CHARTES CONFIRMÉES ET FRANCAISES, RENDUES A LA VILLE
MDCCLVII.
On lit sur la face sud :
MONUMENT DÉCERNÉ A J.-B.-T. PreMmoRD, EN MDCCLVIII.
ÉRIGÉ LE Ier MAI MDCCCXXVII.
I! paraît ainsi qu’en réunissant tous les actes dont on vient de parler, on doit regarder M. Premord « comme un excellent citoyen, chez qui l'honneur, le désintéressement, l'envie d’être utile à son pays étaient les principes les plus constants de toutes les actions » : le duc d’'Harcourt et le marquis de Brancas, officiers généraux, que les opérations militaires avaient appelés à Honfleur, en rendaient ce témoignage. On ne saurait donc s’étonner des marques de reconnaissance qui l’honorèrent, lui et sa famille.
Cependant on peut croire que M. Premord, sans être
insensible aux honneurs dont il était l’objet, aurait désiré d’autres distinctions.
Dans les premiers mois de 1759, il présenta au comte de Saint-Florentin un mémoire pour obtenir que le Roi voulût bien lui accorder des lettres de noblesse. Aucun document n’est venu nous apprendre que sa demande ait été accueillie.
M. Premord continua ses armements pour l'Amérique jusqu’à la Révolution; nous savons qu’il fit construire dix-sept navires, dont une flûte d’environ cinq cents tonneaux, lancée à la mer, à Honfleur, en 1760. Mais le déchirement social de 1789 changea les conditions du commerce maritime; il ruina M. Premord. Ce fut le contre-coup des malheurs que les colons des Antilles supportèrent.
M. Premord décéda le 29 germinal an I (18 avril1794); ses contemporains pensèrent, non sans raison, que les conséquences fatales des événements de ce temps rapprochèrent le terme de sa vie.
Le 9 juin 1753, il avait épousé Marie-Charlotte-Rose Le Chevalier, fille de Gentien Le Chevallier, écuyer, sieur des Acres, bailli de Blangy, conseiller à la Cour des monnaies de Paris, maire de Honfleur, en 1727. De son mariage, M. Premord eut quatre fils : 1° Jean- Baptiste-Jacques Gentier, baptisé le 27 février 1754 et décédé le 8 janvier 1777; 2° Guillaume-Pierre-]ean- Baptiste, baptisé le 21 juin 1755, décédé en juin 1757; 3° Nicolas-Armand, né le 2$ octobre 1757, capitaine de navire en 1791, mort en 1835 ; 4° Charles-Léonor, né le 20 juillet 1760, mort à Colwich (Angleterre), en 1837.
Ce dernier fut prêtre, vicaire-général de Strasbourg, puis aumônier de la Communauté bénédictine de Connington- Court. On lui doit plusieurs ouvrages de piété publiés en anglais.
SIMÉON (Gabriel-Stuart), capitaine de vaisseau, naquit le 8 novembre 1750 dans le petit village de Saint-Germain-du-Pert, canton d’Isigny. Il était fils de Gabriel Siméon, laboureur, et de Marie Demelun. On conçoit que son père, qui ne prévoyait pas une autre destinée pour son fils que la sienne propre, ait négligé son instraction. Mais il se trouva qu’à quinze ans, quand il fallut choisir un métier, le brave laboureur fut stupéfait d'entendre le jeune Siméon déclarer résolument qu’il voulait être marin et rien que marin. On laissa le jeune homme suivre ses goûts, et un sloop d’Isigny lamena à Honfleur. C’est dans ce port que Siméon résida pendant vingt-cinq ans, qu'il se maria, qu’il revint entre deux croisières se donner du repos, parce qu’entraîné par un tendre penchant vers la mer, c'était là que s'étaient écoulées les meilleures années de sa jeunesse.
Gabriel Siméon débarqua à Honfleur trois années après la paix de 1763 ; plus de trente navires y étaient en armement, de sorte qu’il trouva de suite à s’embarquer comme novice sur un brick, la Marie-Rose, expédié dans le Levant Ce premier voyage dura dix-huit mois, durant lesquels Siméon visita les divers ports de la Méditerranée et les mouillages des côtes de l’Asie-Mineure. Les années suivantes, embarqué sur la Marie-Françoise,
capitaine Bunel, et la Charmante-Thérèse, capitaine Tréguilly, il effectua plusieurs voyages à Terre-Neuve. En 1772, il fit naufrage sur les côtes d'Espagne avec le navire l’Union, commandé par le capitaine Delomosne. Il naviguait déjà depuis six années, et il avait passé deux ans au service dans le port de Brest sur la corvette la Lunette et le vaisseau le Boutin, lorsque l’occasion se présenta de s’embarquer sur un navire en partance pour Saint-Domingue, armé à Honfleur par la Compagnie des Indes. Ce fut de nouveau vers les Antilles que Gabriel Siméon se dirigea, de 1773 à 1777, sur le Rolland, la Marie-Louise, le Marquis-de-la-Pailleterie, V Espérance et l’Etourdie.
Pendant cinq années, en sept voyages successifs, le capitaine Siméon put admirer l’opulence des colons de Saint-Domingue, parmi lesquels il retrouva plusieurs de ses compatriotes, tels que MM. Barabé et Bruneaux, fixés au Cap-Français, où ‘ils tenaient magasin en la rue Neuve-du-Marché ; M. Delamare-Dubosc, ancien bourgeois de Honfleur, propriétaire de deux habitations au sud de Pile, dans le quartier de Nipes; François Bertre, issu d’une famille de commerçants de la rue du Dauphin, lequel était établi près de l’Anse-à-Veau, paroisse Notre- Dame-de-Bon-Secours; Olivier Moullin et Louis Quillet (de Blosseville), qui résidèrent quelques années au Petit- Goave, furent ruinés par les événements de 1794, et décédèrent dans l'ile.
Vingt-trois années après son premier voyage à Saint- Domingue, Siméon se trouvant de nouveau au nord de l’île devait, à loisir, contempler dans la plaine du Cap
les ruines effrayantes que le fer et le feu y avaient accumulées, et voir s’écrouler sous les coups des nègres la splendeur coloniale. ,
Au commencement de l’année 1778, le roi Louis XVI s'étant déterminé à reconnaître publiquement lindépendance des Etats-Unis, la lutte éclata avec l'Angleterre. Siméon naviguait au commerce et commandait le brick les Trois-Amis, armé au Havre pour la Guadeloupe. À son retour, il fut pris le 18 août 1778 et conduit à Jersey, où il resta prisonnier pendant deux mois. Sorti des prisons anglaises, il commanda de nouveau un navire du commerce; puis ayant passé officier auxiliaire sur la flûte la Baleine, armée à destination de l'Inde, il prit part aux brillantes campagnes du bailli de Suffren dans cette partie du monde.
Le premier combat où Siméon reçut ce qu’on est convenu d’appeler le baptème du feu, fut livré le 12 octobre 1781 par la flûte sur laquelle il servait. Lors de la rencontre par l’escadre anglaise du convoi dont la Baleine faisait partie, ce bâtiment essuya pendant plus d’une heure sans se rendre le feu des cinq vaisseaux formant la tête de l’escadre, coupa la ligne ennemie et rallia la division française qui lui servait d’escorte. Le lendemain, Suffren félicita le commandant Lescan et son équipage pour la fermeté et l’habileté qu’ils avaient déployées. Deux mois plus tard, le roi élevait Lescan au grade de lieutenant de frégate à demeure (r).
Siméon stationna dans l’Inde pendant trois années.
(1) Arch. de la Marine, Personnel.
De la Baleine, il passa sur la frégate la Bellore au mois de mars 1783, puis sur le vaisseau le Sévére, de soixantequatre canons, que commandait un ancien gentilhomme de la maison du duc de Penthièvre, le chevalier de Langle, qui devait périr massacré par les sauvages dans les iles de la mer du Sud, en 1785. Ce fut sur le Sévére que Siméon prit part au fameux combat de Goudelour livré, le 20 juin 1783, par l’escadre du bailli de Suffren à l’escadre anglaise de l’amiral Hughes. Il n’y eut peutêtre point d’action plus savamment combinée, plus vivement conduite que la bataille de Goudelour; elle mit le sceau à la gloire de Suffren. Avec quinze vaisseaux, l'amiral français maltraita une escadre de dix-huit vaisseaux, laquelle, après une canonnade très vive, lui laissa le champ de bataille.
