Succès, mouillé sur la rade de Gibraltar et qui mit sous voiles aussitôt qu'il eût aperçu l'escadre française. Mais V Indivisible, ainsi
(i) L'instruction, la fermeté et le courage de Motard lui avaient gagné la protection des officiers généraux, «Cet officier annonce beaucoup pour l'avenir, disait Latouchc-Tréville; il est d'une figure et d'une tournure agréables, il a reçu une bonne éducation, il a du zèle et de l'instruction. J'espère qu'il deviendra un sujet de distinction. « Arch. de la marine. Noies iiidividuclks.
que les autres vaisseaux en ayant eu connaissance, lui donnèrent la chasse et il se rendit en tirant toute sa batterie des deux bords pour faire honneur à son pavillon. L'escadre arrivait à Toulon quelques jours après ; elle avait capturé sur sa route deux frégates et six autres bâtiments de moindre valeur (i). Elle y séjourna un mois, embarqua des vivres, des munitions, des troupes, et appareilla au mois de mai 1801. Elle fit voiles vers l'ile d'Elbe pour en faire le blocus. Mais n'ayant pu obtenir la remise de Porto-Ferrajo, quoi qu'elle en eut vigoureusement canonné le fort, elle abandonna ces parages et se dirigea sur l'Egypte.
L'apparition de la division française avait éveillé l'attention des habitants de la côte qui donnèrent des marques non équivoques de leur hostilité. Cependant l'amiral tenta un premier débarquement ; son insuccès fit bien vite renoncer à mettre à terre les troupes embarquées. Reprenant le large, l'escadre vint mettre en panne à cent vingt lieues dans l'ouest d'Alexandrie. Peu de temps après, elle appareillait de nouveau et laissait derrière elle l'Egypte.
Ce fut en faisant route pour les côtes de Provence que l'escadre fit rencontre d'un vaisseau anglais de soixantequatorze canons, le Siuiftsure, qui venait de quitter le mouillage d'Aboukir et se dirigeait sur Malte. V Indivisible et le Dix-,.Aont lui donnèrent la chasse pendant plusieurs heures, puis l'ayant atteint, l'écrasèrent sous leur feu. Après un combat très vif, le Swiftsure amena son
(i) Arch. delà marine, Campagnes, i8oi.
pavillon (i). Avec cette prise, laquelle fut suivie d'autres captures moins importantes, l'escadre jeta l'ancre en rade de Toulon au mois d'août 1801 (2). Elle fut ensuite dirigée sur Saint-Domingue, puis elle effectua son retour à Brest.
Jusqu'alors le capitaine Motard, attaché à l'état-major des amiraux, s'était initié aux détails les plus minutieux de sa profession. Le 15 juillet 1802, il obtenait le commandement de la Sémillante; quinze années de mer, la part prise à trois expéditions et à deux combats l'avaient préparé à la campagne qu'il poursuivit non sans éclat dans lesmersde l'Inde. LaSémillante était une frégate de trentesix canons, construite à Lorient en 179 1 et douée d'une marche tout à fait supérieure. Elle faisait partie de l'escadre expédiée dans l'Inde, sous les ordres du contreamiral Linois. L'enseigne de vaisseau Roussin, qui fut amiral de France, ministre de la marine et ambassadeur, embarqué sur la même frégate pendant cinq ans, eut ainsi pour maitre le capitaine Motard. Les journaux de bord de la Séinillante ont été conservés en partie ; nous les avons découverts il y a quelques années (3) et copiés presque en entier. Grâce à cette mine féconde, nous
(i) Les consuls, à l'occasion de ce combat, accordèrent des armes d'honneur. Nicolas Duparc, natif de Honfleur, reçut une hache d'abordage d'honneur. Ces armes étaient d'assez petite proportion pour que les marins pussent les porter sur la poitrine comme les soldats portent les grenades.
(2) Lettres du contre-amiral Gantheaume, lo, 19 février i8or. (Arch. de la marine).
(3) Aux archives de l'hospice civil de Honfleur. Ces journaux de bord forment une série de vingt cahiers ; la série est incomplète ; elle est conservée aujourd'hui à l'Hôtel-de- Ville.
allons essayer de suivre le commandant Bernard Motard pendant les six années où son nom brilla dans l'Inde, à côté d'autres noms illustres.
Le 2 mars 1803, la division, aux ordres du contreamiral Linois et composée du Marengo, delaT^elle-Poitîe, de V étalante, de la Sémillante, delà corvette le délier et de deux transports, la Côte-d'Or et la Marie-Françoise, était réunie à Brest. Elle était à la veille de mettre sous voiles. Les troupes de l'expédition de Tlnde étaient embarquées; elles avaient été passées en revue par le général Decaen qui venait d'être nommé gouverneur et capitaine général des possessions françaises dans cette partie du monde.
Le 6 mars, toute la division appareilla et fit route vers le cap de Bonne-Espérance. Après une navigation heureuse de soixante-trois jours, la Sémillante arriva sur la rade de Simons-Baye le 4 juin 1803. Du Cap, le commandant Motard rendit compte de sa traversée au ministre. Il se plut à s'y montrer satisfait des qualités de sa frégate, qui était de construction solide, marchant bien et portant bien la voile. Il n'avait non plus qu'à faire l'éloge de son état-major, composé d'un lieutenant de vaisseau, de cinq enseignes et d'un lieutenant d'artillerie (i).
De Simons-Baye, la division se dirigea vers les îles Bourbon et de Madagascar, passa en vue de Ceylan, contourna cette île et s'approcha de la côte de Coromandel où elle eut connaissance de huit bâtiments de guerre qui s'y trouvaient à l'ancre. Cinq d'entre eux mirent à la
(i) Arch. delà marine, Campagnes , 1805. — Lettres de Motard, 2$ floréal an XI.
voile et accompagnèrent la division jusqu'à une lieue de Pondichéry, où elle laissa tomber les ancres le 12 juillet, quatre mois après son départ de Brest.
Le général Dccaen s'attendait à trouver Pondichéry en notre pouvoir. En effet, une expédition avait été dirigée pour reprendre possession de cette ville et des établissements français conformément aux termes du traité d'Amiens. Mais la nouvelle de la déclaration de guerre entre la France et l'Angleterre étant parvenue avant que l'adjudant général eût pris possession de Pondichéry, les Anglais avaient obligé l'officier français à se constituer prisonnier avec ses troupes.
Ce fut donc le pavillon britannique que .la division aperçut flottant sur les forts. Cette circonstance jointe aux bruits de guerre qui étaient à l'ordre du jour sur les côtes de rinde, conduisit l'amiral Linois à prescrire à tous les capitaines d'être toujours en branle-bas et prêts à combattre. Bientôt la situation devint plus critique à la nouvelle des dispositions hostiles de l'Angleterre. Se conformant aux ordres que lui transmit le délier, parti de France deux mois après lui, l'amiral Linois se dirigea vers l'Ile de France, après avoir mis à la voile la nuit pour dérober à l'ennemi la connaissance de ce mouvement.
Le 15 août 1803, la division mouillait devant le Port- Louis. Le général Decaen descendait à terre, salué par tous les bâtiments de trois cris de : « Vive la République! » par le vaisseau-amiral de dix-sept coups de canon et par la terre de vingt et un coups. Le débarquement des troupes se fit le lendemain ; des travaux de répara-
tion occupèrent les jours suivants (i). Le 1 9 septembre, la corvette le T^erceaii, venant de Rochefort, annonça la déclaration de guerre. Cette déclaration fut proclamée, le 20, par le général Decaen après sa réception de capitaine-général. Vingt-quatre heures plus tard, des ordres étaient expédiés à l'amiral Linois en vue d'entreprendre une première croisière ; le vaisseau le Marengo, les frégates la Belle-Poule, la Sémillante, et la corvette le T^erceau mettaient sous voiles, touchaient à Bourbon où l'on déposa les nouveaux administrateurs de cette colonie et gouvernaient sur Batavia où ils transportaient des troupes envoyées à nos alliés les Hollandais.
Pendant un mois la croisière se poursuivit sans incident. Le 21 novembre 1803, le berceau signala une voile, aussitôt le vaisseau-général et les deux frégates chassèrent dessus. Après deux heures de poursuite, pendant lesquelles le bâtiment ne s'était pas du tout dérangé de la route qu'il tenait au sud-est et qui le faisait ralHer les navires français, le pavillon fut amené. La prise était un vaisseau anglais de la Compagnie des Indes, nommé la Comtesse-de-Siitherland, venant du Bengale et allant en Chine, chargé d'une cargaison de coton en laine, de riz et de tabac. Dix jours plus tard, les vigies signalaient la terre. On approchait du mouillage de Bencoulen, dans l'île de Sumatra, où la division jetait l'ancre, le i^"" décembre 1803, dans la soirée. Le moment était venu de mettre à exécution un plan conçu depuis longtemps et
(i) Journal de bord de la Sémillante, 27 et 28 thermidor an XI (15 et 16 août 1803).
sur lequel le général avait gardé le plus profond secret. Il consistait à s'emparer des navires anglais mouillés près dePoolo-Bay, sur la côte de Sumatra, à deux lieues dans le sud-est de Bencoulen, et de détruire les magasins qui formaient sur ce point l'établissement fondé par les Anglais en 1698.
