PAR JEAN-BAPTISTE
De la nouveïïe Jèriisaleni (Honfleur), venant de J. C. mon Dieu, et inipi-iniêe an Havre de Grâce en 1S02, envoyée au Sènat-Conservatetir de V Empire Fraiiçais en novembre iSo^, offerte à l'Institut impérial de France en décembre 1814, et remise à la main droite du roi Louis XVIIl en janvier iSi ^.
Nous avons sous la main cet opuscule que le lieutenant Baussard distribuait à ses amis au commencement de cha-
que année en guise d'ctrcnnes, « comme l'expression de sa « reconnaissance pour la bonne volonté qu'ils avaient « montres dans le début de la Manifestation d'Elie. » Peut-être ne sera-t-il pas hors de propos de dire en quoi consistait la Manifestation d'Elie, mise au jour par Baussard, au lieu même de son domicile, rue Haute, à Honfleur.
L'après-dîner d'un dimanche de l'an 1817, Baussard convoqua ses concitoyens à une véritable représentation où devait se faire entendre le premier son de la trompette évangélique. Sous prétexte d'annoncer la cérémonie, il avait fait choix de quatre musiciens appartenant aux rangs de la garde nationale, institution où ne manquaient ni les gais compagnons ni les partisans des joyeux passetemps. Après leur avoir otiert un breuvage récolté sur les coteaux de Vasouy, et qu'il nommait le « vin de sa vigne », Baussard installa sur le belvédère construit au haut de son logis les gardes nationaux en les plaçant deux vers l'Orient et deux vers l'Occident. Les trompettes sonnèrent. Le public ne tarda pas à accourir.
Vêtu d'un costume blanc, d'autres disent d'habits ecclésiastiques, l'ancien lieutenant de vaisseau commençait ses prédications où le ton des Sibvlles s'alliait aux métaphores de l'Apocalypse : « C'est le Jour du Seigneur, s'écriait-il, le roi des Rois s'est plu à m'éclairer. Il m'a fait connaître la mesure du règne de la Constitution actuelle et la mesure du dernier des siècles. Dieu m'a choisi pour sauver la France qui, le 14 juillet 17S9, a donné à la Bête à sept têtes et à dix cornes sa force et sa grande puissance. Dieu va bientôt remettre l'Empire
de 2801 à ceux qu'il a fait Rois pour régner une heure après la Bête. La joie et la paix ne peuvent venir que de la Côte-de-Grâce de la ville de Honfleur, du haut de laquelle Jean-Baptiste 1899 dit : que cette montagne, dont la verticale à trois-cent-dix- huit pieds d'élévation au-dessus de la mer, est la figure de la Nouvelle-Jérusalem, et que la Chapelle qui est sur le sommet sera désormais appelée la chapelle des Trois-Grâces. »
En voilà assez pour faire connaître les imaginations de notre héros ; nous laissons la tcâche de raconter la fin du spectacle à ceux qui s'en voudront occuper.
Pendant que le lieutenant Baussard poursuivait à Honfleur la conversion des Juifs et des Gentils, il continuait de solliciter à Paris une grâce qu'il présumait due à ses services : l'obtention de la croix de Saint-Louis. Dès 1791, à cet efi^et, il avait présenté un placet où il invoquait en sa faveur ses campagnes et ses travaux nautiques. Le ministre avait répondu qu'il n'avait pas « le temps nécessaire ». Cependant Baussard comptait vingt ans de services et quatre combats. Désolé, mais non découragé, il laissa s'écouler les années de l'Empire sans renouveler sa demande. Mais, en 18 14, il s'adressa au comte Ferrand, ministre d'Etat, dans l'espoir de participer aux récompenses royales. Sa première épitre resta sans réponse. Alors, voyant que le seul moyen d'être décoré était de se décorer de sa propre main, il institua un ordre moitié militaire, moitié rehgieux, dont il fut à la fois le fondateur, le grand-chancelier et l'unique chevalier. L'insigne était une médaille de forme oblongue dont le centre, entouré de rayons offï'ait la figure d'un cœur
cmbmsc. Sur le poitrait de Baussard que nous conservons, cette décoration est représentée au côté gauclie d'un uniforme de lieutenant de vaisseau. La lettre qui suit fiiit allusion à l'idée bizarre que nous rappelons :
(( A son Excellence le coinlc de Blancas, ministre du Roy, les lundis i" août et mercredi 2 novembre 1814 (i).
« Trois mois se sont écoulés depuis que j'ai eu l'honneur décrire la lettre qui suit :
« iMoNSEIGN'EUR,
« En conséquence de la décision du Roi, en date du 20 juin dernier, relative aux ordres étrangers : jean- Baptiste Baussard, lieutenant de vaisseau de 1792, a l'honneur de vous adresser la demande en autorisation de porter l'ordre étranger de la Nouvelle-Jérusalem (Honfleur) joint à la décoration du Lis. (Voyez l'Apocalypse de J.-C. selon saint Jean, chap. XI, v. i et 2.)
« Ce ne peut être que la multiplicité des affaires du ministaire de la maison du Roy très-chrétien qui vous ait empêché, Monseigneur, de m'honorer d'une réponse que j'espère de la justice de votre foi, parce que la foi est la lumière du chrétien comme la raison est la lumière de l'homme mondain, qui a conduit Apollyon Bonaparte à l'ile d'Elbe, (voyez VEpilre de rapôtre saint Paul aux Romains, chap. I, v. 17). Son char est resté à Paris (2);
(1) Arch. delà Marine. Pi-rsonurl.
(2) Il s'ajjit des qiutre chev.iux en bronze dore descendus du portail de Saint-Marc, à Venise, le ij décembre 1797. partis d'.\ncône le 4 mars 1798 sur la frégate la Diutu, arrivés à Toulon et embarqués sur une allège qui prit la route dWrles. Le lieutenant Baussard asait assiste à cette opération.
vous avez sous vos yeux ce cadril du royaume trèschrétien qui doit désormais être conduit par la foi de l'Evangile éternel de la grâce de Dieu et par la raison humaine. Ne méprisez pas ce que je vous écris, Monseigneur, c'est pour en convaincre le cœur de notre Roy très-chrétien, par votre ministère, que ce monument a été placé dans la cour des Tuileries par la quatrième dynastie napoléonnienne.
« De la Nouvelle-Jérusalem (Honfleur), qui descend du ciel et vient de mon Dieu, le mercredi 2 novembre 1814. »
L'obstination de notre heutenant de vaisseau, déjà sensible dans les deux affaires engagées et rompues comme on l'a vu, l'est plus encore dans La suivante. Certes, il estimait à un haut prix l'ordre de Saint-Louis, mais il aurait volontiers renoncé à toutes vaines décorations s'il eût pu recouvrer certains effets laissés par lui à Sainte-Croix- de-Ténériffe, en 1798. Voilà bien le véritable, l'unique, le grand chagrin de sa vie : la perte de ses instruments, de ses cartes et de sa garde-robe ! Nous connaissons trop la vie de Baussard pour ne pas ajouter qu'il éprouva de plus graves désagréments, mais bien que ces derniers lui aient arraché des plaintes retentissantes, leur nature délicate et intime ne permet pas de les indiquer plus clairement. Contentons-nous de rapporter ses derniers efforts et la lutte suprême qu'il soutint. Pour plus de clarté, il convient de prendre l'affitire à son début.
En 1796, le capitaine Nicolas Baudin avait proposé aux directeurs du Muséum de destiner un navire à lui appartenant pour aller chercher une grande partie des
objets d'iiistoire naturelle qu'il avait laissés à la Trinité espagnole (i). Le gouvernement s'occupantde multiplier en France les plantes exotiques, la proposition du navigateur fut accueillie avec enthousiasme. Jussieu et Geoffroy s'empressèrent d'écrire au ministre pour recommander l'expédition et déterminer le Directoire Exécutif, « protecteur constant des lettres et des arts», à prescrire les dispositions propres h en assurer le succès. Nuls, dans la circonstance, n'avaient mieux qualité que ces deux savants pour gagner le Directoire aux projets du capitaine Baudin, qui demandait seulement que la marine fit les frais de l'armement (2).
Une fois le voyage ordonné, on procéda à l'équipement, au Havre, de la flûte la Belle- Angélique, dont le capitaine Baudin fut autorisé, par arrêté du 13 messidor an IV, à prendre le commandement « pour aller chercher à la Trinité espagnole les plantes exotiques et les objets précieux d'histoire naturelle dont il se proposait fiiire hommage à la République. »
Nous revenons à Baussard. « Par l'effet de son amour constant pour le progrès des connaissances nautiques, » il fut embarqué sur la Bel le- Angélique en qualité d'officier. Charmé de cette nomination, dans laquelle il voyait la réalisation d'un rêve longtemps caressé, Baussard se disposa à payer de sa personne ; il s'équipa en marin et en savant, se munit d'instruments, de boîtes, de poudres et, peut-être, d'onguents dont nous ne nous sentons pas de force à débrouiller les noms. Enfin, ayant embarqué
(i) Partie de l'ile de Saint-Domingue.
(2) Ltire lie JussLu, 2 itussidor an IV. Arch. de la Marine.
cinquante hommes d'équipage, s'étant muni d'un saufconduit du Cabinet britannique pour éviter l'atteinte des Anglais et d'une permission de la cour de Madrid d'aller à la Trinité, le commandant de l'expédition quitta le Havre le 30 septembre 1796.
Un mois était à peine écoulé qu'à la suite d'événements éprouvés à la mer, le navire la Belle-Angélique était forcé de relâcher à TénérifFe, où il arriva le 9 novembre, sans gouvernail, presque sans mâts, entr'ouvert devant et derrière. Les avaries étaient trop considérables pour que l'on songeât à continuer l'expédition avec le même bâtiment. En conséquence, la Belle- Angélique fut condamnée et désarmée.
Voir son voyage interrompu dès les premiers jours, c'était irritant pour Baussard ; il se calma néanmoins en employant les trois mois qui suivirent à parcourir l'île dans toute son étendue. Mais quel ne fut pas son mécompte lorsque le commandant, ayant enfin pu se procurer un autre navire pour continuer sa mission, ne réserva de son équipage que ce qui était nécessaire pour le manœuvrer, confia le surplus à Baussard avec l'ordre de retourner en Europe et quitta Sainte-Croix. Quelque temps après, notre lieutenant, tout déconfit, arrivait à Cadix sur un bâtiment espagnol de la Compagnie des Philippines. Ainsi se termina son expédition « pour le progrès des connaissances nautiques. » Quant à Nicolas Baudin, après avoir touché à Saint-Domingue où il séjourna, il était de retour en France le 7 juin 1798 et débarquait à Fécamp (i).
(i) Arch. de la Marine. Voyages et expéditions scientifiques.
Maintenant on voit par quelle suite d'événements malheureux Baussard avait été empêché de courir le monde; on conçoit les motifs qui l'avaient contraint d'abandonner une partie de ses effets. Mais qui pourra peindre combien fut vive l'amertume qu'il en ressentit ! A dix-sept années de là, en 1814, ce qu'il souhaitait le plus en ce bas monde, qu'il égayait de ses chants naïls, c'était d'aller de nouveau à Sainte-Croix. C'est dans ce dessein qu'il s'adressait au comte Ferrand par une requête du 3 novembre. « En ma qualité de Heutenant de vaisseau de 1792, écrivait-il au ministre, je supplie votre Excellence de m'employer sur le bâtiment destiné à porter le consul français à Sainte-Croix-de-Ténériffe, afin que je puisse y reprendre les effets que j'y ai laissés en dépôt en 1798. » Rien, à coup sûr, de plus juste qu'une telle requête; mais la demande passa inaperçue et Baussard ne tarda pas à se convaincre que de nouvelles instances demeureraient sans effet. Il ne lui restait pour agir qu'à compter sur ses propres forces. C'est pourquoi on le vit, sept années plus tard, en 1824, vingt-sept ans après son voyage aux Canaries, acheter, armer, équiper un navire et le tenir prêt à mettre à la voile pour Sainte-Croix. Afin d'être en mesure d'en prendre le commandement et de partir sans retard, il adressa au ministre de la Marine une demande ainsi conçue :
« Monseigneur, « Jean-Baptiste Baussard a l'honneur de vous exposer qu'il a été reçu pilote en juin 1777, lieutenant de trégate pour la campagne en 1778, lieutenant de fi-égateen 1782,
lieutenant de vaisseau en 1792, réformé en l'an neuf de la République française, retraité en janvier 1817, a maintenant l'honneur de vous prier de lui permettre de commander le navire le Jean-Baptisie, qu'il a acheté pour aller à Sainte-Croix-de-Ténériffe prendre des effets qu'il a laissé en dépôt en 1798, lors de la condamnation de la Belle-Angélique pour avaries irréparables. Or, dans l'attente où il est de votre permission, il vous annonce. Monseigneur, qu'il fait ses dispositions pour partir du port de Honfleur du cinq au quinze février prochain pour Saihte-Croix-de-Ténériffe et d'où il reviendra à Honfleur. « Jean-Baptiste (1899) a l'honneur de vous saluer de corps et d'esprit.
