MONSIEUR
« Pour ne pas augmenter la perte en hommes que vous avez faite sans espoir de succès pour le service du roi votre maître, je vous engage à vous rendre à discrétion, si non, avec les quatre bâtiments sous mes ordres, je vais m’embosser et vous y réduire indubitablement.
« J'ai l'honneur, etc.
« E. HaMELIN (1). »
Le commodore Lambert céda et se rendit. En conséquence, Hamelin envoya son lieutenant en pied Ducret de Villeneuve prendre possession de l’Zphigénie et de l’île de la Passe. Il reçut en cette occasion les félicitations du général Decaen, à qui il répondit « que toutes les félicitations étaient dues à M. Duperré, dont le zèle, les talents, le courage éclairé et la brillante conduite lui avaient préparé ce léger succès (2). »
(x) Arch. de la Marine, Colonies.
(2) Lettres d’'Hamelin, août et septembre 1810. (Arch. de la Marine, Colonies.)
Voici la lettre que le général Decaen écrivit au commandant Duperré à la suite du combat du Grand-Port; nous la croyons inédite :
« 3 septembre 1810.
« Fay reçu ce matin avec un nouveau plaisir un petit mot que le D' Chapotin m'a adressé pour m’annoncer ses espérances de votre prompt rétablissement. Croyez, mon cher capitaine, que personne plus que moi ne désire vous
A l’époque où nous sommes arrivés, le combat du Grand-Port marque dans les fastes de la marine la fin des campagnes dans les mers de l’Inde. La frégate la Vénus y avait joué un rôle superbe ; ce fut ce bâtiment qui, engagé seul contre deux frégates et deux corvettes anglaises, y soutint le dernier combat.
Le 17 septembre 1810, expédié du port Napoléon pour chasser une frégate ennemie qui croisait entre l’île de France et l’île Bonaparte, le capitaine Hamelin poursuivit ce bâtiment pendant douze heures et l’atteignit, le 18, à
voir bientôt réuni à la famille de braves que vous avez immortalisés par vos brillants exploits. Si je n’avais qu’à suivre l’impulsion de mon cœur pour vous donner des témoignages plus apparens de ma reconnaissance particulière et de celle de tous les Français qui habitent cette isle, je serai au comble du bonheur. Je ne puis dans ce moment être dédommagé de cette contrariété que j'éprouve que par l'espérance bien fondée que notre auguste souverain Napoléon le Grand vous comblera de ses grâces par des récompenses dignes des éminens services que vous avez rendus en combattant si glorieusement pour l’honneur de ses armes et le salut de sa colonie à l'Ile de France. » (Papiers du général Decaen, t. LXXIV, fol. 103.)
Les Papiers dn général Decaen forment une collection de cent quarantehuit volumes conservés à la Bibliothèque municipale de Caen. Pour l’époque qui nous occupe, on y trouve : (tome X) le Mémorial de Ja vie militaire du lieutenant général Decaen depuis son départ de France; (t. XI) des rapports sur la croisière du contre-amiral Linois; (t. XV) trois lettres de Robert Surcouf ; (t. LIT et LIII) de nombreuses pièces relatives à la prise de Saint-Paul en 1809; (t. LVI) un rapport sur la reddition de l’Ile de France et le texte de la capitulation, 3 décembre 1810; (t. LXXIV, LXXV, LXXVI, LXXVII) la correspondance du général Decaen avec les officiers supérieurs de la marine; (t. LXXXIX, fol. 177) la correspondance du capitaine de vaisseau Motard en 1806, 1807 et 1808, à laquelle sont joints des extraits de son Journal de bord ; (t. XC et XCI) nombreuses lettres de Duperré, de Bouvet et d’'Hamelin relatives aux croisières dans les eaux de l'Ile-de-France.
une heure du matin. Il commença l’attaque à portée de fusil.
La frégate anglaise, après un combat de cinq heures, vaincue autant par l’habileté que par la bravoure du commandant français, amena son pavillon. Elle fut amarinée par un officier de l’état-major de la Vénus. C'était le Ceylan, armé de quarante canons de dix-huit, portant trois cent soixante marins et cent soldats ; il avait à son bord un général anglais, son état-major et la caisse de l’armée.
Dans la même journée du 18 septembre, le capitaine Hamelin eut connaissance d’une division ennemie composée d’une frégate et de deux corvettes, auxquelles vint ensuite se joindre un vaisseau de compagnie.
La frégate la Vénus avait été désemparée dans lengagement qu’elle venait de soutenir, etil mauquait quatrevingts hommes au compte de son équipage. Cependant, le capitaine Hamelin voulant donner à la corvette le Victor chargée de remorquer sa prise, le Ceylan, le temps de la mettre en sûreté, accepta un combat inégal d’où sa frégate sortit brisée et foudroyée. Pendant trois heures, Hamelin ne cessa de faire feu de toutes ses batteries ; il déploya toutes les ressources du talent et du courage ; mais contraint de céder à des forces très supérieures il se rendit, ne laissant au commodore Rowley qu’un bâtiment éventré par les boulets, qu’un débris informe prêt à s’engloutir (1).
