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comme un préjugé sans fondement raisonnable l'habitude qu'ils ont pris d'aller doubler le cap Horn pour venir ensuite reconnoître le cap de Bonne-Espérance. Avant que le détroit de Baas ne fut connu, cette route pouvoit être plus avantageuse qu'une autre, mais il n'en est pas de même aujourd'hui et surtout dans la saison où nous entrons. La facilité que j'ai trouvé dans la variété des vents pour me porter au nord et à l'ouest, après avoir traversé les détroits de Banck et de Bass qui séparent la Nouvelle-Hollande de la terre de Diemen et des Isles Furneaux me fait espérer que vous ne serez pas moins favorisé que je l'ai été moi-même lorsque j'ai fait cette route pour la première fois, et je ne doute pas que le second essay que nous en allons taire ne décide pour la suite les navigateurs à suivre une direction qui diminuera d'un tiers le chemin qu'ils ont à faire avant de se rendre
dans les parages du cap de Bonne-Espérance Au
départ du port de Jackson, nous ferons route ensemble pour traverser le détroit de Bass, mais quand nous l'aurons passé, vous suivrez celle qui vous est particulière. Personne ne désire plus que moi que votre navigation soit prompte, heureuse et exempte de tout événement fâcheux. Votre arrivée au Havre, si tout ce que vous y portez arrive à bon port, sera un des plus beaux moments de votre vie, et quand j'en serai informé, il ne me restera à désirer que d'avoir le même bonheur (i). »
Hamelin se disposa donc à faire route pour la France.
(i) Lettre au capitaine Hamelin, du port Jackson, le 26 brumaire an XI. (^Arch. de la Marine, Expéditions scimtijiques,)
Il laissa le capitaine Baudin le i8 frimaire (i), sur la côte sud-ouest de la Nouvelle-Hollande, continuer sa campagne accompagné par la petite goélette qu'il avait fait construire. Hamelin relâcha à l'île de France ; il resta huit jours pour réparer les avaries ; et en étant reparti le 21 pluviôse (2), il se trouvait, le 5 prairial (3) dans les eaux de l'Angleterre, lorsque des navires de guerre l'arrêtèrent et le conduisirent à Portsmouth.
Un rapport adressé au ministre par Hamelin, le 18 prairial an XI (juin 1803), fait connaître les détails de la mésaventure.
« Le 6 prairial (26 mai), dit-il, j'ai été visité par la frégate anglaise la Minerve, capitaine BuUene, qui connoissant bien que j'étois porteur de passeports de son gouvernement, et quoique j'eus depuis très longtemps pavillon parlementaire à la tête du mât de mizaine, m'a tiré deux coups de canon en plein bois, en me répétant sans cesse d'amener mon pavillon, malgré que je lui aie fait toutes les remontrances possibles et que je lui aie dit en françois et en anglois que j'étois porteur de passeports de son gouvernement, et que j'étois en retour de l'expédition de découvertes aux ordres du capitaine de vaisseau Baudin, que j'allois mettre mon canot à la mer pour lui envoyer mes passeports. Malgré toutes ces remontrances et quoique mon canot fut allé à son bord, il continua toujours de tirer à boulet sur nous pour nous faire amener notre pavillon. A la demande de mon état-major, j'ai
(i) 9 décembre 1802.
(2) 10 février 1805.
(3) 25 mai 1803.
donné ordre à l'enseigne Moreau d'amener le pavillon, désirant conserver mon équipage et étant parlementaire en paix avec toutes les nations. De suite, la frégate la Minerve a mis son canot à la mer avec un lieutenant et deux midchipmen qui sont venus à bord pour prendre le commandement du navire. Ensuite, elle nous a envoyé un grelin et elle nous a pris à la remorque jusqu'à l'entrée de la rade de Spithead, et le lieutenant a continué de nous entrer jusque dans le port de Portsmouth (i). »
Deux jours de suite, Hamelin se vit refuser d'être conduit devant l'amiral anglais. Il écrivit aussitôt au chargé d'affaires à Londres. Mais pendant le temps que la réponse mit à lui parvenir, et les délais que demanda un jugement de l'amirauté par lequel il fut déclaré de mauvaise prise, les officiers anglais avaient visité le Naturaliste, fait ouvrir une caisse qui contenait des madrépores et ne s'étaient retirés que devant les représentations d'autres officiers venus à bord de la corvette. Enfin, ayant pu obtenir ses passeports, Hamelin quitta la rade de Spithead, et le 6 juin 1803, il entrait dans le port du Havre.
Il avait à bord trois prisonniers, un espagnol indien embarqué à Botany-Bay, des animaux vivants pour le Muséum national, savoir : deux cignes noirs, quatre casoars, trois ombacks, deux tortues à long col, deux pigeons, deux chiens indigènes et un bélier à quatre cornes. Il rapportait en outre pour le parc de la Malmaison deux gazelles de l'Inde, deux cailles et deux autres oiseaux rares.
(i) Arch. de la Marine, Expéditions scientifiques.
Ainsi liait la longue campagne d'exploration du Naturaliste, pendant laquelle le commandant Hamelin s'était distingué par les plus remarquables qualités. « Tout ce que je pourrois vous dire de lai, écrivait le capitaine Baudin, ne vous donneroit qu'une faible idée de son mérite comme marin et de ses qualités sociales (i). » La récompense due à ses efforts et à son zèle ne se fit pas attendre. Hamelin reçut le brevet de capitaine de vaisseau au mois de septembre 1803.
Il débarqua en France à l'heure où, pour le malheur de deux nations, la paix d'Amiens venait d'être brusquement rompue par l'Angleterre, et où Napoléon préparait à Boulogne la réunion de la flottille que Nelson n'avait pu incendier. Au mois d'octobre 1804, Hamelin fut appelé à concourir à la réussite de l'entreprise que mûrissait l'Empereur, en conduisant du Havre à Boulogne plus de huit cents bâtiments, malgré les croisières anglaises. Pendant neuf mois, la lutte s'engagea sourde et violente entre lui et l'ennemi, qui songeait à détruire les forces françaises avant leur concentration à Boulogne, nous en suivrons les péripéties (2).
Le 17 janvier 1805, Hamelin reçoit l'ordre de convoyer quarante-sept bâtiments. Son pavillon flottait à bord de la corvette la Foudre. Il part du Havre par une journée de brume, alors qu'il était informé que les deux frégates qui bloquaient le port s'étaient écartées de plusieurs heues. Mais le 29 il est rejoint par la division
(i^l Lettre du 4 floréal an IX. (Arch. de la Mariue.) (2) Les détails qui suivent sont empruntés à la correspondance d'Hamelin. (Arch. de la Marine, Campagnes, 1805 et 1806.)
anglaise à la hauteur d'Etaples, et un des bâtiments du convoi tombe au pouvoir de l'ennemi après s'être battu pendant trois quarts d'heure.
Le 3 1 mars de la même année, il effectua un second départ du Havre avec quarante et un bâtiments. Le 10 juin suivant, il mit de nouveau à la voile avec vingtneuf bâtiments. Mais, dès qu'il eut appareillé de la rade du Havre avec la division sous ses ordres, il fut suivi par une frégate, la Chiffonne, capitaine Charles Adam, un fort pingre, un brick et un cutter anglais, qui le joignirent sous Saint- Adrien et l'y attaquèrent. Le combat s'engagea, il devint si opiniâtre que l'ennemi fut obligé deux fois de reprendre le large. Le convoi poursuivit sa route en bon ordre et en ligne très serrée ; mais quoiqu'on eût diminué de voile, pour que les transports pussent suivre également la division, deux des bâtiments restèrent à l'arrière, et on fut obligé de les remorquer. L'ennemi, qui ne s'était éloigné le matin que pour réparer des avaries, revint vers une heure et demie attaquer la queue de la ligne, défendue par le lieutenant de vaisseau Roquebert (i) et l'enseigne de vaisseau Girette. L'engagement se renouvela et à une si petite distance, que l'on fut obligé de recourir à la mousqueterie. Son feu bien dirigé contraignit les Anglais de lâcher prise une troisième fois et de prendre le large après un engagement de deux heures. La flottille put mouiller sur la rade de Fécamp.
L'ennemi fut extrêmement maltraité dans cette journée;
(i) Par décret du i6 messidor an XIII, il fut promu au grade de capitaine de frégate, en considération de la manœuvre brillante et courageuse dans la journée du 21 prairial.
de notre côté, on compta quatre hommes tués et vingtdeux blessés. Au nombre des premiers se trouvait l'enseigne Pierre Girette, du Havre, qui mourut à l'hôpital de Fécamp des suites de ses blessures, et parmi les autres un aide-timonier, Pierre-Louis Le Roy, de Honfleur, qui avait eu la cuisse gauche fracturée.
Le voyage suivant, qui eut lieu à la fin du mois de juillet 1805, fut signalé par un nouveau combat dont les ordres du jour de la flottille rendirent compte. Pour éviter l'attaque des croiseurs, contraint de relâcher à Fécamp, HameHn était sorti de ce port le 23 juillet avec une division de vingt-neuf bâtiments. Au moment de son appareillage, il y avait à une lieue des jetées une frégate, deux corvettes et un cutter anglais qui se disposaient à fondre sur le convoi et qui voulurent intercepter le passage. Mais le commandant avait pris toutes les dispositions pour soutenir un engagement. Quoiqu'il ventât grand frais, le feu commença à portée de fusil ; la mousqueterie et l'artillerie des corvettes la Foudre et V Audacieuse furent servies avec tant d'avantage que la frégate ennemie eut bientôt sa corne d'artimon coupée, et qu'elle tenta de se virer de dessous la volée de ces deux bâtiments afin de donner ensuite sur les canonnières dont elle espérait que le feu serait moins vif en raison de la force du vent. Cette manœuvre n'ayant pas réussi, le combat continua dans le même ordre, et trois chaloupes ayant mis le cap sur l'ennemi en battant en chasse, les avaries que reçut la frégate la forcèrent à regagner le large promptement; elle fut imitée par les trois autres navires anglais. Cette première action avait duré deux heures, de
sept heures à neuf heures du matin. A dix heures, l'ennemi revint canonner la division française qui continuait sa route. Ce second en2;ao;ement ne fut ni moins vif ni moins long que le premier. La corvette montée par le Commodore eut la tête de son grand mât de hune coupée, son grand mât endommagé et^ se trouvant vigoureusement serrée par le feu, elle fut obligée de chercher son salut dans la fuite (i).
Les différents combats soutenus par Hamelin lui méritèrent les félicitations du ministre. « Il est glorieux pour vous, lui écrivit le duc Decrès, d'avoir forcé deux fois l'ennemi à s'éloigner, et il ne m'a point échappé qu'en me rendant compte du courage que les officiers, les équipages et les garnisons ont montré, vous aviez gardé le silence sur vos services personnels. Je suis bien persuadé cependant que le succès de ces affaires est dû en partie à l'exemple que vous avez donné et aux manœuvres que vous avez commandées (2). »
Après dix-huit voyages effectués presque tous en vue et souvent sous le feu de l'ennemi, Hamelin mit son pavillon à bord d'une frégate mouillée sur la rade du Havre. Il avait la mission de défendre ce port. « Je l'ai préservé de l'effet d'un bombardement, écrivit-il, dès que j'ai été appelé àl'honneur de prendre sur la rade une position forte et imposante que j'ai gardée vingt -neuf jours sans me mettre au lit (3). »
A Boulogne, après la réunion de la flottille, il fut suc-
(i) Ordre du jour du 7 thermidor an XIII,
(2) Lettre du 28 prairial an XIII (17 juin 1805).
(3) Arch. de la Marine, Personnel.
cessivement chnrgé du commandement du 7^ équipage de marins, de la direction des signaux de l'armée et enfin du commandement de l'aile gauche de débarquement.
Forcé de renoncer à une attaque directe contre l'Angleterre et d'abandonner ses projets de descente après la destruction presque complète de la flotte française àTrafalgar (i), Napoléon « détourna ses yeux du seul champ de bataille où la fortune lui eût été infidèle (2). » A compter de ce moment, qui marque le terme des grandes guerres maritimes, les officiers d'élite saisirent la première occasion de s'acheminer vers l'Inde, où les corsaires se trouvaient engagés dans de périlleuses expéditions, Hamelin n'hésita pas à solliciter un ^commandement pour ces mers lointaines.
Deux frégates étaient en construction au Havre depuis le mois de décembre 1805, c'étaient la Vénus et lafiinon. Il obtint le commandement de la première, mise a l'eau le 5 avril 1806 et forte de vingt-huit canons et de trois cent vingt hommes d'équipage; il s'y embarqua le 18 juillet suivant.
Mais l'armement des frégates, le recrutement des équipages, le mauvais état du port du Havre, dont le chenal, encombré de vase et de cailloux, était impraticable (3),
(i) Cinq marins d'Honfleur turent tués ou blessés à Trafalgar : Charles Harenger, matelot sur le Redoutable; Jean-Baptiste Brunian, 2' chef de timonerie sur le Fougueux; Benjamin Lepelletier, quartier-maitrc sur V Aigle; Louis Lemer, quartier-maître sur l'Aigle; Léonard Lépine, matelot sur l'Argonaute. (Arch. de la Marine, Campagnes, 1806.)
(i) Jurien de la Gravière, Guerres maritimes. H, 255. (i) Arch. de la Marine. Lettre du capitaine Rousseau, commandant la Junon, 27 février 1808.
et par dessus tout les croisières ennemies, devaient retarder pendant plus de deux années la sortie des bâtiments. Du mois de juillet 1806 au mois de novembre 1808, la Féniis et la Junon demeurèrent bloquées pour ainsi dire à l'embouchure de la Seine, malgré les ordres pressants du ministre. « Je ne vois aucun motif, écrivait le duc Decrès au capitaine Hamelin, qui puisse vous empêcher de sortir; l'empereur attend avec impatience la nouvelle de l'appareillage des deux frégates, et tous vos soins doivent tendre à accélérer ce moment (i). » A ces instances Hamelin répondait qu'il ne pouvait sortir du Havre sans combattre et il demandait l'autorisation de se foire accompagner par les fortes canonnières VEtna et la Brûlante. « Tant que vous maintiendrez votre ordre de ne sortir qu'autant qu'il y aura de grandes probabilités d'atteindre ma destination sans combattre, ajoutait-il, j'ai peu d'espérance d'appareillage (2). » Il disait encore au ministre : « Si votre excellence consent à ce que nous sortions, l'ennemi en vue, je peux l'assurer qu'heureux de trouver l'occasion de sacrifier nos vies pour le service de S. M. Impériale et Royale et pour la gloire de son pavillon, nous nous battrons jusqu'à extinction et finirons au pis-aller par nous jetter à la côte, si l'impérieuse nécessité nous y contraint (3). »
Hamelin avait étudié son terrain, et loin de se faire des illusions sur la situation, il voyait bien, et l'écrivait
(i) Lettre du mois de mars 1807.
(2) Lettres des 12 février, 25 février, 27 mars, 8 août et 30 septembre 1807. (Arch. de la Marine, Campagnes.)
(3) Lettre du 28 avril 1808. (Arch. de la Marine, Campagnes.)
au duc Decrès, qu'il ne fallait pas se flatter de rencontrer un concours de circonstances favorables : « le vent, la grande mer et l'absence de l'ennemi sont trois choses extrêmement difficiles à réunir (i). »
Sur ces entrefaites survint un décret (24 mai 1808), qui ordonna pour la protection du cabotage et la surveillance de la pêche, la création de huit divisions de bâtiments garde-côtes. Les dispositions de ce décret étaient les suivantes : chaque division devait être composée de neuf péniches et commandée par un lieutenant de vaisseau pour la mer, et par un chef de bataillon pour la terre. Le chef de bataillon avait sous ses ordres trois compagnies d'infanterie composées chacune de soixantedix hommes ; chaque compagnie était divisée en trois escouades et chaque escouade, forte de vingt-trois hommes, formait la garnison de chaque péniche.
La 7^ division devait se réunir au Havre et être sous les ordres de l'officier de marine qui commandait la rade.
En ce qui concernait leurs obligations, il avait été réglé queles bâtiments garde-côtes devaient seporter partout où ils savaient que l'ennemi envoyait des péniches :àceteffet chaque division devait former une police sur les principaux points des côtes confiées à sa protection. Il leur était enjoint de se tenir constamment, quand ils n'étaient pas en course, auprès du vaisseau amiral de la rade dont ils dépendaient et de ne pas aller en course isolément, mais toujours trois ensemble.
La division du Havre se composait d'un détachement
(i) Lettre du 30 avril 1808.
du bataillon de Neufchâtel, et le commandant Hamelin reçut l'ordre de le recevoir à bord de la Vénus, afin que les hommes fussent plus rapidement répartis sur les neuf bâtiments garde-côtes à armer et qu'ils s'accoutumassent davantage au service de la marine militaire.
Au moyen de cette division de bâtiments légers, il devait être facile à Hamelin d'éclairer les mouvements de l'ennemi en faisant appareiller les péniches réunies sous son pavillon, et en appareillant personnellement pour surprendre les bâtiments anglais et protéger les côtes et les convois (r).
Tout en tenant compte de ces instructions, Hamelin n'en persistait pas moins dans sa volonté. Au ministre qui lui avait reproché ses lenteurs, il demanda de nouveau l'autorisation de gagner Cherbourg coûte que coûte ; il y avait trop longtemps, pensait-il, qu'il était tenu en échec, il lui fallait une nouvelle réponse. Au mois d'août 1808, elle lui parvint telle qu'il la désirait « Je vous accorde la latitude que vous désirez pour la sortie des frégates la Venus et la Junon, lui écrivit le duc Decrès, et vous êtes libre de tenter cette sortie lorsque vous croirez pouvoir réussir (2). » Trois jours plus tard, le 21 août, il sortait du Havre à neuf heures du soir, mettait en défaut la station ennemie, qui avait prétendu s'opposer à son passage, et entrait dans le port de Cherbourg le lendemain à dix heures du matin, sous le feu d'une division anglaise (3).
(i) Lettre du 31 mai 1808. (Arch. de la Marine.)
(2) Lettre du 18 août 1808.
(3) Le ministre de la marine au capitaine Hamelin : « Vous avez profité
La Fénits y resta plus d'un mois à l'ancre sans que son commandant connût la mission qui lui était réservée. Par une première lettre du 12 octobre 1808, le ministre l'informa des dispositions qui avaient été prises relativement aux cinq bâtiments réunis à Clierbourg : la Vénus, VAiuphitrite, la Jiinon, le Cygne et le Papillon. Trois d'entre eux devaient se rendre aux Antilles, la Junon était destinée pour une autre colonie, quant à la Vémis, elle devait se rendre à l'Ile-de-France. « Les difficultés attachées au passage de la Manche, disait le ministre, me font désirer qu'aucun de ces Kâtiments n'appareille avant le mois de novembre, époque à laquelle les nuits plus longues et les brumes pourront fliciliter cette inanœuvre. Votre zèle connu, votre expérience, ma confiance dans votre prudence qui ne vous laissera rien compromettre et dans votre activité qui vous feraprofiter des circonstances favorables, me persuadant que je ne puis confier cette affaire à de meilleurs mains. Vous devrez donc décider leur départ lorsqu'ils seront chargés. » Quelque temps auparavant, Hamelin avait écrit « qu'il était paré, fût-ce pour aller au bout du monde et pour dix ans (i). » On Vy envoyait.
Le 10 novembre 1808, il mit sous voiles et il put, avec son convoi (2), gagner l'Océan sans être poursuivi;
avec la célérité la plus satisfaisante de l'autorisation que je vous ai adressée le 18, et c'est avec beaucoup de plaisir que j'ai appris que, parti du Havre le 21 à neuf heures du soir avec les frégates de S. M. la Vénin et \^ Junon, vous étiez arrivé le 22 à 10 heures du matin sur la rade de Cherbourg. » (Arch. de la Marine, 29 août 1808).
(i) Lettre du 2 septembre 1808. (Arch. de la Marine, Campagnes.) (2) Il sortit de Cherbourg avec trois frégates* et deux corvettes.
il dut se féliciter de la rapidité avec laquelle il avait exécuté ce mouvement, car deux vaisseaux ennemis louvoyaient au large des côtes de Bretagne et devant Brest. Sa sortie du Havre et son départ de Cherbourg à travers les croiseurs qui bloquaient ces deux ports sont des traits de résolution et d'audace qui peignent le caractère même du contre-amiral Hamelin.