Monseigneur,
« De Paris, le jeudi vingt-deux janvier mil huit cent vingt-quatre. »
Mieux traité en cette dernière circonstance, Baussard obtint la satisfaction qu'il désirait; il fut nommé capitaine au long cours par décision du 28 février 1824. En revanche, il semble qu'il ne toucha au but de ses efforts que pour le voir se transformer en un obstacle qu'il ne put franchir, tant il est vrai qu'il y a souvent loin entre la coupe et les lèvres. En effet, notre lieutenant fut contraint de renoncer à voyager sur le Jean-Baptisie, car aucun matelot ne se soucia de s'embarquer avec lui : il resta le capitaine d'un navire sans équipage.
Baussard s'en consola en continuant à haranguer ses compatriotes avec un bonheur particulier. Il perdit le souvenir de ses épreuves en dictant des oracles. De cet
oubli, il y a quelque certitude à conclure que les instruments nautiques, les cartes et les effets de l'infortuné lieutenant sont encore en dépôt à Ténériffe.
Baussard est décédé à Honfleur le 14 février 1833; il avait dépassé quatre-vingts ans.
Berthelot (I^ V. Pierre), en religion P. Denis de la Nativité. Pilote-major et cosmographe du roi de Portugal, religieux de l'ordre de Notre-Dame du Mont- Carmel, il naquit à Honfleur où il fut baptisé le I2 décembre 1600 en l'église de Sainte-Catherine. Cette date est fournie par son biographe, le P. Philippe de la Très- Sainte-Trinité (i), mais nous n'avons pu en vérifier l'exactitude; les anciens registres baptistaires de la paroisse de Sainte-Catherine ne sont pas antérieurs à l'année 1659. On peut cependant, d'après d'autres documents, regarder cette date comme très précise.
La famille de Pierre Berthelot vivait à Honfleur au miheu du xvi" siècle. Elle portait le nom de Berthelot, dit Diipeyral ou Duperai. Était-elle originaire de la Normandie? On en doute, sans pourtant se sentir assez autorisé pour rien affirmer (2). Ce qui est assuré, c'est qu'elle y comptait des alliances dans la noblesse et dans la riche bourgeoisie. En 1577, un François Berthelot dit Duperai, maître en chirurgie, était établi à Honfleur, près de la fontaine bouillante, c'est-à-dire sur la place de nos
(i) Voyage d'Orient, liv. VIII, chap. VI, p. 435.
(2) Dans un acte du 16 mars 1607, un Etienne Berthelot, oncle du pilote dont nous parlons, est dit : « natif de Charente, pays de Saintonge ».
jours appelée place Hamelin. Il se qualifiait de lieutenant du premier barbier du roi. C'était le grand-oncle de Berthclot.
Son père était Pierre Berthelot dit Duperai, d'abord maître chirurgien, puis capitaine de navire. Il avait épousé, suivant contrat du 21 juillet 1598, Fleurie Morin, fille de Guillaume Morin, sieur de Chamelonde. De cette union devaient sortir dixenflmts. Le pilote Berthelot était l'aîné de ces dix enfants^ dont deux autres, François et Jean, furent aussi des gens de mer. La postérité de ces derniers était encore représentée au commencement du siècle par Denis-François-Guillaume Berthelot, né en 1732, mort en 18 18, chapelain de Notre-Damede-Grâce.
Son père servait sur des navires terre-neuviers en qualité de maître-chirurgien. Il l'embarqua avec lui sur V Aigle et lui fit pour la première fois visiter les pêcheries de lointains pays. L'apprentissage de Berthelot se continua sur d'autres navires armés et conduits par son père, car ce dernier, comme la plupart des chirurgiens de mer de son temps, pratiquait l'art de naviguer,
Ln 1619, une compagnie de marchands de Paris et de Rouen, formée depuis quelques années pour le commerce de l'Orient, avait décidé d'envoyer une seconde expédition aux Indes orientales, au pays des épices. Dans ce dessein, trois navires furent équipés : le Montmorency, YEspérance et V Ermitage. Beaulieu arma le Montmorency à Dieppe; il recruta à Honfleur les équipages des deux autres navires. Il vint les rejoindre sur la rade de ce port, le 2 octobre 16 19, et mit à la voile le même jour.
Beaulieu emmenait avec lui deux cent soixante-treize marins, soldats et volontaires, parmi lesquels se trouvait Pierre Berthelot sur ÏEspérance, de quatre cents tonneaux, que commandait Robert Grave, fils de Dupont- Grave, bien connu pour ses voyages au Canada.
Les trois navires naviguèrent de conserve pendant plusieurs mois. Ils se séparèrent en vue de l'île de Madagascar, le I" mai 1620. V Espérance reçut l'ordre de se diriger sur Bantam, port de l'île de Java. Des bruits de guerre obligèrent son capitaine à modifier sa route ; ÏEspérance aborda sur la côte occidentale de Sumatra, au nord de Benkoolen. Ce fut dans ces parages que le navire fut pris et pillé par des pirates hollandais. Quelques jours après, il fut incendié.
Pierre Berthelot resta dans les Indes avec une vingtaine d'autres matelots, ses compagnons d'infortune. Il prit du service, pendant plusieurs années, sur des navires •marchands qui trafiquaient sur les marchés orientaux. PuisilvintàMalacca, chez les Portugais, en l'année 1626. A cette époque, dans son pays natal, on le croyait mort; un acte du 26 avril 1625 ne laisse aucun doute à cet égard.
Il fut reçu merveilleusement par les autorités portugaises. Sa connaissance des rivages, des fonds, des chenaux de l'archipel indien en fit un précieux auxiliaire des gouverneurs. Il eut toutes les occasions de se produire comme pilote dans plusieurs expéditions, où il commandait les galères de quarante rameurs dont les Portugais usaient pour combattre les chefs malais sur les côtes et sur les fleuves. Ses services comme hydrographe n'étaient
pas moins apprécies du vicc-ri)i des Indes portugaises, pour lequel il dressa des cartes marines (i). Berthelot possédait donc les qualités et les connaissances exigées d'un très bon pilote hauturier.
Au mois de janvier 1629, il quitta Malacca et vint dans la capitale portugaise, à Goa. Dans ce moment, on y armait une escadre de trente navires; Pierre Berthelot en fut le premier pilote. Il prit part à un combat naval livré en vue de Malacca et à d'autres brillants faits d'armes. Pour prix de son courage et de son habileté, le gouverneur portugais lui promit l'habit de l'ordre du Christ, et, pour montrer toute la considération qu'il avait pour son caractère et son mérite, il l'anoblit. Quelque temps après, on lui donna en propriété l'office de pilote et de cosmographe royal, qui correspondait sans doute à l'emploi de pilote-major des Indes. Pierre Berthelot l'exerça six années environ, durant lesquelles il dirigea plusieurs expéditions navales.
Mais un profond changement s'était produit dans l'existence de notre pilote royal. Berthelot avait pris l'habit du
(i) On a la preuve que Pierre Berthelot a dressé des cartes nautiques et que par conséquent il s'était adonné à l'étude de la cosmographie. En effet, dans le Calalogut of tin inanuscript, maps, cbarls aiui plitm in tbt Britisb Sluifum, on trouve les deux indications suivantes :
« Madagascar.
« A chart of part of the south castcrn coast of .\frica, from the Cape to € Sofala with part of the coast of Madagascar. It is inscribed : « i'ctrus ■ Berthelot, primum cosniagraphicum Indianoruni Inipcrium faciebat (iiV) « Anno Domini 1655. » 15 in. X li in. — (Mu. Sloaiu, 197, fol. 74.)
■ A chart o( part of the south castcrn coast of Africa, with the Mozambique CbanncI and the Island of Madagascar. It is inscribed : • Pctrus • Berthelot (ut »up.) 1$ in. X i] in. • — (Mu. SU<jtu, 197, foL 90.)
Carmel, le 24 décembre 1634, ^^ ^^ ^'V2Lii reçu la prêtrise, le 24 août 1638, par les mains du patriarche d'Ethiopie. Pierre Berthelot se nommera désormais Frère Denis de la Nativité.
Une importante ambassade portugaise se préparait alors à se rendre à Achem pour y traiter avec le roi indien. L'ambassadeur insista pour que sa flottille, qui se composait de trois galères, fût placée sous les ordres du pilote devenu moine. Il l'obtint à force d'instances.
En route pour Sumatra, les galères rencontrèrent deux navires hollandais auxquels il fallut livrer bataille. La victoire resta aux Portugais; mais le vaillant P. Denis reçut une grave blessure. Il conduisit cependant la mission à Achem, où le roi accueillit l'ambassade avec les plus grands égards. Mais, par une insigne mauvaise foi, ce prince attaqua l'ambassadeur et s'empara de sa personne, de sa suite, de ses équipages, dont une partie fut massacrée et le reste jeté en prison. Pierre Berthelot, désigné par son habit religieux à la haine des infidèles, fut particuhèrementen butte aux plus odieux traitements. Mis en demeure d'apostasier sa foi, il la confessa au contraire avec le plus grand courage jusqu'à ce qu'il mourût assassiné par un renégat furieux (27 novembre 1638).
Les historiens de son Ordre assurent que de grands miracles accompagnèrent et suivirent son martyre, si bien que l'on introduisit à Rome la cause de canonisation du bienheureux P. Denis. On ne sait si le procès a suivi son cours.
Toutefois le nom du P. Denis de la Nativité (Pierre Berthelot) demeura en vénération dans la province de
Normandie ; on en a la preuve certaine par la publication d'une brochure très répandue jadis et qui est devenue d'une extrême rareté. On y rapporte les faits merveilleux dus à l'intercession du carme-pilote, du martyr que ses computriotes se complurent, pendant plus d'un siècle, à honorer à l'égal d'un saint. \'oici le titre de cet opuscule :
« Abrégé de la Fie, du Martyre et des Miracles du l' . P. Denis de la Nativité, natif d'Honfleur, religieux de l'Ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel en la réforme de Sainte- Thérèse dans le couvent de Goa aux Indes Orientales, augmenté de quelques lumières que l'Auteur a découvertes en son voyage qu'il a fait à Ilonjleur après la fêle de Tous les Saints, Van i6Si. Au Havre de Grâce, chez la veuve de GuillaumeGruchet, 1733, avecaprobation, in-i2de lopages. »
Ce petit livret, propre à inspirer des pensées édifiantes, nous a révélé l'origine d'un adage qui se rapporte à Pierre Berthelot. On y raconte qu'au milieu du xvii'' siècle, la population de Honfleur, pour obtenir la pluie, se rendit en processions à l'abbaye de Notre-Dame de Grestain, puis au Breuil, à Notre-Dame de la Pitié. Le narrateur ajoute : « Et comme ces processions retournoient, elles furent toutes trempées, à la réserve de la mère de notre martyr sur qui il n'en tomba une goutte ni en l'une ni en l'autre procession. » Ce prodige a très vraisemblablement donné naissance à la locution qui occupe encore un rang honorable parmi les dictons honfleurais : // est de la jamille de saint Berthelot. quand il pleut il ne re<oit pa\ d'eau.
On connaît plusieurs portraits du P. Denis. L'un se
trouve dans le Voyage d'Orient du R. P. Philippe de la Très-Saincte Trinité (Lyon, 1652). Avant la Révolution, le couvent des Carmes, à Rouen, possédait un autre portrait du même religieux ; depuis, ce portrait a appartenu au Musée de peinture de cette ville, mais on ne sait aujourd'hui ce qu'il est devenu. En outre, on nous a assuré que l'on voyait un portrait du P. Denis dans un couvent d'Italie, situé près Plaisance. Enfin le seul portrait que nous ayons pu examiner est conservé, à Honfleur, par les héritiers de la famille Berthelot. C'est ce dernier portrait qui a été gravé à l'eau-forte par Fr. Courboin, bibliothécaire au département des Estampes de la Bibliothèque nationale.
Chaudet {Hclii- ou Elle), sieur de S.iint-Nicol, du Bocage etdeMannevilIe-Daubeuf, capitaine en la marine, est malheureusement un personnage peu connu. On ignore dans quelle localité de Normandie il prit naissance au commencement du xvr siècle ; mais il s'était fixé à Honfleur, il s'y maria, et pendant plus de vingt ans il y poursuivit des armements maritimes. C'est lui que les historiens locaux tout connaître à propos du pillage et du saccagement de la ville, en 1562. Les documents que l'on peut réunir sont extrêmement sobres de détails sur la vie de ce capitaine, et c'est vraiment fâcheux, car son existence est d'un intérêt et d'une originalité très tranchés. Plusieurs indices donnent à supposer que Chaudet a été un hardi marin et un intrépide armateur; il y a lieu de croire que nous avons affaire à un de ces navigateurs normands à qui les expéditions au Brésil et au Canada étaient familières dès avant le milieu du xvi' siècle. Ses voyages sont restés dans l'ombre ; si son nom a été conservé, c'est que Chaudet appartenait à la religion réformée et qu'il en était le sectateur le plus ardent. Les historiens ne savent de lui qu'un trait d'audace : le coup de main qui le rendit m.iitre de Honfieur. Nous voudrions essayer de diriger un mouvement d'attention sur ce marin oublié depuis trois siècles; Chaudet se rattache à la tilia-
tion des capitaines de mer qui, à partir de l'c^poque où Gonneville en 1 5 03 , et Jean Denis vers 1 5 1 9, conduisaient leurs équipages vers les terres du Brésil, jusqu'à la fin du XVI'' siècle, s'en allèrent chercher fortune sur des rivages inconnus, Chaudet paraît y avoir réussi à souhait,, si l'on en croit le curieux passage d'un mémoire rédigé par un de ses descendants :
« Jean de Brèvedent (i), sieur du Bosc, mon grand père, espousa damoiselle Jeanne Chaudet, fille d'Elie Chaudet, capitaine de marine,, laquelle estoit héritière (2) dudict Chaudet et possédoit les terres de Sainct-Nicol, le Boscage, le IVlont-Chaudet, le \'albrun, avec plus de quinze cents livres de rente hypothèque. Mais^avant d'entrer plus avant dans ladicte famille, il est à propos de dire ce que c'estoit que ledict Chaudet.