Le combat de Goudelour fut le dernier de la guerre dite de l'indépendance des États-Unis d'Amérique, commencée au mois de juin 1778. En effet, huit jours après, une frégate anglaise vint apporter la nouvelle que les préliminaires de paix avaient été signés le 20 janvier
Son séjour dans l’Inde laissa à Siméon d’assez tristes souvenirs. L’entassement d’un millier d’hommes sur des vaisseaux, où les prescriptions les plus simples de l’hygiène étaient le plus souvent fort négligées, engendrait alors les maladies qui remplissaient de soldats et de matelots les hôpitaux des ports et des colonies. En dix mois, Suffren avait perdu six cents hommes; il en avait laissé huit cents aux hôpitaux de Trinquemalay et de Goudoulour. La fièvre avait également fait de grands ravages
parmi les équipages. Siméon en fut atteint et on dut le déposer à terre à l’Ile-de-France, au mois de novembre 1783, en compagnie de vingt-deux autres marins frappés par la même épidémie. Son état était grave; il ne fut complètement guéri que deux années plus tard.
Siméon était sous-lieutenant de vaiss” .u au moment où éclata la Révolution; il pouvait désormais prétendre aux plus hauts grades. Employé d’abord au port de Toulon, puis embarqué sur la frégate la Cléopâtre, il reçut l’ordre de passer sur la Résolue, armée à Brest au mois d'avril 1791 et qui devait mettre à la voile pour l'Inde. C'était une campagne de plus d’une année que Siméon allait entreprendre dans des mers qui ne lui avaient pas porté bonheur une première fois ; elles devaient lui être funestes de nouveau. En effet, il tomba entre les mains des Anglais ainsi que la frégate qu’il montait. Voici en quelles circonstances :
Au commencement de l’année 1791, le roi avait confié le commandement des forces navales en station aux Indes-Orientales à M. de Saint-Félix, commandant la frégate la Cybéle. La division placée sous les ordres de cet ofhcier et destinée à servir dans l’Inde comprens:t, en outre de ce dernier bâtiment, les frégates la Résolue et l’Atalante. Des instructions détaillées prévenaient le chef de la division que, conformément aux conventions arrêtéss entre les deux cours de Versailles et de Londres, il au ‘à surveiller l’arrivée des vaisseaux de guerre anglais dans les mers d'Asie, car leur arrivée constituerait une infraction, D’un autre côté, chacune des frégates devait stationner sur les côtes de Malabar et de Coromandel,
pour y protéger le commerce français et y demeurer aussi longtemps que la durée des moussons leur permettrait de le faire. Il était également recommandé au commandant de Saint-Félix d’user de prudence et de circonspection dans les occasions où il pourrait se trouver visà-vis des Anglais; d’allier néanmoins la fermeté à la modération, « l'intention de S. M. étant que le pavillon françois ne le cède à aucun autre, et que ses officiers le fassent respecter. »
Peu de temps après son arrivée à l'Ile-de-France, la frégate la Résolue, sur laquelle le lieutenant Siméon était embarqué, eut à subir, de la part des Anglais, une de ces agressions extraordinaires dont nos guerres maritimes offrent plus d’un exemple et qu’elle dut repousser par la force. Les péripéties de ce combat ont été groupées et fixées par M. le commandant Troude (1), dans un récit à la fois exact et dramatique, aussi nous abstiendronsnous de recommencer à les décrire après lui. Cependant comme on s'accorde à reconnaitre que ce combat est du plus grandintérêt, qu’il mécontenta gravement Louis XVI et l’Assemblée nationale, qu’il constitua une violation de neutralité et fit courir à la France le danger d’une rupture avec l'Angleterre, au moment où la situation intérieure était des plus critiques, ces motifs nous conduisent à reproduire en partie le rapport mis sous les yeux du roi.
« Le 18 novembre 179r, à quatre heures et demie.du matin, la frégate la Résolue appareïlla de la radede M :
ayant sous son escorte les navires l’Indien et le Marquis-
(x) Troude, Batailles navales,
de-La-Fayette. En passant devant Tallichery, M. de Callamand (r) aperçut trois frégates de S. M. B., et le jour permettant de distinguer les objets, il arbora sa flamme et son pavillon ainsi que les deux navires français, et les frégates anglaises arborèrent également les leurs. A cinq heures et demie du matin, M. de Callamand vit deux des frégates anglaises (2) appareiller et suivre bientôt à toutes voiles la même route que lui : il fit signal de rallier à son convoi, les Anglais tenant toujours la même route que lui. Il régla sa voilure sur celle du Marquis-de-La-Fayette, qui marchait le moins bien, en observant de se tenir de l'arrière et très près des deux navires. »
Dans laprès-midi, après un échange de coups de canon à poudre et d'explications entre les officiers français et anglais, « la frégate-commandante anglaise tira plusieurs coups de canon à boulet sur les navires du convoi. Alors M. de Callamand fit tirer un coup de canon à boulet en avant de cette frégate et un autre de l'arrière, puis il se mit exactement par son travers, et après quelques paroles qui ne furent pas entendues, il envoya sa volée de babord, on lui riposta sur le champ et le combat s’engagea. La deuxième frégate anglaise se rapprocha et vira également. Bientôt la Résolue perdit son gouvernail, et successivement son pavillon, sa vergue de brigantine furent emportés par le beaupré de la frégate anglaise qui la traversa de larrière. Plusieurs canons furent démontés, ses manœuvres désemparées ; le feu se
(x) Lieutenant de vaisseau commandant la Résolue. (2) Le Phœnix et la Persévérance, faisant partie d’une division aux ordres
du commodore Cornwalis.
manifesta à bord en plusieurs endroits, et la frégate ne gouvernant plus, ses gaillards étant abandonnés, le feu des batteries amorti, le bâtiment sans mouvement et ne pouvant plus se défendre contre des forces aussi supérieures, M. de Callamand fit entendre à la frégate-commandante qu’il était rendu. »
Cette défense héroïque coûta à la Résolue treize hommes tués et cinquante-trois blessés (r).
La Résolue désarma à Brest au mois de mai 1792. Siméon, qui venait d’être promu au grade d’enseigne de vaisseau, passasur le Languedoc quecommandait Latouche- Tréville. Sous les ordres de cet officier général, à la fois entreprenant et énergique, il fit la campagne où le pavillon tricolore se montra devant Oneille, Naples et Cagliari. Ses services y furent remarqués. Latouche- Tréville ne crut pas pouvoir lui donner des preuves plus marquantes de son estime et de sa confiance qu’en sollicitant la retenue de Siméon auprès de lui.
L'année suivante, en 1793, notre marin était à Brest à l’époque où les mouvements insurrectionnels s'étaient étendus de la Vendée aux côtes de la Bretagne. Les commissaires de la Convention nationale, envoyés par elle dans les départements maritimes pour pourvoir à tout ce qu'exigeait la sûreté de la République, trouvèrent l’armée navale dans la position la plus critique.
L'obligation de pourvoir d'officiers les cadres des escadres aida Siméon à franchir rapidement le grade d’enseigne. Les épaulettes de lieutenant de vaisseau lui furent
(1) Parmi ces derniers, nous remarquons le second pilote de la Résolue,
Dubuisson, né à Honfleur.
données au mois de novembre 1793 pour récompenser le zèle et l’activité qu’il avait déployés dans le commandement de la goëlette la Laure et de la corvette le Papillon. Sa conduite à la bataille dite du 13 prairial (1° juin 1794) allait lui faire obtenir le grade de capitaine de vaisseau.
L'armée navale de Océan, aux crdres du vice-amiral Villaret-Joyeuse, était sortie de Brest pour aller au-devant d’un convoi attendu des ‘États-Unis d'Amérique. Elle rencontra la flotte anglaise, forte de trente vaisseaux et commandée par l'amiral Howe. Après un premier combat de neuf heures, les armes de la République, dit l'amiral, triomphèrent; l’ennemi en désordre fut écrasé. Mais la fortune de l’armée navale française changea bientôt. Les deux flottes se rejoignirent le 1° juin; un nouveau combat s’engagea; la ligne française fut coupée et, maloré des prodiges de bravoure, la République perdit six vaisseaux, dont l’un, le Vengeur, commandant Renaudin, coula bas après une glorieuse défense. Mais le convoi d'Amérique entra dans Brest peu de jours après, et la République, sauvée d’une disette imminente, put en rendre grâce aux vaisseaux que lui avait légués linfortuné Louis XVI (x).