Une fois en pleine mer, il ouvrit le pli cacheté qui devait lui révéler sa destination. Ce pli contenait une lettre datée du 12 octobre précédent, l'informant que l'Empereur avait décidé que la station de l'Ile-de-France serait renforcée de quelques frégates. Déjà Duperré y avait été envoyé avec la BelJone et y avait débarqué les munitions dont il était porteur. « En arrivant à l'île de France, disait le ministre, vous serez sous les ordres du commandant de la station, laquelle est supérieurement commandée par le capitaine-général Decaen, je n'ai pas besoin de vous recommander de chercher dans cette traversée de faire le plus de tort que vous pourrez au commerce de l'ennemi, car c'est un des objets essentiels de votre expédition. Vous devez vous attacher, pendant tout son cours, à être de la plus grande utilité aux colonies orientales Vous êtes appelé, M. le commandant,
cl partager l'honneur de contribuer à la conservation des colonies par l'activité et le succès du service que vous y remplirez (i). »
Après avoir pris et brûlé sur son chemin quatre navires de commerce, le Hirain, V Albion, la Victima et le
(i) Arch, de la Marine.
Triomphe-de-la -Faix, Hamelin arrive sans autre incident à l'Ile-de-France le 20 mars 1809. Le mois suivant, il appareille pour une croisière de six mois avec deux frégates, la Venus et la Manche, une goélette, la Créole, et le brick, V Entreprenant. Après avoir touché à l'île Bourbon, où il était chargé de conduire des troupes, Hamelin se dirige vers Madagascar. Il y apparaît au moment où les naturels sont prêts à égorger les négociants européens (23 mai i8o8). Il a le bonheur, par un débarquement de trois cent soixante marins et par un combat opiniâtre, de sauver la vie de tous les traitants établis à Foulpoint. De là il fait route pour le détroit de Malacca et séjourne à l'entrée de ce passage pendant un mois ; en vue des îles Nicobar, il capture le brick anglais V Orient, puis en parcourant le golfe de Bengale, il combat seul et et prend successivement trois vaisseaux de la Compagnie des Indes : le CharJestown, l' United-Kingdom et le Windham, venant de Londres, chargés de cargaisons évaluées à deux cent mille livres sterling (i). Depuis huit mois que la division Hamelin tenait la mer, elle avait en outre capturé le brick anglais YAnnattlQS trois-mâts le 5rt;;/Jow et le Friendschip. Enfin, sa croisière se termine par une action plus brillante encore. Il attaque, prend et détruit le riche établissement de Topanobay, défendu par des forts qu'il fait sauter. Hamelin revient à l'Ile-de-France avec ses prises, répare à la hâte ses avaries et est prêt à reprendre la mer, lorsque l'île Bourbon, attaquée par une division anglaise forte de dix-neuf voiles et de six
(i) Lettre du général Decaen, 3 janvier 1810. (Arch. de la Marine, Colonies.)
mille hommes de débarquement, tombe au pouvoir de l'ennemi le 9 juillet 1810. Son bras et son épée étaient devenus nécessaires à la défense de Port-Louis, et il allait faire tout ce qui dépendait de lui pour conserver cet établissement.
Comme nous l'avons dit^ l'île Bourbon était prise; dans la nuit du 13 au 14 août 18 10, le capitaine Willouyhby avait débarqué des frégates anglaises en croisière deux cent cinquante soldats de marine qui s'étaient rendus maîtres de l'îlot de la Passe en l'attaquant à la faveur d'un orage. Mais le 20 août, la division Duperré, composée des frégates la Bellone et la Minerve, de la corvette le Fictor et des vaisseaux de compagnie le Ceylan et le Windham récemment capturés, était en vue de l'Ile-de- France et elle allait faire payer cher son succès au pavillon anglais. En effet, trois frégates ennemies, la Magicienne, le Syriiis et ïlphigénie croisaient alors avec sécurité devant le port Napoléon et elles ne se doutaient guère de la rentrée de notre division. Une quatrième frégate, la Néréide, était mouillée à quelque distance. Le 21 août, le Windham, en cherchant à mouiller dans la rivière Noire, fut attaqué et repris par le Syriiis, auquel vinrent aussitôt se joindre les trois autres frégates dans le but d'atteindre le port Impérial et d'y écraser la division française.
Le général Decaen avait prévu leurs intentions, et l'ordre de les suivre et de les combattre était déjà donné à Hamelin, qui avait sous ses ordres les frégates la Vénus, la Manche, VAstrée et la corvette V Entreprenant (i). Seize
(i) Le général Decaen écrivait à Hamelin, le 23 août 1810 : « Si votre
heures après la réception de cet ordre, il mettait sous voiles.
Pendant ce temps, le 23 août, le combat s'était engagé dès cinq heures du matin entre la division Duperré, embossée au fond de la baie, en avant de l'île aux Singes, dans la position la plus favorable et les frégates anglaises. L'action était des plus vives. La Bellone, commandée par Duperré, répondait seule au feu de quatre bâtiments ennemis, dont deux, quoique échoués, lui présentaient le travers et la combattaient avec fureur. Le lendemain, le combat s'engageait de nouveau, et lorsque la division Hamelin, repoussée par les courants et par les vents contraires depuis sa sortie de Port-Napoléo;i, parut le 27 août devant le port Impérial, la frégate anglaise VIphigénie restait seule en état de continuer la lutte : la Néréide avait été prise, la Magicienne et le Syritis avaient été incendiés (i).
A peine sur le théâtre de l'action, dans laquelle Duperré avait été atteint d'un coup de mitraille et mis hors de combat, Hamelin adressa au commandant de VIphigénie la sommation qui suit :
« A bord de la Vénus, le 27 août 18 10.
« Jacques-Félix-Emmanuel Hamelin, officier de la Légion d'Honneur, capitaine de vaisseau commandant la
division peut se trouver demain en position d'entrer dans le port impérial, vous dirigerez rapidement 2 frégates sur les ennemis, qui ne peuvent faire que peu de résistance après la manière dont ils ont été reçus par les capitaines Duperré et Bouvet >> [Papiers du général Decacn.)
(i) Ce fait d'armes, l'un des plus glorieux de notre marine, est connu sous le nom de combat du Grand-Port (île de France). (Voy. l'intéressant récit qui en a été public dans les Annales maritimes, t. I, p. 626-629 (1840).
fré<^ate de S. M. I. et R. la Venus et ses forces navales en
ces mers,
« A M. le Commandant pour S. M. Britannique du fort de risle de la Passe et de la frégate VIphigénîe.
« Monsieur,
« Pour ne pas augmenter la perte en hommes que vous avez faite sans espoir de succès pour le service du roi votre maître, je vous engage à vous rendre à discrétion, si non, avec les quatre bâtiments sous mes ordres, je vais m'embosser et vous y réduire indubitablement.
« J'ai l'honneur, etc.
« E. Hamelin (i). »
Le Commodore Lambert céda et se rendit. En conséquence, Hamehn envoya son lieutenant en pied Ducret de Villeneuve prendre possession de VIphigénie et de l'île de la Passe. Il reçut en cette occasion les félicitations du général Decaen, à qui il répondit « que toutes les félicitations étaient dues à M. Duperré, dont le zèle, les talents, le courage éclairé et la brillante conduite lui avaient préparé ce léger succès (2). »
(i) Arch. de la Marine, Colonies.
(2) Lettres d'Hamelin, août et septembre 1810. (Arch. de la Marine, Colonies.)
Voici la lettre que le général Decaen écrivit au commandant Duperré à la suite du combat du Grand-Port ; nous la croyons inédite :
o 5 septembre 18 10.
« J'ay reçu ce matin avec un nouveau plaisir un petit mot que le D'' Chapotin m'a adressé pour m'annoncer ses espérances de votre prompt rétablissement. Croyez, mon cher capitaine, que personne plus que moi ne désire vous
ié8
A l'époque où nous sommes arrivés, le combat du Grand-Port marque dans les fastes de la marine la fm des campagnes dans les mers de l'Inde. La frégate la Féniis y avait joué un rôle superbe ; ce fut ce bâtiment qui, engagé seul contre deux frégates et deux corvettes anglaises, y soutint le dernier combat.
Le 17 septembre 18 10, expédié du port Napoléon pour chasser une frégate ennemie qui croisait entre l'île de France et l'île Bonaparte, le capitaine Hamelin poursuivit ce bâtiment pendant douze heures et l'atteignit, le 18, à
voir bientôt réuni à la famille de braves que vous avez immortalisés par vos brillants exploits. Si je n'avais qu'à suivre l'impulsion de mon cœur pour vous donner des témoignages plus apparens de ma reconnaissance particulière et de celle de tous les Français qui habitent cette isle, je serai au comble du bonheur. Je ne puis dans ce moment être dédommagé de cette contrariété que j'éprouve que par l'espérance bien fondée que notre auguste souverain Napoléon le Grand vous comblera de ses grâces par des récompenses dignes des éminens services que vous avez rendus en combattant si glorieusement pour l'honneur de ses armes et le salut de sa colonie à l'Ile de France. » {Papiers du général Decaen, t. LXXIV, fol. 103.)
Les Papiers du général Dicaen forment une collection de cent quarantehuit volumes conservés à la Bibliothèque municipale de Caen. Pour l'époque qui nous occupe, on y trouve : (tome X) le Mémorial de la vie militaire du lieutenant général Dccaen depuis son départ de France; (t. XI) des rapports sur la croisière du contre-amiral Linois; (t. XV) trois lettres de Robert Surcouf ; (t. LII et LUI) de nombreuses pièces relatives à la prise de Saint-Paul en 1809 ; (t. LVI) un rapport sur la reddition de l'Ile de France et le texte de la capitulation, 3 décembre 1810; (t. LXXIV, LXXV, LXXVI, LXXVII) la correspondance du général Decaen avec les officiers supérieurs de la marine; (t. LXXXIX, fol. 177) la correspondance du capitaine de vaisseau Motard en 1806, 1807 et 1808, à laquelle sont joints des extraits de son Journal de bord ; (t. XC et XCI) nombreuses lettres de Duperré, de Bouvet et d'Hamelin relatives aux croisières dans les eaux de rilc-dc-France.
une heure du matin. Il commença l'attaque à portée de fusil.
La frégate anglaise, après un combat de cinq heures, vaincue autant par l'habileté que par la bravoure du commandant français, amena son pavillon. Elle fut amarinée par un officier de l'état-major de la Vénus. C'était le Ceylan, armé de quarante canons de dix-huit, portant trois cent soixante marins et cent soldats ; il avait à son bord un général anglais, son état-major et la caisse de l'armée.
Dans la même journée du 18 septembre, le capitaine Hamelin eut connaissance d'une division ennemie composée d'une frégate et de deux corvettes, auxquelles vint ensuite se joindre un vaisseau de compagnie.
La frégate la Fémis avait été désemparée dans l'engagement qu'elle venait de soutenir, et il manquait quatrevingts hommes au compte de son équipage. Cependant, le capitaine Hamelin voulant donner à la corvette le Victor chargée de remorquer sa prise, le Ceylan, le temps de la mettre en sûreté, accepta un combat inégal d'où sa frégate sortit brisée et foudroyée Pendant trois heures, Hamelin ne cessa de faire feu de toutes ses batteries ; il déploya toutes les ressources du talent et du courage ; mais contraint de céder à des forces très supérieures il se rendit, ne laissant au commodore Rowley qu'un bâtiment éventré par les boulets, qu'un débris informe prêt à s'engloutir (i).
(i) Arch. de la Marine, Rapport de l'Empereur. — Voyez aussi une lettre du général Decaen au ministre de la marine, 26 septembre 1810. — Papiers du général Decaen, t. LV, fol. 208.
Alors allait s'ouvrir une dernière lutte pour la défense riIo-dc-France contre les formidables armements qui se préparaient dans les divers ports de l'Inde anglaise. Pour se disposer à la soutenir, il y avait différentes mesures à prendre. Renforcer la garnison, débarquer les équipages et en former des con^pagnies, armer les forts et en confier le commandement aux officiers de vaisseaux, pourvoir aux approvisionnements et créer en quelques semaines une ligne de bastions et de fortins, un système de défense propre à résister à un débarquement, tels furent les moyens mis à l'œuvre par le gouverneur général. Mais la garnison et les marins cherchèrent en vain à défendre l'île de France en résistant aux nombreuses troupes que les Anglais y portèrent. La colonie capitula le 3 décembre 1810; on obtint qu'officiers, soldats, marins, personnel administratif seraient renvoyés en France, libres, aux frais du gouvernement anglais.
Hamehn était rentré en France au printemps de 181 1 (i). Après avoir été fliit officier de la Légion d'honneur en 1804, commandeur en 18 10, il fut créé baron de l'Empire le 19 juillet 181 1 (2), et un décret
(i) Avaut de quitter l'Ile de France, il adressa au gouverneur général la lettre suivante :
« St-Paul, le 10 octobre 1810.
« Mon Général. Je pars le cœur navré de la perte de la belle frégate de S. M. Imp. et Roy. la Vénus et de cesser de sitôt de servir sous les ordres d'un chef aussi brave, aussi propre à commander le respect et à inspirer la confiance que vous » (Papiers du général Decaen, t. LVII, fol. 123.)
(2) Armoiries du baron Hamelin. Ecu : aux i et 4 d'argent à un cygne de sable; aux 2 cl j d\i-{ur à une ancre d'or.
Un décret du 26 octobre 1864 autorisa Enimanuel-Jean-Baptiste Ilamelin.
signé à Compiègne le 15 septembre de la même année le nomma contre-amiral. Quelques jours plus tard, le 23 septembre, il prenait le commandement d'une escadre dans l'Escaut. On le retrouve à Brest en 1813, commandant en chef l'escadre de Bretagne, composée de six vaisseaux, neuf frégates et quatre corvettes ; il avait arboré son pavillon sur VEylau puis sur le Marengo.
La nomination du contre-amiral Hamelin au commandement de l'escadre fut un honneur décerné à une glorieuse carrière, elle fut un plus grand service rendu à la discipHne, dit l'amiral Jurien de la Gravière. « Je me sentis heureux, ajoute cet officier général, de me trouver sous les ordres d'un chef dont la loyauté m'était depuis longtemps connue, et qui devait, dans le cours de son commandement, m'en donner à diverses reprises les plus honorables preuves (i). »
« Si pendant de longues années on avait négligé d'exercer nos équipages, continue M. Jurien delà Gravière, il fimt convenir que depuis 18 10 c'était un système entièrement contraire qui avait prévalu. Jamais on n'avait déployé plus d'activité que notre nouvel amiral. Nos marins, qui l'adoraient, l'avaient surnommé Tb//;'wm//«. Nous manœuvrions du matin jusqu'au soir. Chaque jour, on changeait ou les vergues ou les voiles ; on dépassait les mâts de hune et on les repassait aussitôt; puis à l'instant même on appareillait, poussant quelquefois une bordée jusqu'en dehors de la baie de Bertheaume. On en
capitaine de frégate (démissioHnaire en 1865)^ ^ porter le titre de baron conféré sous le premier empire à son grand-oncle paternel, (i) Souvenirs d'un Amiral, t. II, 166.
était venu à ne plus tenir compte ni du vent ni du courant. Rien n'était, disait-on, impossible en marine. Tous les vaisseaux partaient à la fois, comme une volée de perdreaux, sans laisser à ceux qui étaient mouillés le plus en dehors le temps de faire place aux autres ; tous revenaient prendre leurs amarres avec un aplomb magistral. Les Anglais, à coup sûr, n'auraient pas mieux fait, et je doute que nos beaux vaisseaux d'aujourd'hui eussent pu nous primer. C'était un spectacle réjouissant pour l'œil d'un chef, et il y avait là de quoi le pénétrer de confiance. Du reste, s'il fut jamais un homme d'honneur et de résolution, c'était bien celui-là. Bref, concis, sans emphase, il rêvait secrètement au moyen d'employer d'une manière utile au service de son pays cette escadre qu'il avait mis tous ses soins à former (i). »
Hamelin poursuivait ainsi le désir secret de chasser des côtes de Bretagne les escadres anglaises. S'il ne les éloigna pas de la baie d'Audierne, c'est parce que le gouvernement lui en refusa l'autorisation (2). En revanche, il les chassa très souvent de l'Iroise. Mais l'occasion de rendre à notre pavillon quelque lustre se trouva manquée; Hamelin ne s'en consola jamais (3).
Bientôt se succédèrent les revers ; les événements se précipitèrent. Poussés par l'Angleterre et par les émigrés français, les alliés franchirent le Rhin (i^"" janvier 18 14) et après de nombreux combats arrivèrent sous les murs de Paris, qui capitula le 31 mars.
(i) Souvenirs d' un Amiral, t. II, p. 167.
(2) Lettre d'Hamelin, 5 janvier 183 1. (Arch. de l.i Marine, Personnel.)
(3) Souvenirs d'un Amiral, t. II, p. 170.
Trois mois plus tard, l'escadre de Brest reçut la visite du duc d'Angoulême. Le 26 juin, le grand amiral de France arriva dans ce port où il fut reçu par le contreamiral Bouvet, préfet maritime, au milieu des acclamations, salué par l'artillerie des remparts et par celle de la garde nationale rangée en batterie sur la place Bourbon. Le lendemain, après avoir passé en revue les gardes du pavillon, visité l'arsenal au bruit du canon des batteries et du château, parcouru le magasin général et vu les chantiers de construction, le duc d'Angoulême s'embarqua et se rendit en rade à bord du vaisseau-commandant le Marengo (i). Ce fut le contre-amiral Hamelin qui le reçut au bas de l'escalier et lui adressa un court compliment. Le vaisseau fit un appareillage, mit toutes voiles dehors et, accompagné des corvettes V Eclair , la Diligente et le Messager, louvoya entre l'escadre et Mingau. Le duc d'Angoulême dîna à bord du vaisseau-amiral et voulut bien admettre à sa table le contre-amiral Hamelin, à qui il envoj-a, le lendemain, le cordon de Saint- Louis (2),
Dans ce même moment, la dissolution de l'escadre de Brest fut prononcée, à raison des dispositions arrêtées par le roi pour la reprise de possession des colonies françaises. Le commandement d'Hamelin prit ainsi fin. « Si votre commandement cesse, lui écrivit le ministre, les officiers et les marins qui ont servi sous vos ordres n'ou-
(1) Vaisseau de soixante-quatorze canons, construit à Lorient sur le plan de M. Sané et rais à l'eau le 12 octobre 1810.
(2) Arch. de la Marine, Campagnes et service général. Lettre des 15 avril, 30 mai, 20 et 29 juin 1814.
blieront jamais les exemples et les leçons utiles qu'ils ont reçus de vous. Vous savez que dès que le Roi fut de retour en France, je m'empressai de lui fliire connaître la distinction de vos services, et, à ma grande satisfaction, ils ont fixé récemment d'une manière très flatteuse l'attention de S. A. R. M. l'Amiral de France (i). »
Le contre-amiral Hamelin ne rentra en activité qu'en 1818; une ordonnance du 8 mars le nomma major général de la marine au port de Toulon. Son zèle pour .le service, son impartialité et son dévouement furent alors récompensés de nouveau. Louis XVIII le nomma grand officier de la Légion d'honneur (23 août 1820), et en 1822 lui donna le commandement des forces navales de la Méditerranée.
Avec la gracieuse dépêche l'investissant de ce commandement, Hamelin reçut l'ordre d'appareiller de Toulon. Il sortit donc ayant sous ses ordres le Colosse (2), les frégates la Guerrière et la Thétis, et la corvette VEcho. Se conformant aux instructions du ministre, il se montra successivement devant Savone, Gènes, la Corse, Naples, Palerme, Cagliari, Tunis, Bône, Alger et Lisbonne; sa division mouillait sur la rade de Brest le 24 septembre 1822, après cinquante-sept jours de mer (3).
Déjà cependant on prévoyait le cas d'une guerre avec l'Angleterre, à la suite des discussions auxquelles don-
(i) Lettre du i8 juillet 1814. (Arch. de la Marine.)
(2) V.iisseau de soixante-quatorze canons, construit â Toulon en 18 r2 sur le plan de M. Sané. Le contre-amiral baron Hamelin porta son pavillon sur ce vaisseau, le 18 juillet 1822.
(3) Arch. de la Marine, Campagnes. 1822.
naii lieu l'état politique de l'Espagne. Déjà les journaux .étrangers avaient annoncé que le cabinet de Saint-James paraissait disposé à prendre l'île de Cuba sous sa protection, afin de la préserver des révolutions intérieures qui auraient tendu à la soustraire à la domination espagnole. On parlait même d'une escadre partie des ports de la Grande-Bretagne pour effectuer cette prise de possession temporaire.