« Elie Chaudet estoit de la religion prétendue réformée, d'une famille du pays de Caux, de laquelle n'ay point cognoissance, qui vint s'habituer à Ronfleur où il espouza Marie Le Do, fille de Pierre Le Do, sieur du Val, une des plus riches familles du pays qui est venue comme bien d'autres par mauvois ménage en totalle décadence. Ledict Chaudet estoit fils de Jean, lequel eust esté extrêmement riche si le malheur de la condition ne l'eust engagé dans les hérésies du temps, ayant perdu à Ronfleur, où il fut pillé par l'ordre de M. de Pierrecourt lors gouverneur d'iceJle ville du temps de la Sainct-Barthélemy (3), plus de cent mille livres tant en vaisseaux que
(i) Conseiller du roi au bailliage de Rouen.
(2) Et fille unique.
(3) La date est indiquée vaguement. Jacques de Mouy, sieur de Pierre-
richesses qu'il avoit aportées des Canadas où il avoit esté un des premiers. Il avoit esté gouverneur de Honfleur ainsy que faict foy plusieurs pièces que mondict ayeul avoit produites au procès qu'il avoit contre Olivier Athinas, maréchal de clousteric et autres. On le nommoit le roy Chandet, à cause de son authorité et de ses richesses. La ville de Honfleur de laquelle il s'estoit emparé s'estant rebellée contre luv, il l'assiégea et ht venir du canon de Bernay et de Lisieux et la prist, ayant auparavant brûlé une rue toutte entière qui se nomme encore à présent la rue Bruslée(i). Les habitants de la parroisse Sainct-Léonard s'estant reffugiés dans ladicte esglise, il les contraignit de se rendre ayant fait mettre le feu à toutes les maisons d'autour d'icelle. [Il] posa dans ledit Honfleur, à sondit nom, un nommé Apparoc (2) pour gouverneur pendant qu'il alloit piller de tous les costés sur les [catholiques] en vengeance de ce qu'ils luy avoient faict, et fist beaucoup de mal dans tout le pavs (3). Enhn Dieu lui fist cette grâce, peu de temps avant sa mort, l'an 1572, de détester son hérésie (4). »
Ce qui rend la note qui précède doublement précieuse,
court, dévoué aux Guises, était capitaine-gouverneur de Honfleur avant l'^éz; le pillage des navires de ChauJet est antérieur à cette année-là.
(1) C'est une erreur. La dénomination de • rue Bruslée » se rencontre dans des pièces datées de i;;6.
(2) Voyez ce nom.
(}) Il y a confusion dans les ùits rel.ttés ici, empruntés d'ailleurs à une sorte de chronique publiée plusieurs fois déjà. — Thomas, Hist. d/ Honfleur, p. 71.
(4) Le fragment ci-dessus est extrait d'un mémoire généalogique en U possession de M. de Brévedcnt du Plcssis.
c'est qu'en premier lieu elle fournit des indications sur la carrière de Chaudet, que nous pouvons nous représenter les voyages qu'il entreprit, les circonstances qui les lui commandèrent, les événements qu'il eut à y traverser. En second lieu, la note nous révèle le nom de l'un de ses lieutenants, sur lequel il ne sera pas superflu de porter notre attention.
Quant à Chaudet, on est obligé de reconnaître qu'il n'y a dans les renseignements recueillis ni suite ni matière à développement pour une biographie.
Les archives municipales de Honfleur conservent cinquante-quatre pièces où le nom d'Hélie Chaudet est mentionné, ce sont des aveux à lui rendus à cause de son fief de Saint-Nicol.
En 1550, au mois de septembre, les échevins de Honfleur, informés par l'amiral d'Annebaut que le roi Henri II se rendrait le mois suivant du Havre à Honfleur, firent choix de deux galions pour transporter le roi, la reine et leur suite. L'un de ces navires appartenait à un ancien vice-amiral de Bretagne, Esmery Despoix, l'autre était le galion Chaudet. Notre marin tenait donc en équipage et mouillé dans le port de Honfleur au moins un bâtiment de guerre.
Le 17 juin 1554, sur une ordonnance des échevins, on paya à Hélie Chaudet la somme de quarante-sept livres pour la livraison de trois guenons offertes en présent. On peut présumer que ses navires avaient rapporté du Brésil une cargaison de singes, « destinés à égayer le château féodal du gentilhomme campagnard. »
11 est acquis historiquement que Chaudet avait réalisé
une grande fortune, puisque l'on sait qu'il lit racquisition de trois rtefs situés aux environs de Hontîeur. Il la devait, selon nous, à son trafic avec les Indiens des deux Amériques, tant au Brésil qu'au Canada, où il était allé un des premiers, c'est-à-dire avant l'année [545, au plus tard.
Il n'y a pas lieu non plus de douter qu'étant protestant il n'ait eu de grandes relations avec ses coreligionnaires, car il en était le chef à Honfleur ; c'est à leur tête qu'il se rendit maître de la ville; il y plaça pour gouverneur un de SCS lieutenants. La note citée plus haut nomme ce lieutenant « Apparoc »; d'après une chronique anonyme (i), il se nommait « de Sainte-Marie » : ce sont les variantes d'un nom de famille qui se trouve appliqué à la même personne (2). Ce qui rend intéressant ce nom, c'est qu'il est également porté par le capitaine de la Grande-Roberge, navire qui transporta de Ronfleur au Brésil, en I55(^, Bois le Comte et les ministres genevois. Jean de Léry parle en effet du « sieur de Saincte-Marie dit l'Espine » ou plutôt YEspimK VEspiney. C'est d'ailleurs un des rares noms des compagnons de Bois le Comte qui soient parvenus jusqu'à nous.
Sans trop donner aux conjectures et aux combinaisons qui se tirent de loin, il nous semble y voir assez clair dans les annales honfleuraises pour croire qu'il y a identité entre le capitaine de la Grande- Roherge, — de Sainte- .Marie dit l'Espiney, — et le capitaine de Sainte-Marie
(i; Thomas, iha. ,u H.^n/tnir, p. -4. >2) Voyca l'art. Apparoc
qui devint temporairement gouverneur de Honfleur en avril 1562,
Un fait à rapprocher aussi, c'est que, comme nous l'avons dit, Chaudet était protestant, et qu'il est remarquable que ce soit précisément à Honfleur que ses coreligionnaires, venus de Genève, aient été invités à se rendre pour s'embarquer sur des navires montés par beaucoup de Normands appartenant à la religion réformée. Il est plus que probable que l'amiral de Coligny fut pour quelque chose dans le choix du port d'embarquement, et qu'en relations suivies avec les armateurs et négociants calvinistes il aura rencontré en Hélie Chaudet, connu pour son expérience des choses de la mer, un capitaine de marine disposé à prêter à l'expédition de Bois le Comte l'appui de sa fortune et peut-être le concours de ses navires. Le fait reste incertain, mais il y a de grandes présomptions.
Nous dirons encore que les minces détails réunis dans cette notice prouvent, une fois de plus, l'intérêt qui s'attache aux marins du port de Honfleur, au xvi^ siècle, dont les noms sont éteints dans tous les souvenirs.
Le capitaine Hélie Chaudet est décédé en 1572 ou 1573; la date précise ne nous est pas connue. Le 14 mars 1572, Chaudet donnait aveu d'un flef ou aînesse sur la paroisse de Tourville, en bordure de la forêt de Touques; le 29 mai 1373^ ce fut sa veuve qui s'acquitta du même devoir. L'époque de son décès tient donc entre ces deux dates. Il ne laissa qu'une fille nommée Jeanne Chaudet, dame du Bocage, qui se maria, en 1574, avec Jean de Brèvedent, sieur du Bosc, conseiller du roi au bailliage et siège présidial de Rouen.
Sî
Chauvin {Pierre dv), éciiycr, sieur de Tonnetuit, capitaine pour le roi en la marine, capitaine de deux compagnies puis mestre-de-camp d'un régiment de gens de pied, gentilhomme ordinaire de la chambre, lieutenant pour le roi au Canada, vivait à Honfleur durant les quinze dernières années du xvr siècle. Cette ville ne peut cependant pas le réclamer comme un de ses entants. Chauvin était originaire de Dieppe, et il appartenait à la religion réformée. Si différentes pièces ne laissent aucun doute sur son origine dieppoise, nous n'avons pu en rencontrer aucune qui prouve nettement sa parenté avec la famille du même nom désignée dans l'information de 1666 (Bihl. nat., fr. 16898, fol. 41) et à laquelle on a supposé qu'il appartenait. {La France prolestante, III, 430.) Divers actes notariés font précéder le nom de Chauvin de la particule ; d'autres lui donnent la qualité d'écuver; quoique la preuve résultant de cette mention n'ait force que de présomption, nous inclinons néanmoins .1 penser qu'il était noble, toutefois sans pouvoir dire s'il était noble de race où s'il avait reçu de Henri IV des lettres d'anoblissement, comme beaucoup d'autres à cette époque, en récompense de services rendus à la cause rovale.
Quoi qu'il en soit, c'est en l'année 1589 que l\)ii trouve son nom cité pour la première lois dans nos ir-
chives municipales. Les comptes des deniers arrêtés à cette date portent certaines sommes destinées à l'entretien de la garnison de Honfleur, composée alors d'une compagnie de soldats d'infanterie sous les ordres de Pierre de Chauvin. La même dépense, pour le même objet, est reproduite dans les comptes de l'année I590(. Selon toute apparence. Chauvin et ses gens de pied avaient été envoyés par le duc de Montpensier en vue de s'assurer de Honfleur et de conserver la place au roi. On conçoit que, dans les circonstances critiques où Honfleur se trouva à ce moment, Chauvin put rendre à ses coreligionnaires et à Henri IV les signalés services que plusieurs écrivains ont rappelés.
Champlain a écrit : « Le sieur Chauvin de Normandie, capitaine pour le roi en la marine, homme très-expert et entendu au faict de la navigation avoit servi Sa Majesté aux guerres passées » Le fait rapporté ci-dessus confirme l'information de Champlain. Il semble toutefois que l'action de Chauvin ne se borna pas à la « garde et conservation » d'une ville, mais que ce marin prit part avec les soldats qu'il commandait à la campagne de Henri IV dans le pays de Caux. C'est du moins ce que donne à penser une quittance d'Antoine Hermann, « capitaine-enseigne de la compagnie du sieur Chauvin », laquelle indique que la compagnie et son capitaine avaient quitté Honfleur en 15 91, passé la Seine et gagné Dieppe. On peut présumer qu'ils se joignirent, l'année suivante, aux contingents amenés au roi et diriges contre le duc de Parme (i).
(i) Une somme de 900 livres fut payée par Antoine Duverger^ receveur
pans le même temps, Pierre du Guast, sieur de Monts, qui fut le compagnon de Chauvin au Canada, neuf ou dix ans plus tard, était également à la tête d'une troupe de gens de guerre qui guerroyait dans le pays de Caux. De Monts et sa troupe tenaient Tancarville dans les derniers mois de l'année 1587 ; ils occupaient Honflcur en 1588, époque où de Monts était pourvu delà lieutenance dc^cette ville. En 1589 et 1590, on retrouve le même officier en garnison à Dieppe où commandait M. de Chasteij) C'est ainsi qu'à la même époque on voit dans les mêmes localités, unis pour la même cause et servant sous la même bannière, Pierre de Chauvin, le sieur de Monts et le commandeur de Chastes, trois hommes dont les entreprises devaient se succéder dans l'œuvre de colonisation de la Nouvelle-France.
Nous voyons donc Chauvin à Honfleur comme soldat en 1589, on l'y remarque ensuite comme armateur et comme marin de 1595 à 1603. C'est durant cette dernière période que, tournant son activité vers les vo3'ages lointains, il ne tarda pas à s'y distinguer par son énergie, son esprit ouvert, entreprenant et pratique. Alors il suivit aux pêcheries du Canada les autres marins de nos côtes, et comme il fut sans doute heureux dans ses voyages, il acquit une certaine fortune, il devint armateur; il eut bientôt à son service les meilleurs capitaines du port de Honfleur, pour lesquels les bancs de Terre-Neuve, les attérages de l'embouchure du Saint-Laurent, le tralic
des tailles A Pont-rEvcquc. à la compagnie du capitaine Chauvin, quand ou la licencia après la prise de lécanip. — Arch. de la Seinc-Inf., C. 123).
avec les Indiens, la traite des pelleteries étaient autant d'objets familiers. De sorte qu'au temps où s'écroula l'entreprise du marquis de La Roche, dont il avait pu y suivre les apprêts^ il était préparé à diriger une expédition vers le Canada en marchand et en marin.