(x) Arch. de la Marine, Rapport de l'Empereur. — Voyez aussi une lettre du général Decaen au ministre de la marine, 26 septembre 1810. — Papiers du général Decaen, t. LV, fol. 208.
Alors allait s'ouvrir une dernière lutte pour la défense l'Ile-de-France contre les formidables armements qui se préparaient dans les divers ports de l’Inde anglaise. Pour se disposer à la soutenir, il y avait différentes mesures à prendre. Renforcer la garnison, débarquer les équipages et en former des compagnies, armer les forts et en confier le commandement aux officiers de vaisseaux, pourvoir aux approvisionnements et créer en quelques semaines une ligne de bastions et de fortins, un système de défense propre à résister à un débarquement, tels furent les moyens mis à l’œuvre par le gouverneur général. Mais la garnison et les marins cherchèrent en vain à défendre l’ile de France en résistant aux nombreuses troupes que les Anglais y portèrent. La colonie capitula le 3 décembre 1810; on obtint qu’officiers, soldats, marins, personnel administratif seraient renvoyés en France, libres, aux frais du gouvernement anglais.
Hamelin était rentré en France au printemps de 1811 (1). Après avoir été fait officier de la Légion d'honneur en 1804, commandeur en 1810, il fut créé baron de l'Empire le 19 juillet 1811 (2), et un décret
(1) Avant de quitter l’Ile de France, il adressa au gouverneur général la
lettre suivante :
« St-Paul, le ro octobre 1810.
« Mon Général. Je pars le cœur navré de la perte de la belle frégate de S. M. Imp. et Roy. la Vénus et de cesser de sitôt de servir sous les ordres d'un chef aussi brave, aussi propre à commander le respect et à inspirer la confiance que vous..... » (Papiers du général Decaen, t. LVII, fol. 123.)
(2) Armoiries du baron Hamelin. Ecu : aux 1 et 4 d'argent à un cygne de sable; aux 2 et 3 d'azur à une ancre d’or.
Un décret du 26 octobre 1864 autorisa Emmanuel-Jean-Baptiste Hamelin,
signé à Compiègne le 1$ septembre de la même année le nomma contre-amiral. Quelques jours plus tard, le 23 septembre, il prenait le commandement d’une escadre dans l’Escaut. On le retrouve à Brest en 1813, commandant en chef l’escadre de Bretagne, composée de six vaisseaux, neuf frègates et quatre corvettes; il avait arboré son pavillon sur l’Eylau puis sur le Marengo.
La nomination du contre-amiral Hamelin au commandement de lescadre fut un honneur décerné à une glorieuse carrière, elle fut un plus grand service rendu à la discipline, dit l'amiral Jurien de la Gravière. « Je me sentis heureux, ajoute cet officier général, de me trouver sous les ordres d’un cnef dont la loyauté m'était depuis longtemps connue, et qui devait, dans le cours de son commandement, m’en donner à diverses reprises Les plus honor:bles preuves (1). »
« 5i pendant de longues années on avait négligé d'exercer nos équipages, continue M. Jurien de la Gravière, il faut convenir que depuis 1810 c’était un système entièrement contraire qui avait prévalu. Jamais on n’avait déployé plus d’activité que notre nouvel amiral. Nos marins, qui l’adoraient, l’avaient surnommé Tourmentin. Nous manœuvrions du matin jusqu’au soir. Chaque jour, on changeait on les vergues ou les voiles ; on dépassait les mâts de hune et on les repassait aussitôt; puis à l'instant même on appareillait, poussant quelquefois une bordée jusqu’en dehors de la baie de Bertheaume. On en
capitaine de frégate (démissionnaire en 186$), à porter le titre de baron conféré sous le premier empire à son grand-oncle paternel. (1) Souvenirs d’un Amiral, t. I, 166.
était venu à ne plus tenir compte ni du vent ni du courant. Rien n’était, disait-on, impossible en marine. Tous les vaisseaux partaient à la fois, comme une volée de perdreaux, sans laisser à ceux qui étaient mouillés le plus en dehors le temps de faire place aux autres; tous revenaient prendre leurs amarres avec un aplomb magistral. Les Anglais, à coup sûr, n’auraient pas mieux fait, et je doute que nos beaux vaisseaux d’aujourd’hui eussent pu nous primer. C’était un spectacle réjouissant pour l’œil d’un chef, et il y avait là de quoi le pénétrer de confiance. Du reste, s’il fut jamais un homme d’honneur et de résolution, c'était bien celui-là. Bref, concis, sans emphase, il rêvait secrètement au moyen d'employer d’une manière utile au service de son pays cette escadre qu’il avait mis tous ses soins à former (1). »
Hamelin poursuivait ainsi le désir secret de chasser des côtes de Bretagne les escadres anglaises. S’il ne les éloigna pas de la baie d’Audierne, c’est parce que le gouvernement lui en refusa l'autorisation (2). En revanche, il les chassa très souvent de l’Iroise. Mais l’occasion de rendre à notre pavillon quelque lustre se trouva manquée; Hamelin ne s’en consola jamais (3).