Quoiqu'aucun avis officiel ne fût parvenu à ce sujet au gouvernement, le ministre donna à Hamelin l'ordre de se rendre à la Martinique avec le vaisseau le Colosse et la frégate \ijeanne-d'^rc, et de se portera l'entrée du golfe du Mexique et dans les parages de Cuba, où les pirates exerçaient le plus de déprédations (i).
Tandis qu'Hamelin préparait son départ, un contreordre lui fut expédié. Quelques mois après, les hostilités étant commencées entre les troupes françaises et « les hommes armés par le gouvernement des Cortès d'Espagne », Tordre lui parvint d'étendre ses croisières depuis Cadix jusqu'à Brest et d'empêcher les communications de l'Angleterre avec la péninsule, lorsque les bâtiments sous ses ordres bloqueraient effectivement un port espagnol. Toutefois, sa conduite avec les officiers anglais devait être franche et amicale, « l'Angleterre ayant annoncé l'intention positive de garder la plus stricte neutralité dans la guerre actuelle (2). »
Dès les premiers jours de la croisière, le contre-amiral Hamelin se trouvant en face de circonstances très déli-
(i) Lettre du ministre de la marine, 19 novembre 1822. (2) Lettre du ministre de la marine, 22 avril 1823.
cates, agit avec une décision et un tact qui lui méritèrent les félicitations du ministre. « Je veux encore vous dire, mon cher général, que je suis extrèmenent satisfait de votre activité et du zèle que vous déployez pour le service du Roi (i). ». Il fut l'objet de nouveaux compliments, lorsqu'au mois de juin 1823, ayant reçu devant la Corogne l'ordre de former le blocus de Cadix, il tint ce port aussi étroitement bloqué que possible, eu égard au petit nombre de bâtiments à sa disposition. Hamelin aurait, devant ce port, reçu le prix de ses fatigues et de son zèle, si, par malheur, une frégate anglaise, aidée par la force du vent, ne fut parvenue à forcer le blocus. Cet événement attira au contre-amiral les reproches du gouvernement, et, plus tard, ceux du duc d'Angoulême. Affligé d'un blâme qu'il jugeait immérité, affaibli par des fatigues journalières, au point de craindre de ne plus pouvoir exercer son commandement, Hamelin sollicita son remplacement « sentant bien, disait- il, qu'en remettant sa démission, il allait perdre ses droits aux faveurs et à l'avancement immédiat qu'il voyait répandre avec profusion dans l'armée de terre. Il crut néanmoins devoir fliire ce sacrifice au bien du service (2). »
Le sacrifice était complet, car ce fut en vain que, pendant dix années, Hamelin sollicita le grade de viceamiral ; il perdit ainsi le fruit de ses longs et loyaux services, « pour avoir eu le tort, disait-il tristement au comte de Rigny, de ne pas vouloir consentir à flatter Mgr le duc d'Angoulême ». Depuis ce moment, il ne
(i) Lettre du 27 mai 1823.
(2^ Lettre du 5 janvier 183 1. (Arch. de la Marine.)
reprit point de l'activité ; n'aspirant qu'à la retraite, il se retira dans une propriété qu'il possédait aux environs de Paris, à Franconville. C'est là que le trouva la révolution de juillet. Rentré en grâce auprès du nouveau gouvernement, le contre-amiral Hamelin fut nommé directeur du dépôt des cartes et plans de la marine, le 25 juillet 1833. Il conserva ces fonctions .pendant six années, et au moment où sa verte vieillesse faisait espérer à ses amis de le conserver encore longtemps, il fut enlevé, à la suite d'une courte maladie, le 23 avril 1839 (i).
A la nouvelle de sa mort, ses collègues se réunirent dans l'expression des mêmes sentiments de douleur et de regret. Cette affliction, qui s'adressait autant à la valeur du marin qu'au caractère de l'homme privé, trouva un éloquent interprète en l'amiral Duperré. Ce ne fut pas sans émotion que le rude et énergique officier général, l'intrépide commandant de la Bellone, traça en quelques lignes, dans la lettre qui suit, l'éloge du contreamiral Hamelin :
« Paris, 25 avril 1859 (2)-
« Monsieur le Ministre,
« La marine vient de perdre une de ses illustrations. Le contre-amiral baron Hamelin, mon brave et ancien compagnon d'armes dans les mers de l'Inde, vient de finir comme il avait vécu : pauvre, mais honoré. Il ne laisse pas même à sa veuve infortunée les moyens de pourvoir aux frais des derniers devoirs à lui rendre. Cette
(i) Le contre-amiral Hamelin est décédé à Paris, rue de l'Université, n'' 35. (2) Arch. de la Marine, Personnel.
cruelle idée a fait le tourment des derniers instants de cette vie si souvent sacrifiée à son pays. C'est donc à lui, c'est au département d'y pourvoir, comme il Ta déjà fait en d'autres circonstances. La marine entière, dont je me rends ici l'organe, et confiante dans les sentiments du Roi et de ses ministres pour la mémoire d'un de ses plus honorables serviteurs, vient vous prier d'être son interprète auprès de Sa Majesté pour obtenir une dernière grâce, celle qu'il soit pourvu aux frais de l'État à l'enterrement d'une de ses illustrations maritimes.
« Agréez, etc.
« Amiral Duperré. »
Se rendant au vœu de l'amiral et reconnaissant des services rendus par Hamelin, le roi Louis-Philippe accorda trois mille francs. Notre compatriote prit sa place dans le champ du repos sous l'escorte des anciens officiers de la Vénus et suivi par un grand nombre de ses chers matelots de Normandie. Là il reçut les adieux touchants de ses frères d'armes et le juste tribut d'éloges dû au digne émule des Tréhouart, des Duperré, des Bouvet, des Lhermitte et des Surcouf dans les mers de l'Inde.
Pour honorer la mémoire de leur ami et de leur concitoyen, les conseillers municipaux de sa ville natale décidèrent que la place sur laquelle est située la maison où le contre-amiral naquit, porterait à l'avenir le nom d'Hamelin. Un autre honneur posthume lui était réservé : le buste d'Hamelin fut placé à Versailles dans la galerie de nos illustrations nationales.
De son union avec Marie-Catherine Anthoine, née à
Châteaudun, le 21 février 1775, et morte à Paris le 9 août 1859, le contre-amiral Hamelin n'eut point d'enfants. Il avait reporté son affection sur un neveu à qui il ménagea l'entrée de la carrière dans laquelle ce dernier, grâceauxcirconstances politiques, devaitatteindre les plus hauts grades. C'était Ferdinand-Alphonse Hamelin, né à Pont-l'Evêque, le 2 septembre 1796, mort amiral de France, grand chancelier de la Légion d'honneur, après avoir été ministre de la marine, inhumé dans le caveau de l'hôtel des Invalides en 1864 (i). Le nom de cet officier général reste intimement lié à l'expédition de Crimée et au commandement de l'escadre de la Mer- Noire, mais ses services ne peuvent être mis en parallèle avec les brillantes actions de guerre de son oncle, encore moins avec les faits d'armes des illustres capitaines qui, à une époque fatale mais glorieuse, promenèrent avec honneur le pavillon tricolore sur toutes les mers,
La famille Hamelin est encore de nos jours dignement représentée dans la marine française par M. Emmanuel- Auguste Hamelin, capitaine de vaisseau, arrière-neveu du contre-amiral (2).
(i) L'amiral ministre de la marine a laissé deux fils : i" Emmanuel-Jean- Baptiste Hamelin, né à Toulon le 29 novembre 1830, capitaine de frégate en 1862, démissionnaire en 1865, et nommé percepteur à Paris; 2" Frédéric- Alphonse Hameiin, né à Toulon le 10 février 1835, enseigne de vaisseau en 1854, démissionnaire en 1858, et nommé conseiller référendaire à la Cour des Comptes.
(2) Cette notice a paru, en 1893, dans les Mémoires de l' Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Caen,
Lacoudrais {Les), armateurs et marins (xvii* et xviii^ siècles). — Les maisons d'armement et du commerce de mer, au xviii'^ siècle comme dans la période antérieure, se distinguaient par un caractère d'énergie, d'activité, d'initiative qui se déployait dans sa vigueur et sa fécondité pendant plusieurs générations. Leur organisation était familiale ; tout fils de commerça'nt était destiné à le devenir. Si le jeune homme est l'aîné, il restera pour aider son père au comptoir. Q.uant aux cadets, on les embarquera et après plusieurs voyages ils deviendront de bons capitaines qui commanderont les navires de la maison paternelle. Préparé de bonne heure aux opérations du commerce maritime dune étendue presque infinie, élevé dans le respect de la maison et fidèle à ses traditions, le jeune négociant-armateur avait ses racines dans le sol natal ; il y implantera une nouvelle souche. Celle-ci fera ce que la génération précédente n'avait pu faire; elle disposera de capitaux plus abondants, d'une meilleure organisation du crédit ; elle s'efibrcera d'assurer la perpétuité de la maison de commerce.
En jetant un coup d'oeil dans les anciens comptoirs honfleurais, il est possible de se représenter la figure du négociant de la vieille roche, l'ancien bourgeois à l'éducation très soignée, qui tient entre ses mains le haut
négoce et est d'une austérité inflexible sur le point difficile de l'honneur commercial. C'est ce négociant qui fait des aff"aires avec l'Amérique, la Suisse, la Hollande, l'Angleterre et l'Allemagne, qui entretient une correspondance active avec les principales villes de France, qui, avec un sens pratique et une précision remarquable, rédige des instructions sur la manière de traiter, c'est-àdire de vendre ou de troquer à la côte de Guinée, qui sait que le bon ordre des associations commerciales et des familles est ce qui les affermit et les rend recommandables, — c'est ce type du négociant-armateur d'autrefois que l'on rencontre chez les Lacoudrais. Il n'y a pas un demi-siècle, le crédit, la considération se trouvaient encore au plus haut point dans leur maison aujourd'hui disparue. Par leur parenté, ils tenaient à la magistrature, aux fonctionnaires généraux de la marine, aux officiers généraux de l'armée et touchaient même par quelques points à la cour. Nous verrons qu'un fort esprit de famille et une réelle aptitude à se tirer soi-même d'affaire augmentèrent leur fortune et maintinrent leur bonne renommée.
Les débuts furent humbles. Au milieu du xvii^ siècle, un Nicolas Coudre vint à Ronfleur remplir l'emploi de garde au bureau delà romaine. C'était le fils d'un laboureur du pays de Bray, en la Haute-Normandie, nommé Romain Coudre, natif du village des Ventes-Mares- Mezangère. En l'année 1684, Nicolas Coudre-Lacoudrais fixa sa résidence à Honfleur par son mariage avec Anne Mesnier, appartenant comme lui à la classe ouvrière. Un fils aîné portant le même prénom que son père et nommé
Nicolas Coudre-Lacoudrais naquit de cette union en 1703. Dès son jeune cîge, il fut mis au collège de Rouen où des succès universitaires couronnèrent ses premières études. Ils lui ouvrirent les portes des principales maisons de commerce de Rouen. Cette ville était alors une des plus fameuses écoles du commerce. Nicolas Coudre- Lacoudrais y acquit une grande somme de notions pratiques qui plus tard contribuèrent à la fortune de sa famille. Il était de retour à Honfleur en 1720; il n'était âgé que de dix-sept ans. Malgré sa jeunesse, il fonda dans ce port un comptoir pour le trafic colonial ; ses parents en firent un négociant, contrairement à d'autres qui achetaient pour leurs fils un médiocre office,de greffier, de procureur ou de receveur des tailles. Une connaissance approfondie des opérations commerciales, d'heureuses affaires réalisées aux îles d'Amérique montrèrent son énergie et son activité sous le jour le plus avantageux. Il fait un commerce de commission tant pour la France que pour les colonies; bientôt à ce commerce il adjoint un comptoir d'armement, et, en 1732, il expédie à la Martinique le navire le Saint-Antoine, chargé de barils de lard, de boules de beurre, de caisses d'ardoises, de pièces de toile de Bretagne et de milHers de briques. Ce premier voyage à la zone intertropicale qui fournit abondamment le sucre, est le germe qui a donné naissance, un siècle plus tard, à une puissante raffinerie.
Nicolas Coudre-Lacoudrais, devenu un négociant influent, fut choisi pour premier échevin en 1758. Chargé plus tard de présenter aux pouvoirs publics les doléances du commerce, il établit une correspondance régufière
avec les directeurs de la Compagnie des Indes orientales. L'un d'eux, M.. Le Moyne, se plaisait à dire qu'il ne savait que trop louer chez Nicolas Coudre-Lacoudrais : l'amour du travail, de l'économie, l'esprit d'entreprise, la loyauté dans le commerce colonial, l'amour du bien. Les fils héritèrent de l'activité pleine d'audace de leur père. Les navires armés par la maison furent un fonds de terre qu'ils exploitèrent. Nous savons que le fils cadet, porté par ses instincts vers les hasards de la navigation, explora les bouches du Niger, connu alors sous le nom de rivière Formose, l'estuaire du Gabon et le fleuve nommé Zaïre ou Congo, artère importante du continent noir.
Le fils aine se nommait Nicolas-Louis-Guillaiime Coudre-Lacoudrais (^i) . Il fut élevé comme son père parmi les négociants de Rouen et il y trouva sa direction. Il y acquit la connaissance des usages maritimes, du trafic, des marchés et des entrepôts étrangers. En quelques années, il s'y lia avec des commerçants qui s'étaient lancés dans la voie féconde de la colonisation. Aussi, dans la seconde moitié du xviii^ siècle, la maison Lacoudrais sutelle combattre les difficultés, prévenir les crises commerciales que produisit la désastreuse guerre de Sept- Ans.
La maison paternelle se consolida donc entre ses mains. Bien plus, elle prit même un développement qui nécessita la fondation de deux comptoirs de commission, l'un au Havre, l'autre à Mortagne. Ce fut son âge d'or. Si nous entrions plus avant dans la question des affaires
(i) Né le 20 janvier 1746, à Honfleur. C'est par erreur que la date de 1743 est indiquée sur les registres de l'état-civil.
traitées par elle aux colonies françaises des Antilles, de 1785 à 1792, par exemple, l'ensemble du produit serait représenté par un chiffre supérieur à quatre millions de livres. Au moment où, à Saint-Domingue, île fameuse entre toutes, la révolution renversa la domination française, les créances de la maison Lacoudrais y atteignaient le chiftVe de huit cent mille livres.
L'effet de cette révolution dans l'île de Saint-Domingue, livrée aux incendies, fut décisif sur divers centres de commerce; des maisons naguère les plus importantes de France succombèrent au contre-coup de la perte de la colonie, tant à Nantes, à Honfleur, qu'au Havre et à Dieppe.
Ce fut un malheur pubHc. Les insurrections populaires et l'anarchie arrivèrent en même temps. M. Lacoudrais, l'aîné, tout ruiné qu'il fût, n'en resta pas moins exposé aux soupçons de la municipalité, on pourrait presque dire à ses violences. Jugeant qu'il n'y avait plus de sécurité pour sa personne, il quitta Honfleur où de basses délations le poursuivaient.
Dans ces conjonctures, Nicolas-Louis-Guillaume Lacoudrais, qui était proche de la cinquantaine, entra dans la maison d'un négociant de Paris en qualité de comptable. « Je fus obligé, écrivait-il, pour subvenir à la nourriture, entretien et éducation de mes enfants, de mettre en location durant cinq années ce que heureusement j'avois appris dans ma jeunesse. » Ce qu'il ne dit pas, c'est que mettant à profit une éducation aussi brillante que-solide, il obtint d'être l'agent commercial du ministère de la guerre pour l'habillement et l'équipement des
troupes. Pendant l'exercice de ces fonctions, il reçut du gouvernement une mission qui le conduisit en Italie.
Par arrêté du comité de salut public du 20 nivôse an III (9 janvier 1795), Nicolas Lacoudrais et Michel-François Poullet, natif de Tours, furent choisis pour accompagner à Gênes deux caissons de diamants d'une valeur d'un million sept cent vingt mille livres, et les remettre au banquier Jean-Luc Durazzo. Munis de passeports, précédés d'un courrier et escortés de deux gendarmes, les commissaires effectuèrent le voyage en quarante jours. Après avoir rendu leur dépôt, l'un d'eux revint en France, l'autre resta en ItaHe; c'était Nicolas Lacoudrais. Bien accueilli par renv03'é extraordinaire de la république, il fut autorisé par lui à se rendre en Toscane pour y observer comme ancien négociant les rapports commerciaux qu'on pourrait y établir. Il s'acquitta de ce devoir en séjournant à Livourne, Florence etPise en 1796 et 1797. Au même moment, il sut gagner la confiance d'André- François xMiot, ministre plénipotentiaire, lequel l'attacha d'abord au consulat de France, à Livourne, et l'autorisa à exercer dans ce port les fonctions de vice-consul provisoire. Ses services y furent justement appréciés. « Les premiers détails que vous m'adressez, écrivait le ministre, me prouvent que je ne me suis pas trompé en comptant sur votre zèle et votre intelligence ; ils me garantissent que vous continuerez à vous occuper fructueusement des divers objets d'utilité publique sur lesquels vous devez constamment porter votre attention (i). » Il était sur le
(i) Lettre du 21 prairial au III (1795).
point d'être nommé au consulat de Barcelone quand il fut rappelé à Paris par Bénézech, ministre de l'intérieur (i), lequel lui fit savoir que sa mission était finie depuis longtemps. Nicolas Lacoudrais revint en France par Venise et la Suisse durant l'été de 1797. Depuis ce temps et pendant les cinq années qui suivirent, il fit plusieurs voyages à l'étranger, notamment en Belgique, pour le compte d'une maison de la rue du Mail. En 1798, à Ostende, il s'intéressa dans des armements en course, renouant ainsi peu à peu les anciennes relations de sa maison. Mais il fut longtemps avant de trouver un genre d'occupation qui pût lui rendre une portion de l'aisance que ses longs et pénibles travaux lui avaient fait acquérir. Il décéda à Rouen le 31 janvier 181 1.
Après avoir parlé du fils aîné, nous allons porter notre attention sur les frères. Ils étaient deux : 1° Joseph- Armand Coudre-Lacoiidrais, né le 22 novembre 175 1, àHonfleur; 2° Philippe-Joseph Coiidre-Lacoudrais, né le 24 décembre 1754, dans la même ville. Dès leur jeune âge, l'un et l'autre furent confiés à des capitaines de navire ; le premier comptait dix ans, le second en avait douze à l'heure du premier appareillage.
Philippe-Joseph Lacoudrais quittait le port deHonfleur au mois d'août 1766, enquaHtéde volontaire sur le troismâts le Roland, capitaine Le Lièvre. Il prenait la mer pour visiter Sierra-Leone, la côte de Guinée et le Gabon, contrées qui alimentaient la traite. Il embarqua les années
(i) Du 5 novembre 1795 au 16 juillet 1797. En 1803, il suivit à Saint- Domingue, en qualité de préfet colonial, l'expédition commandée par le général Leclerc.
suivantes sur la Marie-Catherine, Y Union, le Comte Saint- Florentin, la 'Brune, le Scipion l'Africain. La traite était alors à son apogée; plus de cent navires partaient de France chaque année pour les factoreries situées au nord de l'équateur. Ces voyages à la Côte étaient un rude apprentissage de la vie de marin. Les bâtiments négriers, par le recrutement de leur état-major et de leur équipage, par les privations, les fraudes, les violences inséparables d'un pareil trafic offraient des leçons que l'on n'oubliait de sa vie. Des épisodes demi-sérieux, demi-comiques signalaient ces expéditions. C'est ainsi qu'en 1783, parmi le troupeau humain amené à un des comptoirs de la Gambie par les marchands d'esclaves, se trouva un jeune prince nègre qu'un navire de la maison Lacoudrais, la "Bonne- Amitié, embarqua sans plus de cérémonie. C'était le neveu du roi de Quoyporte ou Coïporte, chef indigène avec lequel la France entretenait d'amicales relations. Rien dans ses allures ni dans son costume n'ayant trahi sa qualité, il fut jeté à fond de cale avec le reste de la marchandise. Par bonheur, quelques esclaves le reconnurent au cours delà traversée qui les conduisait à la Martinique et pendant laquelle le jeune prince ne se livrait pas aux plus agréables rêves de voyage. De sorte qu'au lieu de lui chercher un acquéreur sur le marché de Fort-Royal, le capitaine conserva le négrillon à son bord et l'amena à Ronfleur. Les armateurs l'accueillirent dans leur maison, l'habillèrent de cotonnade bleue avec habit, veste et culotte, et ils en prirent soin quelque temps. Dans la suite, un ordre du ministère général de la marine prescrivit de le rapatrier. On le rembarqua sur le navire qui
l'avait amené. Par un certificat du lo mai 1784, — que nous avons sous les yeux, — le roi de Coïporte rendit témoignage de l'heureux retour et de l'état parfait de la santé de son neveu.