L'occasion s'en présenta en 1599. Vers la fin de cette année-là, 4U^moiG do iioveuibre^ dit le P. Fournier; (t^hauvin obtint de Henri IV, à la sollicitation d'un habitant de Saint-Malo, nommé Dupont-Gravé, et selon toute apparence, en récompense de ses services, une commission de lieutenant pour le roi, « au pays de Canada^ coste de l'Acadie et autres de la Nouvelle-France, » avec le privilège exclusif du trafic, à la seule condition 'd'}^ former un établissement) Le 3 janvier 1600, les marchands de Saint-Malo qui avaient eu jusqu'à ce jour l'habitude de jouir paisiblement de leur commerce avec le Canada, ^ formèrent opposition au monopole accordé. Il fut néan- , moins maintenu, et Chauvin organisa l'expédition qui, au dire de Champlain, avait pour but de mener cinq cents honmies au Canada pour s'y fortifier et défendre le pa3^s. A ce moment. Chauvin possédait quatre navires : le Don de-Dieu, V Espérance, le Bon-Espoir et le Saint-Jehan. Le plus grand des quatre, le Don-de-Dieu, ne jaugeait que. deux cents tonneaux, et les trois autres seulement deux cent trente tonneaux à eux trois. Le Don-de-Dieu, que commandait ordinairement Chauvin, avait pour maître Henri Couillart, issu d'une vieillie famille de marins, à laquelle peut-être appartenait Guillaume Couillart qui épousa, à Québec, Guillemette Hébert, et vit son clos érigé en fief noble, en 1626.
^IJi^roçji,j^lu^ ,xi.ei(Ar^.
Après des soins indispensables donnés à l'armenient, ce fut avec ces quatre navires et avec Dupont-Gravépour lieutenant que Chauvin entreprit le premier voyage au cours duquel il tenta de fonder un établissement à Tadoussac, sans obtenir de résultat. Tadoussac est sur la rivière de Saguenai^ à quatre-vingt-dix lieues de l'embouchure du Saint-Laurent. Cette tentative eut lieu non point en 1599 comme on l'a écrit, mais au priivtemps de^ l'année 1600^ L'année suivante, Chauvin ne se porta pas de sa personne au Canada; on a néanmoins la preuve qu'il y expédia son navire V Espérance, sous la conduite de Guyon Dières.
Au mois de mars 1602, le Don-de-Dieit et Y Espérance, armés et équipés, étaient de nouveau prêts à faire voile pour le Canada, sous le commandement de Chauvin. Nous avons noté trois actes qui ont rapport à ce second voyage, et par lesquels les capitaines des deux navires empruntaient à trente-cinq pour cent sur l'expédition qu'ils espéraient faire. Ces contrats portent la date des 16 mars, 18 mars et 2 avril 1602. Il n'y a aucune observation à présenter sur le taux du prêt, c'est le profit ordinaire pour les voyages au Canada. Mais il est peut-être utile de relever certaine particularité dans les dispositions de ces actes; ceux-ci, en effet, concordent en ce qui touche le port d'où partent les navires et la côte où ils iront aborder, ils diffèrent sur le lieu où se fera le retour. Tandis que le premier indique l'Espagne et que le second nomme le Portugal, le troisième fixe La Rochelle ou Bordeaux. C'est très peu de jours avant son départ que Chauvin, décidé tout d'abord ï faire son retour en pays
étranger, modifia son dessein. (jChauvin partit de Ronfleur au mois djivril. i6o2,30n sait que cette seconde tentative fut aussi infructueuse que la précédente, au point de vue de la colonisation. Après un séjour de quatre mois environ àTadoussac, Chauvin revint en France, où il arriva à la fin du mois d'octobre de la même année. Sur son navire le Don-de-Dieu se trouvaient trois malheureux colons qui avaient été abandonnés par un capitaine de Saint-Malo. Leur rapatriement coûta dix-huit livres à chacun d'eux, suivant l'acte qui suit : « Henry Couillart, maistre du navire le Don-de-Dieu de 200 tonneaux, bourgeois demeurant à Honnefleur^ a confessé avoir receu de Jehan Bibes, Jacques Oulquin et Jehan Hérizon, demeurantz à Sainct-Malo, présentz, la somme de cinquante quatre livres tournoiz pour avoir aporté et rapasé par led. Couillart dans sond. navire de l'isle de Canada en ce lieu deHonnefleur lesd. Bibes, Oulquin et Hérizon qui avoient esté délaissez aud. lieu de Canada par le capitaine Soynard dud. lieu de Sainct-Malo, ainsy qu'ilz l'ont présentement juré et affirmé. » (Tabell. d'Auge, 2 novembre 1602.)
Le 20 janvier 1603, Pierre de Chauvin donnait une procuration générale et spéciale à sa sœur Madeleine Chauvin, veuve de Jehan Plastrier. Cet acte est de bien peu antérieur à^on décès, dont nous ne pouvons d'ailleurs préciser la date. Il faudrait selon nous la fixer aux premiers jours du mois de février suivante
Au mois de mars 1603, ^^ commission de Chauvin ayant passé au commandeur de Chastes, gouverneur de Dieppe, une expédition fut de suite formée sous les aus-
piccs de ce ticrnicr. Le comniandeinent en tut doinié à Duponl-Gravé. Deux navires mirent à la voile de Honfleur pour Tadoussac dans la première quinzaine d'avril 1603 : c étaient \â Bonne- Renommée^ que montait Dupont- Grave et la Françoise, capitaine Jehan Girot. La l'iançoise, du port de cent tonneaux, était l'un des navires qui avait porté à l'ilc de Sable, en 1598, le marquis de La Roche et « ses gens. » Sur la Bonne- Renommée se trouvait Samuel Champlain qui entreprenait son premier voyage au Canada. Après avoir remonté le tleuve Saint-Laurenc jusqu'au saut Saint-Louis, Dupont-Gravé et Champlain revinrent à Honfleur où ils étaient de retour avant le 27 octobre 1603.
Quant à Chauvin, on serait tenté au premier abord de croire qu'il avait amassé une grosse fortune, sans qu'on puisse indiquer dans quelles proportions le monopole des pelleteries y avait contribué. Nous savons qu'il avait t'ait l'acquisition de la terre de Tonnetuit, dont il prenait le nom. Ce tïef, situé à trois petites lieues de Honfleur, avait été formé d'anciens essarts de la forêt de Touque. Suivant règlement du i'' janvier 1597, et à la suite d'une adjudication du 11 février suivant, la duchesse de Longueville en avait vendu et aliéné, à Pierre de Chauvin, les rentes seigneuriales et les droits de patronage (Arch. nat., R< 1102, fol. 323). Chauvin possédait plusieurs maisons, quatre navires et des barques. On sait de plus qu'il avait réuni un opulent mobilier, ce qui permet de supposer qu'il tenait un certain train de maison. Ce fut de la demeure « de detTunct Chauvin » que l'on tira des « cuirs dorez » et des tapisseries pour décorer l'hôtel
royal de Honfleur, quand Henri IV séjourna dans cette ville au mois de septembre 1603. On peut cependant assurer que le sieur de Tonnetuit laissa une fortune fort o'bérée. Sa veuve renonça à sa succession,, et son fils, ne voulant pas se charger des dettes dont elle était grevée, ne l'accepta que sous bénéfice d'inventaire. A regarder de près, on arrive ainsi à penser que Chauvin ne retira point un grand profit du privilège de 1599 dont il n'avait joui d'ailleurs que trois années.
Pierre de Chauvin demeurait habituellement à Honfleur dans une maison située rue Haute, à cent cinquante pas du quai Rancey et de la porte de Caen. C'était chez lui que les « gens de la religion réformée » se retiraient pour tenir leurs assemblées, et ils conservèrent jusqu'en l'année 1634 l'usage de s'y réunir. Le nom de cour du prêche sert encore de nos jours pour désigner la cour intérieure d'une maison située rue Haute, mais nous n'avons malheureusement pas pu savoir s'il s'agit de l'ancienne habitation de Chauvin.
Il épousa : 1° Jeanne de Mallemouche, de laquelle il eut un fils ; 2° Marie de Brinon, veuve de Jean Fréard, lieutenant général en la vicomte d'Auge. Après la mort de son second mari, Marie de Brinon épousa en troisièmes noces Pierre du Sausay (i)^ sieur de Sienne, en 1606.
Le fils qu'il laissa du premier lit se nommait François de Chauvin, écuyer, sieur de Tonnetuit, capitaine entretenu pour le roi en la marine. Né vers l'année 1588, il
(i) Nous suivons l'orthographe de la signature, mais on le trouve nommé du Saucey et du Saulcey, ainsi que ses parents Josué du Saulcey, sieur de Montchaton et Jacques du Saulcey, sieur de Reux, en 1600.
prit alliance avec Anne Desson, tille de Jean Desson, sieur du Torp. Il mourut en 1661 ou 1662, à Rouen très probablement.
Nous ajouterons qu'une ressemblance de noms a fait naître une contusion entre Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuit, dont on vient de parler, et un autre marin son parent, peut-être son frère. Ce dernier, nommé Pierre de Chauvin, écuyer, sieur de la Pierre, était aussi capitaine en la marine, et il est qualifié bourgeois de Dieppe dans plusieurs actes. Hn 1598, c'est à lui, Pierre de Chauvin, sieur de la Pierre, et à Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuit, que l'aliénation d'une pièce de terre fut consentie le 30 octobre : il est fait mention plus loin de cette vente, j^on nom figure de nouveau dans des contrats passés devant les tabellions de Honfleur en 1603. C'est enfin Pierre de Chauvin, sieur de la Pierre, qui, cette même année, prit sa part à l'expédition que Dupont- Grave conduisit au Canada. Il fliut encore rappeler que c'est lui qui fut le représentant de Champlain et de Dupont- Grave, à Québec, pendant l'année 16 10.
Après cet exposé rapide, nous allons indiquer les actes où le nom de Pierre de Chauvin et celui de François de Chauvin, son fils, se rencontrent, de l'année 15 96 à l'année 1631. La nomenclature de ces pièces peut jeter quelque lumière sur un capitaine de marine dont les voyages ont une valeur historique.
7/9^, Ji juilUt. — Vente consentie i noble homme Pierre de Chauvin, capitaine pour le roi en la marine et mestre-de-camp d'un régiment de gens de guerre, présent,
d'une pièce de terre située sur la paroisse de Saint- Benoît.
ij^é, 4 août. — Vente à noble homme Pierre de Chauvin, d'une pièce de terre située à Tonnetuit.
iSp6, ) novembre. — Pierre de Chauvin, écuyer, sieur de Tonnetuit, capitaine en la marine et de deux compagnies de gens de pied entretenues pour le service de Sa Majesté à Honfleur, présent, reconnaît avoir reçu de Jacques de Mauduit, sieur de la Rozière, bourgeois de Lisieux, pour à l'acquit de Charles Bougard, aussi capitaine en la marine, la somme de io8 escus 31 sols tournois, provenant d'un prêt fait sur le navire la Poste, de retour de la pêche des morues à la côte du Canada.
7/^7, 2 mars. — Quittance pour Martin Faride, du mestier de la mer, à Pierre de Chauvin, sieuf de Tonnetuit, delà somme de 8 écus à profit de 35 pour cent, pour lui subvenir au voyage de la pêche des morues.
I )()J, 12 mars. — Pierre deChauvin, écuyer, sieur de Tonnetuit, capitaine pour le roy en la marine et de deux compagnies de gens de pied, demeurant à Honfleur, reconnaît que par Heslie du Butin, sieur du lieu, absent, stipulé par noble homme Pierre du Boulley, écuyer, sieur du lieu, demeurant à Fatouville-sur-la-mer, lui a été livré quatre pièces de breteuil de fer de fonte, du poids de onze cents ou environ.
IS97, i^ avril. — Vente à noble homme Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuit, capitaine en la marine, ledict sieur demeurant à Honfleur, présent, d'une pièce de terre située sur la paroisse de Saint-Benoist
ijpy, 2p juin. — Autre vente d'une pièce de terre à
noble lioninic Pierre de Chauvin, capitaine pour le roi en la marine.
//97, ) juillet. — Autre vente d'une pièce de terre à noble homme Pierre de Chauvin, absent, stipulé par Jeanne de Mallemouche, son épouse.
/>97, /"■ août. — Autre vente d'une pièce de terre à Pierre de Chauvin sieur de Thonnetuit, absent, stipulé par Jeanne de Mallemouche.
/;<?7, 22 octobre. — Autre vente d'une pièce de terre à noble homme Pierre de Chauvin, demeurant à Honfleur, présent, ladite pièce de terre située en la paroisse de Tonnetuit.
I )$Sy I ) mars. — Quittance de Jean Vauquelin, pilote et maître du navire le Saint-Jean, dont est capitaine Jean Routier, à Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuyt, bourgeois en la totalité d'icelui navire, de la somme de 2oécus sol, à profit de 40 pour cent pour lui subvenir au voyage de la côte du Pérou. (Le remboursement fut fait le 26 janvier 1600.)
i )fjS, 14 octobre. — Vente à Pierre de Chauvin, sicur de Tonnetuit, par Jacques de Béchard, sieur de Heuland, et Charles de Béchard, sieur de Collebosc, d'une pièce de terre avec maison située en la paroisse de Saint-l£tienne, à Hontleur.