Ce fut au capitaine Motard que l'on confia la mission projetée.
Motard fit embarquer sur la Sémillante un pilote et un interprète, et mit à la voile avec la corvette le Œerceau. En approchant de la côte, il fit rencontre de navires marchands, mais le canot, commandé par l'enseigne Roussin, qu'il envoya pour les prendre, ne put les approcher; ils s'étaient incendiés. Pendant ce temps. Motard avait fait disposer soixante hommes du 'Berceau qx. cent hommes de la Sémillante, afin de descendre à terre sous le commandement du lieutenant Arnaud. La descente se fit en bon ordre sous la protection des deux bâtiments ; la corvette tira avant qu'elle ne s'effectuât trois volées dans les broussailles pour les balayer. Le lieutenant Arnand avait ordre de se porter de suite avec les troupes sur les magasins et de s'en emparer. Motard lui avait en outre prescrit de les incendier dans le cas où il ne trouverait pas un moyen d'en retirer les objets précieux et les marchandises qu'ils contenaient.
On s'empara sans difficulté des magasins qui furent brûlés avec l'aide des naturels du pays. A midi, les troupes étaient de retour; l'expédition avait duré une heure et demie et avait frappé l'ennemi d'une perte évaluée à dix
OU douze millions de livres tournois (i). Motard n'eut à regretter que la mort d'un officier et d'un soldat.
La croisière s'ouvrait ainsi dans un succès. Jusqu'alors l'amiral était heureusement parvenu à se soustraire aux attaques d'un ennemi très supérieur en forces, et on considérait sa campagne comme un événement extrêmement avantageux. Sa conduite, écrivait le ministre de la marine, avait été marquée au coin de la sagesse et de la prévoyance (2). Mais les opérations qui suivirent devaient singulièrement modifier ces favorables impressions.
Après deux mois de relâche à Batavia, la division franr çaise mit sous voiles, le 30 décembre 1804, dans le dessein de se porter à la rencontre du convoi anglais venant de Chine chargé d'opium et de poivre. Avant de la suivre dans l'embuscade qu'elle dressait à la flotte marchande, nous rapporterons l'épisode suivant qui signala son séjour à Batavia; nous l'emprunterons à un document original resté inconnu jusqu'ici (^).
Le Marengo venait d'amariner le navire la Henriette, lorsque l'amiral Linois donna à son adjudant, le lieutenant Martel (4), l'ordre de faire transporter à bord la
(i) Journal de bord de la Sémillante, lo et ii frimaire an XII. — Expédition de Poolo-Bay, i6 décembre 1803. (Arch. de la marine, Campagnes).
(2) Lettre du 4 juin 1804.
(3) Dans les Batailles navales, t. III, p. 312, le commandant Troude a rapporté cet épisode d'après un Journal ; il n'en avait trouvé le récit dans aucun des écrits de l'époque.
(4) Jean-Baptiste Martel, né à Saint-Pourçain (Allier), le 5 février 1773. Il était fils d'un député à la Convention. Inscrit au quartier du Havre, fait enseigne, puis lieutenant de vaisseau, il servait en cette qualité sur la Belle-Poule, lorsqu'on le crut perdu dans les parages de Pulo-Aor. Il décéda à Batavia le 16 juin 1804.
cargaison de la prise. Une fois sa besogne terminée, le lieutenant s'était embarqué dans un canot avec vingttrois hommes et il s'était efforcé de gagner le vaisseau. Mais la mer était grosse, le vent fraîchissait, on dérivait beaucoup, de sorte qu'en peu d'instants on perdit de vue le vaisseau-amiral, le Marengo. Bientôt l'on ne vit plus ni terre ni bâtiments. Lancé ainsi en pleine mer, l'équipage du canot se trouvait mouillé jusqu'aux os et n'ayant rien mangé depuis vingt-quatre heures. Le premier moment d'angoisse passé, le lieutenant résolut de gouverner vers l'établissement hollandais de Palembang, à l'entrée du détroit de Banca, dans l'île de Sumatra.
La nuit se passa à se servir des avirons. Le 13 février au matin, les matelots aperçurent une côte devant eux. Ils y abordèrent et y descendirent dans l'espoir d'y trouver des cocos et de l'eau. Mais ils ne purent y ramasser que des choux palmistes de mauvaise qualité, deux arbres pour faire des mâts et une grosse pierre pour servir d'ancre. Le lendemain, on fit rencontre d'une pirogue malaise, laquelle donna un peu de riz à l'équipage et consentit à le conduire àBingtang, moyennant cent piastres. Un Malais s'embarqua dans le canon et nos marins débarquèrent dans un port (i) où ils trouvèrent plusieurs bâtiments chinois, des bâtiments malais et une vingtaine de pirates.
Le village était bâti sur pilotis dans la mer et un roi y résidait. Le lieutenant Martel conduit devant ce monarque le trouva sous un hangar, assis sur des pièces de bois,
(i) Sans doute le port de Riouv, dans lile de Bingtang.
mâchant du bétel et ayant « sa cour » à ses pieds. L'entrevue fut favorable ; le roi permit aux Français de faire des provisions; il leur fit cadeau de trois poules blanches en signe d'amitié et les laissa reprendre la mer.
Les jours suivants^ le canot longea un grand nombre d'iles, traversa une large baie à l'aide des avirons, fut pillé par des pirates et aborda de nouveau à un village où un pavillon bleu flottait sur une maison européenne. On crut toucher à Palembang. Mais ce n'était que la maison d'un négociant, duquel on ne put tirer aucun avis utile. Le 22 février, après avoir nagé toute la nuit, croyant toucher au but, l'équipage aperçut des cases, des bateaux, des ouvrages de fortifications, une batterie élevée sur un tronçon d'arbre, quelques pièces de canon sur des radeaux, enfin un grand nombre de pirogues. C'était un poste en avant de Palembang. Le lendemain, officier et matelots débarquaient au pied du fort hollandais.
Accompagné d'un interprète, le lieutenant Martel fut alors amené dans une case vaste et somptueuse où résidait un des grands du pays. Il surprit le prince entouré de ses familiers, au miheu d'un atelier dans lequel, sans souci de sa dignité, il s'occupait de sa personne à peindre des manches de piques. On fit asseoir l'officier français, on lui offi'it du thé, et un gentilhomme indigène, derrière lequel un domestique portait les marques de son haut rang : un bouclier, une pique et un parasol, le conduisit devant le résident européen. Il trouva près du Hollandais l'accueil le plus empressé; il en obtint même la promesse qu'un navire serait mis à la disposition de l^équipage français pour gagner Batavia.
Malgré son vif désir de quitter ces parages, le lieutenant Martel ne put décliner l'invitation à déjeuner que lui adressa le souverain du royaume de Palembang. Il s'embarqua donc dans une superbe pirogue appartenant à la Compagnie hollandaise et arriva au palais. On l'introduisit dans la salle d'audience, où se tenait le sultan. C'était un vieillard octogénaire, au maintien digne, près duquel six gardes armés de piques et d'espingoles étaient debout. Le sultan lui fit l'accueil le plus flatteur, voulut bien lui dire qu'il ne demandait que l'amitié des Français, et l'assurer que si tout le monde pensait comme lui, la paix universelle existerait sur la terre. Après ce dernier , propos que l'abbé de Saint-Pierre n'eût pas désavoué, le roi malais fit servir le déjeuner. La table fut couverte de mets de toute espèce avec une profusion sans exemple, et chaque plat était apporté par une femme qui s'agenouillait en approchant du sultan. Un second service composé de fruits, de thé, de sucreries, d'œufs et de pâtisseries suivit le premier. Puis vinrent les sorbets, et l'on se sépara en se souhaitant de part et d'autre beaucoup de prospérité. Treize jours plus tard, le 11 mars 1804, le canot touchait à Batavia après une absence d'un mois (i).