Cependant, le moment était arrivé où le service de la flotte réclamait Philippe-Joseph Lacoudrais. Le 17 juillet 1776, étant au Cap Français^, il quitta l'emploi de second lieutenant sur le Scipion l'Africain pour passer comme matelot timonier sur VEloiirdie, corvette en station à Saint-Domingue. A la fin de l'année suivante, on le trouve sur la Seine, bâtiment de commerce armé pour les Antilles. Mais une rupture avec l'Angleterre était imminente, et la Seine avait cà peine mouillé l'ancfe sur la rade de Port-au-Prince au mois de février 1778, qu'une nuée de croiseurs anglais se répandait sur l'Océan. Le grand drame maritime qui se déroula de 1778 à 1783 allait s'ouvrir; il eut pour théâtre la baie d'Ouessant, la mer des Antilles, les côtes de l'Amérique septentrionale et les Indes. Le combat de la T^elle-Poide {l'j juin 1778) commença une guerre à laquelle l'Angleterre s'était préparée par des armements formidables. Les flottes qui allaient entrer en ligne étaient les plus remarquables que l'on eût vues depuis longtemps, tant par la solidité des équipages que par l'instruction et la bravoure des officiers.
Mais le commerce français devait être accablé sur toutes les mers. Même avant le commencement des hostilités, très peu de navires échappèrent aux corsaires. Le Havre perdit cinquante-trois navires d'une valeur supérieure à treize millions de livres ; Fécamp compta dix-sept bâtiments et Dieppe vingt-trois navires pris par l'ennemi. En
ce qui concerne Honfleur, les pertes que ce port éprouva s'élevèrent à plus de quatre cent trente-cinq mille livres. Elles portaient sur onze bâtiments dont voici les noms : le Père-^Adam, le Saint-François, le Saint-Christophe, la Louise, le Tion Chrétien, ï^iniable Madeleine, YEléonore, le Saint-Martin, la Fidélité, le Diligent, la Princesse Emilie.
Nous avons laissé Philippe-Joseph Lacoudrais embarqué sur la Seine. Ce navire, après un séjour de quelques mois à Saint-Domingue, revenait à son port d'armement lorsqu'il fit rencontre du corsaire anglais le Winsel. La Seine, presque neuve, fortement montée et bien gréée pour la course, lui donna la chasse. Qjiielques coups de canon prirent en enfilade la lettre de marque anglaise et quelques grenades lancées des hunes de la goélette balayèrent le pont. Les Anglais amenèrent pavillon (9 octobre 1778.) Philippe-Joseph Lacoudrais passa capitaine sur la prise et fit route pour le premier port de France. Mais en approchant de Douarnenez il fut attaqué à la nuit close par une frégate anglaise, capturé et conduit sur les pontons (i I octobre 1778.) Sa détention comme prisonnier de guerre dura vingt-deux mois; elle prit fin le 26 août 1780.
Durant ce temps, son frère Joseph-Armand Lacoudrais s'était rendu auprès du commissaire général de la marine pour solliciter son embarquement sur un bâtiment armé en guerre. Il obtint une commission d'officier auxiliaire et il fut placé sur l'escadrille de John Paul Jones, armée à Lorient aux frais du gouvernement des États-Unis.
La division que le commodore Paul Jones commandait
était composée d'un vaisseau, le 'bonhomme Richard, de trois cent quatre-vingts liommes d'équipage et de quarante bouches à feu ; de la frégate V Alliance, de la Pallas, de la Vengeance et du cutter le Cerf, de dix-huit canons. Joseph-Armand Lacoudrais était embarqué sur ce dernier navire en 1779.
Pendant trois mois, le Qr/ s'établit en croisière entre Cancale, Brest, Belle-Isle et Lorient ; le 21 juin, il soutint contre deux lougres anglais un combat qui valut les félicitations du ministre à Joseph-Armand Lacoudrais. « Je vous annonce avec plaisir, écrivit M. de Sartine au commandant Varage, que le roi est très content de la manière dont vous vous êtes conduit dans, cette action qui vous fait beaucoup d'honneur. Soyez persuadé que je me souviendrai de ce que vous me marquerez d'avantageux des sieurs Lacoudrais, de Sieuville et de Bergue par lesquels vous avez été très-bien secondé (i). »
M. de Sartine s'en souvint, en effet. Il obtint du roi une haute marque de bienveillance en faveur des officiers du Cerf. Louis XVI fit don d'une épée d'honneur à Joseph-Armand Lacoudrais et à François Sieuville (2), en récompense de leur belle conduite dans le combat du 21 juin (3).
Dans les premiers jours de l'année suivante^ le 27 janvier 1780, le cutter le Cerf partit de Lorient pour une
(i) Lettre Ju 30 juin 1779. (Arcli. de la Marine.)
(2) Né à Briquebec (Manche), le 9 février 1755 ; lieutenant de vaisseau le 7 avril 1792 ; capitaine de frégate le 25 février 1796 ; réformé le 29 novembre 1800. Mort le 5 juillet 181 1.
(3) Le récit en fut inséré dans la Gaictlc du 2 juillet 1779.
campagne en Amérique. L'ordre auquel il obéissait avait été reçu avec enthousiasme par un équipage plein d'ardeur et de bravoure. Le C^;/ avait à son bord, outre ses matelots, un détachement du régiment d'Enghien et trente hommes de la troupe du port de Lorient. De plus, son commandant était porteur d'une dépêche pour le marquis de Bouille, gouverneur de la Martinique.
Pendant quelques jours, la navigation du Cerf ïut heureuse. On espérait que ce bâtiment, poussé par un gros vent, atteindrait rapidement sa destination; mais, le onzième jour, il fut attaqué par un corsaire. Le commandant Varage en rendit compte au ministre en ces termes :
« A midy (le 8 février 1780) le bâtiment fut dans nos eaux; il fit un signal de quatre coups de canon qu'il tira leur donnant une demi-heure d'intervalle de l'un à l'autre ; à trois heures et demie il en tira un cinquième à boulet arborant en même temps pavillon en flame bostonienne. C'étoit un corsaire de 24 pièces de canon, dont 18 en batterie et 6 sur les gaillards, comme il m'avoit serré le vent, il arriva sur nous; je fis arborer le pavillon du roi et la flame que je fis assurer par un coup de boulet et je mis en panne. Lorsqu'il fut à la portée de la voix et très près il me demanda d'où je venois et où j'allois. Je lui répondis que j'étois en croisière et je lui fis la même demande. Il me répondit qu'il venoit de la Nouvelle Yorck et que j'eusse à me préparer à me rendre. Au même instant, il amena le pavillon bostonien, arbora l'anglais et nous fit feu de toute sa bordée. Le Cerf n'en perdit pas une seule balle. Je ne m'attendois pas à cette trahison,
mais j'avois cependant toujours tenu le monde à son poste. Je lui ripostai et nous nous engageâmes dans une action très vive qui dura une heure 26 minutes. Je tentai de l'aborder par deux fois mais il l'évita et prit chasse. Quoyque le Cerf fût dans le plus triste état, l'ennemi étant désemparé je le chassai environ 20 minutes, mais l'approche de la nuit, nos avaries, onze coups de boulet au-dessous de la flottaison me firent renoncer au désir que j'avais d'attaquer cet ennemi (i). »
Tel fut le seul combat que le C^r/" soutint avant d'arriver dans la baie du Fort-Royal où il mouilla le 12 mars 1780 après avoir heureusement échappé aux frégates anglaises qui croisaient au vent de la Martinique. Bientôt l'escadre et le convoi aux ordres du comte' de Guichen jetèrent l'ancre sur la même rade, et le cutter le Cerf so. mit, après s'être réparé, cà la disposition du lieutenant général (2). Mais plusieurs sorties en mer de ce bâtiment avec le Palmier^ vaisseau que montait le chevalier de Monteil, chef d'escadre, démontrèrent l'impossibilité de le rétablir. Il fut, en conséquence, laissé à la disposition de l'intendant : Joseph-Armand Lacoudrais et les autres officiers passèrent sur les vaisseaux de l'escadre. C'est ainsi qu'il fut donné à notre marin de prendre part à la victoire navale remportée dans la baie de Chesapeacke, à la prise de l'île Saint-Christophe et à la funeste bataille de la Dominique. Nous avons vu qu'il avait obtenu le le don d'une épée d'honneur; sa conduite dans les différentes campagnes que nous rappelons lui valut le brevet
(i) Lettre du lo février 1780. (Arch. de la Marine.) (2) Arch. de la Marine, Campagnes, vol. 180.
de lieutenant de vaisseau, « que je reçus des Amériquains, dit-il, pour récompense de mes services (i). « A la paix de 1783, il revint à Honfleur et, deux années plus tard, en 1785, sollicita son déclassement pour reprendre ses voyages au commerce. Il était alors âgé de trente-trois ans et il comptait vingt-trois années de navigation. Il songea à diriger ses voyages vers la Guinée, ensuite le long de la côte d'Angola. Mais en vue de rendre cqs expéditions plus utiles, il sollicita du gouvernement une corvette de douze à quatorze canons. Bien que sa demande eut trouvé un appui auprès de MM. de Chabert, Bougainville et Thévenard qui rendaient justice à ses connaissances et à son zèle, elle ne fut point accueillie par la raison que les encouragements accordés à la traite étaient assez considérables pour exclure toute autre prétention. Armand Lacoudrais dut se contenter du commandement des navires armés par son frère. Ce fut au cours de l'un de ses voyages de traite, en l'année 1788, que ce marin explora avec un soin tout particulier la côte qui s'étend de Cama à Ambriz, qu'il en releva les mouillages et en visita les principaux marchés. Etant dans la baie de Malimba, il conçut même le projet de remonter le Congo aussi haut que possible et, dans ce but, il pénétra dans l'intérieur du pays sur un parcours de huit jours de marche. Il entra en relations avec diverses peuplades et •apprit d'elles que l'ivoire était abondant dans leurs villages, qu'on ramassait dans les petites rivières de la poudre d'or que les nègres portaient à San-Salvador, que
(i) Lettre au maréchal de Castries, 7 août 1786. (Arch. de la Marine, Dossiers du personnel).
les indigènes de Ban;^a recueillaient sur le sol, à la suite des pluies, du très beau cuivre et des paillettes d'or le plus pur, ce qui indiquait l'existence de mines. Des observations de ce genre étaient de nature, on le conçoit, à vivement fixer l'attention des armateurs. Aussi Armand Lacoudrais écrivit-il à son frère de lui préparer trois navires de première marche pour le mois de mars 1790; il se flattait d'en tirer le plus fructueux parti en se portant dans le cours inférieur du Congo au Zaïre, fleuve immense qui compte plus de quatre mille six cents kilomètres de longueur. Ses propositions furent admises, mais le voyage ne devait pas avoir lieu. De retour à Honfleur le 20 novembre 1789, Armand Lacoudrais y décédait le 2 décembre suivant, épuisé par les fatigues de la navigation et emporté par une fièvre cérébrale.
Des trois frères Lacoudrais, le lecteurse souviendra peutêtre que nous avons laissé le plus jeune au moment où, par fortune de guerre, il avait été expédié à Portsmouth et dirigé sur le château de Porchester.
Lorsqu'il en sortit, en 1780, au mois d'août, son aîné était aux Antilles. Ce fut pour l'aller rejoindre et prendre part aux imposantes opérations navales de nos escadres qu'il embarqua comme second capitaine sur la Cordialité, armée à Lorient pour le cap Français Mais son espoir devait être doublement déçu. En premier lieu, la veille d'arriver au Cap, la CordialHé soutint contre un corsaire un combat d'une heure et demie, dans lequel Philippe- Joseph Lacoudrais fut blessé à la cuisse; ensuite elle essuya dans les débouquements plusieurs bordées d'une frégate anglaise, lesquelles endommagèrent son mât de
misaine et hachèrent son gréement; enfin, quatre mois plus tard, elle était capturée par un croiseur; Lacoudrais prit ainsi pour la seconde fois le chemin des pontons. A son retour en France, Lacoudrais passa pilote sur la flûte de l'Etat V Abondance, de vingt-huit canons, puis il reçut le commandement du transport le Guillaume- Tell, armé à Brest, pour le Cap Bon (décembre 1781). A peine ce bâtiment était-il sorti de la rade de Bertheaume que, séparé de son convoi par une saute de vent, il fut pris par le vaisseau anglais le Vaillant. Le capitaine Lacoudrais, blessé pendant le combat, fut conduit, pour la troisième fois, en Angleterre. Sa captivité fut de courte durée; vers le milieu de l'année suivante, il reprenait ses voyages au commerce sur VElisaheth, la Seine, le Prince-Noir et VAiale, bâtiments armés cà Honfleur et au Havre.
Quelque temps après, Lacoudrais entra dans les états-majors de la flotte : capitaine de la marine marchande, sous-oflicierdela marine royale, il allait prendre la place des ofliciers qui s'étaient volontairement retirés du service ou que la proscription avait frappé. Lieutenant provisoire en 1794 et attaché au port de Lorient, enseigne non entretenu faisant fonctions de lieutenant de vaisseau sur les Droits de l'Homme et fait lieutenant de vaisseau en pied la même année, sur la demande des représentants du peuple Faure et Tréhouard, Lacoudrais prit part au combat livré par les Droits-de-V Homme et le Jean-Bart au vaisseau V^lexander, de soixante-quatorze canons, lequel fut capturé (16 novembre 1794). A la suite de cette aflitire, le lieutenant Lacoudrais, signalé
au ministre Dalbarade et au Comité de Salut public pour son instruction, son zèle et sa santé robuste, obtint, sur la recommandation de son compatriote Thirat, le commandement de la corvette Tf/wn, de dix-huit canons, construite à Ronfleur et dont on poursuivait l'armement dans ce port (mars 1795).
Pourvu de ce commandement, Lacoudrais se disposait à appareiller du Havre où il avait complété l'armement de VEtna, lorsque commencèrent dans la Manche les croisières de l'amiral Sidney-Smith. Durant trois mois les frégates anglaises, aux ordres de ce remarquable marin, bloquèrent étroitement le port du Havre, combattant les chaloupes canonnières envoyées contre elles, couvrant de projectiles les batteries de la Hève (i), capturant les pêcheurs et les bâtiments de commerce (2). Mais, à travers ces circonstances désastreuses, Lacoudrais crut voir le moyen de forcer le blocus. Il appareille par un temps de brume et se glisse le long de la côte jusqu'à la hauteur de Fécamp ; il vire de bord et poursuit sa marche vers Brest. La fortune lui fut de nouveau contraire, car le 14 octobre 1796, au matin, il fait la rencontre d'une division anglaise, est chassé et canonné par la frégate le Mélampus, et après trois heures de com-
(i) Arch. de la Marine, Service général, 1795. — « M. Lacoudrais est au Havre avec sa corvette, écrivait un de ses amis. La douleur dans l'âme, comme tous les bons Français, il voit, des jettées, les Anglais promener sept frégattes sur la rade, prendre des pécheurs et visiter les navires étrangers, s'en emparer s'ils apportent du grain ». (3 septembre 1795).
(2) William Sidney-Smith fut pris sur la rade du Havre par plusieurs bâtiments légers, au mois d'avril 1796; il subit à Paris une captivité de deux ans.
bat il céda à la fatalité. Lacoudrais fait prisonnier pour la quatrième fois, est conduit en Angleterre. A son retour en France, après sept mois de captivité, il fut traduit devant le jury militaire, mais il eut la satisfaction d'entendre les contre-amiraux déclarer sa non culpabilité (i).
Il avait été promu capitaine de frégate le 19 juin 1795; il fut attaché au port de Brest en cette qualité en 1797. L'année suivante il embarqua sur la frégate de dix-huit, la Créole, faisant partie de l'armée aux ordres de l'amiral Bruix. Sa frégate était du nombre de celles qui avaient fait le siège d'Oneille. Enfin, à la suite d'une dernière campagne dans la Méditerranée, il revint à Brest où il resta attaché au service de ce port jusqu'au i^'' décembre 1800. C'est à cette date que se clôt l'état des services de Philippe-Joseph Lacoudrais. Ne réunissant que dix ans et douze jours de services effectifs lors de la réforme de 1803, le capitaine de frégate ne fut point compris dans la réorganisation ; ce fut en vain qu'il soUicita sa rentrée en activité. Il dut se résigner à voir rendue définitive la mise à la retraite qui l'avait atteint le 8 septembre 1803. Philippe-Joseph Lacoudrais est décédé le 5 mars 1819, à Ancenis (Loire-Inférieure), ne laissant qu'une fille.
Le nom des Lacoudrais se perpétua dans la marine par des services d'un autre ordre. Nicolas-Louis-Guillaume Coudre-Lacoudrais, dit Lacoudrais l'aîné, avait
(i) Procès-verbal de la corvette VEtna, 14 novembre 1796. (Arch. de la Marine).
eu un fils qui fut Frédéric-x^doiphe Lacoudrais, commissaire général de la marine et député de Lorient.
Né à Honfleur, le 23 avril 1788, Adolphe Lacoudrais, que ses parents destinaient à la carrière commerciale, fit, à l'câge de quatorze ans, un voyage sur les côtes d'Aft'ique, depuis Corée jusqu'au cap Lopez. C'est sur la Sophie, brick de deux cent vingt tonneaux, armé par son père et commandé par le capitaine Valentin, qu'il embarqua, le 5 août 1802. On possède la relation de ce voyage, écrite de sa main et rédigée sous la forme d'un journal de bord.
En 1809, M. Lacoudrais entra dans le commissariat de la marine. Crâce à Tinfluence d'un parent, M. Dechampy, administrateur général des poudres et salpêtres, il fut appelé à servir sur le vaisseau le Majestueux, en qualité de secrétaire de l'amiral Canteaume. Ayant franchi rapidement les premiers grades de la hiérarchie, il vint en qualité de commissaire au Ministère de la marine où il prit une part active aux travaux de M. le conseiller d'Etat Boursaint, aux efforts duquel la grande famille des hommes de mer doit la restitution de sa caisse des Invalides. Dans une lutte vive et prolongée qui ne dura pas moins de dix-sept ans, M. Lacoudrais, secondant avec dévouement les vues de M. Boursaint, contribua puissamment à défendre cette institution contre des attaques sans cesse renaissantes. Ses études, son expérience variée lui rendaient familières les questions de l'ordre maritime, commercial et financier. Aussi, au mois d'octobre 1843, le collège de Lorient l'envoya-t-il à la Chambre des Députés. Comme rapporteur de la loi des comptes de
l'exercice 1843, il s'acquitta avec distinction d'une tâche pesante et difficile.
La Révolution de 1848 rendit M. Lacoudrais au repos; il fut mis à la retraite sur sa demande. Il avait rempli les fonctions de commissaire général de la marine, de membre du Conseil d'amirauté, de maître des requêtes au Conseil d'Etat, et il avait été député du Morbihan. Il était commandeur de la Légion d'honneur. Il est décédé à Paris, le 20 mars 1856.
Le Lièvre (Jacques), capitaine de navire, né à Honfleur (xvi"^ siècle). — Fils de Guillaume Le Lièvre et de Marie Clouët. Mort avant le mois de mai 1618.
Ce marin commandait les navires la Perle et la levrette, en 1606, la Bonne-Aventure, en 161 3, armés à Ronfleur pour le Canada et les Antilles. C'est lui, selon nous, dont le nom figure dans le récit qui ^uit et que nous empruntons au Parfait Négociant, de Savary (tome I, liv. II, p. 1 15-125) :
« En l'année 1616 ou 1617, il y eut trois négocians François qui entreprirent de faire le commerce dans les Indes orientales et y envoyèrent le capitaine Le Lièvre, de Honfleur, qu'ils firent partir de Dieppe pour faire le voyage, lequel ayant doublé le cap de Bonne-Espérance, arriva à Sumatra, Java et Achem où les Hollandois, par leur jalousie ordinaire, traversèrent les François autant qu'ils purent, néanmoins nonobstant leur traverse et mauvois traitements, les François ne laissèrent pas pour cela d'estre bien et favorablement receus des rois de Bantam, de Java, de Sumatra et Achem, qui leur donnèrent protection pour faire le commerce dans leurs estats. On sait le mauvois traitement que Jehan Paneras, natif de Flessingue, fit en i6ié (i), en revenant des
(i) Il faut lire 1618.