Bientôt se succédèrent les revers ; les événements se précipitèrent. Poussés par l’Angleterre et par les émigrés français, les alliés franchirent le Rhin (1° janvier 1814) et après de nombreux combats arrivèrent sous les murs de Paris, qui capitula le 31 mars.
(x) Souvenirs d’un Amiral, t. I, p. 167.
(2) Lettre d’'Hamelin, $ janvier 1831. (Arch. de la Marine, Personnel.) (3) Souvenirs d'un Amiral, t. I, p. 170.
Trois mois plus tard, l’escadre de Brest reçut la visite du duc d'Angoulême. Le 26 juin, le grand amiral de France arriva dans ce port où il fut reçu par le contreamiral Bouvet, préfet maritime, au milieu des acclamations, salué par lartillerie des remparts et par celle de la garde nationale rangée en batterie sur la place Bourbon. Le lendemain, après avoir passé en revue les gardes du pavillon, visité l’arsenal au bruit du canon des batteries et du château, parcouru le magasin général et vu les chantiers de conitruction, le duc d’Angoulème s’embarqua et se rendit en rade à bord du vaisseau-commandant le Marengo (x). Ce fut le contre-amiral Hamelin qui le reçut au bas de l'escalier et lui adressa un court compliment. Le vaisseau fit un appareïllage, mit toutes voiles dehors et, accompagné des corvettes Eclair, la Dilisente et le Messager, louvoya entre l’escadre et Mingau. Le duc d'Angoulême dina à bord du vaisseau-amiral et voulut bien admettre à sa table le contre-amiral Hamelin, à qui il envoya, le lendemain, le cordon de Saint- Louis (2).
Dans ce même moment, la dissolution de l’escadre de Brest fut prononcée, à raison des dispositions arrêtées par le roi pour la reprise de possession des colonies françaises. Le commandement d'Hamelin prit ainsi fin. « Si votre commandement cesse, lui écrivit le ministre, les officiers et les marins qui ont servi sous vos ordres n’ou-
(1) Vaisseau de soixante-quatorze canons, construit à Lorient sur le plan de M. Sané et mis à l’eau le 12 octobre 1810.
(2) Arch, de la Marine, Campagnes et service général. Lettre des 15 avril, 30 mai, 20 et 29 juin 18x4.
blieront jamais les exemples et les leçons utiles qu’ils ont reçus de vous. Vous savez que dès que le Roi fut &e retour en France, je m’empressai de lui faire connaître la distinction de vos services, et, à ma grande satisfaction, ils ont fixé récemment d’une manière très flatteuse l’attention de S. A. R. M. l’Amiral de France (1). »
Le contre-amiral Hamelin ne rentra en activité qu’en 1818; une ordonnance du 8 mars le nomma major général de la marine au port de Toulon. Son zèle pour le service, son impartialité et son dévouement furent alors récompensés de nouveau. Louis XVIII le nomma grand officier de la Légion d’honneur (23 août 1820), et en 1822 lui donna le commandement des forces navales de la Méditerranée.
Avec la gracieuse dépêche Pinvestissant de ce commandement, Hamelin reçut l’ordre d’appareiller de Toulon. Il sortit donc ayant sous ses ordres le Colosse (2), les frégates la Guerrière et la Thétis, et la corvette l'Echo. Se conformant aux instructions du ministre, il se montra successivement devant Savone, Gênes, la Corse, Naples, Palerme, Cagliari, Tunis, Bône, Alger et Lisbonne; sa division mouillait sur la rade de Brest le 24 septembre 1822, après cinquante-sept jours de mer (3).
Déjà cependant on prévoyait le cas d’une guerre avec l'Angleterre, à la suite des discussions auxquelles don-
(x) Lettre du 18 juillet 1814. (Arch. de la Marine.)
(2) Vaisseau de soixante-quatorze canons, construit à Toulon en 1812 sur le plan de M. Sané. Le contre-amiral baron Hamelin porta son pavillon sur ce vaisseau, le 18 juillet 1822.