/j9iS\ )û octobre. — V'ciUe à noble homme Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuit, présent, et à Pierre de Chauvin, écuyer, sieur de la Pierre, d'une pièce de terre assise en la paroisse de Tonnetuit.
I )9S, 7 novembre. — .^utre vente d'une pièce de terre
à Pierre de Chauvin, demeurant à Honfleur, stipulée par Isaac Béchard, son serviteur.
/ j'5?5?, 21 août et 4 septembre. — Vente de deux pièces de terre, situées à Tonnetuit, à noble homme Pierre de Chauvin, capitaine en la marine.
i6oo, 7 décembre. — Procuration passée par Jean Brouet, chirurgien du Havre-de-Grace, aux fins de recevoir de noble homme Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuit, demeurant à Honnefleur, la somme de vingtsept escuz et demi pour cinq moys et demi de ses gages, à la raison de cinq escuz par mois, à luy promis par led. sieur de Tonnethuyt pour avoir faict voyage au Canada dans l'un de ses navires nommé le Sainct-Jehan,
i6oi, 7 mars. — Vente par Pierre de Chauvin^ écuyer, sieur de Thonnetuit, demeurant à Honfleur, à Richard Lamperière, demeurant en la paroisse Saint-Jehan de Trouville, d'une barque de trente tonneaux, pour le prix de cent cmquante escus.
i6oi, S mars. — Gilles Silvestre, demeurant à Dieppe, a confessé que pour lui subvenir à faire le voyage de la pêche des morues dans le navire dont est maître Jehan Routier, il lui a été fourni par noble homme Pierre de Chauvin, sieur de Thonnetuit, lieutenant pour le roi au pays de Canada, demeurant à Honfleur, la somme de onze escus, à profit de trente pour cent.
i6oi, ) mai . — Pierre Deschamps et Jehan Le Roux, de la ville de Dieppe, ont reconnu que, pour leur subvenir, année présente^ à faire le voyage de Canada dans le. navire dont est maître Guyon Dières^purgeois de Hon; fleur, ledit navire appartenant à Pierre de Chauvin,
ccuyer, sieur de Tlionnctuit, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, icellui navire étant de présent en ce port et liavrc, il leur a été fourni et payé par Guillaume Niorin la somme de seize escus valant quarante-huit livres tournois, à profit de trente-cinq pour cent.
i6oi, ) mai. — Prêt par Charles Andrieu, bourgeois marchand de Hontleur, à Pierre de Chauvin, sieur de Thonnetuit, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, pour lui subvenir, année présente, mettre hors en mer au pays de Canada l'un de ses navires dont est maître Guyon Dières, icellui navire étant de présent en ce port et havre prêt à partir et faire le voyage de Canada dont le retour sera fait en ce lieu de Honfleur, la somme de vingt-cinq escus, à prorit de trente pour cent.
1602, S mars. — Vincent Poullain reconnaît avoir reçu de noble homme Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuit, demeurant à Honfleur, la somme de cent vingt écus restant de plus forte somme, pour avoir fait le voyage de Canada dans l'un des navires dudit sieur de Tonnetuit.
1602, S avril. — Prêt par noble homme Pierre de Chauvin, sieur de Thonnetuit, demeurant à Honfleur, .\ Auguste Le Héricy, sieur de la Morinière-Pompierre, et Richard Moullin, sieur dWngerville, demeurants audit lieu, bourgeois et victuailleurs pour trois quarts au navire la Françoise, d'une pièce de canon de fonte verte du poids d'un millier de livres et estimé cent écus. (La restitution de la pièce de canon fut faite le 50 juin 1604 )
1602. 2) n(n<<mhre. — N'obie homme, Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuit, demeurant .1 Hontleur, passe
procuration à Girard Le Pillois, pour le représenter devant les présidents et conseillers de l'élection de Pontl'Évêque, et ]urer que lui/Pierre de Chauvin, avait fait voyage, « en l'année mil six centz à lajerre et isles de Canadas dans un navire nommé le Don-de-Dîeu luy appartenant, auquel navire commandoit Henry Couillart, et que ledict Couillart n'y avait aucune part ny portion, ains que ledict sieur avoit loué ledit Couillart à prix d'argent pour commander aux matelots ; duquel voyage il avait fait quelque rapport de « morues vertes et sèches, lesquelles avoient esté deschargées dans des allèges pour porter à Rouen et autres lieux amont la rivière de Seine et qu'il n'avoit esté deschargé aulcune autre, chose. » (Signature, Chmvin de Tonnetn^.^
i6o^, 20 janvier. — Procuration de Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuit, à Madeleine Chauvin, sa sœur.
i6o^, i" janvier. — Transaction entre Guillaume Morin, receveur des nouvelles impositions à Honfleur, et Henry Couillart, capitaine de navire, au sujet du paiement du droit dudit impôt sur les morues au nombre de treize milliers, par lui rapportées dans le navire h Don-de-Dieu, appartenant à noble homme Pierre de Chauvin, sieur de Thonnetuit, es années 1599 et 1600. De la sentence des président, conseillers et élus en l'élection de Pont-l'Evêque a été fait appel à la Cour des aides de Rouen. Ledit receveur renonce à sa poursuite contre Couillart; il poursuivra le sieur de Tonnetuit pour le paiement dudit droit d'impost sans y appeler led. Couillart, lequel demeure ainsi quitte des dépens mo3'^ennant la somme de vingt- quatre livres.
i6oj, 22 mai. — Procuration par Hticnne Chauvin, marchand du Havrc-dc-Grace, Thomas Chauvin, marchand de Rouen, et Jehan-Baptiste Madeleine, bourgeois de Paris, afin de recueillir les deniers qui leur sont dus par deffunt Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuit.
i6o}. — A été payé à Henri Couillart, maître de navire, et à douze hommes avec lui, la somme de quatorze livres pour par eux avoir travaillé deux jours à descendre à terre du navire nommé le Don-de-Dieu, le nombre de s ept pièces de canon de fonte de fer avec leurs affûts, et iceux monter de force sur le ravelin au dehors de la muraille de la porte de Caen, suivant le commandement du sieur gouverneur et des échevins. (Comptes des deniers pour 1603.)
160^. — A six porteurs, pour leur payne d'avoir apporté de la maison du sieur Chauvin des cuirs dorez et autres tapisseryes qu'il avoit prestez affin de tendre et décorer la salle royalle dudict lieu et chambre d'icclle pour y recepvoir le Roy sy sa volonté eust esté d'y loger,
cy xij solz. (Compte des deniers pour 1603.) —
Auxdits porteurs, douze solz, pour avoir rapporté en la maison dudict deffunct Chauvin iceulx cuirs dorez et tapisseryes.
1606, 10 juin. — Contrat de mariage de Marie de Brinon, veuve de Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuit. — « Pour parvenir au mariage qui au plaisir de Dieu sera faict et accomply entre noble homme Pierre du Sausay, sieur de Syenne, d'une part, et damoiselle Marie de Brinon veuve en dernières nopces de teu noble homme Pierre Chauvin sieur de Tontuit, d'une autre part, ont
esté fliictz entre eux les accords qui ensuyvent : c'est ascavoir que led. sieur de Syenne a accordé à lad. de Brinon sa future espouze dès cà présent son douaire coustumier sur tousses liéritages son décez advenant sans en faire autre pétition ny demande, et qu'elle remporte tous ses habitz, bagues et joyaulx en exemption de toute debtes. Aussi en faveur dudict mariage qui aultrement n'eust esté faict ny accomply, led. sieur de Syenne a donné et donne en pur don et irrévocable à lad. sa future espouze la tierce partie de tous ses biens héréditaulx dont il est à présent propriétaire pour en jouir par elle pendant son vivant et les enfans qui pourront sortir de leur mariage, la propriété demeurante perpétuellement auxd. enfans ; et en cas que lad. damoiselle allast de la vie à décez advant son futur espoulx, lad. donation retournera aud. sieur donataire pour en jouir sa vie durante, etc. Faict en présence de M^ Noël Drouet, escuyer, ministre de la parolle de Dieu en l'esglise de Honfleu, de honneste homme Jehan Le Febvre, bourgeois dud. lieu, de M*" Michel du Sollyer, licentié es loix, advocat, et de Jehan du Hain, sieur de La Chapelle. Ce x"""*" juin mil six centz six. »
i6oS, 8 juin. — Fut présent François de Chauvin, fils et héritier par bénéfice d'inventaire de feu noble homme Pierre de Chauvin, vivant sieur de Thonnetuit, et de feue damoiselle Jehanne de Mallemouche, ses père et mère, demeurant aud. Honnefleur^ lequel a accordé par ce présent à Pierre du Sausaj-, écu3^er, sieur de Sienne, et à damoiselle Marie de Brinon pouvoir de recueillir les arrérages des rentes sieuralles deues à la sieurie de Thon-
netuit qui escherront la présente année 1608, plus les fermages, etc. Transaction et accord. — Signatures : Chauvin; Du Sausay.
1619, ij avril. — Procuration passée par François Andrieu, bourgeois de Honfleur, à l'effet de recevoir du sieur Forestier, bourgeois marchand de .Rouen, la somme de cent livres tournois à prendre sur François de Chauvin, sieur de Tonnetuit, ensemble sur les deniers provenant de la vente des cuirs rapportés du voyage de l'aval dernièrement fait par led. sieur de Tonnetuit.
1622, jo septembre. — Vincent Postel, marchand bourgeois de Honfleur, s'est obligé envers François de Chauvin, écuyer, sieur de Tonnetuit, capitaine pour le roi en la marine du ponant, fournir et livrer, dans huit jours, dans le navire le Saint-André étant au port de la ville Françoise-de-Grace, faict armer et équiper par ledit sieur de Tonnetuit pour le service de Sa Majesté sous la charge du sieur de Pontpierre, commandant la flotte de Normandie, ce qui ensuit : vin clairet, eau-de-vie, vinaigre, beurre, fèves, huile d'olive, vin d'Espagne, etc., moyennant le prix de deux mille sept cent dix livres tournois.
16 ji, 2y novembre. — Cession et vente de quarante livres tournois à François de Chauvin, écuyer, sieur de Tonnetuit, capitaine pour le roi en la marine du ponant, demeurant en son domaine seigneurial de Tonnetuit, par Martin de Versoris, receveur hérédital au grenier à sel de Honfleur (i).
(i) Voy. sur Chauvin, les Docuimiits relatifs à la Marine normande, publié? en 1889 par la Société de l'Histoire de Normandie.
Degaulle (Jean-Baptiste), ingénieur-hydrographe de la marine, professeur d'hydrographie et de navigation au Havre et à Honfleur, est un homme que la nature avait fait géomètre et chez q^ui le travail avait vaincu tous les obstacles qui s'opposaient au développement de ses talents. D'après son acte de décès aux registres de l'étatcivil de Honfleur, Degaulle est né à Attigny (Ardennes, arr. et cant. de Vouziers), le 6 juillet I/32 ; il est mort à Honfleur le 18 avril 18 10. Il était fils de Léonard Degaulle et de Marie-Marguerite Lantremeuze.
L'ingénieur Degaulle, qui enseigna non sans succès la science du pilotage, avait eu les commencements les plus modestes. Les archives du ministère de la marine nous font connaître, en eflet, que Degaulle fut embarqué comme cuisinier sur les navires de commerce V Aimable- Marie, VJndien, la Nouvelle-Victoire et le Prince-Noir, navires armés au Havre pour la Martinique et Saint- Domingue, en 1751-1755. On ht dans une lettre du commissaire-ordonnateur au Havre, adressée au ministre le 22 août 1766 : « J'ai l'honneur de vous envoyer cijoint, Mgr, l'état des services de ce pilote par lequel vous verrez que son .premier état était d'être cuisinier. Il a appris ce métier dans une auberge de cette ville, où il a servi assez longtemps, et c'est en embarquant cuisinier
qu'il s'est instruit de la navigation et qu'il a appris l'art du pilotage... On ne peut refuser à ce marin une espèce de génie et une grande application pour être parvenu au point où il est (i), »
De 1758 à 1762, Degaulle servit sur les bâtiments du roi comme pilotin, aide et second pilote. En 176.3 et 1764, il servit comme lieutenant sur le navire de commerce le Maréchal-de-Liixembourg, armé au Havre pour Saint-Domingue. Le mauvais état de sa santé le força de quitter la navigation en 1765. Cest peu de temps après le retour de ses voyages dans les deux Indes qu'il ouvrit une école libre d'hydrographie, où il rendit de très grands services à la marine du commerce. Les travaux qu'il entreprit le firent distinguer du gouvernement qui le nomma son ingénieur de marine. Alors il fit lui-même les sondes de toute la Manche, et il construisit des cartes réduites ou plates de cette mer, en trois feuilles, sur lesquelles il demanda le jugement de l'Académie roj^le de marine, en 1775. Le rapport des commissaires, au nombre desquels était Bougainville, dit que l'auteur avait paru m.ériter les éloges de l'Académie et la reconnaissance des navigateurs. Ces cartes réduites de la Manche de Bretagne et des SorHngues furent publiées en 1778, au Havre, avec un mémoire expHcatif.