Ce mois avait été employé par la division française à faire quelques captures et à louvoyer sur le passage des vaisseaux de la Compagnie des Indes. Elle s'était proposé de porter les coups les plus décisifs au commerce anglais
(i) Extrait du journal du lieutenant Martel. (Arch. de la Marine, Personnel. )
en interceptant ses convois. Mais l'action qu'elle engagea, loin d'être brillante, sembla indiquer de l'indécision dans le commandement et fut infructueuse. L'affaire du convoi de Chine émut l'opinion publique et fit encourir à l'amiral Linois les plus graves reproches. Elle fit en outre éclater à tous les yeux le désaccord et l'hostilité qui s'étaient manifestés entre l'amiral et le général Decaen, dès les premiers jours de leur départ de France. On verra plus loin en quels termes Decaen rendit compte de l'affaire au ministre.
Le 14 février 1804, après avoir essuyé un très mauvais temps et beaucoup de pluie, la division aux ordres de l'amiral Linois eut connaissance de Pool-Aor à grande distance. Vers neuf heures du matin, le temps s'étant éclairci, les vigies signalèrent vingt-sept voiles dans le nord. C'était le convoi anglais venant de Chine. Il restait alors sous le vent de la division à la distance d'une lieue et demie et il paraissait, dit le commandant Motard, ne craindre aucun engagement. L'intention de l'amiral n'étant de n'attaquer qu'avec une brise décidée, la division laissa arriver au sud-sud-ouest et força de voiles. Le vaisseau le Marengo, la Séinillante et la Belle-Poule formaient une ligne très serrée et courant largue ; les corvettes le "Berceau et Y aventurier se tenaient à petite distance. L'attaque du convoi commença et toute la division tira sur l'ennemi. Mais après trois quarts d'heure de combat, le feu cessa. Dix-sept vaisseaux avaient reviré sur la division, et celle-ci, craignant d'être enveloppée, d'être prise entre deux feux, manœuvra pour s'écarter
des Anglais. Elle laissa ainsi s'échapper une riche proie (i).
Dans cette affaire, où la lenteur de l'attaque et l'incertitude de la manœuvre motivèrent de sévères appréciations, le contre-amiral Linois paraît s'être trompé sur la force des navires escortant le convoi et avoir cru à la supériorité de leur feu. Il craignit un engagement inégal, profita de la fumée qui l'enveloppait et vira lof pour lof, s'éloignant ainsi de l'ennemi qui le poursuivit pendant quelques heures. Il fut prouvé depuis que le convoi n'était pas escorté et que les vaisseaux supposés par l'amiral, bâtiments de guerre, n'étaient que des bâtiments de compagnie n'ayant que quelques canons indispensables et des canons de bois pour faire illusion. Le contre-amiral Linois n'osa pas s'approcher assez près pour reconnaître cet état de choses et, après une démonstration faite de trop loin et pour cela insignifiante, il s'éloigna. « Il a fui, dit plus sévèrement Decaen, devant des vaisseaux marchands. »
« Je fus vivement peiné d'un résultat aussi honteux, ajoute le même général dans une lettre du lo floréal, et surtout de l'attaque du convoi fiite avec si peu de résolution et avec tant de mollesse. Si le c. a. Linois avait attaqué le premier jour, alors l'ennemi n'aurait pas pu faire ses dispositions pour vouloir en imposer à un vaisseau de 74, deux frégates de 50 et 40 canons, et deux corvettes armées chacune de plus de 20 bouches à feu. Mais le
(i) Précis de la campagne de l'Inde, 1805-1804. (.\rch. de la Marine, Campagnes.) — Journal de bord de la Sémillante, 24, 25 et 26 pluviôse an XII (14, 15, 16 février 1804).
contre-amiral ne voulut plus combattre parce que le jour allait bientôt finir et les ennemis profitèrent habilement
du répit qu'on leur donnait pour se préparer Enfin,
après avoir temporisé, si le contre-amiral Linois se fût approché audacieusement le plus près possible des vaisseaux protecteurs du convoi, au lieu de les combattre seulement à portée de boulet, il les aurait foudroyés avec ses canons de 36 puisque de fort loin son premier feu avait
déjà fait plier le premier mais il préféra prendre la
fuite et se faire chasser pendant plus de deux heures par des bâtiments marchands, dont une partie des batteries n'étaient armées que de canons de bois (r). »
La réponse du ministre aux rapports du capitainegénéral ne se fit pas attendre; elle était conçue en des termes tels que nous croyons devoir la donner en entier malgré sa longueur.
« C'est avec peine, M. le contre-amiral, que je rempHs le devoir de vous informer qu'après avoir pris connaissance la plus exacte de votre correspondance et des faits y relatifs. Sa Majesté a été très désagréablement affectée des circonstances et du résultat de votre aff"aire du 25 pluviôse (14 février 1804) contre la flotte anglaise venant de Chine.
« Sa Majesté a remarqué que vous n'aviez pas eu assez de confiance dans les forces sous votre commandement, en même tems que vous vous étiez exagéré celles du convoi.
« C'était en attaquant de très près que vous eussiez usé
(i) Papiers du général Decaen, tome XI, fol. 66, 69 et 74.
de tous vos avantages et que vous eussiez prévenu la résistance dont l'ennemi vous a présenté l'appareil lorsqu'il a vu l'indécision que vous portiez dans l'attaque.
« Vous avez combattu pendant quarante minutes selon votre rapport, et vous n'avez pas eu un homme blessé.
« D'un autre côté, celui de l'ennemi annonce qu'il n'a pas eu plus de trois hommes hors de combat.
« A cette manière d'attaquer la résistance ne pouvait qu'être longue; en la faisant au contraire de très près, pas un de ces vaisseaux de compagnie (et il n'y en avait pas d'autres) n'eût soutenu votre feu pendant 30 minutes, et à peine en eussiez-vous réduit quelqu'un que au lieu de la chasse qu'ils vous ont donné dans votre retraite, ils n'auraient songé qu'à la fuite.
« Vous avez craint d'être environné. C'est une manœuvre audacieuse qui n'était pas probable, mais eût-elle été hasardée par l'ennemi, les frégates étaient là pour defFendre votre arrière et ceux des bàtimens qui vous auraient prêté le côté n'auraient pas résisté longtemps au feu de vos 74 canons combiné avec celui des trégates.
\' Cette affaire n'était peut-être pas exempte de danger, mais la gloire ne s'acquiert pas sans courir de chances, et il est des succès qu'on ne peut obtenir que par une grande audace, et on a le droit de l'attendre de vous.
« C'est une fausse opinion que de penser que votre division était la ressource de la marine aux Indes ; S. M. m'a ordonné de vous faire observer que, tant qu'il y aura des bois dans les forêts et des habitants sur les côtes de France, personne ne pourra se croire la ressource de la marine française dans aucuns parages; avec un vaisseau
que vous dites vous-même à demi pourri, deux frégates et une corvette montées en tout par environ 1,200 hommes, vous avez raisonné comme Villars eût pu le faire à Denain ou l'archiduc Charles sur la Mure (i). »
Passant ensuite à une entreprise qui avait marqué le début de la croisière, le ministre continuait :
« Votre affaire de Bancoul elle-même dont l'Empereur a senti tout le mérite, laisse cependant à désirer que vous n'ayez pas levé sur les habitans du pays une forte contribution au profit de vos équipages et de l'Etat.
« Cela a été une idée déplacée que celle que nous ne sommes pas les ennemis des Indiens, car tout ce qui vit sous la protection de l'Angleterre doit subir les chances de la guerre, et ce n'eût pas été un médiocre avantage que d'être le premier dans cette guerre à faire éprouver à ces Indiens le sentiment de l'insuffisance de cette insolente protection.
« Voilà, M. le contre-amiral, ce que l'Empereur m'a prescrit de vous exprimer sévèrement, il pense que dans cette circonstance vous avez manqué de courage d'esprit, courage qui est le plus estimé dans un chef, mais en même tems S. M. ne m'a pas ordonné moins positivement de vous dire qu'il s'en faut de beaucoup que vous ayez perdu dans son esprit sous le point de vue du courage physique (2). »
Le gouvernement venait d'infliger un blâme très vif à l'amiral Linois. Ce n'était point, ainsi que le disait le ministre, par doute de son courage, mais pour maintenir
(i) Lettre du 6 octobre 1804. (Arcli. de la Marine.) (2) Lettre du 6 octobre 1804.
kl division qu'on lui avait confiée dans la plus constante. activité. L'empereur voulait que l'ennemi fut attaqué sans hésiter partout où on le trouvait en forces inférieures et où on pouvait l'attaquer avec avantage. L'excès de circonspection était une faute, et c'était à cette prudence exagérée qu'on attribuait la source des succès des Anglais. « Tout ce qui dans vos opérations portera le caractère de l'audace, disait-on de nouveau à l'amiral, aura l'approbation de S. M. et vous donnera des droits à ses grâces. Le grand art est de nourrir la guerre par la guerre même, de pourvoir à vos remplacements par vos prises, de subsister par le fruit de vos croisières et d'alimenter autant que possible par leur produit les Isles de France et de la Réunion (i). »
On a vu la Sémillante brûler ou enlever sous le feu des batteries ennemies, sept bâtiments anglais richement chargés, et incendier les magasins de la Compagnie anglaise. Elle devait quelques mois après commencer une nouvelle croisière.