Le lieutenant Siméon, grâce au sang -froid, à l’énergie et à l'expérience qu'il avait acquis dans de précédentes campagnes, sut se distinguer dans cette malheureuse journée. Avec le Papillon, qu’il commandait, il remorqua le vaisseau le Mucius démâté de tous ses mâts, le disputa
(1) Jurien de La Gravière, Guerres maritimes, t, 1, p. 54.
pendant cette terrible lutte aux ardeurs de l’ennemi et le retira du feu. L’amiral Villaret-Joyeuse apprécia à sa juste valeur le commandant du Papillon, et quand il s’agit de proposer au Comité de Salut public des candidats pour le grade de capitaine de vaisseau, l'amiral désigna Siméon, très bon officier, disaic-il, très actif, très intelligent, et que sa conduite et ses talents rendaient digne de la faveur de la commission de la marine (1). En effet, Gabriel Siméon obtint une double récompense; il fut d’abord appelé au commandement de la frégate la Méduse par un arrêté du représentant du peuple, Jean Bon-Saint-André; quelques mois plus tard, il recevait le brevet de capitaine de vaisseau (4 avril 1795).
Une première croisière sur la Méduse conduisit Siméon aux Açores ; il faisait partie d’une division de dix voiles aux ordres du commandant Lecour. Durant les soixantequatorze jours que dura cette croisière, il captura huit bâtiments chargés de blé, en prit et en brûla six autres. Il fit son retour à Brest avec la division (2).
Il ne fut pas moins heureux dans la mission qu’il remplit l’année suivante. Chargé de passer aux États-Unis d'Amérique, sur sa frégate, la légation française et le nouveau ministre plénipotentiaire, il mit à la voile du port de Brest, le 2$ ventôse 1795, et de Rochefort, le 29 germinal suivant. Dans le cours de la traversée, la Méduse ne rencontra qu’un bâtiment marchand portugais et deux bâtiments espagnols aussi marchands. Elle arriva
(x) Arch. de la Marine, Notes individuelles. — Personnel, dossier Siméon, (2) Arch. de là Marine, Campagnes, vol. XIX, 1794.
à Rhode-"<land, lieu de sa destination, le 14 prairial, où elle débarqua le ministre et la légation. Quittant aussitôt les États-Unis, elle fit voile pour Brest. Dans le cours de sa seconde traversée, la Méduse prit et brüla deux bâtiments anglais. Elle était en rade de Camaret le $ vendémiaire. Le commandant Siméon rendit compte de son voyage, et le ministre lui répondit en ces termes : « Les détails que vous me donnez sur votre campagne ne me laissent aucun doute sur le zèle et l’intelligence avec lesquels vous avez rempli la mission qui vous était confiée, et vous avez acquis de nouveaux droits à la confiance du Gouvernement. »
Mais le Gouvernement, environné de dangers, méditait d’attaquer son ennemi le plus implacable; il songeait à ruiner, à dévaster les colonies anglaises. Les divisions des contre-amiraux Richery et Thévenard étaient appelées à l’exécution de deux grandes opérations. La première division devait se rendre de Cadix à Saint- Domingue et de là à Terre-Neuve ; la seconde irait la rejoindre en partant de Brest. Des agents du Directoire exécutif furent envoyés aux Antilles.
A cette époque, Siméon commandait la frégate la Vengeance. Le Gouvernement décida son départ pour Saint-Domingue. La lettre suivante l’avertit de cette décision :
« Je dois vous prévenir, lui écrivait le Ministre, que vous trouverez à Saint-Domingue une escadre française composée de sept vaisseaux et de trois frégates, indépendamment des deux vaisseaux et de la frégate partis de Rochefort, sous le commandement du chef de division
Thévenard. Ces forces, commandées par le contre-, amiral Richery, sont destinées à une expédition particulière. En arrivant dans cette colonie, vous prendrez les ordres des agents du Directoire et de cet officier général sur la destination de laquelle il sera le plus avantageux de vous employer.
« Les dispositions militaires que le Gouvernement a jugé convenable de faire aux Antilles, vous donnent la mesure de importance de votre mission. Vous sentez combien il importe que les secours que vous êtes chargé de porter à Saint-Domingue, et sur lesquels les agents particuliers du Directoire et les généraux comptent pour le succès de leurs opérations, parviennent heureusement dans cette colonie (1). »
Siméon était en rade de Berteaume et prêt à prendre la mer avec un convoi et une division composée de la frégate la Vengeance, qu’il commandait, de la corvette le Berceau, des flûtes l’Indien, la Lourde et le Rhinocéros. Le 19 mai 1796, les dépêches ministérielles lui furent remises, et il partit pour les Antilles. Le 21 juin, il était en vue du Cap-Français, après trente-deux jours d’une traversée heureuse durant laquelle il avait pris et brûlé quatre bâtiments de commerce (2). De Saint-Domingue, Siméon se dirigea vers les établissements anglais de Terre-Neuve, en suivant le chef de l’expédition. Les 9 et 25 août 1796, il soutint deux combats contre des frégates
(x) Lettre du 7 floréal an IV. — Arch. de la Marine. — Campagnes. vol. XII.
(2) Campagnes, 27 floréal 1796.
anglaises. Il rentra à Brest au mois d'octobre de la même année.
Le Directoire préparait déjà le projet de Hoche sur l'Irlande. Le capitaine de vaisseau Siméon, qui venait d’être désigné pour commander la frégate l’mmortalité, sur laquelle le contre-amiral Bouvet avait arboré son pavillon, reçut l'ordre de se tenir prêt à prendre part à expédition L'armée navale chargée d’opérer cette descente en Irlande appareilla de Brest, le 25 frimaire an V (15 décembre 1796). Une seule division, celle du contre-amiral Bouvet, atteignit les côtes d'Irlande, après s'être trouvée séparée du général en chef. Mais une tempête obligea cette division à reprendre le large. La tourmente et le mançue de vivres décidèrent le contreamiral Bouvet à ne point retourner à la baie de Bantry; il se détermina à faire son retour à Brest. Il fut destitué de son commandement et du grade de contre-amiral, par arrêté du 14 février 1797. Les autres divisions rentrèrent à Lorient €. à Rochefort, après avoir perdu trois vaisseaux, une frégate, deux corvettes et quatre flûtes.
Il semble que le capitaine Siméon partagea en partie la disgrâce du contre-amiral Bouvet qui s'était trop hâté de rentrer à Brest.
Cependant les événements militaires qui se déroulèrent au commencement de l’année 1798 ramenèrent forcément le capitaine Siméon au milieu des escadres. Pendant que Jourdan traversait le Rhin, que Masséna opérait dans les cantons suisses et que d’autres généraux occupaient le Piémont, l'amiral Bruix partait de Brest avec l’armée navale. Au nombre des vingt-quatre vais-
seaux dont celle-ci se composait, on comptait le vaisseau le Gaulois, commandé par Siméon. La campagne se poursuivit sur les côtes d’Espagne et d'Italie. Siméon s’y distingua et il reçut publiquement de l’amiral les témoignages d’une estime pleine d’intérêt.
En 1803, le capitaine Siméon, commandant le vaisseau le Redoutable, de soixante-quatorze canons, porta à Saint-Domingue les derniers renforts qui parvinrent au général Rochambeau. Le Redoutable jeta l’ancre sur la rade de Port-au-Prince, le 30 mars, après une traversée de plus de cinquante jours, et se joignit à la division Bedout. Celle-ci quitta lile deux mois après, et cingla vers Toulon. Mais Nelson, sorti de Lisbonne, s'était établi en croisière dans la Méditerranée. La nouvelle en parvint heureusement au contre-amiral Bedout, qui fit route aussitôt pour la Corogne, où il arriva le 14 juillet 1803, après une traversée très pénible et très longue.
Nous avons exposé les principaux événements de la carrière de Gabriel Siméon, il ne nous reste plus que deux ou trois dates à indiquer. I] fut nommé au commandement du vaisseau l'Alliance, le 24 mars 1804 et promu au grade de capitaine de vaisseau de première classe, le 1° janvier 1809. Pendant les deux années suivantes, il figura sur les contrôles de la marine en qualité de commandant supérieur des dépôts des bataillons de marins formés à Brest. Mis en inactivité en 1815, il fut admis à la retraite à la fin de la même année.
Le capitaine de vaisseau Siméon est décédé le $ avril 1820, à Piabennec (Finistère). Il avait épousé, en 1774, Anne-Catherine Delamorinière, née à Pennedepie,
en 1752. De cette union, il laissa plusieurs enfants, parmi lesquels nous citerons Jean-Louis-Etienne Siméon, né à Honfleur, le 26 décembre 1777, qui suivit la même carrière que son père et fut nommé lieutenant de vaisseau en I8II.