Ensuite, Degaulle se livra avec passion à son goût des inventions, et il se fit remarquer par son ingéniosité et son habileté. En 1775, il imagina un compas azimuthal à réflexion. Sa découverte lui valut une gratification de
(i) Voy. Didier Neuville, Les Etablissements scientifiques de l'ancienne marine, p. 34. (Paris 1882, in-S").
douze cents livres et une pension de six cents livres. Plus tard, Degaulle fit connaître les diverses additions qu'il avait faites au compas de variation (i) dans deux mémoires présentés à l'Académie des sciences; le compte rendu en fut fait le 19 juillet 1777 et le 13 janvier 1779. La description de ce compas fut insérée dans le Recueil des Machines signé de MM. Bezout, Bory et Lemonnier.
Non content du succès qu'il avait obtenu, Degaulle s'attacha à fabriquer un nouvel instrument propre à mesurer la marche d'un navire et en même temps à déterminer l'angle de dérive. En 1781, il soumit un sillomètre de son invention au jugement de l'Académie des sciences. Sur un rapport fort avantageux, rédigé par Condorcet, le ministre de la marine ordonna la construction de cet instrument pour l'usage des vaisseaux de l'Etat. Degaulle a publié sa découverte dans une brochure intitulée : Constntction et usage du sillomètre, instrument destiné à observer en mer le sillage des vaisseaux en dixièmes parties de lieue, etc. (1782, in-8°). Les imperfections du loch pour mesurer la vitesse d'un navire avaient été aperçues depuis longtemps ; plusieurs savants s'étaient occupés à y suppléer par d'autres instruments. Mais de tout ce qui a paru jusqu'à ce jour, disait Dulague, il n'y a que le sillomètre inventé par Degaulle' dont l'usage soit facile en mer (2).
Par la nature de ses goûts, l'ingénieur distingué dont
(i) Le compas de route c'est la boussole ; quand la boussole sert à relever les objets, c'est-à-dire l'aire du vent auxquels ils répondent, on l'appelle compas de variation.
(2) Leçons de navigation (Rouen 1781), p. 241.
nous parlons, trouvait un aliment à ses inventions dans toutes les découvertes. Tout ce qui était nouveau était de son ressort. On se souvient que l'ascension du premier ballon eut lieu le 27 août 1783. De suite Degaulle s'ingénia à perfectionner et à cherchera diriger la machine aérostatique ; un an après, il fit connaître à la municipalité du Havre qu'excité par son zèle pour les sciences utiles, il se proposait d'enlever un ballon qui porterait dix personnes, « dont le sieur Degaulle serait du nombre (i). » On ne sait quel fut le résultat de cette proposition.
En 1789, Degaulle fut privé de son grade d'ingénieur et de sa pension. En 1791, il fut appelé à Honfleur comme professeur de navigation. Il y donna des leçons publiques dans lesquelles à une théorie solide se joignaient de nombreux exemples de pratique.
« Non seulement Degaulle était un savant modeste, il était encore généreux et bienfaisant. Pendant plusieurs années de la Révolution, il fit des sacrifices considérables pour l'utilité publique. La commune de Honfleur avait cessé d'entretenir le fanal qui éclairait l'entrée de son port. Sensiblement ému des dangers qui pouvaient résulter de l'espèce d'incurie de l'administration, M. Degaulle fit placer et entretint à ses frais deux réverbères à mèches fortes à l'entrée du port pour en faciHter l'arrivage aux navires venant de la Seine ou de la mer (2). »
(i) Hist. des rues du Havre, p. 538.
(2) Notice sur la vie et les ouvrages de M. Degaulle, par L.-R. Prudhomme, professeur de mathématiques à l'école de navigation de Rouen. Ms. appartenant à la Société libre d'Emulation du commerce et de l'industrie dtlsiSeinc- Interieure.
C'est donc à lui que le port de Honfleur doit l'établissement des deux premiers phares qui en ont facilité l'entrée.
Degaulle fut associé correspondant à l'Académie des sciences de Paris. L'Académie de Rouen le compta au nombre de ses membres en 1774.
Indépendamment des publications que le Bibliographe normand fait connaître, l'ingénieur Degaulle a laissé un grand nombre de mémoires que l'on trouve aux archives du ministère de la marine et à la Chambre de commerce du Havre.
Le nom de Degaulle a été attaché à une impasse située dans le quartier de Graville, au Havre.
Denis (Jean). — Sans un géographe étranger qui a écrit de 1550 à 1566, les voyages lointains du capitaine Jean Denis auraient échappé aux historiens français, qui n'en auraient peut-être jamais eu connaissance si Ramusio ne les avait signalés YSelon cet écrivain (i), Jean Denis aurait visité les côtes de l'île de Terre-Neuve en 1506, et ce navigateur aurait, avant l'année 15 19, exploré une certaine partie des côtes du Brésil qu'il aurait même découvertèpil y a des apparences très bien fondées que ces voyages ont été entrepris, mais la mention qu'en a fait Ramusio est tout ce qu'on en sait.
Nous croyons que l'on pourrait réunir des preuves de la fréquence des expéditions honfleuraises au Brésil pendant la première moitié du xvi^ siècle, indépendamment du voyage de Binot Paulmier, bien connu aujourd'hui. (^1 est exact, ainsi que l'a dit Jean Crespin,. que marchands rouennais et marchands honfleurais avaient « composé entre eux une alliance » pour envoyer leurs navires au Brésil avant et après l'année 1 5 25^Les dépôts d'archives fournissent des documents qui en font foi.
Mais les mêmes archives ne nous ont pas encore donné de pièces de nature à nous faire connaître le marin dont
(i) Raccolta délie navigaiioni e viaggi (Venise, 1 550-1566), t. III, fol. 423 et 426.
parle le récit du Gran capitano francese rapporté par Ramusio. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que nous avons relevé le nom d'un Jean Denis sur le registre d'une confrérie qui avait été fondée à Ronfleur au mois de juin 1457; il s'}- trouve inscrit sur trois feuillets et l'on peut croire que le même nom se rapporte à des personnes différentes quoique appartenant à la même famille. Il est intéressant de plus de mentionner, au point de vue de l'histoire de la vieille cité de Honfleur, que le berceau de la famille Denis doit être recherché dans un quartier disparu, celui dit de la Rivière, en la paroisse de Saint- Léonard. Comme ce navigateur sera toujours une gloire locale pour Honfleur, nous donnerons les extraits du registre sur lequel les noms de sa famille sont inscrits :
Frères nouveaiilx rendu^^ durant icelle année [1482].
Jehan Denis et sa femme.
Jehan Faride.
Noffr. ... D. . . ., florentin.
Symonnet Bremont, etc.
Frères notiveaulx rendus durant ceste présente année [1497].
Estienne du Pont.
Guillaume du Mesnil.
Jehan de MiUières.
Richart le Merchier, Guillaume Piel.
Jehan Denis.
Clément de Cretat, etc.
Enfin, sur un autre feuillet qui porte les comptes de la confrérie de la Charité de l'église de Saint-Léonard, rendus pour les années 1467-15 i8, on lit le paragraphe suivant :
La Rivière.
GuillaumeDen3-s, doibt pour douze années. . lij solz.
Jehan Denys, l'aisné, doibt vj den.
Jehan Denys, le jeune, doibt vj den.
Jehan Denys, fils de Jehan, doibt vj den.
En résumé, on n'a pu retrouver que le nom de Jean Denis ; ce capitaine a laissé peu de traces dans l'histoire. Cependant l'érudition n'élève pas de doutes sur les explorations qui lui sont attribuées, mais elle ne saurait s'associer à l'opinion des biographes d'Ango qui présente Jean Denis comme un des capitaines qui s'enrôlèrent au service du célèbre armateur dieppois. Cette assertion n'est pas fondée. Ce qui se passait à Dieppe, au xvi^ siècle, n'était pas un fait isolé. C'était un fait général sur les côtes et dans les ports de Normandie et de Bretagne. La prospérité du commerce maritime, à cette époque, ne fut point l'œuvre exclusive des Dieppois.
Revenons à Jean Denis. On relève son nom de nouveau dans un acte en forme de délibération des bourgeois de Honfleur. L'autre est daté du 17 mai 1502. Jean Denis est au nombre des notables habitants qui se réunissent devant le vice-amiral René de Clermont, capitaine de Honfleur. A ses côtés se présente Richard de Rufosse, dont la famille vivait à Honfleur sur la paroisse Saint-
Etienne dès l'année 1459 (i), et dont le nom est à signaler :/on cite, en effet, vers le môme temps que l'expédition de Jean Denis, le voyage à Terre-Neuve du navire la Bonne-Aventure, capitaine Jacques de Rufosse, effectué en 1508 (2J7)>
Un autre document fait connaître Jean Denis. C'est une lettre des officiers royaux en Cotentin, en date du lundi 18 juin 1492, qui fait mention des « deux navires de Jehan Denis et Jehan Le Danoys de Honnejieu qui sont venus nouvellement de Maxine et de Naples chargez de bonnes et riches marchandises et en grand valleur » et se sont réfugiés à Barfleur de crainte des Anglais (3).
Nous n'avons rien à ajouter à cette indication, mais puisque depuis quelques années les investigations des érudits se portent avec une attention marquée sur les marins du xv^ siècle, nous pouvons dire quelques mots de Jean Le Danois.
Des pièces de 1491, 1499 et 1502, aux archives municipales de Honfleur, mentionnent comme de notables bourgeois Charles Le Danois et Jean Le Danois: c'étaient les deux frères. Leur famille très riche pour le temps, et qui, selon toute probabilité, avait fait fortune dans le
(i) Arch. dép. du Calvados, A. 209. Reconnaissmice donnée par Guy, chevalier, seigneur de la Roche-Guyon et vicomte de Roncheville, à Richard de Rufosse, de la somme de 90 liv. par lui payée en outre de la rente de 6 liv. de cens, pour deux places de terre et maison situées dans l'enclos de la ville de Honfleur, paroisse de Saint-Etienne (5 juin 1459).
(2) Gosselin, Dociini. sur la marine normande et le commerce rouennais (1876). p. 12.
(3) Le document a été publié par A. Spont, La Marine française sons le règne de Charles VIII (1483-1493), p. 43.
trafic et le négoce maritimes (i), possédait une propriété rurale située sur le chemin de Honfleur à Gonneville. Cest la ferme dite le Désert, où s'élève encore un ancien manoir bien conservé, avec fenêtres à meneaux, tour en pierre et une gracieuse porte en arc surbaissé. Les Le Danois, qui avaient créé ce domaine dans des essarts de forêt, en joignirent la dénomination à leur nom patronymique, de sorte que tous les actes notariés les nommèrent : Le Danois, sieur du Désert. La famille nous paraît s'être éteinte au xvii^ siècle.
Qu'on nous permette un dernier mot à ce sujet. Il y a des coins de terre qui sont particulièrement remarquables par leurs souvenirs. Le Désert, où l'on rencontre un marin contemporain de Jean Denis, s'élevait non loin du manoir du Bucqiiet, et l'on sait qu'à ce dernier reste attachée la mémoire durable de Binot Paulmier de Gonneville. On voit donc vivre, à la fin du xv^ siècle, sur des terres pour ainsi dire contiguës, deux familles de marins dont on s'applique à rechercher les noms pour leur restituer la place à laquelle ils ont droit dans l'histoire de nos navigations, nos découvertes et nos colonisations.
En ce qui concerne Jean Denis, l'obscurité persiste, malgré les efibrts faits pour la pénétrer. Il existe cependant, dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale, un court fragment d'origine assez reculée qui fait mention de Jean Denis (2). La note doit être lue ainsi -À Soit
(i) Un Jean Le Danois fut le victuaiUeur des navires de guerre réunis à Honfleur en 1512-1513, sous les ordres de René de Clermont.
(2) Ms. fr. 24269, fol. 55. La note a été signalée par M. Ed. Le Cor-
faict mémoire de la mercque de mes basteaux et barques que je laisse en la Terre Noeufve au havre de Jehan Denis dict Rongnoust : premièrement, ilz y en a six qui sont tout au cul du sac, et quattre aultres qui sont à une anse à main destre comme on entre au destroict, la prochaine anse du cul de sac ; et plus oultre je laisse une barcque et ung basteau à l'entrée du destroict auprès, etc. ))^
Le capitaine honfleurais Jean Denis avait donc transmis son nom à l'un des attérages de l'île de Terre-Neuve, dont il est difficile de préciser la situation par la raison qu'il n'est indiqué sur aucune carte connue.
La famille de Jean Denis a subsisté obscurément jusqu'à la fin du xvii'^ siècle.
beiller dans une communication faite à la Société de Géographie de Paris. BiilUtin de la Soc. de Géographie, 1889, p. 344-349.