Le 20 juin 1804, le contre-amiral Linois mita la voile de l'Ile de France avec le vaisseau le Marengo, les frégates VAtalante et la Sémillante, toucha à l'Ile Bourbon, croisa à l'ouvert du canal de Mozambique, puis en vue des îles de Comore et d'Anjouan. Il fit route ensuite vers le nord, amarina deux bâtiments, passa au sud-est de Ceylan et mouilla à Masulipatam sous pavillon anglais. Jusqu'au mois de septembre, il ne rencontra dans le golfe du Bengale que des bâtiments indiens. Mais sous le fort
(i) Lettre du 14 octobre 1805. (Arch. de la Marine.)
de Visigapatam se trouvaient à l'ancre trois bâtimeiits dont l'un fut reconnu pour vaisseau de guerre. C'était le Centurion, de cinquante-six canons. La Sémillante et VAtalante le canonnèrent et l'abandonnèrent dans le plus déplorable état; l'un des autres vaisseaux fut pris; le troisième se jeta à la côte. La croisière prit fin en octobre et la division rentra à l'Ile de France avec trois prises (i).
Au moment même où elle laissait tomber l'ancre au retour de sa seconde campagne, les événements qui se déroulaient sur le continent allaient la contraindre de reprendre la mer. On sait que l'Espagne, victime d'une injustifiable agression, s'allia à la France, lui fournit des troupes et trente vaisseaux. Dès qu'il fut informé de ces faits, l'amiral Linois jugea opportun d'en donner avis aux colonies espagnoles de l'Océanie et de prévenir le gouverneur de Manille. Pour remplir cette mission, il jeta les yeux sur le commandant Motard. Voici un extrait des instructions que ce marin reçut :
« Vous irez à Manille, chargé de paquets pour le gouverneur. Ne vous dérangez point de votre route; ne laissez cependant point échapper l'occasion de faire quelques prises avantageuses. La route la plus rapide est celle indiquée par le chevalier Grenier, mais les opinions sont tellement partagées parmi les marins les plus habitués à la navigation de ces mers, que je vous laisse entièrement l'option de la suivre ou celle que prescrit AL d'Après dans son routier. »
Lui ayant ainsi tracé la route qu'il devait tenir, le
(i) Arch. de la Marine, Campagnes, 24 décembre 1804.
contre-amiral Linois complétait ses ordres en recommandant à Motard de vendre à Manille les prises amarinées ; de faire entrer la Sémillanle à Cavité sous la protection des batteries; de s'informer des nouvelles de l'Inde ; de connaître les mouvements des flottes anglaises ; de s'enquérir des moyens de défense de la colonie, des dispositions des naturels et des ressources en approvisionnements. Enfin il ajoutait en terminant : « Je vous souhaite, capitaine, bonheur et succès et vous exprime le plaisir que j'aurai de vous voir rallier à mon pavillon (i). »
Muni de ces instructions, Motard prit la mer, le 8 mars 1805, par un beau temps, une belle brise de l'est-sudest, et il fit route vers l'archipel de la Sonde. Le 17 avril suivant, il relevait la pointe ouest de l'ile Trompeuse et il en vérifiait la latitude qu'il trouva bien déterminée par les cartes anglaises. Le lendemain, après avoir passé entre les îles Sambourier et Cracatoa, il se trouva vis-à-vis le village d'Anjer, île de Bornéo. Il fit hisser le pavillon français, mettre en panne bâbord et tirer un coup de canon. Une embarcation s'étant approchée, il remit au patron les dépêches du général Decaen à l'adresse du gouverneur hollandais. Ensuite, continuant sa route, Motard mouillait à l'entrée du détroit de Gaspar le 21 avril, atteignait heureusement Manille après quatrevingt-quatre jours de traversée et, le 30 mai, laissait tomber l'ancre dans la baie de Cavité.
Pendant qu'il s'occupait à mettre la Sémillante en état
(i) Arcli. de la Marine, Campagnes, 1805.
d'entreprendre la croisière des îles Mariannes ou des Larrons, il reçut une dépêche du gouverneur des îles Philippines. Cet officier général lui exposait les circonstances malheureuses dans lesquelles la colonie espagnole se trouvait enveloppée, le manque du numéraire qu'exigeaient les préparatifs de défense, ainsi que l'impossibilité de fréter un bâtiment pour demander des secours au viceroi de la Nouvelle-Espagne. Cependant la présence de la frégate française dans les eaux de l'archipel pouvait rendre au gouvernement espagnol le service le plus important. On proposait au capitaine Motard de se rendre au port d'Acapulco avec la frégate qu'il commandait, de remettre au vice-roi du Mexique des paquets officiels, de lui exposer la détresse des îles Philippines et de lui réclamer des secours pécuniaires, « tels que l'envoi des capitaux immenses existant au Mexique, appartenant au commerce de Cavité et à d'autres fonds publics. » Dans le cas où le capitaine Motard accepterait ce voyage, sans dévier à ses instructions, il rendrait un service bien important au roi d'Espagne, aux îles Philippines, à la nation espagnole en général.
Jugeant l'importance de ce vo3Mge et persuadé que d'y adhérer c'était rempHr les intentions d'un gouvernement qui lui avait recommandé d'être utile à la colonie, notre compatriote n'hésita pas à entrer dans les vues du capitaine espagnol. Il lui répondit qu'il serait prêt à prendre la mer le 15 du mois de juillet, et il évaluait la dépense du voyage à 15,930 livres tournois.
Il tut donc décidé qu'il partirait le plus tôt possible pour
Acapulco (i)^ mais il exprima au gouverneur le désir que l'expédition fut tenue secrète; la conservation de k colonie dépendant en quelque sorte de sa mission.
En effet, les Philippines étaient un objet de convoitise pour les Anglais dont le commerce avec la Chine, déjà très considérable, aurait pris un accroissement immense par la possession de ces îles qui offraient en abondance le riz, le café, le coton et les épices, L'Angleterre désirait d'autant mieux s'en rendre maîtresse qu'elle n'avait aucun établissement dans ces mers, sauf une station dans une petite île où l'on comptait seulement trois cent cinquante hommes de troupes européennes.
La campagne était donc de grande utilité, mais l'heure en était mal choisie; car par un bâtiment américain arrivé à Manille, le 8 juillet, on apprenait la nouvelle de la déclaration de guerre entre l'Angleterre et l'Espagne (2). Néanmoins le capitaine Motard persista dans son projet. Mais l'ennemi, instruit qu'il se rendait au Mexique, envoya à sa poursuite deux frégates et une forte corvette. La SéniîUanie fut attaquée dans la baie de San-Jacinto, ouverte à la pointe septentrionale de l'île de Ticao, par la frégate le Phaéton, de quarante-quatre canons et par la corvette le Harrùr, de vingt-deux (3). Le capitaine Mo-
(i) C'est de ce port que partaient autrefois les galions qui portaient à l'Espagne le riche tribut de ses possessions d'Amérique.
(2) Arch. de la Marine, Campagnes. Lettres du capitaine de vaisseau Motard au contre-amiral Linois, sans date (1805).
(5) L'engagement qui suivit arrêta les projets de Motard. Le voyage d'Acapulco fut effectué en 1807 par le capitaine Bourayne, commandant la frégate la Canonnière,
tard soutint avec audace une lutte inégale, il combattit pendant trois heures contre des forces presque doubles et obligea l'ennemi à l'abandonner (i).
Voici le récit de cette action tel que le capitaine Motard nous l'a laissé :
« Le 2 thermidor (21 juillet 1805) à midi 1/2 j'apareillai de Cavité avec des vents de S. O. assés bon frais. Mon intention était de suivre la route ordinaire, c'est-àdire par le sud de Luçon à travers l'archipel pour sortir par le détroit de Saint-Bernardin. Je passai au sud de l'isle Corrigidor, à l'est de l'isle LubanetMindoro. Le 6, sous cette isle, je chassai une corvette ou corsaire de 18 canons que je jugeai anglaise. A 9 heures du soir j'étois presque à portée de canon de lui, quand un violent orage masqua toutes mes voiles et m'obligea de les amener. Le calme qui lui succéda et qui dura toute la nuit facihta au bâtiment de s'éloigner sans doute par le moyen de ses avirons. Au jour je n'en ai eu aucune connoissance. Le 9, les vents du S. O. presque calmes et les courants violents' ne me permettant pas de tenter le passage de Saint- Bernardin, je fus obligé d'aller au mouillage de Saint- Jacinte qui n'offroit d'autre protection en cas d'attaque qu'un petit fort sur la pointe, à côté de l'église, où il y avoit 3 pièces de 12 armées par les naturels pour leur défense contre les Mores.