THIRAT DE CHaizzy (Charles-Louis), contre-amiral, est né à Honfleur, le 19 avril 1749 (x). Issu d’une famille bretonne par son père et normande par sa mère, il était le troisième fils de Pierre Thirat, commissaire aux classes, envoyé, en 1740, à Honfleur, où il résida pendant vingt-cinq années, et y mourut, le 13 août 176$, laissant veuve avec quatre enfants et très peu de fortune, sa femme, Marie-Jeanne Massé. Une autre branche de la même famille était fixée à Saint-Servan et portait le nom de Thirat de Fiegalet. Des deux frères de notre marin, l’ainé entra dans le commissariat de la marine; il demeurait à Fécamp en 1780; le second était officier au corps royal du génie, à la même époque. Quant à Charles Thirat, il prit le parti de la mer et il s'embarqua en qualité de mousse sur un navire négrier. Il effectua ainsi plusieurs voyages à la côte d'Afrique. Mais à ce moment le commerce de la Côte devenait de plus en plus difficile; alors sa famille persa qu’il serait plus avantageux de faire entrer le jeune mousse dans la Compagnie des Indes. La réalisation de ce projet était facile : en effet, plusieurs armateurs de Honfleur équipaient les vaisseaux
(1x) Enseigne de vaisseau en 1776; lieutenant de vaisseau en 1781; lieu-
tenant-major en 1791; capitaine de vaisseau en 1792, contre-amiral le 16 novembre 1793.
de la célèbre Compagnie et il se trouvait que l’un de ses directeurs, M. Le Moyne, allié à la famille Houël de la Pommeraye, faisait de fréquents séjours sous les toits ardoisés du joli manoir de Eerville. Ce fut à M. Le Moyne que la mère de notre marin s’adressa par l'entremise d’un ami commun. La démarche ayant été favorablement accueillie, Charles Thirat monta en qualité de novice sur l’un des navires de la Compagnie. Après deux campagnes, il fut nommé second enseigne sur le Brancas et il servit au même titre sur la Marie-Gabrielle ; ces voyages le conduisirent aux Antilles, de l’année 1765 à l’année
Le moment étant venu d’entrer dans la marine royale, Thirat fut nommé aïde-de-port, puis enseigne en résidence à Toulon, du 6 mars 1770 au 18 mai 1778. Cette même année, il fut embarqué sur le vaisseau la Wictoire, de soixante-quatorze canons, commandé par le capitaine d'Albert de Saint-Hippolyte, et faisant partie d’une escadre aux ordres du chevalier de Fabry.
Sortie de Toulon, le 26 juillet 1778, l’escadre louvoya le long des côtes de la Sicile, dans le canal de Malte, entre les îles Majorque et Minorque, puis sur les côtes de Barbarie. Le 30 août elle se trouvait en rade de Tunis avec deux prises anglaises. Elle quitta Tunis dans la nuit du 4 au $ septembre pour gagner Malte où elle débarqua ses prisonniers. Retenue au mouillage par le mauvais temps, elle ne remit sous voiles qu’à la fin du mois pour rentrer à Toulon.
Aucun sérieux engagement n'avait marqué la croisière, et Charles Thirat, n’y avait point trouvé l’occasion de
fixer sur lui l'attention; il était d’ailleurs à craindre qu'il ne la rencontrât de longtemps. En effet, en entrant un vaisseau dans le port de Toulon, en 1776, Thirat avait eu la cuisse cassée et il est à présumer que cet accident explique le petit nombre de campagnes auxquelles le contre-amiral prit part pendant ses trente-deux années de services.
Bien que sa santé et ses forces parussent devoir le retenir à terre d’une façon définitive, on trouve Charles Thirat embarqué sur le Lion en 1780, sur l’Emeraude en 1783, sur l'Entreprenant en 1792, en qualité de capitaine de vaisseau. De même qu’un grand nombre de marins sortis du commerce ou des derniers rangs de la flotte, dans un temps où l’émigration et les prisons avaient opéré de larges brèches dans le cadre des officiers, Thirat venait d'atteindre les grades supérieurs. Il y arrivait pour voir de près la désorganisation du personnel et l’insubordination d’équipages auxquels cependant ne manquaient n1 l'énergie, ni le courage, ni le dévouement. Nous essaierons de le suivre sur l’Entreprenant, vaisseau de soixante-quatorze canons, au commandement duquel il venait d’être appelé.
En 1792, la Convention déclara la guerre au roi de Sardaigne ; elle avait alors dans la Méditerranée, aux ordres du contre-amiral Truguet, officier distingué qui devait devenir ministre de la marine, des forces navales composées de trente bâtiments de guerre, savoir : neuf vaisseaux, six frégates, six corvettes, quatre avisos et cinq navires de moyenne force en station dans le Levant. Quelques jours après les événements du 10 août, au
moment où des commissaires-députés se rendaient dans les provinces et aux armées porteurs des pouvoirs les plus étendus, le Conseil exécutif décida qu’en premier lieu des croisières seraient établies sur les côtes de l'Italie, des îles de Corse et de Sardaigne. Le contre-amiral Truguet reçut des instructions en conséquence signées de Roland, Lebrun, Danton, Monge et Clavière (1). Mais l’escadre dont il disposait ayant été reconnue insuffisante, on arrêta qu’une division de quatre vaisseaux serait expédiée de Brest pour larenforcer. Cette division, commandée par le capitaine Latouche-Tréville, dont le pavillon flottait sur le Languedoc, comprenait en outre de ce vaisseau le Vengeur, l'Orion et V Entreprenant ; ce dernier avait pour capitaine Charles Thirat, élevé au grade de capitaine de vaisseau le 28 juillet 1792.
Vers les premiers jours du mois de septembre suivant, la division appareiïlla de Brest pour se réunir à l’escadre de la Méditerranée. Tandis qu’elle effectuait la traversée de Brest à Toulon, on avait arrêté que les généraux de la République tenteraient la conquête du comté de Nice et de la Savoie. Les ordres expédiés au contre-amiral Truguet prescrivaient une action simultanée de la flotte et de l’armée du Midi, en vue de seconder les opérations du général de Montesquiou par une attaque de diversion dirigée contre Nice. Le contre-amiral devait soit approcher de Nice, l’inquiéter et la canonner, soit croiser au large et la bloquer. La jonction des vaisseaux partis de Brest était d'autant plus à désirer que la flotte russe
(1) Arch. de la marine. Mémoire du 18 août 1792. Campagnes.
s’avançait, croyait-on, dans l'intention de bombarder Marseille ou d’envahir la Corse (1).
L’escadre sortit de la rade d'Antibes le 27 septembre ; elle était en relâche au golfe Juan lorsqu'elle apprit la prise de Nice, du fort Montalbon et de Villefranche. Ce succès produisit un grand enthousiasme parmi les équipages. En se joignant à eux, les officiers de la division de Brest furent frappés de r’ardeur qui les animait. « Je fus émerveillé de voir le patriotisme qu’on y manifestait (écrivait le contre-amiral Landais), on y parlait de républicanisme qu’avec enthousiasme et tous étaient décorés du bonnet rouge à la boutonnière au lieu de la croix (2). »
(Quelques jours après, Nice occupée et l’adjonction faite, le général Anselme ordonna lembarquement de mille hommes sur les vaisseaux de l’escadre pour effectuer une descente à Oneille, petite principauté sarde sur le golfe de Gênes, à quinze lieues environ de Nice. L’escadre, entrée dans le port de Villefranche le 11 octobre, appareilla le 19 et fit voile vers Oneille, partagée en deux divisions commandées, l’une par Truguet sur le Tonnant, l’autre par Latouche-Tréville sur le Languedoc. « Pendant le trajet de Villefranche à Oneille, dit l'officier cité ci-dessus, je remarquai que l’armée était généralement partagée en deux bandes dont l’une suivait de près le Tonnant et l’autre le Languedoc, d’où je jugeai que chacun était patriote suivant son opinion ou son intérêt. »
En arrivant devant Oneille, le contre-amiral Truguet
(r) Mémoire du 15 septembre 1792.
(2) Mémoire du contre-amiral Landais. Arch. de la marine, Personnel,
étant encore à une lieue au large, envoya son bateau parlementaire sommer la ville de se rendre: les habitants avaient été prévenus à l'avance. A peine le bateau était-il à portée de pistolet du rivage qu’il reçut une décharge de mousqueterie qui tua ou blessa sept hommes. Truguet tira une vengeance éclatante de cette violation du droit des gens. Embossant ses vaisseaux devant la ville, il la bombarda pendant deux jours et une nuit, y débarqua ensuite des troupes qui la mirent au pillage. De là il se dirigea sur Gènes et La Spezzia où l’attendaient de nouveaux ordres (1).