Desg ARCEAUX (Geof'ges). Fils de Jean Desgarceaux et de Jeanne Picquenot, né à Ronfleur le 14 décembre 1747. Mousse, dès l'âge de huit ans, puis matelot sur les bâtiments du commerce, il embarqua, de 1766 à 1773^ sur la Foi, capitaine Grenguet; sur le La Michodière, capitaine Louvet; V Union, capitaine Loisel ; le Neptune, capitaine Motard ; le Gracieux, capitaine Le Court. Timonier sur V Écureuil et sur la Sensible, en 1775 et 1776. Capitaine au long cours, le 3 décembre 1776. Second pilote sur le Diadème, du 24 juin 1777 au 31 janvier 1779. Sur ce vaisseau, qui faisait partie de la seconde escadre destinée à combattre dans la Manche la flotte de l'amiral Keppel, Desgarceaux prit part au combat d'Ouessant, le 27 juillet 1778, dont le retentissement fut très grand en France et en Angleterre. Embarqué sur le Saint- Esprit, du 29 janvier au 11 février 1780; sur le Duc-de- Bourgogne, du 12 février au 31 mars 1780; sur V Actif, du 17 mai 1780 au 23 mars 1781; sur le Hardi, du 24 mars au 13 septembre 1781 et du 24 septembre au 29 novembre même année. Officier auxiliaire en 1782, il avait précédemment été embarqué sur la Gloire (15 décembre 1781), commandée par M. de Vallongneet destinée à escorter des transports chargés d'effets et de munitions expédiés en Amérique à l'armée du comte de
Rochambeau. En même temps que Desgarceaux, plusieurs officiers d'un nom illustre étaient embarqués sur la frégate. C'étaient : le duc de Lauzun, le comte de Ségur, le prince de Broglie, le prince Victor de Rohan^ MM. de Loménie, de Lameth, de Montesquiou, de Vaudreuil, le comte de Polereski, le colonel comte de Dillon, le Suédois de Scheldon, colonel de hussards, le lieutenant d'artillerie de Pracomtal, brillante noblesse pleine de grâce et de courage mais frivole, imbue des maximes humanitaires et qui brûlait du désir de sauver l'Amérique. « Les impressions qu'éprouvait alors cette jeunesse belliqueuse, dit M. de Ségur, étaient dignes d'observation et auraient pu annoncer aux esprits clairvoyants les changements grands et prochains qui devaient s'opérer en Europe (i). » Le 5 septembre 1782, la Gloire soutint un combat très vif contre V Hector, de soixantequatorze canons. Dans cette action si inégale, Desgarceaux s'était fait remarquer. M. de Vallongne le signala comme a3^ant des droits particuliers aux grâces du roi; il demanda en sa faveur un brevet d'officier à demeure (2). De 1783 à 1786, capitaine commandant au commerce le trois-mâts La-Pointe-à-Pitre, armé à Ronfleur pour la Guadeloupe et construit dans ce port. Fait souslieutenant de vaisseau, le 7 octobre 1787, Embarqué sur la Bretonne, du 29 février 1788 au 8 mars 1789; sur l'aviso le Perin, du 7 juin 1790 au 10 mai 179 1 ; sur le Goéland, du 7 juin au 13 septembre 179 1 ; sur la Bretonne, du 16 septembre au 14 novembre 1791. Croisières
(i) Œuvres complètes, t. I, p. 320.
(2) Lettre du 21 septembre 1782, Campagnes, 1780-1782,
aux Antilles. Nommé lieutenant de vaisseau, le i" Janvier 1792 et embarqué sur le Brave, la Félicité, et le Républicain, portant pavillon du contre-amiral Morard de Galles. Lieutenant de vaisseau commandant le Furet; le 2 février 1793, livra, avec V Espiègle, à une frégate anglaise de vingt-quatre canons, un combat à la suite duquel il reçut les féliciations du ministre de la marine (lettre du 8 mai 1793). Promu au grade de capitaine de vaisseau, le 19 janvier 1794, on lui confia le commandement d'une division composée des frégates VEngageante, la Pomone, la Résolue et de la corvette la Bahet. Le 4 floréal an II (23 avril 1794), Desgarceaux, commandant cette division, rencontra dans la Manche la division anglaise aux ordres de John Bartas Warens et forte de deux cent trois bouches à feu. Un combat acharné s'engagea, durant lequel Desgarceaux, debout sur le banc de quart de V Engageante, eut la tête emportée par un boulet.
De son mariage avec Marie-Marguerite Michaud, née à Honfleur, paroisse Saint-Léonard, le 25 juin 1759, fille de Jean et de Marie-Anne Angot, le capitaine Desgarceaux laissa quatre enfants. L'aîné, Georges- Alexandre, né à Honfleur, le 15 mars 1784, était aspirant sur le Berii'ick, en l'an VL II passa aux mouvements du port de Brest, en l'an X. Le troisième, Prudent- Jean-François, né à Brest, le 27 août 1788, embarqué comme mousse sur la Bellone en l'an IV, était aspirant sur l'Alexandre en l'an XII.
Doublet {François), fils d'autre François Doublet, bourgeois marchand, et de Marguerite Auber(i), naquit à Honfleur en 1 6 19 ou 1620, et il exerçait dans cette ville la profession d'apothicaire. Il faisait son domicile ordinaire en la rue Brûlée. Mais à Tart de composer des électuaires et d'édulcorer des potions, il joignait le goût et la pratique du commerce maritime. Aux années £659 et 1660, il était le représentant d'un armateur de Dieppe, Pierre Gellée, pour le compte duquel il opérait l'achat et la vente des morues, huiles de baleine, peaux d'ours et de castor, importés du Canada. Lorsqu'en 1662, il songea à devenir, à son tour, armateur, il comptait quarante ans bien sonnés. C'est alors qu'il conçut le projet de coloniser quelques îlots du golfe de Saint-Laurent et de les défricher à l'aide du travail de colons normands mi-paysans, mi-marins. Voici en quels termes son fils a parlé de l'entreprise : « Je ne doute pas que vous n'ayez souvent entendu parler que feu mon père, que Dieu aye à sa gloire, se voyant un grand nombre d'enfants, restant encore saize bien vivants, et en état avec son épouse d'augmenter, n'ayant ensemble que médiocrement de biens en fonds et sa profession pour pouvoir élever une aussy
(i) Leur contrat do mariage est date du 13 mai 1618.
nombreuse famille, mon père se détermina de s'intéresser dans une grande entreprise d'une société avec des messieurs de Paris et de Rouen, dans le dessein d'établir une colonie aux îles de Brion et de Saint-jean dans la baie de l'Acadie, coste de Canadas. Et pour y parvenir on obtint du Conseil les concessions et patentes du Roy, avec des privilèges accordés et de porter dans l'écusson de leurs armes a3^ant pour suports deux sauvages avec leurs massues et ledit écusson rempli de testes de griffon. Et il fut permis à mon père de changer les noms des isles Brion en celui de la Madeleine, comme se nommait ma mère (i). »
En effet, la Compagnie de la Nouvelle-France, par acte du 19 janvier 1663, concéda à François Doublet, les îles de la Madeleine, de Saint-Jean, des Oiseaux et de Brion en toute propriété, à la charge d'une simple redevance de cinquante livres par an, « pour y faire colonie, y faire toutes sortes de pesches aux environs, desfricher et cultiver lesdites terres sans pourtant que ledit sieur puisse traiter aucunes peaux ni pelleteries dans l'estendue desdits lieux ni ailleurs. »
Cet abandon souleva l'opposition d'armateurs ba3-onnais. Un sieur Pierre de Peyrelongue, bourgeois de Bayonne, adressa une vive protestation à Messieurs de la Compagnie des Indes Occidentales. Il y exposait qu'en l'année 1659, ayant envoyé à l'île de la Madeleine un navire équipé de dix-huit hommes pour hyverner et faire la pêche des loups, chiens et vaches de mer, il avait bâti des maisons dans ladite île et qu'il en avait joui paisible-
(i) Voy. Journal du corsaire Jean Doublet, p. 27.
ment jusqu'en 1663, époque où Doublet se préparait à en prendre possession. Il réclamait en conséquence le remboursement de ses frais, mais il n'obtint point satisfaction.
Suivons donc François Doublet au moment où il entreprend un voyage au long cours en vue d'explorer ses domaines d'outre-mer. D'abord il passa en Hollande afin d'y faire l'achat d'un navire de trois cents à quatre cents tonneaux qui fut nommé le Saint-Michel. Quelques mois après il jugea nécessaire de faire l'acquisition d'un second navire nommé le Grenadin. L'armement, commencé en 1662, fut poussé très activement. Dans l'intervalle, François Doublet avait converti à ses projets plusieurs de ses parents et de ses amis. Il s'était en outre assuré d'un lieutenant qui devait demeurer trois années consécutives aux îles de la Madeleine, c'était Philippe Gaignard, chirurgien à Honfleur. « Je confesse, dit Doublet, dans un acte du 23 avril 1663, avoir pacte avec M'^ Philippes Gaignard (i), auquel j'ay donné pouvoir de commander et faire travailler les habitantz desdites isles à moy appartenant aux choses nécessaires pour l'utiHité et accroissement de l'habitation, et pour faire en temps et saison la pesche des loups marins aux lieux où il jugera à propos et iceux estre réduictz en huilles, mesme auss}^ la pesche des morues et icelles apprester soit en vert ou en sec comme et autant que faire se pourra, etc. (2). »
(i) Suivant un rôle de la taille pour 1685, Philippe Gaignard, chirurgien, occupait à Honfleur, rue Brûlée, une maison voisine de l'habitation de François Doublet. — Arch. munie, de Honfleur.
(2) Minutes du tabellionage d'Auge.
Les derniers préparatifs de l'expédition étant réglés, François Doublet mit à la voile du port de Honfleur au printemps de l'année 1663. La flotille se composait de trois navires : le Saint-Michel^ \q. Saint-Jean, le Saint- Pierre, sur lesquels, en outre des équipages, étaient embarqués vingt-cinq hommes, premiers colons du futur établissement. Après une longue traversée, nos marins abordèrent à la grande île Brion, où ils trouvèrent installés dans une cabane en bois une vingtaine de Basques. Doublet fit planter une grande croix sur le plus haut cap de l'entrée de la baie. L'on chanta un Te Deiim et par trois salves d'artillerie on salua la prise de possession. Les jours suivants, on bâtit des logements, des magasins en un lieu commode, abondant en gibier et situé à deux lieues du rivage. La pêche des morues occupa les nouveaux colons jusqu'à l'hiver de 1663. L'établissement commençait à prendre figure quand Doublet revint en France pour y préparer un nouvel armement. Entre temps, il s'était adjoint deux associés, Claude de Landemare et François Gon, sieur de Quincé, négociants rouennais. Il remit à la voile le i^"" avril 1664. Mais étant arrivé à l'île de la Madeleine, il trouva en ruines les loges construites l'année précédente; l'île et l'établissement avaient été abandonnés. De retour à Honfleur, Doublet fut obligé de rompre l'association et de vendre les deux navires.
La fâcheuse issue de l'expédition ne le rebuta cependant pas ; il devint l'un des agents d'une Société récemment formée : un édit du 28 mai 1664 avait réorganisé la Compagnie de la Terre-Ferme d'Amérique sous le nom
de Compagnie des Indes Occidentales (i), et les intéressés se disposaient à expédier quelques navires au Canada. De ces navires, deux étaient déjà partis de La Rochelle au mois de février précédent, avec le marquis de Tracy, lieutenant général, et quatre compagnies du régiment de Carignan. Un troisième navire était en armement au Havre. Ce fut sur ce dernier que François Doublet s'embarqua en qualité de commissaire « pour faire creuser une mine de plomb que l'on avait descouverte depuis peu dans les costes de Gaspée. » Sur le même bâtiment que commandait un marin de Dieppe, le capitaine Poulet, se trouvaient dix-huit cavales, deux étalons, cent trente hommes de travail et quatre-vingt -deux filles, dont cinquante venaient d'une maison de charité de Paris. Le 2 octobre 1664, le navire arrivait à Québec. M. de Tracy et M. Talon, intendants pour le roi, accueillirent fort bien nos Normands, lesquels mirent à terre une cargaison d'outils, de machines, de provisions qui fut reçue avec enthousiasme. Mais ce qui causa surtout une grande admiration parmi les Canadiens, ce fut le débarquement des chevaux. A l'exception d'un cheval donné près de vingt ans auparavant à M. de Montmagny, c'étaient les premiers qu'ils voyaient. Aussi les sauvages les examinèrent-ils attentivement : ils s'étonnaient que les orignaux de France fussent si traitables et si soumis aux volontés de l'homme. Quelques semaines plus tard,
(i) Le roi accordait à cette nouvelle Société tout le commerce dans l'étendue des pays de la Terre-Ferme de l'Amérique, depuis la rivière des Amazones jusqu'.i l'Orénoque, dans les Antilles françaises, le Canada, l'Acadie, l'ile de Terre-Neuve et les autres îles du Nord, etc., etc.
une barque de soixante-dix à quatre-vingts tonneaux transportait à Gaspée un atelier d'environ quarante ouvriers, dont François Doublet paraît avoir été le contremaître.
La recherche et l'exploitation des mines du Canada alors attirait particulièrement l'attention de M. Talon . « J'ay eu, écrivait-il de Québec, avec le fondeur envoyé par MM. de la Compagnie, plusieurs conférences sur tout ce que j'avois ramassé en remontant le fleuve de Saint- Laurent. . . Si le jugement qu'il porte sur ce qu'il a veu est d'un homme expérimenté^ il y a de l'or et de l'argent dans les lieux qui produisent ces marcassites. » Il ajoutait qu'il entendait faire de la découverte des minéraux « un point essentiel aux affaires du roi et à l'établissement de la colonie. » Malheureusement là, comme dans d'autres branches de l'administration coloniale, les aptitudes spéciales faisaient défaut. Pendant trois mois, l'atelier de mineurs que Doublet dirigeait, tenta à la côte de Gaspée (i) une exploitation dont on s'était flatté de tirer un grand profit et qu'il fallut abandonner ; la mine ne fournit pas plus de huit à neuf mille livres pesant de plomb. Ce faible produit découragea les mineurs et l'intendant.