« Je descendis à terre, et le curé me donna connoissance de leurs foibles moïens, je trouvai des pièces en mauvais état, point de munitions ; d'une vingtaine de
(i) Rapport à l'empereur, 1809. (Arch. de la Marine, Personnel.)
fusils pas un ne pouvoit tirer. Il y avoir dans une petite tour 2 pièces de 8 encore plus mauvaises que celles de 12. De retour à mon bord je fis porter à terre de la poudre, des gargousses, des boulets et des ustenciles ; l'armurier s'occupa de remettre autant que possible les fusils en état.
« Aussitôt mon arrivée, j'avais prié le curé de mettre sur les pointes élevées de l'isle des hommes en vigie pour m'avertir en cas qu'ils apperçussent quelques bâtiments.
« Le 14, à I heure après-midi, un des hommes en vigie accourut me prévenir qu'il voyait deux gros bâtiments au vent de l'isle;... l'un fut reconnu pour une forte frégate, l'autre une corvette (brick) de 20 canons, ayant pavillon et flamme anglaises. J'appareillai en coupant mes câbles pour prendre position dans le fond de la baie. Comme j'étois sous voiles, le vent changea, la frégate ne put achever son évolution, et je fus porté sur la plage, près de la batterie, l'avant échoué par 15 pieds d'eau...
« A 2 heures, le brick, qui paraissait avoir une supérioritéde marche sur la frégate, se trouva abonne portée, et j'ordonnai qu'on commençât le feu. Deux minutes après, il répondit par le sien. A 2 heures 6 minutes, la frégate engagea le combat, qui devint très vif. J'avois fait dessendre la majeure partie des hommes de la manœuvre surtout les gabiers aux pièces dans la baterie et elles furent très bien servies. J'avais envoyé un officier, un aspirant et 6 hommes à la petite baterie de la pointe. Elle commença son feu à 2 heures 10 minutes. 11 y avait
2 pièces de 12 et i de 8 qui pouvoient se diriger sur l'ennemi ; elle nous seconda autant que purent le permettre le mauvais état de l'artillerie et l'inexpérience des insulaires qui la servaient ; pendant le combat je lui envoyai toujours des munitions crainte qu'elle ne se trouvât au dépourvu.
« La frégate anglaise, que la faiblesse du vent laissa par notre travers à peu près à demie portée du canon, ne put doubler la baye qu'après 2 heures 30 minutes. Alors elle se mit sur notre avant qu'elle canonna vivement. A 2 heures 40 minutes l'ennemi vira de bord et se tint à très petite distance, se servant de toute son artillerie et particulièrement de ses canonnades qui nous faisoient beaucoup de mal. Il traversa la baie deux fois en nous combattant de très près, ne faisant voile que pour gouverner et mettant de tems en tems en panne. A 4 heures trois quarts, se trouvant dans la partie du sud, il tint le vent basbord, força de voile et s'éloigna. Nos boulets de chasse le poursuivirent jusqu'à 5 heures précises qu'il se trouva hors de portée ; la baterie quelques minutes après cessa aussi son feu.
« Dans ce combat qui a duré trois heures, à la distance de 3 à 400 toises au plus, contre des forces très supérieures, j'ai été encore heureux de n'avoir que 4 hommes de tués et 10 de blessés, mais je regrette bien particulièrement mon officier de manoeuvre nions' Gois qui est au nombre de ceux qui ont été emportés (i).
(i) François Gois, né à Rayonne le 19 février 1768, était enseigne sur la Sémillante, lorsqu'il fut tué dans ce combat (2 août 1805).
« Le lendemain, au point du jour, les bâtiments ennemis reparurent et se bornèrent à m'observer.
« Les 16 et 17 thermidor, je fis faire quelques améliorations à la baterie de la pointe. Je désignai un autre lieu de l'autre côté de la baye pour y faire une batterie dont le feu pouvoit se croiser avec les deux autres. Les naturels, hommes et femmes, y furent occupés, et le curé, dans lequel ils ont une confiance et un dévouement absolu, venoit les encourager par sa présence. Les Manillois, les lascards et Portugois du bord s'y trouvoient aussi employés ainsy que mes ouvriers.
« Ayant appris qu'il y avoit une 2" frégate en croisière dans ces parages, ce qui augmentoit mon inquiétude, cette raison joint à d'autres motifs me détermina à quitter le plus tôt possible un mouillage où malgré toutes mes précautions je ne pouvois résister aux forces supérieures qui m'environnoient si elles me venoient attaquer. Je mis donc sous voile le 24 au matin.
« Avant mon départ, je ne savois comment reconnoître tous les services que m'avoit rendu le bon pasteur de Saint-Jacinte. Je sçus que quelques fusils et de la poudre étoient les objets qu'il regardoit comme les plus précieux. Je saisis cette occasion pour lui offrir comme une marque de ma reconnoissance douze fusils qui n'étoient pas d'ordonnance et environ 200 livres de poudre que je laissai à la batterie pour servir à la défense des naturels (i). »
(i) Rapport du 2 août 1805. Arch. de la marine, Campagnes. — Le journal de bord de la Sémillante contient une copie de ce rapport sur le combat de San-Jacinto, du 14 au 15 thermidor an XIII. Ou trouve en outre dans
Sorti du détroit de San-Bernardino Je même jour 12 août, le capitaine Motard éprouva d'autres inquiétudes non moins vives en voyant la tâche difficile et dangereuse qui lui restait à remplir pour se rendre à l'Ile de France à contre-mousson, par une route peu fréquentée, à travers des mers remplies d'écueils, avec un vaisseau qui avait une voie d'eau très considérable et un équipage très fatigué (i). Il dirigea sa route pour prolonger à huit ou dix lieues de distance les côtes des iles situées au sud du détroit, ce qu'il effectua heureusement. A la suite de ces côtes^ il continua de courir au sud vers les îles Moluques, en prenant connaissance des diverses îles situées sur cette route dans l'espoir d'y trouver quelque endroit où il pût relâcher en cas de besoin.
En quittant les îles Philippines, il passa à la vue de la petite île Palmas, des îles Meangis et Salibabo; il vint ensuite reconnaître l'île Row, à l'extrémité nord de Gilolo. De là il gagna la pointe sud du groupe des îles Salibobo, puis à l'ouest de l'île Sanghir, où il trouva un temps sombre, une mer très agitée par l'action des courants et des pluies continuelles. Voyant son équipage fatigué par cette navigation dangereuse, étant en outre au moment de manquer de provisions, comptant à son bord vingtsept malades. Motard se décida de laisser arriver pour prendre connaissance d'un mouillage qu'une carte an-
les papiers du général Dccaen (tome 59, fol, 247), une lettre écrite par le capitaine général des Philippines au commandant Motard, pour le féliciter sur le résultat du combat.
(i) Depuis son départ de Brest, la frégate la Sémillant avait parcouru plus de seize mille lieues.
glaise marquait dans l'île Sangliir. La Sémillante se trouvait alors à l'ouvert d'une baie assez vaste qui paraissait saine et où la nier était belle. Le commandant y jeta l'ancre par treize brasses sur un fond de sable et de corail à environ trois cents toises de la terre. Déjà plusieurs pirogues entouraient la frégate et les naturels étaient à bord avec des vivres frais. Le lendemain Motard expédia son canot armé en guerre avec l'enseigne de vaisseau Roussin pour aller faire une reconnaissance le long de la côte et surtout visiter le mouillage de Tabokang, indiqué par les cartes. Les naturels, gens d'humeur pacifique et n'ayant aucune arme, continuèrent de venir à bord avec des provisions, surtout des volailles qu'ils échangeaient pour des boutons de métal, des couteaux, des rasoirs, de petits morceaux de plomb. « Tout l'équipage se déboutonna, dit Motard, pour avoir des poulets. »
Le repos, la nourriture fraîche et plus variée, le temps sec qui succéda aux pluies eurent promptement remis sur pied les malades. La Sémillanie qulns. Sanghir, prolongea la chaîne d'îles qui s'étend au sud jusqu'à la pointe nordest deTîle Célébes. Delà elle se porta vers lesMoluques. Elle passa ensuite entre les îles d'Oby et Xulla-Bessey, puis à la pointe occidentale de Buro (ou Bourou), près des îles Saint-Mathieu, de l'île Ombay qu'elle côtoya jusqu'au détroit d'Alloo ou Allor. Sur ce point. Motard, qui ne marchait, dans ces parages couverts de récifs, de bas-fonds et pour ainsi dire inconnus, qu'avec la plus grande prudence, eut un instant d'hésitation. Le détroit d'Aloo conduit à Timor, mais Motard n'en avait aucune connaissance. Ce furent des relations amicales établies
avec les habitants de la côte qui l'en informèrent. Il tenta d'y passer et il réussit. Sorti enfin de cet archipel, entre les îles Sandal et Savu, le 26 septembre 1805, il se rendit directement k l'Ile-de-France où il aborda le 31 octobre. Il venait de suivre une route qu'un seul navigateur avait osé tenter avant lui (i).