Indes orientales, au sieur Le Lièvre, capitaine du navire la Magdelaine, à son lieutenant et à son équipage, car après avoir pris son navire qui étoit chargé d'or, de perles, d'épiceries et autres riches marchandises d'Orient, il luy fit à luy et à son Heutenant serrer et étreindre la teste avec des cordes^ en telle sorte qu'il leur fit sortir les yeux de la teste et ensuite le fit poignarder, fit pendre treize matelots aux haubans de son navire et fit brûler la plante des pieds aux autres jusques à ce qu'ils eussent rendu l'esprit, cruauté qui est sans exemple ».
Jacques Le Lièvre avait épousé Antoinette Bougard, de la famille des Bougard de la Barbotière; il laissa quatre enfants.
Ce que nous voulons ajouter ici, en peu de mots, c'est que l'expédition aux Indes du capitaine Le Lièvre, en l'année 1616, ne peut prendre rang dans la chronologie des voyages de long cours, organisés au port de Ronfleur, C'est à tort qu'on l'y a fait figurer jusqu'à présent (i).
(i) Thomas. Hist. de la ville de Honfleur, p. 97. — Catherine, Hist. de la ville et du cant. de Honfleur, p. 513. Ce que ces deux auteurs ont dit également du voyage de Beaulieu est assez inexact.
Morel-Beaulihu (Clande-Pascaf), capitaine de vaisseau^ naquit à Honfleur le 8 avril 1765. Il était fils de Jean- Claude-François Morel-Beaulieu, maître de la poste courante, et de Marie-Anne-Françoise Fortin. Son grandpère était Michel Morel-Beaulieu qui fit, en 1748, l'acquisition de la petite terre du Butin, située à Vasouy. Il commença à naviguer à l'âge de treize ans sw: les sloops et autres bâtiments auxquels le commerce des côtes normandes était alors dévolu. Son berceau fut le havre creusé par la petite rivière de Claire au travers des atterrissements et des vases ; son école fut la simple école de sa ville natale; ses maîtres furent les rudes mais habiles pilotes recherchés sur les escadres.
Morel-Beaulieu entra au service de l'Etat au moment où la guerre de l'indépendance américaine venait d'éclater; les vaisseaux de l'amiral Keppel sortis des ports d'Angleterre avaient attaqué trois frégates françaises. Ce fut dans ces circonstances qu'en 178 1 Morel-Beaulieu embarqua comme novice sur la gabarre Y^Abondance que M. de Sartinc, ministre de la marine, envoyait porter des troupes aux îles sous le Vent. Neuf autres marins de Honfleur faisaient partie de l'équipage; nous citerons : Jean-Nicolas Duboissel, volontaire; Louis Hilaret, timonier; Philippe-Joseph Lacoudrais, aide-pilote. VAbon-
dance, après deux campagnes heureuses aux colonies de Saint-Domingue et de la Guadeloupe, devait être prise par les Anglais le 12 décembre 1781 au retour d'un troisième voyage. Mais Morel-Beaulieu en était débarqué pour passer sur la ^oidonnaise ; il évita ainsi les pontons de Portsmouth.
La même année, en 1781, dans un engagement avec un cutter anglais, il reçut un coup de feu à la jambe.
A peine guéri de sa blessure, Morel-Beaulieu embarqua sur le vaisseau V,Amphion. Après une courte campagne poursuivie avant la signature ou la notification du traité de paix qui fut conclu avec l'Angleterre au commencement de l'année 1783, il quitta les équipages de la flotte, revint au pays natal et prit du service sur les bâtiments du commerce. Mais à peine arrivé au logis, au retour d'une première expédition à la côte d'Afrique, ne trouvant ni navire à commander, ni bénéfices à réaliser, ni épaulette à gagner, Morel-Beaulieu finit par être fatigué des expéditions de traite. Il demeura à Honfleur; il se mit à étudier l'hydrographie et à profiter des leçons qui étaient alors données aux marins de la ville par un habile professeur.
L'école publique d'hydrographie, où Morel-Beaulieu devait recevoir une instruction qui développa ses aptitudes et ses dispositions naturelles, était de création ancienne. Vers le milieu du dix-septième siècle, un bourgeois de Honfleur, Michel Le Chevallier, échevin en 1658, enseignait l'hydrographie et la géométrie comme simple particulier sans brevet ni titre officiel, « pour le bien du public et avancement du commerce maritime ».
Au mois de juin 1682, la municipalité lui avait permis « de tenir école publique et d'enseigner lesdits arts et autres sciences nécessaires pour parvenir à la connoissance de la navigation, en attendant que par le roi il y fût pourvueu. »
L'utile mesure arrêtée par les échevins avait été soumise à l'approbation de l'intendant^ qui avait applaudi à ■ ce projet et avait transmis au ministère le placet et la délibération des habitants tendant à la fondation de l'école. Au mois de juillet 16S4, un maître d'hydrographie avait été officiellement établi, et le brevet en avait été délivré à Michel Le Chevallier, qui le fit enregistrer à l'Hôtel-de- Ville en 1684.
A l'époque où le capitaine Morel-Beaulieu devint un des élèves du professeur d'hydrographie, l'école était dirigée par un homme de mérite, auteur de diverses cartes marines, et que la nature avait fait géomètre et ingénieur. C'était Jean-Baptiste Degaulle, né à Attigny (Ardennes), le 6 juillet 1732 (r), lequel avait commencé à naviguer en 175 1 comme cuisinier sur Y Aimable- Marie^ V Indien, le Prince-Henry et d'autres navires armés au Havre pour les colonies, et qui, ayant vaincu les obstacles qui s'opposaient au développement de ses talents, avait mérité le brevet d'ingénieur-hydrographe en 1786. Nommé professeur d'hydrographie à Honfleur, au mois d'octobre I79i,le modeste ingénieur, auquel les ministres ne dédaignaient pas de confier certaines missions relatives aux travaux maritimes, et que ses études et son expé-
(i) C'est par erreur, croj^ons-nous, que divers recueils font naître Degaulle à Attigny (Manche).
rience obligeaient de consulter, réunit bientôt à ses cours un grand nombre d'apprentis-pilotes et de capitaines. La ville sut apprécier son mérite et son caractère. Elle lui en donna une preuve en 1792, dans la délibération qu'elle prit à l'effet de solliciter l'augmentation des appointements du professeur d'hydrographie. La proposition en avait été faite par un homme éminent, M. Cachin, chargé des travaux du port, et que les événements politiques avaient fait élire aux fonctions de maire, qu'il conserva d'ailleurs fort peu de temps (i).
L'instruction que Morel-Beaulieu tira des leçons de son professeur fut assez brillante pour lui assurer, durant toute sa vie, l'estime publique, pour lui mériter la confiance des amiraux qui se plurent à se reposer sur ses lumières et sur son intelligence dans les missions particulières dont il fut chargé (2). Car ce qui dominait chez lui, c'était une noblesse naturelle, un vif sentiment de l'honneur, un libre esprit, honnête et énergique, et une grande facilité de conception et de travail.
Ce fut en 1792 que Morel-Beaulieu embarqua de nouveau sur la flotte. Afin d'être prêta repousser les attaques des puissances maritimes de la Méditerranée, le conseil exécutif avait arrêté qu'il serait formé une escadre à Toulon. Les difficultés que rencontrait la levée des matelots dans la Provence avaient en même temps néces-
(1) Voir au sujet de l'ingénieur DegauUe, les délibérations municipales des 8 janvier 1792, 28 février, 12 mai et i" juillet 1795.
(2) En 1801 le préfet maritime du 6' arrondissement écrivait : « C'est un très bon officier, intelligent et actif, capable de remplir toutes les missions qui lui seraient confiées. »
site l'envoi d'officiers généraux, avec mission d'inspecter les opérations de recrutement, Morel-Beaulieu fut adjoint à une de ces missions. Il y déploya une capacité et un zèle dont le contre-amiral Ganteaume fit l'éloge. « Je n'ai eu qu'à me louer, dit-il, de son exactitude, de son intelligence et de son ardeur ». La récompense suivit bientôt les éloges; Morel-Beaulieu fut nommé lieutenant de vaisseau en pied, et il passa sur le Conquérant, vaisseau de soixante- dix-huit canons, faisant partie de l'armée navale aux ordres du contre-amiral Martin, en croisière dans la Méditerranée.
Nous avons déjà indiqué la situation du matériel et du personnel de la marine militaire au moment où la guerre éclatait sur mer et sur le continent. Nous avons dit avec tous les historiens que l'émigration était la cause première de la désorganisation de la marine. Mais il en existait d'autres, et plus d'un représentant du peuple, jugeant avec raison la position critique, eut le courage de la dénoncer. Telles n'eurent pas d'autre but les lettres de Jean-Bon-Saint-André adressées à Barrère en 1794, et qui signalaient l'insuffisance des ressources de l'arsenal de Toulon.
« L'administration civile de la marine, écrivait-il encore, le 12 thermidor an II, au comité de salut public, est trop mauvaise pour que je puisse en donner une idée. Toutes ses parties ne présentent que l'image du chaos et le désordre est tel que depuis une décade que je suis ici, je n'ai pas pu obtenir des états de situation.
« L'ignorance bien plus que l'incivisme est cause de ce mal : on a très indiscrètement donné à des hommes
quravaient servi dans les armées ou coopéré à la reprise de Toulon, des places administratives; il est dur de les leur ôter. Cependant je vous annonce que cette partie du sen-ice maritime ne marchera pas, tant que vous n'enverrez pas quelques administrateurs éclairés et patriotes. La municipalité est faible, peu instruite ou pour mieux dire nulle. Le comité de surveillance a été composé d'étrangers qui n'ont aucune connaissance de la localité et dont le patriotisme est inutile à la chose publique ».
L'abnégation et le courage des équipages, qui auraient pu être couronnés de succès s'ils eussent été secondés, demeurèrent impuissants à assurer la victoire avec les éléments de désordre et d'insurrection contre lesquels luttaient en vain les chefs des escadres de la Répubhque ainsi que les directeurs de ses arsenaux (i).
De ce moment, le lieutenant Morel-Beaulieu fut engagé dans les opérations d'une guerre dans laquelle le gouvernement prescrivait à ses amiraux de tenir la mer coûte que coûte, le plus longtemps possible, avec de vieux bâtiments comme le Conquérant, le Mercure, le Peuple-Souverain et le Ça-Ira, sur lesquels, après un combat un peu chaud, il ne fallait plus compter. C'est ainsi qu'il prit part au combat des 13 et 14 mars 1795 entre l'escadre du contre-amiral Martin et les vaisseaux de l'amiral Hotham, combat qui prit le nom du cap Nolis.
A peine rentrée au port de Toulon, l'escadre^ désorga-
(i) En 179), ^°^ insurrection éclata à bord du vaisseau le Téméraire et parmi les ouvriers du port de Saint-Malo, où le pain, le biscuit, le blé faisaient défaut.
nisée par les funestes doctrines que les sections répandaient parmi les équipages, dut reprendre la mer. Morel- Beaulieu était passé sur le Jemmapes, vaisseau de soixantedix-huit canons commandé par le capitaine Lafont. Elle fut rencontrée le 25 messidor (13 juillet 1795) dans le golfe de Fréjus par l'escadre anglaise, de manière à ne pas pouvoir éviter le combat. Il s'engagea partiellement. A midi il commença entre plusieurs vaisseaux de l'arrière-garde française qui se dirigeait sur Fréjus, etl'avantgarde de l'amiral Hotham. Dans l'engagement^ V^Alcide fut dégréé, et, malgré les secours qui lui furent portés par les frégates \i Justice et V^Jceste, il allait tomber au pouvoir de l'ennemi, lorsque le feu se déclara à bord de ce vaisseau. A une heure trois quarts il était en feu, et à trois heures trente minutes il fît explosion.
La conduite du lieutenant Beaulieu^, son zèle et son activité pendant la croisière, lui méritèrent de nouveau les éloges du contre-amiral Martin. Cet officier général le proposa pour le commandement d'une frégate, reconnut qu'il avait rempli avec distinction diverses missions, et témoignait du désir de conserver auprès de lui un officier aux talents duquel il rendait puWiquement hommage.
Les années suivantes, en 1797 et 1798, le heutenant Morel-Beaulieu fut appelé sur le vaisseau le Formidable, faisant partie de la division aux ordres du contre-amiral Villeneuve, et destinée pour Brest. Un ordre du ministre le désigna quelques mois plus tard pour le service des ports de Brest et de Toulon. C'est dans cette dernière résidence que les projets sur l'Egypte, qui devaient, au
dire de Bonaparte, ne point rencontrer d'obstacles, vinrent lui donner des fonctions plus actives.
Nommé capitaine de frégate et adjudant de l'escadre légère de l'armée d'Egypte (i), dont il avait préparé l'armement, de concert avec les diverses autorités du port de Toulon, Morel-Beaulieu embarqua sur la Diane (2) le 7 mai 1798. Six jours après, la flotte, composée de près de quatre cents voiles, appareillait. On verra, dans d'autres pages, quelques détails relatifs à la prise de Malte, au débarquement sur la plage d'Alexandrie et à la bataille navale d'Aboukir, dont le résultat, comme on le sait, fut désastreux. Nous ne nous étendrons point sur ce corîibat auquel la Diane ^m une faible part (3), deux écrivains en ont rapporté les épisodes et élucidé les circonstances avec une précision et une compétence qui donnent une grande valeur à leurs récits (4).
(1) Parmi les officiers qui prirent part à cette expédition, nous nous plaisons à rappeler le nom de l'auteur d'une Histoire de Honfleur, Pierre-Philippe- Urbain Thomas, né au Havre le lo septembre 1776. Embarqué sur le Courageuxcn qualité de sous-commissaire de marine, il servit avec beaucoup de distmction pendant toute la campagne.
(2) Ce fut sur cette frégate que, k 2 mars 1798, furent embarqués à Ancone pour être transportés à Toulon les quatre chevaux en bronze doré provenant de l'évacuation de Venise. Le lion de Saint-Marc, apporté en France à la même époque, fut embarqué sur le Carrère. (Arch. de la Marine, 1798, vol. IX. Lettre du 12 ventôse an VI.)
(3) Elle était à l-arrière-garde, au centre d'une ligne dite d'épaulement qm devait soutenir une partie de l'armée. Le contre-amiral Decrés qui montait cette frégate, avait entendu l'amiral dire qu'il était décidé â combattre l'ennemi à l'ancre, parce que la faiblesse des équipages ne lui permettait pas de combattre et de manœuvrer en même temps.
(4) Jurien de la Graviére, Gu.rn-s maritimes, t. I, p. 214. Troude, Batailles navales, t. III, p. 94-123.
Après le combat, la frégate mit à la voile le lendemain avec le Giiilhiime-Jell, le Généreux et h Justice ; les trois bâtiments mouillaient devant Malte le 28 août 1798 (i).
Mais Morel-Beaulieu était, quelques semaines auparavant, débarqué de cette frégate pour prendre le commandement de la corvette la T^adine, destinée à observer l'armée anglaise. Pendant cette mission, il livra plusieurs combats, notamment celui du 18 juin 1798 contre les deux frégates V,Alcmène et V Eineraude, et fit plusieurs prises de corsaires ennemis.
Pendant que les Anglais multipliaient les croisières de leurs vaisseaux dans la Méditerranée, des efforts non moins grands étaient faits pour le ravitaillement de Malte. Le gouvernement voulut tenter cette opération. En conséquence il ordonna qu'un convoi, composé de cinq bâtiments chargés de vivres, de munitions navales, de médicaments, avec deux mille hommes de troupe, y serait expédié. La division, composée du vaisseau le Général, des corvettes la S ans-Pareille ^ la Fauvette^ la 'Badine et de la flûte la Ville-de-Marseille, était placée sous les ordres du contre-amiral Perrée. Sortie de Toulon le 6 février 1800, le 18, elle fit rencontre de trois vaisseaux anglais et d'une frégatede premier rang. Un combat, qui dura deux heures, s'engagea, et le Généreux fut forcé d'amener son pavillon après une défense opiniâtre. Le contre-amiral Perrée avait eu la cuisse emportée par un boulet et mourut le soir même ; son corps fut inhumé dans l'église Sainte-Lucie de Syracuse. Quant aux bâtiments du convoi, la J'ille-de-
(i) Journal du contre-amiral Decrès. (Arcli. de la Marine, Cainpagms, 1798, vol. VIII.)
Marseille (ut prise; les corvettes échappèrent aux croiseurs, et le capitaine Morel-Beaulieu était de retour au golfe Juan le i" mars (i).
De retour à Toulon, au sortir d'une croisière pendant laquelle il avait su s'attirer les témoignages de satisfaction de l'amiral Bruix, Morel-Beaulieu fut chargé de veiller à Tarmement de la frégate le Carrère; il venait de recevoir l'ordre de la commander. Cette frégate faisait partie d'une division chargée d'établir le blocus de Porto- Ferrajo, et de porter à l'île d'Elbe de l'artillerie et des munitions. Ce fut l'occasion pour notre marin de déployer sa résolution et sa bravoure.
Au mois d'août 1801, le Carrère était, avec deux autres frégates françaises, devant Porto-Ferrajo, lorsque le commandant Morel-Beaulieu reçut l'ordre d'aller prendre un convoi chargé de munitions de guerre à Ortebello ou à San-Stephano pour le protéger jusqu'à Porte-Longone. Il quitta aussitôt Ta division pour remplir cette mission. Après avoir rassemblé le convoi sous son escorte, il mit à la voile pour retourner à l'ile d'Elbe. Il en était distant à peine de quatre lieues quand les vigies signalèrent plusieurs bâtiments à l'horizon. C'étaient trois frégates anglaises : la Poinone, de quarante canons, la Phœnix, de quarante-quatre, et la Pearl, de quarante-quatre. Dès qu'il eût pu les distinguer, Morel-Beaulieu se décida à prendre chasse sous toutes voiles et commanda les manœuvres. Mais lèvent tomba; il fut pris d'un calme pro-
(i) Lettres du capitaine de vaisseau Renaudin (8 avril iSoo), et du capitaine de frégate Bcaulieu (i'' mars 1800). (Arch. de la marine, Campagnes.)
tond, tandis qu'une brise fraîche amena sur lui les frégates ennemies. Malgré l'embarras de la position, il se disposa pour le combat. Bientôt la Pomone fut dans ses eaux à portée. Morel-Beaulieu donna l'ordre de com^ menccr le feu. La frégate anglaise riposta par ses canons de chasse et parvint à dégréer son adversaire. Le combat continua par un feu bien nourri et à portée de pistolet. « Nous étions si près de l'ennemi, écrivait Morel-Beaulieu, que les plaintes des blessés venaient jusqu'à nous. Ma batterie était supérieurement servie. A 8 heures 45 m., je reçus un biscayen à la tête qui m'enleva de dessus le banc de quart et me jetta contre le bord, baigné dans , mon sang; l'enseigne Dubourquoisqui était près de moi, me fit conduire au poste ». L'engagement continua avec la même ardeur pendant une demi-heure. Ce fut à ce moment que les deux autres frégates, la Phœnix et la Pearl, arrivèrent se placer à bâbord et à tribord du bcâtiment français, à bord duquel un incendie éclata et y répandit une espèce de trouble. Une plus longue résistance ne pouvait sauver le Carrère ; son pavillon fut amené. Le commandant, l'état-major et l'équipage furent faits prisonniers et conduits à Mahon (i).
La captivité de Morel-Beaulieu ne dura que quelques jours; le 20 août 1801, il était échangé. De retour à Toulon le mois suivant, il fut traduit devant un conseil
(i) Arch. de la Marine, Cniiipagucs 1809, vol. VI. — Le combat de la frégate le Cancre est du 5 août 1801 ; c'est par erreur que les rapports du commandant ont été réunis aux documents de l'année 1800 et reliés dans le même volume.
martial convoqué pour examiner sa conduite (i). Il fut à l'unanimité déclaré non coupable de la prise de la frégate qu'il commandait, et l'on approuva les bonnes manœuvres qu'il avait faites pour sauver le convoi.
Attaché au service du port de Toulon, nommé au commandement de la frégate la Poursuivante, en armement à Flessingue, puis ayant rejoint son département au mois de juillet 1802, Morel-Beaulieu s'adressa directement au ministre pour obtenir le grade de capitaine de vaisseau, se basant sur de longues années de service, des blessures, une conduite militaire sans tache. Malgré les recommandations chaleureuses qui appuyèrent sa demande (2), ce grade ne lui fut accordé que l'année suivante, au mois de septembre 1803, quand il eut commandé V^réthuse et qu'il eut rempli, en qualité d'aidede-camp du ministre Decrès, une mission aux Antilles auprès du capitaine général Rochambeau et du contreamiral Latouche-Tréville (3).