En eflet, deux courriers de la Convention firent connaître au commandant en chef la volonté du Comité exécutif, prescrivant à l’armée de terre et de mer, grossie de volontaires marseillais et de troupes corses, d’aller attaquer la Sardaigne et d’annoncer aux habitants que les Français libres venaient leur offrir leur amitié et les protéger dans lPétablissement d’une autre forme de gouvernement.
A ces ordres, datés du 12 octobre 1792, en étaient joints d’autres de quelques jours postérieurs. Par ces derniers, le Conseil exécutif arrêtait qu’une division de l’escadre serait chargée d’aller demander à Naples réparation d’une injure faite à la République (2).
Ce fut la division du capitaine de vaisseau Latouche-
(1) Lettres de l’ordonnateur Bertin, du 25 septembre au 21 novembre 1792. (Arch. de la marine. Service général).
(2) On accusait le général Acton, ministre de la cour de Naples, d’avoir fait remettre à la Porte un mémoire tendant à empêcher que M. de Semon-
ville fut reçu à Constantinople comme ambassadeur.
Tréville qui fut chargée de cette mission. Elle se composait de quinze bâtiments, savoir : dix vaisseaux : le Languedoc, le Patriote, le Duguay-Trouin, le Tricolor, V Orion, le Léopard, le Général, V Entreprenant, le Scipion et le Thémistocle ; deux frégates, l’Hélène et la Brune ; deux bombardes, l’phigénie et la Lutine, et un bâtiment chargé de bombes, l’Afbanaïse.
Pendant qu’on réunissait cette imposante expédition, des instructions détaillées étaient remises au commandant. « Il ira, disaient-elles, mouiller devant Naples, le branle bas fait, la mêche allumée. Il demandera au roi de désavouer la lettre de son ministre et de livrer le général Acton. S'il refuse de désavouer la lettre ou de livrer le général, le capitaine canonnera et bombarderàa la ville de Naples, en faisant connaitre à la population qu’elle peut éviter ce fléau en livrant le roi et ses ministres. Dans le cas où le capitaine Latouche-Trévilleserait contraint par l’aveuglement des Napolitains et le refus obstiné du roi à détruire Naples, il dirigera son feu de préference sur les édifices royaux (1).
Telles étaient alors l’exaltation et la fièvre des esprits que les caractères les plus fermes usaient de ce style que les clubs avaient mis à la mode. Aussi est-ce en termes enammés que de Latouche-Tréville répondit : « Je suis trop pénétré des sentiments d’indignation que tout républicain doit éprouver en voyant l’insolente audace avec laquelle le vizir d’un petit tyran a osé porter atteinte à la dignité d’un grand peuple pour ne pas donner à la ven-
(1) Mémoires des 16 août et 25 octobre 1792. (Arch. de la marine),
geance d’une pareille insulte tout l’éclat qu’elle doit avoir, et pour assurer le succès d’une vengeance qui doit faire respecter à jamais la république françoise par des insectes couronnés (1). »
Le 10 décembre, Latouche-Tréville réunit sa division et sortit de La Spezzia. Le 16, il jetait l'ancre devant Naples, détachait près du roile citoyen Belleville, et obtenait, à la suite d’un échange de correspondances entre le député français et la cour, le désaveu formel des démarches que l’on annonçait avoir été tentées à Constantinople. Ainsi se trouva terminée la première partie de expédition.
Le premier soin du capitaine Latouche, après s'être mis d'accord avec les ministres napolitains, fut de ranger en ligne son escadre, d’assembler les officiers à bord du Languedoc et de leur révéler le plan de la campagne qui se préparait. La destination de l’escadre était la Sardaigne, où elle devait joindre son action à celle des vaisseaux du contre-amiral Truguet. En conséquence, le 22 décembre, elle mit sous voiles pour gagner le lieu de rendez-vous au sud-est de l’île.
Le capitaine Luouche s’empressait de s’y rendre luimème quand un accident faillit avoir pour son vaisseau un effet désastreux. Au moment où l’escadre sortait du golfe de Naples, un coup de vent la dispersa. Le Languedoc démâta de la misaine, du grand mât et du mât d'artimon. Ainsi désemparé, crevé de toutes parts, faisant eau, il courut le danger d’être jeté à la côte. Un
(x) Lettre datée de Gènes, 10 novembre 1792. (Arch. de la marine),
autre vaisseau de l’escadre, l’Entreprenant, commandé par Thirat, ayant eu connaissance de la détresse du Languedoc, se porta à son secours, lui donna une remorque, mais elle cassa, et les deux vaisseaux allaient être jetés sur l'ile de Caprée quand, par une sorte de miracle, ils entrèrent dans la rade de Naples.
Pendant ce temps, l'amiral Truguet, en conformité d'ordres reçus, s’était rendu avec une petite division à l'entrée du golfe de Cagliari dans le dessein de conquérir la Sardaigne. Nous avons vu que la Convention avait en même temps prescrit au capitaine Latouche-Tréville de venir le rejoindre. L’amiral Truguet, arrivé le premier au rendez-vous, hésita d’abord à tenter une action immédiate. Il fut décidé qu’on attendrait l’arrivée des renforts. Comme il fallait pourtant donner un aliment à la fièvre des patriotes corses et volontaires marseillais, amiral envoya le Léopard occuper la petite île Saint-Pierre. Ce vaisseau y arriva le 6 janvier 1793. Les habitants reçurent avec joie nos marins, qui plantèrent en leur présence l'arbre de la liberté. A la population rassemblée dans l’église on expliqua les principes de la liberté et de la justice du gouvernement républicain. Si l’on en croit l'ordonnateur Bertin, ces principes furent adoptés avec transport et l’on « changea le nom de l'ile en celui d'Tle de la Liberté ». L'entreprise avait heureusement réussi, mais Ja fin de la campagne devait montrer à quel point la pacification était précaire. Toutefois, l'amiral voulant profiter de l’ardeur des équipages, combina une autre opération avant d'attaquer directement l’île principale dans laquelle on répandait les adresses et les proclamations révolution-
naires. Il ordonna au vaisseau le Patriote de débarquer trois à quatre cents hommes dans l’île d’Antioche, d’occuper cette ile et d’y établir une redoute. Le coup de main accompli, on devait planter un arbre de la liberté et aider les habitants à se « municipaliser. » Le 15 janvier, le capitaine du Tricolore s’embossa de manière à empècher les troupes sardes de passer d’une île à l’autre. Cinq cents hommes furent mis à terre avec deux canons de campagne et marchèrent sur le village de Calacetta; les habitants vinrent amicalement au-devant d'eux. Deux tours situées à peu de distance de ce village se rendirent. ‘île d’Antioche se trouva conquise. :
L’issue heureuse de laffaire en provoqua une autre. Le 23 janvier, l’escadre se rallia sous le pavillon de l’amiral et vint mouiller sur la rade de Cagliari, à deux lieues de la ville, hors de la portée du canon des forts. L’amiral envoya son bateau parlementaire, comme il avait fait à Oneille, offrir au peuple la paix et la liberté, ou plutôt sommer la ville de se rendre. Ce canot fut fusillé et canonné des batteries. Il ne restait plus qu’à tenter de vive force une attaque contre Cagliari.
À ce moment, une partie de la division qui avait opéré devant Naples rejoignit la flotte républicaine. Cette heureuse circonstance permit à l’amiral de combiner de suite le plan qui devait faire tomber la Sardaigne entre nos mains. Les vaisseaux le Patriole, le Centaure, le Généreux, le Scipion, l’Orion s’embossèrent au sud-est de la ville ; ils devaient combattre les batteries des forts et leur feu devait être soutenu par celui de trois frégates et de trois bombardes. Le 27 janvier, on entama le bombardement
vers les dix heures du matin. Les forts répondirent avec une telle vigueur qu’il parut douteux que l’on pût réduire la ville. L’amiral, jugeant qu’il devait attendre l’arrivée des volontaires nationaux embarqués à Villefranche, fit cesser le feu.
Le convoi de transports rejoignit l’escadre quelques jours après, en même temps que les vaisseaux le Languedoc et l’Entreprenant. Un débarquement fut décidé. L’amiral Truguet donna à Latouche-Tréville le commandement des vaisseaux destinés à rester sur la rade et en vue de Cagliari, et au capitaine Trogoff, qui montait le Duguay-Trouin, le commandement de la seconde attaque. Les autres vaisseaux et les frégates allërent mouiller sur la rade de Saint-Elie, au sud-est de la place. A l’aide des troupes de terre on espérait se rendre maitre des collines voisines, y établir des mortiers et avoir bientôt raison du feu des bastions.