D'unanimes félicitations l'attendaient. D'abord ce fut le Ministre de la marine qui lui adressa la lettre suivante :
« J'ai reçu, Monsieur, les comptes que vous m'avez rendus de votre voyage à Manille, du combat que vous avez eu à soutenir au mouillage de Saint-Jacinthe, île de Ticao, et de votre retour à l'Ile de France, le 9 brumaire an 14.
« Les détails de votre navigation ont excité tout mon intérêt ; vous avez été à portée de faire des observations qui seront utiles pour les progrès de la géographie, et vous avez sous ce rapport mérité de justes éloges.
« Vous avez repoussé avec succès les forces supérieures qui étaient venues vous attaquer au mouillage de Saint- Jacinthe; vous avez mis dans toutes les dispositions qui ont précédé et suivi cet engagement une prévoyancCj une résolution et une activité qui ont éloigné tous les dangers que vous pouviez avoir à redouter.
« J'ai mis tous ces détails sous les yeux de S. M., qui a bien voulu m'autoriser à vous en témoigner sa satisfaction.
(1) Journal de bord de la Sémillante, du i" septembre au 31 octobre 1805. — Rapport à l'empereur, 1809.
« Vous ne pouvez rien faire qui soit plus agréable à S. M. que de tenir le bâtiment qui vous est confié dans la plus constante activité. Vos croisières doivent êtreprolongées par tous les moyens possibles. Il faut qu'elles offrent le double avantage de détruire le commerce ennemi et de multiplier les ressources de la colonie.
« Les services distingués que vous avez déjà rendus sont pour moi le garant qu'il n'est point de preuves de zèle et de dévouement que je ne doive attendre de vous (i). »
Le zèle et le dévouement, la bravoure et l'audace ne manquaient pas en effet aux habiles officiers qui croisaient dans l'Inde. Ils tiraient de leur frégate, le parti le plus avantageux au service de la France et le plus nuisible à l'ennemi. Les croisières étaient bien combinées ; elles portaient l'inquiétude sur une vaste étendue de mer. Le général Decaen, qui rêvait des coups subits et décisifs contre les Anglais, était parfaitement secondé par les capitaines Motard, Bourayne et Epron . Chacun de ces officiers s'était distingué par des actions honorables. De nouveaux combats allaient bientôt leur mériter les plus chaleureux témoignages de satisfaction.
Au printemps de l'année 1806, le capitaine-général de l'Ile-de-France prescrivit de nouvelles croisières. Motard reçut l'ordre d'aller croiser pendant vingt-cinq jours dans les eaux de l'île Malique, de traverser le canal compris entre cette île et les Lacquedives, de relever la pointe de Galles^ faire route pour Sumatra, filer ensuite vers le sud
(i) Lettre du 27 janvier 1806. (Arch. de la marine).
en vue de la côte d'Achem, visiter les différentes rades fréquentées par les bâtiments de commerce anglais, jusqu'à l'entrée du détroit de la Sonde, enfin revenir aux îles de France et de la Réunion (i).
Appareillée de l'Ile-de-France le 24 avril 1806, la Sémillante arriva le 14 du mois suivant à la hauteur de l'île Malique, point de croisière qui lui avait été assigné. Le lendemain elle s'empara du corsaire V Isle-de-France, qui avait été précédemment capturé par une frégate anglaise. Le capitaine Motard, après avoir retiré de ce corsaire quelques objets qui pouvaient être utiles à la Sémillante, le fitcouler. Le23, il prit un bâtiment sous pavillon maure : un Arabe s'en disait propriétaire et un Anglais prétendait en être le capitaine; ils ne purent ni l'un ni l'autre justifier le titre qu'ils prenaient. Ce navire fut brûlé après que le capitaine Motard eut fait embarquer sur la frégate trois mille sacs de riz dont se composait le chargement.
Parvenu, le 11 juin, à la pointe de Galles (île de Ceylan), deuxième point de course que lui assignaient ses instructions, il fit tenir le vent pour s'établir en croisière. Dès la première heure du matin, les vigies aperçurent un bâtiment dans l'ouest-sud-ouest. De suite Motard lui donna chasse sous toutes voiles. N'en étant plus qu'à une demi-portée de canon, il lui envoya sa yole pour l'amariner; le pavillon anglais avait été amené. C'était VOlive, navire du port de six cents tonneaux venant de la mer Rouge avec une cargaison de fruits secs,
(i) Instructions pour le capitaine de vaisseau Motard, 22 avril 1806. (Arch. de la marine, Campagnes, 1806).
de café, de gomme, et trente et une mille piastres en espèces.
Croyant ne devoir point continuer sa croisière dans ces parages ni attendre que l'ennemi l'y vint surprendre, Motard alla se poster à l'ouest de la grande île Nicobar. Pendant quelques jours la Sémillante y essuya un temps à grains, de la pluie, un vent par fortes raffales et très variable. La mer étant devenue plus calme, la frégate française donna la chasse à deux bâtiments anglais qui couraient à l'est. C'étaient le James-Dru mmond et la Famé, l'un et l'autre du port de sept cents tonneaux, venant de Bombay et allant en Chine avec un chargement de coton et de bois de sandal. Mais le jour même chassée par deux fréc^ates anglaises qui escortaient un convoi de dix voiles, la Sémillante se retira promptement de ce point, rallia les deux prises, les escorta au-delà de la latitude d'Achem, et, le 29 juin, relâcha à l'embouchure d'une rivière que les cartes anglaises désignaient sous le nom de Simons- Bows. Après s'y être ravitaillé, le commandant mit sous voiles et fit route pour la rade de Natal (ile de Sumatra) qu'il voulait visiter.
Le 8 juillet suivant, la Sémillante s'empara d'un corsaire anglais, VActeon, expédié du Bengale pour aller faire le commerce dans les mers de Java, et d'un autre bâtiment, V Actif, qui naviguait de compagnie avec la lettre de marque. Quelques jours après, la frégate amarinait un autre navire anglais, le IVarren-Hartings, du port de quatre cents tonneaux, parti de Calcutta pour la côte de Sumatra. Mais depuis quelques temps les brises très fortes et les pluies presque continuelles faisaient éprouver un
froid humide très contraire à la santé de l'équipage. Ce changement subit de température avait rendu malade un grand nombre de matelots, malgré la précaution que le commandant avait prise de faire sécher l'entrepont en y gardant jour et nuit des réchauds pleins de feu. Les Européens étaient particulièrement atteints de la fièvre. Au 27 juillet, le chirurgien-major rendait compte au commandant que le nombre des malades était de quarante-neuf. Dans ces circonstances, Motard se décida à mouiller aux îles Corgados, le i^"" août, où la chasse et la pêche fournirent à l'équipage une nourriture qui contribua à conserver la santé des uns et à rétablir celle des autres.
La Sémillante resta un mois à ce mouillage. Elle remit à la voile le 2 septembre avec ses prises, mais Motard, après avoir tenté en vain d'introduire son convoi dans un des ports de l'Ile de France, jeta l'ancre dans la baie de Saint-Paul de la Réunion le 9 septembre.
La présence de la frégate française attira bientôt sur la côte une division anglaise qui l'y tint bloquée jusqu'au 10 novembre. Ce jour-là, à sept heures du matin, les vigies signalèrent l'ennemi au nombre de quatre voiles : le vaisseau de soixante-quatorze canons, le Sceptre, la frégate de cinquante canons la Cornwalis portant du vingt-quatre, et deux bricks. Ces navires se présentèrent devant la baie, se dirigeant à toutes voiles sur les bâtiments au mouillage.