Promu au grade de capitaine de vaisseau, Morel- Beaulieu continua d'être employé près du ministre en qualité de premier adjudant. Le projet de descente en Angleterre était alors de nouveau élaboré, et l'ordre avait été donné d'armer de suite les chaloupes-canonnières et les bateaux-canonniers qui se trouvaient dans les ports. La rupture avec l'Angleterre étant dénoncée (4), « les
(i) Au nombre des membres du conseil, figurait le capitaine de frégate Alexandre Mondelot.
(2) Lettre du consul Lebrun, du 5 mai 1802.
(5) Arch. de la Marine, Ordres du ministre, 21 ventôse an XI.
(4) La déclaration de guerre eut lieu le 21 mai 1805. Dix bâtiments de
départements, les grandes villes offrirentdes bateaux, des corvettes, des frégates et même des vaisseaux, dit le commandant Troude. Paris vota un vaisseau de 120 canons; Lyon, un vaisseau de 100; Bordeaux, un vaisseau de 80;
Marseille, un vaisseau de 74 Au mois de juin (1803),
100 nouvelles chaloupes-canonnières, 300 bateaux-canonniers et 300 péniches furent mis sur les chantiers dans tous les ports depuis Dunkcrque jusqu'à Rayonne. Les ports situés dans les rivières durent aussi contribuer à ces travaux, et le quai d'Orsay, à Paris, devint un chantier de la marine militaire (i) ».
Morcl-Beaulieu fut d'abord employé à la direction des constructions navales ordonnées à Paris. Au mois d'octobre suivant, on lui confia une mission dans les ports de la Manche pour diriger sur Boulogne les différentes divisions de la flottille. En novembre, il se rendit dans les ports de Dunkerque, Boulogne, Calais et Ostende, porteur d'instructions secrètes relatives à la grande expédition que le premier consul méditait. Enfin, l'année suivante, il remplissait une semblable mission dans les ports de la Hollande, pour assurer les approvisionnements de la flotille batave (avril 1804).
Continuant d'être bien en cour auprès d'un ministre qui était lui-même un fin courtisan, Morel-Beaulieu fut
Honfleur étaient capturés le mois suivant, le 24 juin 1805. C'étaient V Aimable-Eugénie, la Bonne-Union, \& Benjamin, \a. Catherine-Rose, h. Désirée, l'Industrie, la Marie^Cathcrine, le Patriote, le l'aul-Cléuientine et la Victoire. Il faut ajouter la Notre-Dnmr-dt -Grâce, felouque détruite le i^r novembre 1809 dans la baie de Quiberon par une escadre anglaise. Les équipages furent conduits .i Portsmouth.
(i) Batailles navales, t. III, p. 278.
chargé, la même année, de l'inspection et de l'organisation des députations de l'armée navale et des arrondissements maritimes qui, rangées sous les ordres de Murât, assistèrent aux cérémonies du sacre de Napoléon.
Après avoir activé, en 1805, par de fréquentes visites dans les ports, les opérations de la gigantesque expédition qui se préparait, il revint à Paris lorsque la flottille, devenue inutile pour le moment, fut désarmée. Des ordres du duc Decrès lui prescrivirent de nouvelles missions.
Au mois d'avril 1807, il se rendit à Anvers, où les constructions étaient poussées avec une grande activité.
« Le capitaine Beaulieu, écrivait le ministre, sait que mon intention est qu'il soit lancé à Anvers huit vaisseaux d'ici au i" septembre, et que ces vaisseaux doivent être conduits à Flessingue.
« Si les opérations qui se préparent ont besoin d'agens qui ne se trouvent pas au port d'Anvers, il en prendra particulièrement la note pour m'en rendre compte; j'entends par là des hommes d'art et d'expérience, car ce ne sont point les grades qui font à la chose, de bons maîtres renforcés, capables d'exécuter eux-mêmes vallent mieux dans l'exécution que des officiers moins expérimentés et moins capables sous tous les rapports qui ne pourraient se passer de ces mêmes maîtres pour exécuter les manœuvres auxquelles leurs grades les préposent.
« Le capitaine Beaulieu se rendra à Flessingue avec M. Sganzin, et les instructions données à cet inspecteurgénéral lui seront communes, en ce qui concerne les documents à prendre sur l'état présent des choses, et la
situation des bassins dans ce port... Sa mission n'a de limites comme observateur que l'intérêt du service (i). »
Il était de retour à Paris au mois de septembre 1807. Deux mois après, il accompagnait le duc Decrès dans le voyage que l'empereur fit à Milan et à Venise ; ensuite il se prépara à se rendre en Espagne.
On sait qu'après la fatale bataille de Trafalgar, livrée le 21 octobre 1805, cinq vaisseaux français s'étaient retirés dans Cadix ; ils étaient rangés sous les ordres du vice-amiral Rosily. Depuis plus de deux années, ils étaient à ce mouillage sans avoir pu reprendre la mer, quand Morel-Beaulicu fut envoyé vers l'amiral ; il était porteur d'instructions verbales du ministre. Les circohstances qui retenaient la division française sur la rade de Cadix et les renseignements que l'envoyé ministériel fournit à la cour de France permettent de pénétrer le sens des instructions dont Morel-Beaulieu était porteur. Il était ordonné au commandement des forces navales de s'opposer au plan de descente en Espagne, dont l'Angleterre s'occupait, tandis que Napoléon faisait passer les Pyrénées à ses troupes (17 janvier 1808). Morel-Beaulieu arriva àCadix dans les premiers jours de janvier, et le 15 du même mois il rendait compte des mouvements de l'escadre anglaise au duc Decrès, avec lequel il entretint une correspondance très active durant les mois suivants. Pendant que l'armée française, conduite par Murât, entrait à Madrid (25 mars), Morel-Beaulieu reçut l'ordre d'aller se présenter au lieutenant de Napoléon. A peine avait-il eu le
(i) Lettre du 23 jauvier 1807. (Arch. de la Marine.)
temps de lui exposer la situation de l'escadre de Cadix, qu'ordre lui fut donné de se rendre àBayonne où se trouvait l'empereur. « Je me présentai chez le prince de Neufchâtel, dit Morel-Beaulieu, et il me conduisit au lever de l'empereur (mai 1808). On m'annonça à Sa Majesté, avec laquelle je me trouvai en tête à tête pendant une grosse heure. Les questions sur l'escadre et sur l'esprit du pays se succédèrent rapidement. L'empereur parut satisfait de mes réponses, mais Sa Majesté ayant épuisé ma mémoire, j'eus recours à mes cahiers et au rapport que je destinais au ministre. A peine l'avais-je ouvert que Sa Majesté s'en saisit ainsi que des minutes, lut et finit par me dire : « Laissez-moi cela, je le lirai. » — Morel-Beaulieu prit la liberté de faire obser\-er à l'empereur qu'en retenant ses notes, il le privait des moyens de rendre compte de sa mission. A quoi Napoléon lui répondit : « Cela ne se perdra pas. » Morel-Beaulieu resta fort désappointé. Les notes comprenaient les noms des lieux et des fabriques d'où l'Espagne pouvait tirer les matières propres aux arsenaux, les contrôles nominatifs des officiers civils et militaires, leurs grades, leur emploi dans l'arsenal de la Carraca. A quelques jours de là, le 25 mai 1808, l'empereur, préoccupé des moyens d'envoyer à l'amiral Rosily de nouveaux ordres, fit demander Morel-Beaulieu, et, sortant de son cabinet, lui dit : «Ah ! bonjour, capitaine Beaulieu ! Eh bien ! comment trouvezvous le Général-Mari in ? » C'était une flûte armée en corsaire que la position des croiseurs anglais avait empêché jusque-là de gagner la haute mer. « Je donne aux armateurs 30,000 francs pour me porter une lettre, con-
tinua Napoléon, il doit partir dimanche; il faut l'activer.» Les jours suivants, Morel-Beaulieu employa tous ses efforts à hâter le départ du corsaire ; il réussit à faire prendre la mer à ce bâtiment le 29 mai. Continuant de surveiller à Rayonne les armements que Napoléon songeait à utiliser, Morel-Bcaulicu séjourna dans ce port jusqu'au mois de juillet 1808, au moment où le général Dupont, cerné par les troupes de Castanos, capitulait à Baylen (i).
L'année suivante, au mois d'avril 1809, après la désastreuse nuit pendant laquelle une flottille de brûlots attaqua les vaisseaux mouillés sur la rade de l'île d'Aix, en rompant l'estacade élevée pour les protéger, k ministre de la marine chargea Morel-Beaulieu de se rendre à Rochefort pour lui faire connaître les causes de cette déplorable affaire. Sa correspondance et ses rapports mirent le ministre en mesure d'approvisionner l'île d'Aix pendant que les Anglais étaient sur la rade, et de remédier à tout dans la mesure du possible.
En 18 10, il fut mis à la disposition du duc de Feltre, ministre de la guerre, qui le nomma président d'une commission chargée de l'inspection de l'armement des forts et des batteries des côtes, des projets de reconstruction et du levé des plans depuis l'Escaut occidental jusques au Havre et à l'embouchure de la Seine. A son retour, le 7 décembre 18 10, il remit au ministre tous les plans exigés, et le général Clarke félicita la commission dont Morel-Beaulieu était président, sur l'exactitude, la
(i) Arch. de l.i Marine, Campagnes, 1808.
célérité et la précision avec lesquelles elle s'était acquittée de sa mission (i).
A peine avait-il repris son service auprès du ministre qu'un ordre l'envoya à la Hougue assembler un conseil de guerre.
Au mois de décembre 1810, la frégate YElisa s'était perdue à l'embouchure de la rivière de Saire, près la Hougue, et le capitaine, l'état-major et l'équipage l'avaient abandonnée. Informé de ces faits, le ministre avait confié au capitaine Morel-Beaulieu la mission de prendre le commandement supérieur de cette partie de la côte, de procéder au sauvetage de VElisa, de recueillir sur la perte de la frégate toutes les circonstances qui l'avaient accompagnée, tous les faits qui pourraient parvenir à sa connaissance. « Je vous ordonne, Monsieur, disait le ministre, de partir en poste dans les deux- heures de la réception de la présente et de vous rendre à la Hougue sans vous arrêter... Vous mettrez tous vos soins à sauver tout ce qui peut être de VElisa, à diriger les opérations du sauvetage, aviser, ordonner et faire exécuter tout ce qui vous paraîtra utile au service de
S. M Il vous est ordonné de porter la plus grande
réser^-e dans votre conduite et de vous abstenir de rien faire préjuger de votre pensée sur cet événement, laquelle pensée vous ne communiquerez qu'à moi (2) ».
Les opérations de sauvetage dirigées par Morel-Beaulieu donnèrent les résultats les plus avantageux. Elles lui valurent les félicitations suivantes :
(i) Arch. de la Marine, Personnel.
(2) Lettre du 28 décembre 1810. (Arch. de la Marine.)
« Les résultats obtenus jusqu'à ce moment ont surpassé mon attente : ce que vous m'annoncez encore fait l'éloge de vos dispositions, et l'aperçu des dépenses auxquelles elles ont donné lieu, m'a prouvé que l'opération n'aurait pu être remise en de meilleures mains,
« Il est agréable d'apprendre qu'un sauvetage qui présentait autant de difficultés, sera complètement exécuté et que les objets qui en proviendront pourront être employés utilement à Cherbourg. C'est avec plaisir que je vous renouvelle le témoignage de ma satisfaction (i). » Par une autre dépèche du 8 juillet 1811, leducDecrès lui écrivait de nouveau : « On ne m'a pas laissé ignorer que les résultats heureux de cette opération, jqui présentait d'autant plus de difficultés qu'elle a eu lieu dans la plus mauvaise saison de l'année, sont dus à votre zèle . et à votre activité. »
Dans le cours de cette mission, Morel-BeauHeu renfloua et sauva la flûte la Girouette, échouée et crevée sur les roches à l'entrée de Barfleur, et pendant son séjour sur la côte, il fut témoin du combat de la frégate Y^ma- :(one, appareillée du Havre pendant la nuit du 1 2 novembre, et qui, suivie par deux frégates anglaises, avait pris mouillage entre Cherbourg et Barfleur. Elle y avait été attaquée par une division ennemie composée d'un vaisseau et de trois frégates qui la canonnèrent à très petite distance et avec acharnement.
Lors de l'échouement de cette frégate, le capitaine Beaulieu contribua, par les sages mesures qu'il avait prises, au sauvetage de tout l'équipage dont il ne perdit
(i) Lettre du ii mars 1811. (Arch. de la Marine.)
pas un homme, quoique ce sauvetage se fit durant la nuit et dans un endroit très difficile.
En 1811, ciiargé du commandement et de l'organisation du 23^^ équipage de flottille à Toulon, ensuite d'une mission à Villefranche, le capitaine Morel-Beaulieu fut nommé chef militaire au port d'Anvers l'année suivante.
« Les événements qui se passaient sur le continent, dit le commandant Troude, donnaient cette année, à l'escadre d'Anvers, une importance qu'elle n'avait pas encore eue. » Ce fut dans la situation la plus critique, à l'heure des désastres des armées fi^ançaises sur l'Elbe et sur la Vistule, que Morel-Beaulieu prit le commandement de ce port. Il devait le conserver jusqu'à l'heure où l'ennemi parut devant Anvers, attaqua les avantpostes, repoussa les troupes qui lui étaient opposées, établit des batteries en avant de la place et lança des bombes et des obus dans la ville. Pendant ce siège, Morel-Beaulieu remplit avec une activité infatigable les devoirs de sa charge. Il quitta ses fonctions le 25 septembre 1814, les événements et les conditions de la paix ayant nécessité l'évacuation du port d'Anvers.
Le capitaine Beaulieu, apprécié de Napoléon pour son esprit judicieux et net, devait voir encore l'empereur, dont il avait suivi les aigles en Italie et en Espagne, rentrer le 20 mars au soir, au palais des Tuileries, que Louis XVIII avait quitté la veille. Mais le lendemain, le 21 mars 18 15, il décédait presque subitement, laissant deux enfants en bas âge : un fils, Isidore-Prosper Morel- Beaulieu, né le 2 septembre 1805, et une fille, Marie- Louise-Delphine, née le 18 juin 1807. Comme homme
privé, le capitaine de vaisseau dont nous venons de parler, était, dit-on, doué de qualités les plus aimables ; il avait su conserver toutes les qualités de cœur, toutes les vertus de famille qui font le beau côté des anciennes races de marins et d'armateurs que Honfleur est justement fier de compter dans son histoire.
Motard (François -Paul -Pierre), capitaine de vaisseau (i). — Au siècle dernier, le principal quartier maritime de Honfleur était situé à l'ouest, dans la partie delà ville bâtie sur le penchant et au pied du coteau de Grâce. Là se trouvait la demeure des marins, l'endroit où l'enfant venait au monde avec la vocation du métier, où étant encore au maillot il sentait le besoin d'être bercé par les vagues ; c'est le long de la rue Haute qu'à l'âge de sept à huit ans il taisait ses premiers débuts en clapotant dans l'eau courante sous la tutelle d'un vieux pilote. C'était là que se profilaient les spacieuses maisons des armateurs où, pour se frayer un chemin jusqu'à l'appartement du maître, le visiteur, conduit par un négrillon, traversait une double cour, des magasins où s'entassaient les objets les plus divers : des canons, des boulets, des barils de poudre, des armes blanches, des apparaux, des ballots de café et d'indigo, des sucres des îles et des bois de teinture.
François-Paul-Pierre Motard naquit dans ce quartier le 29 juin 1733. Nous ignorons si le berceau de sa famille doit être recherché en Normandie, car il existe des Motard
(i) Matelot en 1755 ; aide-pilote en 1757 ; premier pilote en 1758 ; lieutenant de frégate le i" octobre 1780; sous-lieutenant de vaisseau le i"' mai 1786; capitaine de vaisseau le i" janvier 1792.
dans la Saintonge, le Lyonnais, en Hollande et jusque dans les Etats-Unis où, à Saint-Louis (Missouri), une rue porte le nom d'avenue Mottard. Toutefois, en ce qui concerne notre marin, on peut suivre sa parenté parmi les bourgeois de Honfleur depuis l'année 1623, époque où vivait un Guillaume Motard, que les registres municipaux font connaître. Son bisaïeul, cité dans une pièce de 1641, son aïeul Pierre Motard et son père Guillaume Motard, avaient été des capitaines au long cours et des négriers. Comme eux, autant par vocation, par instinct que pour obéir à la volonté paternelle, il était destiné à l'aventureuse profession de marin.
Ce fut sur un humble caboteur, le Sainl-Jenn-'Baptiste, que François Motard fut embarqué comme mousse, le 10 février 1741 : il comptait huit ans et demi. Quelques années plus tard, il abandonna le cabotage pour la grande pêche et effectua plusieurs voyages à Terre-Neuve, de 1748 a 1753.
La paix signée à Aix-la-Chapelle, avait rendu quelque activité aux armements ; Honfleur en profitait pour renouer avec nos établissements coloniaux les relations que la guerre pour la succession d'Autriche avait interrompues.
Au mois d'avril 1748, quinze terre-neuviers appareillèrent et mirent à la voile. Cette année-là, la flottille honfleuraise était moins nombreuse que de coutume. La cause en était aux réquisitions de bâtiments marchands fliites dans les ports quelque temps avant la conclusion de la paix, et à la suite desquelles plusieurs navires commandés pour aller à Boulogne et à Calais avaient été pris
OU naufragés (i). Mais Honfleur pouvait espérer que le petit nombre des armements trouverait une ample compensation dans l'ardeur des marins. En effet, quarante d'entre eux sortaient des prisons anglaises, tels que l'enseigne Cuvelier, pris sur la Fidelle; Michel Dumont- Pallier, lieutenant sur la Vénus; Guillaume Beuzelin, lieutenant sur Ylmprévu, lesquels avaient été faits prisonniers en 1744 et conduits à Rochester (2). Ne s'efforceraient-ils pas de rendre féconde la campagne qui s'ouvrait après l'absence et la prison ? C'était, d'ailleurs, pour le jeune mousse de précieux compagnons de grande expérience, connaissant à merveille les parages de Terre- Neuve, et exercés aux fiitîgues du métier. Leur action devait de bonne heure se faire sentir dans l'existence de François Motard.
Quelle qu'en soit la part qui se mêla aux goûts de notre marin, les notions pratiques qu'il devait acquérir à la mer exercèrent une bien plus active influence sur son instruction ; elles le mettront en mesure d'atteindre aux grades supérieurs de la marine et d'être tenu en grande estime par les chefs d'escadre.
Au retour de son second voyage, à peine débarqué. François Motard s'engagea comme novice à la part, puis comme matelot sur la Marie-de-Grâce, capitaine Gallois. L'année suivante, en 1750, on le trouve embarqué sur la Nouvelle -Angélique ; en 1 75 1 , sur le même bâtiment ; en 1752, sur le Saint-Denis, capitaine Louis Lelièvre ; en 1753, sur la Nouvelle-Angélique, capitaine Gallois. En
(i) Arch. de la Marine, Service général, 1746, 1747. (2) Arch. de la Marine, Service général, 1745.
ces différents voyages, il visita les pêcheries de Terre- Neuve, la côte de Saint-Domingue. D'après l'état de ses services, il comptait déjà quatorze années de navigation lorsqu'il fut incorporé dans les équipages de la flotte, le 17 mars 175 5-
On était alors au commencement de la guerre de Sept- Ans. Les opérations militaires devaient être poursuivies tant sur terre que sur mer, car on sait que l'agression des Anglais contre nos possessions dans l'Amérique septentrionale et leurs hostilités contre nos bfitiments marchands avaient été les premières causes de la rupture entre les deux couronnes. En effet, sans déclaration de guerre, les Anglais avaient pris deux vaisseaux de ligne ; leurs corsaires avaient capturé plus de trois cents navires de commerce ; les ports du Havre, de Cherbourg, Fécamp et Granville y avaient perdu vingt-sept navires, estimés deux millions (i). Quant à Honfleur, il demeurait constant, par un certificat de l'Amirauté, qu'il était sorti du port, en l'année 1735, pour les voyages d'Amérique, la côte de Guinée, Québec et la pèche de Terre- Neuve, cinquante-six navires ; que de ce nombre vingthuit avaient été pris avec leur cargaison et que les équipages, composés de cinq cent quarante et //«^personnes, étaient prisonniers en Angleterre (2). Les documents des archives de la Marine apportent leurs témoignages aux doléances que le commerce de Honfleur porta alors aux pieds du Roi. Les registres des prisonniers de guerre relatifs aux années 1755 à 1757 font mention des navires
(i) Arch. de la Marine, Service général, 1756. (2) Requête des habitants de Honjleur, juin 1757.
et des équipages de Honfleur conduits à Portsmouth pendant les mois de novembre et de décembre 1756. Voici le nom de quelques-uns de ces navires : la Victoire, capitaine Antoine Philisor ; Ï^iniahle-Rose, capitaine Pierre Salloy ; VtAssnrancô (i), capitaine Guillaume Gallois; \q Roy-des-Cœiirs (2), capitaine François Ménard; la Cérès, capitaine Pierre Brasnu ; VEspérance, capitaine Guillaume Berthelot ; la Nouvelle- .Angélique ; Y Expédition (3), capitaine Pierre Villon ; le Neptune ; la Société {^), capitaine Pierre Bellin; le Vilambert, capitaine Pierre Délié ; V Aimable-Catherine (5) ; la Liberté (6), capitaine Jacques Ferret ; VEspérance (7), capitaine Thomas Picquet.