Le 15 février, par un beau temps, l’Entreprenant, le Scipion et la frégate l’Iphigénie prirent position près de la côte. Le combat s’engagea. L’artillerie des bâtiments eut bien vite fait taire les batteries du lazaret. La division se rapprocha de la ville, suivie par les transports. Dès la veille, le 14 février, les troupes, au nombre de quatre mille trois cents hommes environ, avaient été mises à terre. Elles étaient demeurées rangées en bon ordre sur la plage de la baie de Quartès. Seize pièces de campagne devaient protéger le mouvement en avant, tandis que lescadre couvrirait les forts de projectiles. A l’heure fixée, les troupes se mirent en marche sur deux colonnes et gagnèrent rapidement le pied du mont Saint-Elie par
une marche de nuit et en suivant deux chemins différents. C’était là une opération périlleuse. Exécutée dans l’obscurité par des volontaires ardents mais peu aguerris, elle devait être funeste en cas d’insuccès. Sur l'escadre, on attendait le signal de l'assaut, mais ce signal n’était pas donné. Quel ne fut pas l’étonnement des marins lorsqu'ils apprirent qu’une double fusillade avait éclaté et que par suite d’une cruelle méprise chacune des colonnes avait tiré sur l’autre : les assaillants s'étaient enfuis vers la plage et demandaient à se rembarquer. Mais la mer étant devenue très forte, ces vaisseaux ne pouvaient approcher. Les fuyards restèrent donc sur le rivage refusant de recommencer l'attaque, criant à la trahison, repoussant même les vivres qu’on leur offrait. Ces soldats en désordre ne furent heureusement pas poursuivis par les Sardes. Lorsque le gros temps se fut un peu calmé, il devint possible d’opérer le rembarquement; et ce fut au son de joie de toutes les cloches de Cagliari que l’escadre de Truguet mit sous voiles pour Villefranche et Toulon. Cette malheureuse expédition coûta trois à quatre cents hommes, la perte de deux vaisseaux : le Vengeur, qui fit côte dans la nuit du 12 au 13 décembre 1793, et le Léopard, de quatre-vingts canons, qui s’échona dans la baie de Cagliari et y fut brûlé. Plusieurs frégates et deux navires de transport furent perdus corps et biens.
« Ma plume se refuse à vous tracer nos malheurs, écrivait le contre-amiral Truguet. Le croirés-vous, général, l’armée françoise frappée d’une terreur panique et s’étant fusillée entre elle a pris la fuite sans combattre, sans voir l'ennemi... elle n’a point été poursuivie, elle n’est
point attaquée où elle est et cependant elle s’obstine à mourir de faim sur le rivage (1). » Quelques jours plus tard, le même officier général disait : « J'espérais pouvoir vous annoncer des succès, mais l’armée de terre à laquelle nous étions associés et que j'avais débarquéeau nombre de 4200 hommes a fui honteusement sans avoir combattu et elle a voulu impérieusement être rembarquée après avoir, par une terreur panique, tirer les uns sur les autres, ne voulant jamais revenir sur l’ennemi bien peu dangeureux puisqu'il fuyoit partout. En vérité on neconçoit rien à un pareil désastre, et l’on ne croira jamais qu’une armée de François a pu fuir honteusement sans avoir voulu combattre après avoir annoncé les meilleures dispositions. L'armée navale a tout fait pour obtenir un succès qui étoit certain sans la lacheté des troupes de débarquement dont la minorité qui était bonne a été entraînée par une majorité lâche et corrompue (2). » L'expédition de Sardaigne, où nous laissâmes quelque chose de notre vieille renommée militaire, avait été compromise par la honteuse fuite des bandes marseillaises et par l’incapacité du contre-amiral Truguet.
Peu de temps après le retour de l’armée navale de la Méditerranée à Toulon, les sections révolutionnaires soulevèrent les ouvriers, provoquèrent un nouveau déchainement contre les officiers de la marine suspects de connivence avec les ennemis des clubs, répandirentdes bruits de trahison et accusèrent les amiraux d’avoir été les orga-
(x) Lettre à Latouche-Tréville, 18 février 1793. (Arch. de Ia Marine). (2) Lettre du 22 février 1793.
nisateurs secrets de la déroute. Toulon vivait dans le trouble, la confusion et la crainte; la marine y était dans une complète désorganisation ; les officiers généraux y étaient exposés plus que les autres aux dénonciations ineptes et aux violences. Latouche-T'réville, Brueys, Duchaylaet Trogoff unirentleurs eflorts pour repousser publiquement les calomnies des sociétés populaires. Ilsserendirent dans les clubs, exposèrent les opérations de Pexpédition de Cagliari, firent l’éloge des officiers de Pescadre et crurent ainsi suspendre les arrestations. Mais les esprits restaient surexcités ; d’un autre côté, un mouvement de réaction ne cessait pas d’être en pre zrès parmi les Toulonnais; plusieurs d’entre eux “ommuniquaient avec amiral anglais Samuel Hood dont les vaisseaux croisaient en vue du port ; la marche des événements faisait prévoir la livraison de la ville aux Anglais.
Sans entrer d’une manière plus approfondie dans les circonstances qui précédèrent et accompagnèrent cette indigne trahison dont les détails, d’ailleurs, sont bien connus, nous rapporterons l’entrevue de l'officier envoyé en députation au nom de la marine restée fidèle.
Le 27 août, les sections sur le point de livrer la ville, et voulant s'assurer la complicité de la flotte, envoyèrent une adresse aux états-majors et aux équipages. L’un des lieutenants du Theémistocle, François Falaize, fut chargé d'aller faire connaitre aux Toulonnais l'intention de l’armée navale.
« Nous abordämes au quai qui était couvert de monde. À peine y eus-je mis le pied que j'entendis une multitude infinie crier : « A la lanterne, le ci- devant officier. »
Je m’acheminai aux cris insultans de cette population et j'entrai dans le comité. Je dis : Citoyens, je regarderai ce jour comme le plus beau de ma vie si je suis assez heureux pour vous réconcilier avec l’armée navale et vous conserver fidèle à ma patrie, en lui prouvant par là mon dévouement. Je suis porteur de votre dernière adresse à l’armée. Vous nous dites que lamiral Saint-Julien a usurpé le commandement. Je vous répondrai que non ; car l'amiral Trogoff à cessé de paroître à son bord depuis plusieurs jours malgré la présence de l’ennemi dans la rade : le premier absent, le second commande de droit. Vous nous dites qu’il nous laisse ignorer que Paris a placé Louis XVII sur le trône ; cela est vrai, nous n’en avons aucune connaissance. Je suis chargé au nom de toute l’armée de vous demander par où vous connoissez ce fait, et si c’est la majeure partie de la France qui la élu..... Nous voyons avec la plus grande douleur le parti auquel vous paroissez vous déterminer. Voyez, citoyens, à quoi vous vous exposez en appellant les ennemis dans votre sein! à perdre un des plus beaux arsenaux de la France ainsi que l’armée navale, sans que vous réussissiez dans votre projet. Les puissances ennemies dètruiront le port, emmèneront vos vaisseaux et vous laisseront er horreur à votre patrie. » — Le président me demanda si nous étions décidés, oui ou non, à laisser entrer les Anglais, que pour eux ils y étaient entièrement déterminés et même de faire feu sur nous si nous voulions nous y opposer, qu’il y avoit déjà des troupes anglaises dans là ville : qu’elles y étaient entrées par la porte d’Italie. Je leur répondis que je voyois avec dou-
leur le parti extrême auquel ils s’étoient portés, que pour nous nous étions décidés à périr plutôt que de nous déshonorer en les laissant entrer. À peine eus-je achevé que l’on me dit avec un ton menaçant de me retirer. Je voulus leur répondre mais ils me forcèrent à sortir aux cris insultans de toute la populace qui me suivit jusqu’à ce que je fusse embarqué (1). »
Les Anglais entrèrent dans Toulon; le contre-amiral Trogoff, qui paraît avoir secondé leur dessein et peutêtre essayé d’y préparer les esprits, arbora son pavillon sur la Perle, appelant à lui l’escadre; douze ou treize vaisseaux hissèrent, de leur côté, le diagonal, ce qui signifiait qu'ils faisaient la paix avec les Toulonnais (2). Les officiers restés fidèles furent obligés de fuir. Aussitôt que lamiral Hood fut en possession de Toulon, lPon désarma les vaisseaux. Mais comme l’on se défait extrèmement des marins ponantais et que l’on voulait se débarrasser d’eux, les Anglais les renvoyèrent. C’est ce qui explique que le vaisseau l’Entreprenant, que Thirat avait commandé, rentra au port de Brest le 13 octobre 1793:
Tel avait été l'enchaînement des faits dans la Méditerranée, pendant la campagne. Il faut voir maintenant la part que le capitaine Thirat prit à ces opérations.