L'esprit résolu et persévérant de François Doublet résista néanmoins à ces déboires. Il séjourna encore deux
(i) Aujourd'hui comtés de Gaspé et de Bonaventure, bornés par le golfe Saint-Laurent, au nord, et par la baie des Chaleurs, au sud. Vu de la mer, le littoral de la Gaspésie offre à l'œil une série continue de paysages magnifiques. Le sol de la région est montagneux, mais offre néanmoins une quantité considérable de terres fertiles.
années au Canada et il y remplit différentes missions en compagnie des Jésuites, entre autres du P. Chaumonot, puis il revint en France. En 1668, on le voit de nouveau associé d'une compagnie de marchands qui exploitaient le commerce de la côte d'Afrique; il effectua divers voyages pour le compte de cette Société et s'y employa durant les dernières années de sa carrière.
Nous ne pouvons dire quand celle-ci prit fin. D'après un acte de l'état-civil d'une commune rurale du canton de Ronfleur, François Doublet serait décédé avant le 18 mars 1676. Un autre acte ajoute : « aux païs estrangers où il estoit employé au service du roy. » Comme on le voit, ces détails manquent de précision.
François Doublet avait épousé Madeleine Fontaine, suivant accord de mariage consenti le i" février 1643. Il en eut seize enfants, parmi lesquels on remarque Jean- François Doublet, corsaire et lieutenant de frégate, qui tient une place distinguée dans l'histoire maritime de la Normandie.
Doublet (Jean-François), corsaire et lieutenant de frégate, né à Ronfleur en 1656 (i), est mort, à Barneville-la-Bertran, le 20 décembre 1728; il est inhumé dans l'église de cette paroisse. Il était fils de François Doublet (dont l'article précède) et de Madeleine Fontaine.
En 1663, à l'âge de sept ans et trois mois, il suivit la première expédition organisée par son père, séjourna au Canada pendant deux ans et fut mis au collège des Jésuites à Québec, Il fit ensuite plusieurs voyages à Terre-Neuve, à Santiago, au cap Vert et à l'île Saint- Christophe. Pourvu déjà de solides connaissances nautiques, il entra au service et fut embarqué sur la Vipère en 1673, P^^^ ^'^^ VAlcion, frégate que commandait le célèbre Jean Bart. En 1675, après avoir suivi les leçons de l'abbé Denis, professeur d'hydrographie à Dieppe, il fut reçu pilote.
L'année suivante, naviguant sur la frégate la Diligente, de quatorze canons, Doublet fit plusieurs prises et il se
(i) Au mois de février très probablement, si l'on s'en rapporte à son âge lors de son premier embarquement. Il prit la mer, non point au mois de février 1663, ainsi qu'il l'a dit par erreur, mais en avril 1663. Il y a lieu de rectifier en ce sens les indications présentées dans le Journal de Doublet publié en 1883.
montra un marin consommé. De la paix de Nimègue (1679), à la reprise des hostilités contre la Hollande (1688), il s'adonna au commerce, visita Bilbao, Cadix, les Açores, les Canaries, la côte de Barbarie. Ses voyages, marqués par maintes aventures, prirent fin par le désarmement de son navire à Dunkerque, au mois d'août 1688. Quelques mois plus tard, des armements considérables étaient poursuivis dans ce port, en vue de la lutte depuis longtemps projetée contre la Hollande et l'Angleterre. Alors Doublet commanda la corvette la Princesse-de-Conti, puis deux barques longues la Sans- Peur et r Utile, avec lesquels il fit plusieurs prises dans la Manche.
Nommé lieutenant de frégate, par brevet' du i'^'' janvier 1693, il reçut, au même moment, le commandement de deux fi"égates : la Sorcière et la Serpente. En vue d'Ostende, il captura trois navires anglais, enleva à l'abordage une fi-égate ou corvette de cent soixante tonneaux, sous le feu des forts de Scarborough, se rendit maître d'une galiote richement chargée, d'une grosse flûte hollandaise et de deux autres navires. Successivement capitaine de la flûte le Profond et du corsaire le Comte-de-Revel de plus de deux cents hommes d'équipage. Doublet resta en croisière sur les côtes anglaises. Au mois de novembre 1693 ^^ ^^^ juillet 1695, i^ P''i^ part à la défense de Saint-Malo, bombardé par les flottes anglaises. Les années suivantes, on le retrouve en Irlande et sur la côte du Maroc, où il trafique avec les marchands maures, juifs, portugais et espagnols. Au commencement de mars 1698, il partit pour le Canada, en expé-
dition de commerce et de pêche, et, en 1702, pour Saint-Domingue. De retour des Antilles, on l'honora, dit-il, de lui donner le commandement, sur une escadre de quatre vaisseaux de la compagnie royale à destination de la côte de Guinée et de Saint-Domingue. Au cours de cette expédition de traite. Doublet séjourna à la Grenade, au cap Français et à la Havane, en 1704, 1705 et 1706.
Sa carrière de marin se termina par un voyage dans les mers du Sud, lequel dura quarante-deux mois. Parti de Marseille, sur le navire le Saint- Jean-Baptiste, le 19 novembre 1707, Doublet^ au mois de mai suivant, touchait à l'île de Lancerote (archipel des Canaries), reconnaissait, au mois de mai 1708, les îles de l'Ascension, et relevait l'île Sainte-Catherine (côte du Brésil) en juillet. Après avoir passé à une cinquantaine de lieues du cap Horn, il jetait l'ancre dans la baie de la Conception (Chili), le 20 janvier 1709. Deux ans plus tard, le 22 avril 171 1, il était de retour au Port-Louis : son voyage avait duré quarante-deux mois, « sans rencontre d'ennemis et mesme n'avoir couru danger d'écueils qu'une seule fois proche la terre des Patagons ny eu aucune grosse tempête. »
Après cette dernière expédition. Doublet résolut de ne plus retourner à la mer. Il passa le reste de sa vie au milieu des douceurs de la famille, tantôt à Honfleur, tantôt dans son petit domaine de Barneville-la-Bertran . C'est sur cette propriété, qu'il tenait de la succession de sa mère et qui, de nos jours, porte encore le nom de Lieu-Doublet, que la mort le surprit en 1728. Comme
nous l'avons dit plus haut, son corps fut inhumé dans l'église de Barneville.
Jean Doublet avait épousé, en 1692 (i), Françoise Fossart, fille d'un armateur de Saint-Malo ; il en eut plusieurs enfants. Il a laissé de ses voyages des souvenirs dont nous avons donné au public une édition en 1883 ; nous ne connaissons pas de récits plus riches en aventures de toute espèce, à la fois intéressants et amusants, honnêtes et dignes de foi. Doublet, qui fut pour ainsi dire, dès son berceau, un homme de mer intrépide et éclairé, était également doué d'un esprit où à un grand bon sens naturel se joignait une agréable dose d'humour.
(i) Contrat de mariage du 9 octobre 1692, passé à Saint-M'alo entre Jean- François Doublet et Françoise Fossart, damoiselle du Pont.
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Dupoxt-Gravè {François) figure à la première page de l'histoire du Canada aux côtés de Champlain, et comme personne n'ignore que Champlain fonda l'établissement de Québec au cours d'un voyage préparé à Honfleur, tout ce qui touche sa personne ou celle de ses associés nous intéresse vivement.
François Gravé, sieur du Pont, dit Dupont-Gravé, marin et armateur, naquit à Saint-Malo, dans la seconde moitié du xvi^ siècle, vers l'année 1554; il commença dans ce port ses premiers voyages. Il était capitaine pour le roi en la marine du ponant. Nous ne saurions pas surpris quand des opérations commerciales combinées avec Pierre de Chauvin l'auraient attiré à Honfleur dès 1598; il est du moins bien certain qu'il l'accompagna dans la première expédition que celui-ci conduisit au Canada en qualité de lieutenant du roi. On juge que ce fut pour se mettre en état d'étendre ses armements que Dupont-Gravé vint se fixer à Honfleur, où l'on le trouve à demeure avec sa famille depuis l'année 1600 jusqu'en 1628. Son habitation était située dans la Grande-Rue (aujourd'hui dite rue de la Ville), paroisse de Saint- Étienne.
ÇEw 15^, Dupont-Gravé obtint d'Henri IV des lettrespatentes qui lui accordaient, — et à son associé Pierre
Chauvin, — le privilège en règle de la traite des pelleteries au Canada) L'année suivante, au printemps de l'année 1600, il fit partie de l'expédition que Chauvin conduisit à Tadoussac en vertu de ce privilège. En 1603, /„ il reçut commission du roi pour diriger la traite de
Tadoussac, puis explorer le pa3's jusqu'au sault Saint- Louis au-dessus de Montréal. La traite, la conversion des sauvages, l'établissement de colons français était la raison des armements qui se poursuivirent alors à Honfleur. On adjoignit Champlain à Dupont-Gravé pour cette expédition, qui mit à la voile le !;> mars. A partir de ce moment, la réunion de deux marins comme Champlain et Dupont-Gravé fut un bonheur pour le Canada; ils consacrèrent leur existence à la fondation d'une colonie sur les rivages de l'Atlantique, puis dans l'intérieur des terres, à Québec.
(Dupont-Gravé fit une vingtaine de fois le voyage de Honfleur à Tadoussac, rendez-vous annuel des sauvages et des traitants français. De 1608 à 1627, il parcourut pour ainsi dire chaque année le Saint-Laurent entre les rapides de Montréal et Tadoussac^ C'est sur le navire de Dupont-Gravé que les premiers Récollets vinrent au Canada en 1615 ; ces missionnaires partirent de Honfleur sur le Saint-Etienne, le 24 avril. Par la suite/Dupont- Gravé paraît avoir séjourné plusieurs années consécutives dans l'habitation de Québec et dirigé la colonie en l'absence de Champlain. Il y comjiiiuLdail .durant Jeâ-hivers de 1616-1617 et de.I6I2-I620^^C'est alors qu'il se créa des sympathies nombreuses parmi les Indiens du haut fleuve. Il était encore à Québec comme principal
commis de la traite lorsque Champlain fut obligé de rendre le fort aux Anglais en 1629. L'acte de capitulation porte sa signature. Il fut ramené sur la côte d'Europe par des navires anglais sur lesquels il était prisonnier avec cinquante malheureux colons : il laissait derrière lui trente années de travaux.
Nous n'avons pu apprendre ni le lieu ni la date du décès de Dupont-Gravé. Mais il suffit de lire les oeuvres de Champlain pour voir quel cas il faisait de l'expérience, de l'honorabilité, des conseils de ce marin. Le P. Biard en parle également en termes élogieux. En effet/^ce chercheur d'aventures lointaines fut avec Champlain le fondateur de Q.LiébecNet en traçant le nom de cette ville on se sent porté à dire que c'est elle qui a été le berceau de la colonisation de la Nouvelle-France et que l'élan imprimé à ce pays par les colons français de l'ancienne France, de la France de Louis XIII, de Louis XIV, de Richelieu et de Colbert, fit surgir par toute la terre d'Amérique de semblables entreprises destinées à porter à travers cette vaste contrée la civilisation, le commerce, l'agriculture et l'industrie.
Après Québec, la cité des Trois-Rivj ères est la plus ancienne du Canada. Elle est située au confluent du fleuve Saint-Laurent et de la rivière Saint-Maurice, au pied d'un coteau couvert de pins. Elle est le siège d'un évêché catholique. Elle possède une cathédrale très belle, un couvent d'Ursufines, un hôpital, un orphelinat, un séminaire, une académie protestante, etc. Sa population est de cent mille âmes.(C'est en ce lieu, sur lequel trois siècles environ ont passé, que s'élevaient les huttes des
Indiens que Dupont-Grave allait visiter)C'est là qu'il fixa une des premières habitations de la colonie. Les habitants des Trois-Rivières ont donc pensé, non sans raison, qu'ils devaient à sa mémoire une marque de respect, et ils ont donné son nom à l'une de leurs rues.
Dupont-Gravé avait épousé demoiselle Christine Martin, dont le nom figure dans plusieurs actes de l'étatcivil de Honfieur, en 1616 et 16 18. Il en eut plusieurs enfants : (1° Robert Gravé^^ capitaine entretenu en la marine, qui effectua plusieurs voyages à la Nouvelle- France et, plus tard, commanda l'un des navires qui fit voile vers les îles de la Sonde avec le capitaine Augustin Beaulieu ; il mourut en mer le 9 novembre i62ij) 2" Jeanne Gravé, qui épousa Claude Godet des Maretz, officier d'infanterie, capitaine garde-côte en résidence à Honfleur ; i](s'embarqua à diverses reprises dans ce port pour suivre son beau-père à Tadoussac, aux Trois- Rivières et à MontréaF) il est le grand-père de Paul de Godet des Marais (ou Maretz), évêque de Chartres; il décéda avant le 18 décembre 1628; 3° une autre fille dont le nom et l'alliance nous sont restés inconnus.