« Je m'y trouvois, dit le commandant Motard, avec trois de mes prises et une douzaine d'autres bâtiments du commerce. La faiblesse de mon équipage ne me permet-
j.ant pas d'appareiller en présence de forces aussi considérables, je résolus de courir les chances (d'un combat) au mouillage. Je m'embossai donc à la tête de la rade en mettant tous les navires entre la terre et moi; les deux forts de la côte, quoiqu'en partie masqués par la rade, se préparèrent aussi et nous attendîmes l'ennemi... Un grain du O. S. O. ayant succédé brusquement à la brise de terre, amena la division dans la baie avec vent sous vergues. A 3 heures 5 minutes, jugeant le vaisseau à ma portée, j'arborai ma couleur en tirant un coup de canon qui fut aussitôt suivi de toute ma volée de bâbord. Mon feu continua de ce moment sans interruption. Peu d'instans après les premiers coups, le Sceptre laissa porter pour m'élonger et me canonna en arrivant. Mon feu était nourri et bien dirigé, le sien, également vif, était moins bon quant à la direction. Cette canonnade dura ainsi à demi-portée jusqu'à 3 heures 25 minutes, que le vaisseau laissa arriver tout-cà-coup vent arrière et mit le cap au large. La frégate le Cornwalis, qui le suivait, commença son feu hors de portée, prit la place du vaisseau, mais se tint si loin que la croyant à trop grande distance pour que mes boulets lui fissent leur etfer, je la laissai brûler sa poudre sans lui répondre; enfin, à 4 heures, les deux bâtiments ennemis qui, une heure auparavant, menaçaient d'écraser la baie, étaient hors de ma portée et rejoignaient les deux bricks qui étaient restés dehors. Leurs bateaux communiquèrent jusqu'au soir et, dans la nuit, nous les perdîmes de vue. Les forts de la côte qui, par la position de l'ennemi, se trouvaient masqués, ne purent employer leurs canons, deux bombes seulement
furent lancées. Plusieurs boulets du vaisseau tombèrent dans la ville où ils firent peu de dommage. Quelques bâtiments du commerce furent aussi touchés^ mais en général les avaries ont été peu conséquentes. De son côté, la Sémillante n'a pas eu plus de mal. Le gréement a peu souffert ; quelques coups ont donné dans le bord, mais je n'ai eu personne à regretter, trois hommes seulement ont été légèrement blessés (i). » Motard avait donc forcé les Anglais de renoncer à leur entreprise et de lui céder le passage ; il en profita pour se rendre à l'Ile de France, où il mouilla le 2 décembre avec tous les bcàtiment réunis sous son escorte, après avoir encore rencontré la fré^^ate anglaise de quarante-quatre canons, la Dédaigneuse, laquelle lui avait envoyé une volée en passant.
De sa longue croisière sur les côtes du Bengale, le capitaine Motard amenait huit bâtiments richement chargésil avait fait éprouver au commerce anglais des pertes évaluées à plus de trois millions et demi de francs. Mais les fatigues d'une campagne de sept mois, les chaleurs et le scorbut avaient couché sur les cadres une bonne partie de son équipage. Aussi Motard comprit-il que, pour le remettre sur pied, une longue relâche, le repos et les vivres frais étaient nécessaires. Il stationna donc à l'Ile de France pendant six mois.
Au mois de juin 1807, le gouverneur général, voulant utiliser de nouveau la frégate la Sémillante, donna ordre à Motard d'appareiller et de prendre la mer pour une croisière. La frégate fut d'abord dirigée sur la Réunion
(i) Lettre du commandant Motard, 4 janvier 1807. — Journal de bord de la Sèmillanle, 10 novembre 1806.
pour y débarquer un détachement de troupes. De là, le capitaine Motard Ht voiles à l'ouest de l'île de Ceylan, puis vers la grande île Nicobar et louvoya dans le golfe du Bengale. Six mois après, le i" novembre, il était de retour avec quatre prises estimées cinq cent mille piastres: c'étaient VAIléa du port de huit cent cinq tonneaux, chargé de coton et d'opium ; V Experimenl, chargé de bordagcs ; le Giti-Well et ï Elisabeth. La croisière avait coûté à l'ennemi quatre millions de francs et rapporté à l'Ile de France plus de deux millions deux cent mille francs (i). Cependant le général Decaen avait espéré des coups plus décisifs, de plus grands résultats ; il aurait désiré que le capitaine de la Sémillante se montrât ifn peu plus hardi (2). En eftet, il écrivait au ministre: «Il serait bien avantageux qu'à ses bonnes qualités cet officier en réunit une essentielle : celle d'être en certains cas plus entreprenant. J'ai déjà eu lieu plusieurs fois de faire cette observation (3). » Une circonspection exagérée était blâmable en de telles circonstances, mais n'y avait-il pas lieu, en même temps, de s'étonner qu'après quatre ans de la navigation la plus périlleuse Motard eût encore sa frégate. Un de ses compagnons, le capitaine Epron, pour avoir eu plus d'audace devait être moins heureux, car en
(i) Journal de la Sémillante, 1807, et rapport à l'Empereur, 1809. (Arch. de la marine).
(2) Dans les papiers de Decaen, on voit souvent Motard eu discussion avec le gouverneur général de rile-de-Franee. En 1806, ce dernier lui adressa la menace peu déguisée de lui retirer son commandement (tome 75, folio 109).
(3) Lettre du 14 décembre 1807. (Arch. de la marine).
croisant à la hauteur de Ceylan, la Piémontaise qu'il montait fut enlevée par une frégate anglaise après un combat où elle avait reçu les avaries les plus graves.
Le capitaine Motard était loin d'ailleurs d'avoir des allures aussi timides. La croisière qu'il entreprit et le combat qu'il soutint au mois de mars 1808 en fourniront une nouvelle preuve.
Ayant mis à la voile dans les derniers jours de février pour gagner le golfe du Bengale, le 5 mars il captura, près de Ceylan, le navire anglais la Cécilia, venant de Bombay. Le même jour, il attaqua la frégate la Terpsichore de trente-deux canons. Le combat dura une heure et demie, vergue à vergue ; l'issue en eût été infailliblement la reddition de l'ennemi, si son feu, principalement dirigé pour dégréer, n'eût mis la Sémillante dans l'impossibilité de manœuvrer au moment décisif, et si le capitaine blessé à la tête et à l'épaule n'eût été mis hors de combat.
Voici le récit de cette affaire d'après le journal du commandant :
« La nuit survenant nous empêcha de bien reconnaître le bâtiment chassé. Cependant tout le monde étant à son poste de combat et tout bien disposé,, nous nous dirigeâmes sur lui. A 7 heures moins 5 minutes, il mit en panne ; nous avions un feu à la corne, il en avoit deux à l'échelle de basbord. Je fis serrer les bonnettes, les cacatois, carguer la grand' voile, et à 7 heures précises nous nous trouvâmes à portée de voix. Au même instant le bâtiment éventa. Comme nous allions le heller, je lui fis tirer un coup de canon pour le faire remettre en panne, mais il répondit par un des siens et sa batterie fut
aussitôt éclairce; la nôtre l'était, les canonniers suivaient le pointage, j'ordonnai le feu et toute la volée partit sur l'ennemi qui nous envoya la sienne. De ce moment, le combat s'engagea de part et d'autre avec la plus grande vivacité. Les deux bâtiments étaient sous la même voilure, c'est-à-dire tout dehors excepté la grand' voile et la brigandine. L'ennemi était à peu près par notre travers de tribord et au plus à petite portée de pistolet. Le feu continua à cette distance jusqu'à 8 heures quelques minutes, et nous répondions aux « houras » de l'ennemi par les cris de : « Vive V Empereur «.Cependant m'apercevantdu dommage que nous causait la mitraille des caronnades de notre adversaire, je résolus de m'écarter d'unç centaine de toises pour diminuer l'effet de cette arme dont la Sémillante n'est pas également pourvue. Mais le vent ayant beaucoup molli, notre distance ne fut prise qu'à 8 heures un quart. Pendant ce temps je faisais tirer le gaillard à mitraille et la batterie à deux boulets ronds : l'extrême proximité des deux Kâtiments rendait presque tous les coups assurés. A 8 heures 30 minutes, une folle brise nous masqua, il fallut manœuvrer en conséquence, mais la manœuvre était extrêmement lente, le gréement ayant beaucoup souffert et le pont étant couvert et encombré par les débris. Le feu néanmoins ne perdait rien de sa vivacité; nos positions respectives n'avaient presque pas changé : nous étions seulement un peu dépassés le travers de l'ennemi à 8 heures 40 minutes, et la mollisse du vent et les avaries paraissaient devoir nous laisser longtemps dans cette situation. Au même moment, je
tombai blessé à la tête et à l'épaule, et l'on me porta au poste des chirurgiens (i). »
Peu après les deux frégates se quittèrent. La Sémillante avait vingt-deux hommes tués ou blessés. Parmi ces derniers, en outre du commandant, on comptait un officier dont nous nous plaisons à recueillir le nom. Charles Baudin, mort amiral, n'était alors qu'enseigne de vaisseau. Il eut dans ce combat le bras droit emporté (2).