(1) Arch. de la Marine, — Personnel, dossier Falaise. — Voyez la note qui suit.
(2) La défection de l’escadre de Toulon a été présentée de différentes manières; la version la plus accréditée accuse vivement le contre-amiral Trogoff, tandis que d’autres récits le réhabilitent. Nous avons suivi l'exposé d'un témoin oculaire et dont il n'a pas été fait usage jusqu'ici.
Nous l'avons laissé quittant Brest, le $ septembre, et faisant voiles avec la division Latouche-Tréville. L'Entreprenant ayant rejoint le pavillon du contre-amiral Truguet dans les eaux de Nice et de Villefranche, ilavait contribué, avec sa division, à la reddition de la petite principauté d'Oneille. Il avait ensuite fait l’expédition de Naples. Dans la nuit où le vaisseau-commandant s'était trouvé en détresse sous l’île de Caprée, à l’entrée du golfe de Naples. Thirat s’était rapidement porté au secours du Languedcce pour prévenir une catastrophe. Le contreamiral Latouche voulut bien lui délivrer à cette occasion un certificat constatant que Thirat l’avait secouru de tout son pouvoir.
« C’est, disait-il, pour rendre un hommage éclatant à la vérité et donner en mon nom et à celui de tous mes frères du Languedoc un témoignage authentique de notre reconnaissance au citoyen capitaine Thirat du vaisseau l'Entreprenant que j'ai remisle présent audit citoyen(1).»
Dès que les avaries du Languedoc avaient été réparées, Thirat avait rallié la division qui opérait sur les côtes de la Sardaigne, après avoir donné la chasse à plusieurs bâtiments. Le 7 février, il avait jeté l’ancre devant Cagliari et, le 14, avant l’attaque générale, s’étant embossé sous le lazaret, il avait, par plusieurs bordées heureusement dirigées, imposé silence aux batteries sardes. A la suite de la fâcheuse issue de l’expédition, il avait reçu la mission de transporter à Villefranche une partie des volontaires nationaux. De là il s’était rendu à Toulon. Mais atteint
(x) Arch. de la Marine, Personnel.
de fièvres et souffrant d’une ancienne blessure, il avait quitté le commandement de lEntreprenant. Cetie circonstance lui avait permis d'échapper à des accusations outrageantes et à une arrestation (1).
C’est à Brest que nous retrouvons Thirat aux années suivantes. Il avait été promu contre-amiral le 10 novembre 1793, et comme jusque-là il avait apporté beaucoup d'ordre et de fermeté dans l’accomplissement de ses fonctions, on lui confia le commandement du port.
Les difficultés n’avaient jamais manqué dans la Bretagne depuis trois années ; les désordres qui s’y étaient manifestés devaient s’y ranimer aussi graves et aussi nombreux. Thirat entrait en charge dans un moment où les Bretons étaient disposés à un soulèvement, où les défections se multipliaient dans la flotte, laquelle venait de subir un échec illustré par un courage héroïque en la journée du 13 prairial (1° juin 1794); dans un temps où les chefs vendéens d’une part et les agents anglais de l’autre préparaient l’expédition de Quiberon.
Mis en demeure de poursuivre sans trève ni merci, et sous la surveillance inquiète de représentants du peuple, les armements précipités que la Convention ordonnait, avpelé à siéger dans les jurys militaires, à lutter contre l'esprit public, à réprimer les mutineries, le contreamiral Thirat devait en outre prévenir les désertions et prendre les mesures propres à repousser les tentatives de débarquement. Mais si de la crainte d’une insurrection
(1) L'Entreprenant, parti de Toulon le 16 septembre 1793, mouilla en rade de Brest, le 13 octobre. Deux jours après, l'état-major fut jeté en
prison.
dans l’arsenal, ou de lPapparition des flottes anglaises naissaient le souci, l'inquiétude et l’agitation, les entreprises des chouans et leurs brigandages venaient se combiner à ces circonstances pour en accroître l’embarras. Les pages qui suivent donneront une idée de la situation d’une partie de la Bretagne à cette époque.
« Plus nous allons, écrivait-on de Loudéac, le 31 décembre 1794, et plus les chouans nous approchent. Cela commence à passer la plaisanterie. Dans le Morbihan les assassinats se continuent et les habitants de Lorient n’osent plus quitter leur cité. Le 6 de ce mois (26 décembre), le citoyen Dubouilli Duferté juge-de-paix du canton de Quintin, revenant chez luy avec quelques particuliers fut assassiné de huit coups de feu, et le citoyen Lucas, aubergiste de Quintin, qui était avec luy reçut une balle dans le bras. Le 8 (28 décembre), Boishardy, chef des chouans, demanda une entrevue au général Humbert, elle eut lieu dans les landes de Gausson en notre district. On n’a rien sçu du résultat: tout ce qu’on sçait c’est que Boishardy qui était armé d’une espingole superbe, d’un sabre riche et d’une garniture de pistolets remit ses armes à un de sa suite à l’approche de notre général qui en fit autant. Ils s’embrassèrent et eurent une conférence secrette assez longue. Les uns prétendent qu’ils veulent se rendre attendu qu’il avait écrit précédemment au représentant Boursault. Je le désire très sincèrement mais je ne le crois pas; c’est pour se ménager le tems d'organiser s: troupe qu'il fait toutes ces démarches et nos généraux en seront la dupe. .... Cette
guerre de chouans à proprement parler n’est qu’une guerre de religion (1). »
En effet, les chefs du parti royaliste continuaient leurs intrigues et les chouans se disposaient secrètement à la guerre. L’amnistie n’avait produit aucun effet, car les brigandages n’en continuaient pas moins et la hardiesse des bandes allait croissant, c’est ainsi que quelques pelotons de chouans n’hésitèrent pas à tenter de piller Guémenée.
« Le 8 pluviose (27 janvier 1795) au soir, la garde comme à son ordinaire prit poste au Guémené. À 4 heures du matin, la ville fut cernée sans que personne de la garnison s’en aperçut ; i entra même des brigands sans armes en petit nombre qui furent considérés devant être des paysans des environs. La garde descendit à 6 heures quoique l’ordre portât qu’elle ne le feroit qu’à sept, à 6 heures et un quart les brigands commencèrent à entrer en ville. Le citoyen de La Chastre se réveilla, mit seulement son manteau sur ses épaules, alla au milieu des coups de fusils à la caserne des grenadiers, enfonce une fenêtre, les fait lever, à son exemple ils sortent presque nuds au nombre de vingt-sept et enfoncent un peloton de brigands. Ces valeureux soldats de la Liberté furent aussitôt rejoints par quelques autres; ils mirent en déroute 4 ou $ pelotons de brigands et parvinrent à s’emparer du drapeau qui était resté chez le commandant. Plusieurs d’entre eux alors étoient blessés, ils se retirèrent alors au
(1) Cette lettre et les suivantes sont tirées des Archives de la Marine,
Service général, 1795.
château qu’un poste de brigands vouloit envahir. Ils y furent attaqués, mais le feu fut si vif qu'il ne prit pas envie aux royalistes de venir faire une seconde attaque. Le feu a duré environ deux heures, un bon tiers de la garnison n’a pas pu se rallier au reste, ils se sont déguisés et ont évité par là une mort certaine. Nous n'avons eu que 3 morts et 7 blessés. On évalue la perte de l'ennemi à 30 hommes tués et une cinquantaine de blessés. J'oubliois de te dire que les brigands se sont emparés de cinq petites pièces de canon et d’une soixantaine de fusils. »
Au vol, au pillage, à l'incendie et à lassassinat, les chouans ajoutaient d’autres procédés qui excitaient contre eux un redoublement d’irritation.
« Il n’y a pas de jour qui ne soit marqué par quelques nouvelles incursions de ces scélérats. Ils ont été et retourné plus d’une fois dans toutes nos communes ; toutes les archives de nos municipalités sont brulées ; les arbres de la Liberté coupés et abattus et actuellement ils s'amusent à raser les patriotes. Un homme de Moyeux leur demandoit, le r4 de ce mois, pourquoi ils coupoient ainsi les cheveux des républicains. Le chef (qui ne pouvoit être qu’un émigré ou un prêtre forcené) lui répondit : Dans l’ancien régime quand un gentilhomme marquoit les bois, qu’elle étoit son intention ? Le bonhomme dit qu’ordinairement c’étoit pour les abbattre. — Eh bien! reprend le royaliste, raser est notre marque et quand nous reviendrons, nous les massacrerons.