Quand la nouvelle de ces captures arriva coup sur coup à Paris, on vit bien qu'on n'arrêterait jamais les courses des Anglais si l'on ne portait la guerre sur leur sol. C'est pourquoi on songea à opérer une descente sur la côte du Royaume-Uni ; de vastes préparatifs furent faits, dans ce but, à l'embouchure de la Seine ; l'entreprise devait compter quatre cents bâtiments de transport; un camp fut établi à Honfleur ; les batteries du Havre
(i)-Sept matelots de ce bâtiment moururent sur les pontons en février, mars et septembre 1756.
(2) Six matelots moururent en prison; le chirurgien et le mousse désertèrent.
(3) Sept matelots et un mousse moururent en prison.
(4) Le second lieutenant Olivier de Naguet déserta ; trois matelots et un charpentier moururent en prison.
(5) Cinq matelots moururent en prison.
(6) Un matelot déserta ; huit autres moururent en prison.
(7) Cinq matelots moururent en prison.
furent armées ; les négociants reçurent l'autorisation d'armer en course afin de se dédommager de leurs pertes. « Les négociants de tous les ports se trouvent en perte de peut-être cinquante millions au plus depuis six mois, écrivait-on au ministre, et les ports de la Manche sont bloqués. » En effet, des frégates depuis vingt-quatre jusqu'à quarante canons croisaient en vue du Havre, au moment où le duc d'Harcourt y séjournait. Il y était venu en compagnie du maréchal de Belle-Isle, pour assister à des essais d'embarquement et de débarquement exécutés par le régiment de Champagne (i). Mais on abandonna bientôt le projet de descente ; l'Angleterre, qui v03Mit ses côtes menacées, parvint' à détourner sur le continent nos forces militaires tandis qu'elle cherchait à appliquer pour son propre compte un plan frappé d'insuccès. C'est ainsi que, deux années plus tard, on vit la flotte anglaise paraître en vue de Cherbourg, jeter à terre huit ou neuf mille hommes dans l'anse d'Urville, lesquels culbutent les régiments du comte de Raymond, gagnent les hauteurs de Cherbourg et se rendent maîtres de la ville (2). La guerre était donc déclarée; une campagne s'ouvrait où la marine française entrait en lice pour défendre nos possessions coloniales, où n'étant pas assez forte pour
(i) Arch.de la Marine, Service général, 1755 et 1756. — A la bibliothèque de l'Arsenal, on trouve, dans la collection géographique de M. de Paulmy, un fort joli dessin avec figures représentant l'embarquement du régiment de Champagne, dans le bassin du Havre, au mois de juillet 1756.
(2) Arch. de la Marine, Ordres du Roi et Service général, 1758. — Les Anglais avaient commencé par bombarder Cherbourg, le 7 août, à deux heures du matin, et ils avaient jeté une centaine de bombes. On estimait qu'ils étaient au nombre de quinze mille.
tenir tête à un adversaire iiabile et résolu, elle marcha d'échec en échec jusqu'à la perte définitive du Canada que le brave Montcalm devait héroïquement défendre.
Les armements poursuivis à Brest, dans les premiers jours de l'année 1775, comprenaient une escadre d'observation, composée de six vaisseaux et de trois frégates, et une seconde escadre, composée de trois vaisseaux et de trois frégates. Le principal objet de cet armement était, comme nous l'avons dit, de transporter des troupes dans l'Amérique septentrionale; elles devaient être embarquées sur la première escadre, et la mission de la seconde était d'escorter le convoi jusqu'à Québec (i).
Ge fut sur ï Entreprenant, vaisseau de soixante-quatorze canons, commandé par le comte Dubois de La Motte, que François Motard reçut l'ordre d''embarquer, le 19 mars 1755 (2).
A ce vaisseau étaient joints le ^i^arre, V^lcide, la Fidèle, la Fleur- de-Lys et la Cornette. Les instructions du ministre prescrivaient à ces bâtiments de se séparer lorsqu'ils seraient arrivés sur le Grand-Banc ; les uns devaient se rendre au Ganada, les autres à l'Ile Royale, et chacune des divisions, après avoir débarqué les troupes, ferait son retour à Brest séparément.
U Entreprenant, suivi de l'escadre, sortit de la rade de Bertheaume le 3 mai 1755, et sa traversée jusqu'au large
(i) Arch. de la Marine, Campagnes, 1755.
(2) Sur le même vaisseau se trouvaient : Charles-HenrN' Hébert, aidepilote ; Michel-François-Robert Le Comte et Jean Milcent. matelots, tous les trois du quartier de Honfleur. (Arch. de la Marine, Rôles d'équipages, I7SS-)
de Terre-Neuve fut constamment favorisée par le vent. Le 28 du même mois on fit rencontre de plusieurs bancs déglace d'une grosseur et d'une hauteur énormes; par un temps de brume ou de nuit, les vaisseaux de l'escadre auraient couru le risque de se perdre, mais ce danger avait été évité. La navigation se continua encore quelques jours sans autre incident, et le débarquement s'effectua de la manière la plus heureuse. Après quelques jours employés à remplacer l'eau et les vivres, V Entreprenant reprit la mer et fit voile pour la France. Le chef d'escadre qui le commandait profita de la circonstance pour reconnaître des côtes encore peu explorées et chercher une nouvelle route pour sortir de la baie du Saint- Laurent. Sa recherche fut couronnée de succès. Il releva l'île d'Anticosti ou de l'Assomption, que Jacques Cartier avait découverte en 1534 et qui était inhabitée, doubla cette île au nord et s'engagea dans le détroit de Belle-Ile, passant ainsi par deux endroits où jamais vaisseau du roi n'avait passé. « La découverte que j'ay faite de ce passage, écrivait M. Dubois de la Motte, sera pour toujours d'une grande utilité pour le Canada et pour le retour des vaisseaux que vous enverrés à Québec (r). »
Quelques mois après la rentrée de VEntreprenant à Brest, François Motard débarqua de ce bâtiment pour passer sur le Sphynx en qualité d'aide-pilote (2). Ce
(i) Arch. de la Marine, Campagnes, 21 septembre 1755.
(2) D'autres marins de Honflcur figurent sur le rôle d'équipage ; c'étaient : Charles-François Diihazey, premier maître de canot ; Pierre Dubreuil, contre-maitre ; Henry Rossignol, Louis Ancelin, matelots; Olivier Boudin, Louis Pottier, Thomas Le Clerc, pilotins, etc., etc.
vaisseau faisait partie de l'escadre, aux ordres de M. de Conflans. Après une croisière dans l'Océan, le Sphynx fut désarmé, et François Motard embarqua (r) à bord du Sceptre, commandé par M. de Clavel, et armé en flûte, à destination de Saint-Domingue. Sur le même vaisseau se trouvaient d'autres marins d'Honfleur. C'étaient Jean Magon, second contre-maître; Olivier de Naguet, aidepilote; Jean-Baptiste Bouvier, premier aide-voilier; François Chauvet; Jean Bougon; Charles Hue; Pierre Renault, matelots; Pierre Revel, mousse (2).
Sorti de Brest avec l'escadre de M. de Beaufremont, le Sceptre fut attaqué par deux corsaires anglais à la hauteur de la pointe d'Isabélitz. Un courtengagement s'en suivit. Sauf ce petit combat, il ne se passa rien d'intéressant pendant sa traversée de France aux Antilles. Sur la rade de Port-au-Prince, il se rallia au pavillon du comte de Kersaint, qui avait sous ses ordres deux vaisseaux, Y Intrépide et V Opiniâtre; deux frégates, la Licorne et la Calypso, et plusieurs flûtes de transport. Cette escadre venait d'arriver de France, cinq moisaprèsson départ (3); sur sa route elle avait canonné le fort du cap Corse, capturé quinze navires et fait subir à l'ennemi un dommage de plus de six millions.
Depuis son arrivée en rade de Port-au-Prince, M. de Kersaint s'était trouvé empêché par les gros vents de mettre sous voiles, bien qu'il sût que plusieurs convois
(i) 17 mars 1757.
(2) Arch. de la Marine, Rôles d'équipage.
(5) Elle avait quitté Brest le 24 novembre 1756, et était arrivée à la Martinique le 20 mai 1757.
étaient attendus d'Angleterre. Il ne reprit sa croisière qu'à la fin du mois de septembre. Etant sorti de son mouillage avec Y Intrépide, V Opiniâtre, le Greenwich et le Sceptre, pour se porter à la rencontre de l'escadre anglaise envoyée en croisière dans les eaux des Antilles françaises, il l'attaqua le 21 octobre au matin. Elle se composait de trois vaisseaux : V^nguste, de cinquante-quatre canons, le Dragnok, de soixante-quatre canons, et V Edimbourg, de soixante-quatorze canons. L'engagement fut sanglant, à portée de carabine^ entre Vlntrépide et deux vaisseaux ennemis ; V Opiniâtre fit un feu terrible, et le Sceptre, quand il fut à portée de tirer, fit au-delà de ce qu'on pouvait attendre d'une flûte. « Les Anglois, écrivait 'M. de Kersaint, tirant avec des boulets enchaînés et des artifices, dégréèrent les vaisseaux françois et décampèrent. Je ne scaurois assez. Monseigneur, vous exalter la valleur et le zèle de tous mes officiers et gardes de la marine en général, mes chefs officiers-mariniers se sont comportés avec toute la valleur et le zèle possible. Beaucoup de nos recrues ont esté ébranlés, d'abord par les feux d'artifices et les accidents qu'ils ont causé. J'ay eu en tout vingtsix hommes de tués, deux officiers et soixante-quinze de blessés dangereusement, et soixante de bruslés ou blessés légèrement (i). » Parmi ces derniers se trouvait François Motard. Trois mois plus tard, le Sceptre rentrait à Brest et était désarmé.
Le désarmement du Sceptre permit à François Motard de passer sur le Courageux en qualité de premier pilote
(i) Arch. delà Marine, Campagnes, 15 novembre 1757.
(i5 octobre 1758) (i). Ce vaisseau faisait partie de l'escadre de M. de Bompar, armée à Brest et destinée à une campagne aux Iles du Vent et sous le Vent. Elle mit à la voile munie d'instructions lui prescrivant d'empêcher les Anglais de s'emparer de quelques-unes de ces îles ; de protéger le commerce des nations neutres ; de détruire la division ennemie rassemblée de temps en temps dans la rade de la Barbade, et de faire route ensuite pour la Martinique. La campagne fut assez monotone et se termina au mois de novembre 1759 (2).
La paix de 1763, par laquelle la France fut pour ainsi dire chassée des mers, ramena à Honfleur le pilote François Motard. Il y arrivait au moment où la ville était en fête et où des réjouissances publiques, ordonnées par M. de Choiseul, célébraient la fin d'une guerre dans laquelle l'Angleterre avait détruit notre marine et ruiné notre puissance coloniale. Néanmoins, un Te Deum fut chanté ; on fit la distribution de dragées et de menue monnaie selon l'usage; on dressa un feu de joie sur la
(i) Seize marius de Honfleur étaient embarqués sur le Courageux avec François Motard, c'étaient : Jean Germain, quartier-maitre ; François Allain, premier maître de canot; Jean Guillemard, aide-canonnier ; Pierre Jouan, mort à la mer le i"' juillet 1759 ; Thomas Le Clerc, aide-pilote ; Pierre Dupuis, bosseman ; Jean-Baptiste Restout, Louis Potier, Jean Patin, Robert Deshayes, matelots, etc., etc. {Rôles d'équipage..)
(2) Au mois d'août et de septembre 1759^ le Havre fut bloqué par une escadre anglaise forte de vingt-trois voiles et commandée par l'amiral Rodney. Une partie de la population quitta la ville, qui n'était défendue que par deux corvettes, des chaloupes canonnières et des bateaux plats armés de canons de faible calibre. (Arch. de la Marine, Ordres du roi, août et septembre 17 59-)
place d'armes, et les illuminations ordinaires apprirent à la population « l'heureux événement (i). »
A vrai dire, Honfleur en cette occurrence témoignait sa satisfaction de revenir aux opérations commerciales un moment abandonnées. Avec autant d'activité que de résolution, les armateurs recrutèrent de nouveau des équipages,, équipèrent leurs terre-neuviers et se préparèrent à mener à bien de nouvelles expéditions. Les quatre années que François Motard venait de passer sur la flotte, sa qualité de pilote, son âge et son expérience acquise, le désignaient naturellement pour un commandement. Un des principaux négociants de Honfleur, M. Premord, lui confia h Jeanne-Gentille, de cent quarante tonneaux, portant six canons, quinze hommes d'équipage et armée pour Saint-Domingue, Le voyage qu'il entreprit alors fut signalé par une lutte désespérée contre un pirate de Salé et par une captivité de trois années chez les Arabes. Il a laissé de cet épisode un intéressant récit que nous reproduirons en partie :
« Le 2 juillet 1764, j'appareilloi du port d'Honfleur avec le navire la Jeanne-Gentille que je commandois, par un vent du nord-est, beau temps ; j'étois destiné pour Saint-Domingue.
« Après quatorze jours d'une navigation heureuse, pendant lesquels les vents avoient varié du nord-est au nord-ouest seulement, je me trouvoisle 16 juillet à midi par 38° 40" de latitude et par 25° 20*" de longitude, méridien de Paris; l'île Tercère me restant dans l'ouest.
(i) Délibérations municipales, 9 juillet 1765.
« Les vents étoient alors au N.-O. bon frais ; le tems obscur et par grains. Je tenois le plus près, tribord amures, un ris dans chaque hunier. A trois heures, le temps s'étant éclairci, je montai moi-même en vigie. A peine avois-je fixé ma vue sur l'horizon que je découvris une voile dans le N.-O., distante de trois lieues environ. En m'apercevant qu'elle faisoit route sur moi, elle me devint suspecte ; le roi de Maroc faisoit la guerre à la France ; il avoit dehors de nombreux corsaires ; je devois craindre que le bâtiment qui me chassoit n'en fût un. Je descendis donc de suite et je me couvris de voiles pour le fuir. Mais sa marche étant de beaucoup supérieure à la mienne, il fut bientôt dans mes eaux et je pus le reconnaître pour chebec à sa voilure, et pour barbaresque aux couleurs qu'il portoit.
« Sa force me paraissoit considérable ; la mienne ne consistoit qu'en six canons de 4 et de deux livres de balles, quatre fusils, deux espingoles et quinze hommes d'équipage. Malgré mon extrême faiblesse, je n'en résolus pas moins de me défendre jusqu'à la dernière extrémité si j'étois attaqué ; et je trouvois mes officiers et le reste de mon équipage d'autant mieux disposés à seconder mes efforts que le plus dur esclavage était le sort qui nous attendoit.
« Ce bâtiment m'a3^ant tiré quelques coups de canon à très grande portée, je crus qu'il appartenoit à la régence d'Alger, alors en paix avec la France, de qui elle avoit obtenu le droit de visiter le pavillon, et je diminuai en conséquence de voiles pour l'attendre. Mais j'eus bientôt de fortes présomptions que ce chebec étoit au roy de
Maroc qui nous faisoit la guerre. Ne pouvant plus le fuir, je me préparai à le combattre.
« Aussitôt qu'il fut à portée de voix, il me héla en italien et me demanda d'où je venois, où j'allois et qui j'étois. Après avoir satisfait à ces questions, il me dit qu'il étoit Algérien et qu'ayant le droit de me visiter j'eusse à mettre ma chaloupe à la mer pour venir à son bord. Je lui répondis que je ne pouvois déférer à son ordre, attendu le mauvais état de ma chaloupe qui avoit été fort endommagée par un coup de mer, mais que s'il tenoit à me visiter, il pouvoit mettre la sienne dehors. Cette réponse ne l'ayant point satisfait, il me réitéra d'un ton supérieur et menaçant l'ordre de me r-endre à son bord. Sur mon refus appuyé de nouveau des mêmes raisons que je venois d'alléguer, il m'envoya sa bordée et arbora le pavillon marocain.
« Cette volée mal dirigée ne me fit aucun mal. Je ripostai de la mienne qui lui coupa son mât de perroquet de fougue au ras du chouque. Je bravai l'énorme disproportion de force qui existoit entre nous. Mes officiers se mirent à servir mes canons. Ils le firent si bien ainsi que ma petite mousqueterie, que pour éviter mon feu, ce chebec se laissa culer. Il se plaça de manière à me combattre en anche à la portée de pistolet, position qui lui donnoit un grand avantage sur moi. Sur ces entrefaites, deux de mes canons se démontèrent, cette double circonstance me forçant à lui présenter le côté de bâbord, je m'occupai de cette manœuvre. S'en étant aperçu, il tenta un abordage, mais je l'évitai en arrivant vent arrière.
« Je parvins enfin à prendre le côté de bâbord et je lui envoyai ma petite volée de mitraille; elle lui fit beaucoup de mal à en juger par les cris qui s'élevèrent de son bord. Nous nous battîmes pendant une heure, souvent vergue à vergue. Enragé de ma résistance, le capitaine de ce chebec tenta un second abordage. Pour l'éviter, j'arrivai lof pour lof, mais en manœuvrant pour lui passer au vent, je tombai sous son beaupré, et son mât de foc s'engageant dans un de mes gardes-seneau nous nous trouvâmes accrochés. Il profita de cette position pour jeter du monde à mon bord; nous les repoussâmes par trois fois, enfin à la quatrième ils s'y maintinrent après avoir tué plusieurs hommes de mon équipage.
« Quant à moi, armé d'une espingole, je résolus de vendre cher ma vie. J'abattois tous ceux qui osoient s'approcher de moi, mais bientôt,, accablé par le nombre et couvert de blessures, ils m'étendirent à leurs pieds. J'avois huit coups de sabre sur le corps et le crâne ouvert; j'étois sans connoissance; ils me crurent mort et ils me dépouillèrent. Cependant, après une heure et demie d'évanouissement, je revins à la vie et je me trouvai moi et mon navire au pouvoir de ces barbares. Mon chirurgien me prodigua ses soins ; il pansa mes blessures; celle de la tête étoit la plus dangereuse, il me fit l'opération du trépan.