« Quand le commandant Motard put sortir de sa chambre, ses premiers pas le conduisirent près de Charles Baudin qu'il féUcita sur son courage. Le blessé lui répondit : Commandant, j'aurais donné mon autre bras pour que vous ne fussiez pas blessé, car j'ai la conviction que la frégate anglaise serait à nous. C'était en même temps un témoignage spontané de la valeur du commandant Motard (3). »
Rentré àl'Ile-de- France, la Sémillante fut désarmée (4); son capitaine atteint dans sa santé par le climat et par ses blessures, tomba dans un état de faiblesse qui le contraignit à demander son retour en France. La navigation de Motard dans l'Inde avait duré six années, pendant les-
(i) Arch. de la marine, Campagnes, 1808.
(2) C'est par erreur que les recueils biographiques indiquent que Baudin reçut cette blessure sur la frégate la Pièmontaise.
(3) Notice sur Vamiral Roussin, par Montaut, capitaine de frégate.
(4) Le produit général des captures faites par cette frégate et par la frégate la Pièmontaise, du mois d'octobre 1807 au mois de mars 1808, s'était élevé à trois millions huit cent cinquante-neuf mille francs. Pendant la même période, Robert Surcouf, commandant le R-venant, avait fait cinq prises estimées deux millions quatre cent trente-cinq mille francs. — Arch. de la marine. Colonies, Ile-de-France, 1808.
quelles il avait détruit et incendié l'établissement deBencoulen, pris ou coulé dix-sept bâtiments, parcouru un espace de trente-deux mille lieues,, enfin fait triompher le pavillon français dans cinq actions contre des forces supérieures. Ces croisières, d'après l'évaluation qui en fut faite, avaient causé au commerce anglais un dommage de trente millions (i).
Le retour en France du commandant Motard a fait l'objet d'un récit qui ne manque pas d'intérêt. Motard avait pris passage sur sa vieille frégate la Sémillante, qui avait changé de nom, se nommait le Charles et avait été armée en course. Voici le récit du dernier épisode de la vie maritime de notre compatriote :
« Dans son combat, sous les terres de l'Ile-de-France, la Sémillante fut si maltraitée que le gouverneur général Decaen décida que ce qui en restait fût mis en vente à l'encan. Le fameux Robert Surcouf en devint propriétaire et transforma la frégate en corsaire, dont le brave Malouin prit le commandement pour continuer ses courses. Au retour d'une croisière fructueuse, Surcouf se résolut à rentrer en France. Le capitaine Motard prit passage sur le corsaire, avec ce qui lui restait de ses parts de prises : une valeur de 400 mille francs. Dans cette circonstance, la fortune, qui toujours avait été propice au capitaine Motard, lui sourit encore. Depuis l'Ile-de-France, la traversée avait été des plus favorables. Mais en entrant dans la Manche, Surcouf fit rencontre du Tonnant, vaisseau cie 80 canons, commandé par le capitaine sir John Gore.
(i) Journal officiel, 25 février 1809.
La Sémillante prit chasse aussitôt, quand survint un gros temps qui donnait au Tonnant une grande supériorité de marche sur le corsaire surchargé. Le capitaine Gore, impatient qu'il était d'en finir promptement, couvrit son vaisseau de toile. Au même moment, le capitaine Motard, qui venait d'observer, sur la colonne du baromètre, une chute rapide, avant-coureur certain d'une très prochaine tempête, fit part à Surcouf du phénomène : tous deux furent d'avis de ne garder que les basses voiles. Ce trait d'habileté et de connaissance nautique les sauva d'une perte inévitable. Peu après, la fureur de la tempête éclata et l'ouragan emporta bientôt les voiles et les mâts du Tonnant, tandis que le corsaire entrait paisiblement à Saint-Malo avec son riche chargement. Nous devons la connaissance des détails de ce dernier fait au capitaine de vaisseau de la marine anglaise Peter Fisher, qui a vécu au miHeu de nous pendant plusieurs années ; il les tenaitluimême de sir John Gore (i). »
Par une lettre du 5 février 1809^ le commandant Motard annonça au Ministre de la marine son arrivée le même jour au port de Saint-Malo. Il solUcitait de plus l'autorisation de présenter au Ministre de la marine l'enseigne de vaisseau Baudin (2) qui avait eu le malheur de perdre le bras droit dans la dernière affaire (3).
(i) Journal de Honfleur du 51 juillet 1864.
(2) Charles Baudin, né à Paris le 21 juillet 1784, mort amiral le 7 juin
(3) Dans le combat avec la Ttrpsichore, un boulet perdu lui emporta le bras droit et lui laboura le ventre. Dans cette affaire, il y eut huit amputés à bord de la Sémillante, l'enseigne Baudin fut le seul qui survécut.
Le capitaine de vaisseau Motard reçut le titre de baron avec dotation pour prix de ses services. Il fut nommé commandeur de la Légion d'honneur, et \c Journal officiel publia un rapport très élogieux. On a lieu de croire que le commandant de la Sémillante se tint pour amplement récompensé. Cependant, si flatté qu'il fût de prendre rang dans la noblesse créée en 1806, sa satisfaction aurait été plus douce d'obtenir du ministre les notes officielles présentées pour sa promotion. Il en sollicita en vain la communication. Le duc Decrès, jugeant la demande importune, et impatienté de l'insistance du commandant, répondit vivement : « Jamais, il veut avoir l'arbre et le fruit. »
Après être resté en inactivité plus de deux années, le capitaine Motard reçut le commandement de l'école spéciale de marine établie à Toulon. « Pouvait-on^ a écrit l'amiral Jurien de La Gravière, placer de jeunes élèves sous une meilleure direction ? Pouvait-on leur offrir un plus digne modèle à suivre ? Instruction solide, distinction de manières et d'esprit, courage à toute épreuve, rien ne manquait au baron Motard. Mais bientôt la marine ne fut plus qu'une armée de réserve. L'empereur prit l'habitude d'y puiser à pleines mains des soldats. Le II septembre 181 1, le capitaine de vaisseau Motard fut désigné pour commander en qualité de colonelmajor l'équipage des marins de la garde impériale. Il avait alors quarante ans. Il passa en Allemagne : sa santé ne lui permit pas d'achever la campagne de Russie (i). »
(i) Revue des Dcux-Moiidcs, i" octobre 1887, p. 646.
Il dut rentrer en France au mois de juin 1812 et fut admis, le 25 septembre 1813, à prendre sa retraite. Il comptait vingt-cinq années de services, dix combats et six blessures.
L'année suivante, un mois environ après l'abdication de l'empereur, le baron Motard exposait, par lettre du 24 mai 18 14, que sa santé l'avait forcé à quitter les équipages de la garde, et il demandait l'application en sa faveur de la loi du 10 thermidor an XII, aux termes de laquelle les officiers de la garde jouissaient de la retraite du grade supérieur. La solde de retraite et le titre de contre-amiral devaient en conséquence lui être attribués. Appelé à se prononcer, le ministre jugea que cette grâce pouvait être accordée à la distinction des services du capitaine Motard, et particulièrement à la conduite honorable qu'il avait tenue dans sa longue campagne dans l'Inde. En conséquence, une décision du roi, en date du 5 juillet 18 14, fixa sa solde de retraite à trois mille six cents francs et lui conféra le grade de contre-amiral honoraire.
Le baron Motard se retira àHonfleur ; il y vécut dans le repos jusqu'à un âge avancé. Le temps semblait n'avoir point de prises sur cet homme toujours jeune, d'un esprit vif et enjoué, fort recherché dans les salons. La maladie de l'octogénaire surprit douloureusement ses amis habitués à le voir monter à cheval chaque matin et galoper vers Blosseville. Sa mort, arrivée le 26 mai 1852, fut un deuil public dans sa ville natale. A bien des points de vue le baron Motard était le représentant d'une société évanouie. Il avait trente ans quand ce siècle commençait,
et il avait traversé plus d'une demeure aristocratique avant d'être le protégé des favoris de M""= Tallien. L'Empire lui avait donné des honneurs et un peu de gloire. La Restauration ne lui avait pas été cruelle. On pourrait dire de lui qu'il était né sous un astre favorable.
A Honfleur, au lendemain de la mort du contre-amiral Motard, une souscription fut ouverte pour élever un monument à sa mémoire. L'exécution en fut confiée à un de ses compatriotes, mais ce ne fut qu'après une attente de dix années que le mausolée sortit des mains du sculpteur. Le monument représente un rocher avec ses divers accidents naturels, des plantes marines et des coquillages. Au pied du rocher, une ancre repose sur les enroulements de son câble. La vie du contre-amiral est sommairement rapportée en bas du rocher. Sur deux facettes de la pierre sont gravés les noms des deux premières campagnes du jeune officier de marine : Aboukir. — Saint- Domingue. En haut, on lit trois noms : Sillahar. — Sainte-Jacinthe. — Saint-Paul, qui rappellent les combats du capitaine Motard dans les mers de l'Inde. Sur une plaque affichée dans le granit est inscrit :