Le terrible combat de Quiberon, où tant de malheureux émigrés, de paysans et de chouans furent écrasés par les canons de Hoche, n’amena point la pacification
du pays, n’y assura pas la tranquillité. Deux mois après en effet, on pouvait redouter un nouveau débarquement, comme le témoigne la lettre suivante que nous citerons en entier (1).
« Voilà donc une seconde affaire de Quiberon qui se prépare ! sur les rapports qui nous sont faits elle sera sérieuse; mais le génie qui veille aux destinées de la république nous en fera sortir victorieux comme de la première. Des Anglais sont toujours en vue de Quiberon. On dit que les premiers arrivés ont été rejoints par de nouvelles forces. Tout ce que nous savons c’est que tout le Morbihan s’est levé en masse pour aller protéger cette descente. Les paysans depuis l'âge de dix jusqu’à soixante ans ont été mis en réquisition par les prêtres catholiques réfractaires et les émigrés rentrés. Les chemins sont obstrués par cette foule de scélérats fanatiques qui marchent vers Quiberon les uns armés de fusils et les autres de fourches et autres instruments aratoires. Mais mon espoir est dans nos braves frères d’armes qui dissiperont ces hordes féroces et liberticides.
« Le 30 du mois dernier (30 août 1795) un détachement de 750 hommes étoit parti de Pontivy pour escorter un convoi qui alloit à Josselin. Rendus au bois de Vincennes ils furent attaqués par sept à huit cens chouans qui se rendoient à Quiberon : ils en tuèrent quatre-vingt, en blessèrent un plus grand nombre et on en conduit soixante à Josselin.
« Le mème jour cinq marins étoient partis de Bauv
(1) Elle vorte la date du sixième jour complementaire de lan II (22 septembre 1795).
pour se rendre à Pontivy ; à moitié chemin ils furent enveloppés et arrêtés par une troupe de chouans qui les conduisit dans un bois voisin. Pendant que les chefs fouilloient les sacs et examinoient les papiers de ces marins, leurs vedettes crièrent qu’elles voyoient les bleus, alors cette horde forte de trois à quatre cens s’embusquèrent derrière les haies selon leur bravoure ordinaire et font une décharge générale sur ce détachement qui ne montoit qu’à 25 chasseurs noirs. Ceux-ci fondent la bayonnette en avant, franchissent les fossés, mettent en déroute ces assassins, en tuant une vingtaine et en amènent quatorze prisonniers à Pontivy.
« Le lendemain trois compagnies de grenadiers sortant de Pontivy pour se rendre à Vannes furent dans la paroisse de Bignon au château de Kerguehennec à une lieue et demie de Locminé surprirent un des quartiers généraux royo-catholiques, ont tué un très-grand nombre des satellites du soi-disant Louis XVIIL, et fait beaucoup de prisonniers. On dit qu'ils ont trouvé dans ce manoir des approvisionnements considérables en tout genre, beaucoup d’argent monnoyé et quarante-sept chevaux superbes. J'ai parlé hier soir à un citoyen qui arrivoit de Locminé lequel a vu ces grenadiers. Il nous a rapporté les mèmes faits et nous a assuré que les soldats de la république y avoient fait un butin immense, après quoy ils ont livré aux flammes ce repaire de royalisme et de scélératesse. Encore quelques leçons et les habitans du Morbihan reconnoitront combien les ont trompés ces prêtres perfides et ingrats qui ne reconnoissent l’indulgence de
la nation à leur égard, qu’en embrâsant leur patrie des torches du fanatisme.
« Quant à nos assemblées primaires et électorales, tu sens ce qu'elles doivent être dans un pays habité par des contre-révolutionnaires. Les aristocrates, les royalistes étant les plus forts, ont été nommés, et les patriotes de 89 amis constans de la liberté et des lois ont été écartés par l'intrigue et la violence. Juges de ce que seroit devenue la république sans la mesure salutaire des décrets des $ et 13 fructidor (1)..... Mon ami rappelle-toi la lettre de Ulm, et tu verras combien étoit fondé tout ce qu’elle annonçoit.
« Mais nos armées sont restées pures. Qu'ils tremblent les intrigans, les partisans de la tyrannie : leur heure va sonner, la constitution sauvera la France et bientôt si on nomme de vrais républicains pour remplir les places supérieures bientôt, dis-je, les ennemis du bonheur de tout un peuple rentreront dans le néant, et vive la République. »
A la violence des expressions qui anime ces lignes, on reconnait le fougueux patriote s’étudiant à élever le ton de sa lettre à la hauteur des mesures révolutionnaires qu’il réclame ; on comprend de reste qu’il n’ignore pas que ses informations sont transmises au Comité de Salut public.
Ainsi la guerre civile soulevait encore la Bretagne à la fin du mois de septembre 1795. Aux maux qu’elle trai-
(1) Le premier réglait que le nouveau corps législatif se composerait des deux tiers de la Convention, par le second il était convenu que les assemblées électorales choisiraient les deux tiers à conserver,
nait après elle s’ajoutaient d’autres malheurs : le renchérissement des denrées, la cessation du travail, la disette de pain, la dépréciation des assignats.
A Brest, le discrédit du papier monnaie avait déjà occasionné plusieurs émeutes, lorsque les ouvriers se mutinèrent au mois de novernbre 1795. Thirat se joignit à l'ingénieur Sané et au contre-amiral Morard de Galles pour faire cesser une insurrection qui causait les plus vives inquiétudes.
La situation était celle-ci : l’assignat n’avait plus aucun cours dans les cinq départements de la Bretagne : il n’était plus reçu sur le marché de Brest, dans les boutiques des marchands, où il était porté à un tel prix que l’ouvrier n’en pouvait plus placer aucun, de sorte que les deux sous qu’on lui donnait en numéraire faisaient seuls tout son avoir réel. Néanmoins, on continuait à payer le salaire des ouvriers, au pair, avec un papier qui était à peine reçu pour le tiers de sa valeur. Lorsqu’il fut question de payer la solde de vendémiaire, les ouvriers du service des vivres et ceux de la corderie, « toujours prêts à remuer, et qui composés de gens de la campagne étaient sans cesse portés à l’insurrection, » refusèrent les assignats. Il s’en suivit un tumulte et des rixes qui ne cédèrent que devant des ordres énergiques (1).
Ce furent là les dernières mesures dontle contre-amiral Thirat assura en partie l’accomplissement. Il y déploya autant de fermeté qu’il en avait montré pour combattre les désertions multipliées en établissant des consignes sévères mais qui n'avaient pu produire d’effet parce que
(4) Arch. de la Marine, Service général, 1794-1795:
la troupe était la première à montrer le mauvais exemple.
Abandonnant, après trente-deux années de services, les fonctions de commandant des armes, il quitta Brest au mois de novembre 1795, quoique sa retraite définitive n’eût pas encore été prononcée. Jusqu’à la liquidation de sa pension, effectuée seulement en 1801, il vécut dans une grande gêne au Parc, près de Saint-Malo, où il s’était retiré, afHigé de blessures graves et « ruiné, dit-il, par la chute du papier-monnoye qu’on m’avait donné valeur nominale pour mes appointements. » Si dans ces circonstances fâcheuses il éprouva quelque satisfaction, elle lui vint des amiraux ses collègues. L’un d’eux, le vice-amiral Villarer -Joyeuse, lui adressa la lettre qui suit, au moment où Thirat s’'acheminait vers Saint-Malo. Les termes flatteurs dans lesquels elle est conçue forment le meilleur loge que nous puissions tracer de notre marin.
« De Lorient, ce 25 brumaire an IV.
« Dans quelque rang qu’on te place, mon cher Thirat, mes sentimens pour toi seront invariables. La manière dont tu as exercé ton commandement, le zèle et la fermeté que tu as déployés pendant toute ta gestion te donnent des droits imprescriptibles à l’estime et à l’amitié de tous les honnêtes gens et particulièrement à celle de tes collaborateurs. »
Thirat est décédé à Saint-Servan, rue de Prébécel, le 7 octobre 1812. Il laissait plusieurs enfants de son mariage avec Marie-Henriette Pelegrin. L’un d'eux, Pierre-Louis-Hk.\ y-Gabriel-Marie Thirat de Chailly, né à Brest le 19 août 1783 et entré au service en 1792, devint capitaine de vai:<eau en 1829.