« Le i8 (juillet) je fus transporté à bord du corsaire, le capitaine désirait beaucoupme voir; je lui fus présenté. Cet homme qui étoit un renégat italien couvert de forfaits et d'indignes cicatrices me fit demander par son interprète comment j'avois osé avec six canons et quinze
hommes d'équipage lutter contre lui qui en avoit vingthuit et trois cents hommes. Je lui répondis que mon devoir, mon honneur et les intérêts de mon armement exigeaient que je me défendisse jusqu'à la dernière extrémité. Cette réponse parut lui faire plaisir car il me fit offrir du café et quelques vêtements. Néanmoins, je n'en fus pas mieux traité par ses officiers; ils me refusoient les moindres secours et pour ajouter encore aux douleurs que je soulîrois, ils me placèrent dans la cambuse, couché sur des planches, et mon chirurgien ne pouvoit me panser qu'après les soixante blessés qu'ils avoient eu dans le combat. Je restai dans ce cruel état pendant quinze jours. « Le 30 juillet on découvrit la terre . Le 3 r, on mouilla dans la baie de Sainte-Croix (de Barbarie) et le i^août, nous fûmes débarqués. Le Bâcha, escorté de cinquante soldats, nous attendoit surla plage; nous fûmes conduits en prison au milieu des avanies d'une populace effrénée. Heureusement que deux négociants anglais établis à Sainte-Croix furent touchés de notre malheureux sort. Amis du Bâcha, ils obtinrent de lui quelques adoucissements pour mes infortunés compagnons, et pour moi la permission de me loger chez eux. Ces généreux hôtes, dont je regrette d'avoir oublié les noms, me prodiguèrent les plus tendres soins et tous les secours qui pouvoient dépendre d'eux. En peu de tems mes blessures furent cicatrisées, et deux mois après avoir été accueilli sous ce toit hospitalier, j'étois en pleine convalescence. A cette époque, le roi de Maroc (i) arriva à Sainte-Croix avec
(i) Sidi-Mohamed-Ben-Abdala.
cinq mille hommes de cavalerie. Mon combat avoir fait du bruit dans le pays; les détails en étoient parvenus jusqu'à ce 'prince; il voulut me voir. Je fus conduit devant lui. Après avoir fait l'éloge de ma résistance sous le rapport de ma bravoure, il m'offrit un des premiers emplois dans sa marine si je voulois entrer k son service. Il n'exigeoit de moi qu'une seule condition, c'étoit d'abjurer ma religion pour embrasser le mahométisme. L'interprète qui me rendoit ces propositions ajoutoitque si je les acceptois, le roy me combleroit d'honneurs et de biens, mais que si je refusois je serois l'esclave des esclaves. Je n'avois pas à balancer entre de pareilles olîres, je les rejetrai donc avec autant d'indignation que de mépris. Ce prince, d'un caractère féroce et sanguinaire, fut extrêmement courroucé de mon refus. Il ordonna qu'on me sortit de devant lui et qu'on me conduisit au Maroc chargé de chaînes. Il me falut quitter Sainte-Croix sans pouvoir témoigner ma reconnoissance à ces bons Anglois qui m'avoient donné une si généreuse hospitalité. Je souffris les plus cruels tourmens pendant la route, toujours exposé à l'ardeur du soleil brûlant, marchant presque nud dans les sables arides, dévoré par la soif et la faim. Plusieurs de mes blessures se rouvrirent et j'arrivai à Maroc dans l'état le plus affreux (i).
« Le retour du roi dans cette capitale de son empire suivit de près mon arrivée. La cupidité lui épargna un crime. Persuadé qu'il obtiendroit pour mon rachat une
(i) Le trajet de Sainte-Croix à Maroc s'effectue en trois jours. La route court dans une chaîne de collines pierreuses où la chaleur est excessive en été.
forte rançon, il désira me conserver la vie. Dès ce moment je fus mieux traité ; on soigna mes blessures, et comme j'étois doué d'un tempérament robuste, je ne tardai pas à recouvrer la santé. Les gens de mon équipage avoient été vendus à divers; pour moi, je restai l'esclave du roy, attaché à un des portiers des cours extérieures de son sérail (i). »
Peut-être était-ce là un poste de confiance, mais il est douteux que François Motard en ait apprécié tout le prix au milieu des poignantes préoccupations qui l'assaillaient. Lorsqu'il était arrivé au Maroc, il avait pu juger que les tribulations qui l'y attendaient n'étaient pas près de leur fin. Il y avait trouvé deux cents Français prisonniers du sultan, lesquels, depuis un an, avaient passé par bien des angoisses. Un grand nombre de ces malheureux appartenaient à des familles du Havre (2) ; d'autres avaient été capturés par les pirates de Salé sur des navires de Nantes; tous étaient à bout de forces, se demandant quel sort leur était réservé et jugeant leur situation désespérée.
C'est à ce moment, qu'à lasuitederaffaireLarache(3), les équipages de huit chaloupes de l'escadre du comte Du ChaufFault avaient été pris par les Maures. Ils devinrent les compagnons d'esclavage de François Motard. Un de leurs officiers, M. de Maurville, a raconté sa fâcheuse
(i) Arch. de la Marine. Personnel.
(2) Les corsaires de B.irbarie avaient récemment capturé trois navires de ce port : les Denx-Awis, capitaine Dupuis; la Légère, capitaine Cotais; la Bonne-Famille, capitaine Renoult. Les négociants du Havre, consternés des prises que faisaient les Barbaresques, s'adressèrent au ministre de la marine (i6 août 1764.).
(3) Voyez Arch. de la Marine, Campagnes, 1765-1766.
aventure dans une relation qui présente un côté curieux, car elle nous révèle l'état intellectuel d'un despote arabe qui se piquait de philosophie.
« Le lendemain de notre affaire, l'on nous mena de la plus cruelle manière à trois lieues de Larache où étoit campée la cavalerie. Là, nous fusmes mis au nombre de trente, tous blessés, sous une petite tente, où nous étions tous nuds, les uns sur les autres, les fers aux pieds. Il y avoit dans ce nombre M. de Maignent, lieutenant devaisseau, et moi, de la chaloupe du commandant, et un garde-marine de celle de la Licorne. Ces deux messieurs ne sont point venus jusqu'à Marrocq; le premier a été tué en route par les Maures, ses blessures le mettant hors d'état de pouvoir suivre, et le garde-marine a été laissé mourant au camp de Larache. J'arrivay à Marrocq au bout de huit jours de marche, presque nud, tout couvert de sang et sans que trois blessures que j'avois reçues eussent été pansées. C'est cependant dans cet état 'qu'après avoir resté quatre heures à être visité par les Maures qui étoient dans les cours du palais, je fus présenté au roy qui, après avoir fait quelques questions, me remit entre les mains d'un juif, avec ordre de me traiter durement. Deux jours après arrivèrent les malheureux que j'avois laissés à Larache, au nombre de quarante-six, dans un état à faire trembler. Nous avons été assez heureux pour trouver, dans les esclaves françois qui sont ici, trois chirurgiens qui se sont chargez de nous panser. Le roy du Marrocq donne aux esclaves pour tout secours une blanquille, monnoye du païs, qui revient à trois sols quatre deniers de la nôtre, ce qui suffit à peine pour avoir du
là
pain, et encore la paye^t-on que le premier mois (i). » Si^ comme tous les princes mahométans, le roi de Maroc était avide et intéressé, ne traitant avec les Etats européens qu'après avoir reçu de somptueux présents et sept cents piastres par prisonnier, il avait montré à plusieurs reprises, paraît-il, des sentiments d'humanité. Sa mort, disait M. de Maurville, eut été une grande perte pour les esclaves, « étant très bon pour eux en comparaison de ses prédécesseurs ». Il s'agit dans tous les cas d'une bonté relative. Suivant le même officier, il ne manquait à ce roi qu'une éducation à l'européenne pour en faire un grand prince. M. de Maurville fut admis en sa présence, et il a raconté l'entrevue :
« Il me demanda si je voulés me faire maure, qu'il me donneroit une femme de sa main et un vaisseau à commander. Sur quoy luy ayant répondu que sy j'estois né dans son empire je rendrois grâces au ciel de m'avoir mis sous la domination d'un si bon prince, mais que Dieu m'ayant fait naistre François que je devois respecter sa volonté; que ma vie, mes services et ma liberté étant le bien de mon roy et de ma patrie je ne pouvois en disposer sans m'opposer aux décrets de sa divine providence. Il me fit dire que je pensois très bien ; que quoique nos cœurs fussent les mêmes, ceux qui avoient esté élevés dans la foy catholique, dévoient l'avoir chrétien, et les Maures mahométant. Il me dit encore qu'il ne faisoit pas grand cas des renégats de son royaume, et qu'il n'étoit ni Maure ni chrétien. Vous voyés par ce petit échantillon
(i) Arch. de la Marine, Campagnes, Lettre du 22 juillet 1765.
que cet homme est naturellement philosophe, qu'il connoit le cœur humain, et n'est pas si barbare qu'on se l'imagine. »
Si les traits de ce portrait sont fidèles, on peut dire que l'histoire de la dynastie du monarque arabe offre assurément peu de spectacles aussi consolants. Mais l'officier qui l'a tracé n'a-t-il pas fait de ce Marocain un prince un peu trop généreux ? Ne lui aurait-il point prêté des qualités qui n'existaient que dans son imagination ? Pour notre compte, la philosophie et la douceur du roi de Maroc sont loin de nous toucher, car nous n'ignorons point qu'en digne successeur de Muley Ismaël, il était rarement las de couper des têtes ou de poignarder ses sujets, couvrant d'ailleurs d'un prétexte de piété les cruautés qu'il exerçait envers les chrétiens et les maures.
C'est avec ce prince philosophe que la France négocia une trêve à l'époque où cent soixante Européens étaient entre ses mains. Une première tentative n'aboutit pas. Plus tard, au mois d'octobre 1764, des pourparlers furent échangés de nouveau par l'intermédiaire d'un marchand portugais. Mais le roi de Maroc, près duquel on avait fait valoir des raisons propres à le gagner, changea subitement de sentiment et déclara qu'il ne traiterait qu'avec un ambassadeur français. Le Portugais n'osa plus élever la voix en faveur des prisonniers, de sorte que leur rachat semblait compromis. Toutefois, il en fut autrement, non pas que Louis XV se fût décidé à envoyer un diplomate au Maroc, mais parce qu'inclinant à suivre les conseils du ministre de la marine, il donna l'ordre d'armer une division de navires de guerre. C'était
une manière infaillible de préparer les voies à un arrangement.
L'expédition, placée sous le commandement du comte de Breugnon, se composait du vaisseau Y Union, de la frégate la Sincère et de la corvette la Lunelle. Elle emportait des présents destinés à faciliter les négociations ; ils consistaient en une aigrette de diamants, de très belles armes, de riches étoffes, un trône de velours galonné d'or et des draperies.
La division appareilla de Brest le 7 avril 1767, arriva à Cadix le 16, et y reçut les fonds destinés au rachat d'environ deux cents esclaves français. Le 23 du même mois, elle fit voile de Cadix pour Saffy, où elle arriva heureusement le 26. Dès que le comte de Breugnon fut prévenu des dispositions favorables du roi de Maroc, il fit débarquer de son vaisseau les présents, puis il se transporta de sa personne à Saffy, accompagné des officiers de sa division, au milieu d'un grand déploiement de cavalerie maure et au bruit de toute l'artillerie. Delà, il se rendit à Maroc (i).
La route de Saffy à Maroc est accidentée et peu facile. L'ambassadeur du roi Louis XV mit un peu plus de six jours pour la parcourir, en marchant dix heures par jour, ce qui donne à penser que les Marocains firent faire d'assez grands détours à l'envoyé français, car les voyageurs modernes accomplissent la même course en vingttrois heures. On voulut sans doute tromper le comte de Breugnon sur la direction de la route et sur les distances.
(i) Arch. de la Marine, Campagnes. Lettres et mémoires de juillet, septembre, décembre 1765 et avril 1767.
Il s'était mis en marche le 1 1 mai, précédé de soixante cavaliers chargés, de la part de l'empereur, de la sûreté de toute l'ambassade. On rencontra sur la route plusieurs tribus nomades qui vinrent, en signe de paix et d'amitié, offrir du lait et du miel à l'ambassadeur. Le même jour, on passa la nuit sous des tentes. Le lendemain et les jours suivants, jusqu'au i6 mai, on se remit en marche de grand matin. Le i-j, on se trouvait à deux lieues de Maroc. Le comte Breugnon fit son entrée dans la capitale ce jour-là, et il fut loger au vieux château à trois quarts de lieue de la ville. Dès le même soir, on lui apporta qyatre bœufs, cent moutons, des légumes et des fruits pour sa table et la nourriture de sa suite. Dans une seconde entrevue avec le premier ministre Muley-Dreis, l'ambassadeur français fut prévenu que l'empereur lui donnerait audience le 19, à quatre heures après midi. M. de Breugnon et les officiers se rendirent sur une grande place où ils mirent pied à terre. Lorsque l'empereur parut, M, de Breugnon s'avança jusqu'à l'étrier de son cheval et, en s'inclinant, lui remit dans un mouchoir de soie ses lettres de créance. Ensuite l'empereur exprima à l'ambassadeur le désir qu'il avait de faire la paix avec la France; il ajouta qu'il en avait toujours cherché les occasions, qu'il espérait que cette paix serait durable, qu'il ne ressemblait pas aux deys d'Alger et de Tunis qui avaient manqué plus d'une fois aux traités.
Le 27 mai suivant, les esclaves français de Salé et de Larache arrivèrent au camp, conduits par un caïd ; ils furent rachetés à des conditions très onéreuses. Le comte de Breugnon se rembarqua le 18 juin 1767, ramenant
tous les captifs et laissant dans le Maroc M. Chénier, comme consul général.
Revenons maintenant à notre marin et citons le passage dans lequel il mentionne son rachat et celui décent cinquante malheureux qui durent au comte de Breugnon et aux Pères de la Merci de revoir leur patrie en 1767.
« Des hommes pieux, dit François Motard, voués à la charité et à la bienfaisance, vinrent sur ces bords inhospitaliers nous racheter de l'esclavage. Secondés par un gouvernement paternel et par l'heureuse influence d'un marin aussi distingué par sa naissance que par ses talents, le comte de Breugnon, ils brisèrent les fers de tous les captifs qui se trouvoient au pouvoir des Barbaresques et les conduisirent à Marseille. Là, dans une procession majestueuse et touchante, nous rendîmes tous de vives actions de grâces à l'Eternel et comblâmes nos libérateurs de bénédictions (i). »
De retour à Honfleur, François Motard reprit ses voyages de commerce. De 1768 jusqu'en 1778, nous le trouvons en qualité de second capitaine puis de capitaine surdes navires armés pour Cadix, Marseille etLorient (2). En 1776, il commandait le Triton, et effectuait un voyage aux Indes. La guerre de 1778 vint l'arrêter dans ses voyages; elle devait en revanche mettre en relief ses qua-
(i) Le séjour de François Motard, au Maroc, n'avait duré que trois ans. Deux autres de ses compatriotes furent moins heureux. Charles EHot subit une captivité dt vingt ans, et Jean Ancelin était esclave depuis vingt-neuf ans, lorsqu'il fut racheté, en 1718^ en compagnie de marins du Havre, de Fécamp et de Rouen. — Hisl. du règne de Moiiley d'Ismaêly roy de Maroc, par le P. Busnot (Rouen, 1714), p. 255.
(2) Les Deux-Négrillons, le Marquis-de-Brancas, le Neptune.
lités de marin, sa fermeté, son sang-froid, on pourrait dire son audace .
Au commencement de Tannée 1780, des négociants du Havre formèrent le projet d'une expédition dans l'Inde et lui en proposèrent la direction . L'ayant acceptée, il fit construire un des plus beaux navires qui aient existé dans la marine marchande française, soit pour l'élégance des formes, soit pour la supériorité de la marche ; il fut nommé le Stanislas.
Le succès du voyage dépendait d'un prompt départ, aussi le navire fut-il bientôt armé. Il portait vingt-quatre canons de 12 en batterie, et comptait cent quatre-vingtdix hommes d'équipage.
Informés de cet armement, les Anglais s'étaient vantés de l'intercepter. Dans le courant du mois de mai 1780, des navires de guerre parurent à cet effet dans les eaux du Havre. Mais François Motard avait résolu de déjouer leurs projets. Il y parvint en dirigeant sa route par les Orcades.
Ce fut le 14 juin, au soir, qu'il mit à la voile par un bon vent de sud-ouest. Le lendemain matin il était dans les parages de Dunkerque, et déjà il se félicitait d'avoir échappé aux croiseurs lorsque la vigie signala plusieurs voiles. C'était à n'en pas douter des ennemis. Ayant ordre d'éviter tout engagement sérieux, il fit de la toile, prit chasse et chercha à gagner Ostende. Mais la supériorité de marche des navires anglais ne lui permit pas de se mettre en sûreté dans un port neutre. Motard cessa donc de continuer sa retraite ; ne pouvant plus éviter le
combat, il se disposa à le soutenir avec la plus grande vigueur.
« Alors commença^ dit-il, à h vue de toute la ville d'Ostende, un des combats les plus opiniâtres qui se soient livrés (i). Mon infériorité étoit patente. J'étois attaqué par la frégate de S. M. B. V ,Jlppollon , capitaine Philémon Powual, ayant vingt-six canons, huit obusiers et deux cent quatre-vingt-dix hommes d'équipage, tous gens d'élite (2). Outre cette supériorité de forces qui lui faisoit multiplier à volonté son feu d'artifice et de mousqueterie, le capitaine Powual avoit encore sur moi l'avantage de la manœuvre ; son bâtiment n'étoit qu'au lest, le mien étoit chargé ; quoi qu'il en soit, secondé par mes officiers, je ne songeai qu'à me défendre jusqu'à la dernière extrémité.
« Comme je viens de le dire, V,Appollon n'ayant que son lest, cette frégate viroit de bord avec une vitesse étonnante, tiroit ses canons de tribord et de bâbord, tandis que le Stanislas, pesamment chargé, ne pouvait faire le plus souvent usage que de six à huit des siens; mais mieux dirigés que ceux de l'ennemi, chaque coup portoit en quelque sorte.
« A deux heures un quart, le capitaine Philémon Powual ayant été tué, le sieur Edward Pellene, son second, prit le commandement de V^Appollon et le feu de cette frégate redoubla de vivacité. Mon mât de misaine étoit déjà emporté; à trois heures, mon grand mât de
(i) 15 juin 1780.
(2) M. Levot dit que la frégate Y Apollon était commandée par sir Edward Pelew, depuis lord Esmout. {Les Gloires maritimes de la Fraïue, p. 365.
hune et ma grande vergue furent également emportés; ces événements ne firent qu'augmenter mon ardeur. L'ennemi étoit moins désemparé dans sa mâture et ses agrès, n^ayant que son beaupré et sa corne d'artimon cassés, mais il étoit percé d'onze coups de canon à l'eau, ce qui le força à trois heures un quart de quitter le combat. Le voyant manœuvrer pour s'éloigner, je lui tirai encore cinq coups de canon auxquels il ne riposta pas et il continua de fuir.
« Le Stanislas, entièrement désemparé, se trouvoit hors d'état de poursuivre V^Apollon. Je cherchai donc, à l'aide des voiles regréées sur les tronçons de nos mcâts, à gagner la rade d'Ostende. La mer étant basse alors, j'échouai sur un banc de sable, à l'extrémité de la rade, à la distance d'environ cinq quarts de lieue du port. Pour alléger le bâtiment qui tallonnait beaucoup, je fis couper et jetter à la mer le reste de mes mâts hachés et crever mes barriques d'eau. M. Garnier, consul général du gouvernement françois dans les Pays-Bas, voyant le danger que le Stanislas couroit, m'envoya de terre un pilote et des chaloupes qui me désenflouèrentet me remorquèrent dans le port.
« Outre le capitaine Powual, l'ennemi a eu vingt-cinq hommes tués et quarante blessés. Lorsque V^Apollon est arrivé aux Dunes, cette frégate avoit quatre pieds et demi d'eau dans sa cale.
« Le capitaine Powual étoit un des meilleurs marins d'Angleterre, possesseur d'une fortune considérable qui s'étoit encore accrue par ses riches et nombreuses captures dans la mer du Nord. Il avoit à son bord une école de
marine et tous matelots d'élite qu'il soudoyoit de sa poche en sus de la paye ordinaire accordée par S. M. B. Ces détails me furent fournis par son beau-frère qui vint exprès de Londres à Ostende pour me voir.
« Ma perte a consisté en cinq hommes tués, au nombre desquels se trouve le chevalier Dubost (i), et vingt-six blessés, moi compris. Mes blessures étoient légères : j'avois deux coups de feu dans le bras, un éclat de boulet au visage et mes habits percés de plusieurs balles (2). »
Ce combat fit grand bruit et il en fut rendu compte au roi. Pour donner au courageux marin un témoignage honorable de la valeur et de l'expérience qu'il avait montrées, Louis XVI lui fit don d'une épée à ses armes (3). Il lui conféra en outre un brevet de Heutenant de frégate. Voici la dépêche qui lui fut adressée le 7 octobre 1780 :
« Sur le compte que j'ai rendu au Roi, de vos services, écrivit M. de Sartine, et particuhèrement du combat vigoureux que vous avez soutenu à la vue d'Ostende, avec le navire le Stanislas, que vous commandiez, contre la frégate anglaise V Apollon, Sa Majesté voulant vous en marquer sa satisfaction d'une manière distinguée, elle vous a admis dans sa marine en qualité de lieutenant de frégate. Vous serez en conséquence employé au département du Havre. »
La conduite de François Motard et le bruit de son beau combat contre V^ppoUon l'avaient précédé à Hon-
(i) De Naguct-Duhosc (Marie-Olivier), né à Honfleur vers 1730, tué sur le Stanislas le 15 juin 1780.
(2) Arch. de la Marine, Personnel.
(3) Lettre datée de Versailles, le 26 juin 1780.