(3) Arch. de la Marine, Campagnes, 1822.
nait lieu Pétat politique de l'Espagne. Déjà les journaux étrangers avaient annoncé que le cabinet de Saint-James paraissait disposé à prendre l’île de Cuba sous sa protection, afin de la préserver des révolutions intérieures qui auraient tendu à la soustraire à la domination espagnole. On parlait même d’une escadre partie des ports de la Grande-Bretagne pour effectuer cette prise de possession temporaire.
Quoiqu'aucun avis officiel ne fût parvenu à ce sujet au gouvernement, le ministre donna à Hamelin l’ordre de se rendre à la Martinique avec le vaisseau le Colosse et la frégate la Jeanne-d’Arc, et de se porter à l’entrée du golfe du Mexique et dans les parages de Cuba, où les pirates exerçaient le plus de déprédations (1).
Tandis qu'Hamelin préparait son départ, un contreordre lui fut expédié. Quelques mois après, les hostilités étant commencées entre les troupes françaises et « les hommes armés par le gouvernement des Cortès d’Espagne », l’ordre lui parvint d’étendre ses croisières depuis Cadix jusqu’à Brest et d’empèêcher les communications de PAngleterre avec la péninsule, lorsque les bâtiments sous ses ordres bloqueraient effectivement un port espagnol. Toutefois, sa conduite avec les officiers anglais devait être franche et amicale, « l'Angleterre ayant annoncé l’intention positive de garder la plus stricte neutralité dans la guerre actuelle (2). »
Dès les premiers jours de ia croisière, le contre-amiral Hamelin se trouvant en face de circonstances très déli-
(x) Lettre du ministre de la marine, 19 novembre 1822. (2) Lettre du ministre de la marine, 22 avril 1823.
cates, agit avec une décision et un tact qui lui méritèrent les félicitations du ministre. « Je veux encore vous dire, mon cher général, que je suis extrêmenent satisfait de votre activité et du zèle que vous déployez pour le service du Roi (1). ». Il fut l’objet de nouveaux compliments, lorsqu’au mois de juin 1823, ayant reçu devant la Corogne l’ordre de: former le blocus de Cadix, il tint ce port aussi étroitement bloqué que possible, eu égard au petit nombre de bâtiments à sa disposition. Hamelin aurait, devant ce port, reçu le prix de ses fatigues et de son zèle, si, par malheur, une frégate anglaise, aidée par la force du vent, ne fut parvenue à forcer le blocus. Cet événement attira au centre-amiral les reproches du gouvernement, et, plus tard, ceux du duc d'Angoulême. Affigé d’un blâme qu’il jugeait immérité, affaibli par des fatigues journalières, au point de craindre de ne plus pouvoir exercer son commandement, Hamelin sollicita son remplacement « sentant bien, disait-il, qu’en remettant sa démission, il allait perdre ses droits aux faveurs et à l’avancement immédiat qu'il voyait répandre avec profusion dans l’armée de terre. Il crut néanmoins devoir faire ce sacrifice au bien du service (2). »
Le sacrifice était complet, car ce fut en vain que, pendant dix années, Hamelin sollicita le grade de viceamiral ; il perdit ainsi le fruit de ses longs et loyaux services, « pour avoir eu le tort, disait-il tristement au comte de Rigny, de ne pas vouloir consentir à flatter Mgr le duc d'Angoulême ». Depuis ce moment, il ne
(x) Lettre du 27 mai 18323.
(2) Lettre du $ janvier 1831. (Arch. de la Marine.)
reprit point de l’activité ; n’aspirant qu’à la retraite, il se retira dans une proprièté qu’il possédait aux environs de Paris, à Franconville. C’est là que le trouva la révolution de juillet. Rentré en grâce auprès du nouveau gouvernement, le contre-amiral Hamelin fut nommé directeur du dépôt des cartes et plans de la marine, le 25 juiMet 1833. Il conserva ces fonctions pendant six années, et au moment où sa verte vieillesse faisait espérer à ses amis de le conserver encore longtemps, il fut enlevé, à la suite d'une courte maladie, le 23 avril 1839 (1).
A la nouvelle de sa mort, ses collègues se réunirent dans l'expression des mêmes sentiments de douleur et de regret. Cette affliction, qui s’adressait autant à la valeur du marin qu’au caractère de l’homme privé, trouva un éloquent interprète en l'amiral Duperré. Ce ne fut pas sans émotion que le rude et énergique officier général, Pintrépide commandant de la Bellone, traça en quelques lignes, dans la lettre qui suit, l’éloge du contreamiral Hamelin :
« Paris, 23 avril 1839 (2).
« MoNsIEUR LE MINISTRE,
« La marine vient de perdre une de ses illustrations. Le contre-amiral baron Hamelin, mon brave et ancien compagnon d’armes dans les mers de l’Inde, vient de finir comme il avait vécu : pauvre, mais honoré. Il ne laisse pas mème à sa veuve infortunée les moyens de pourvoir aux frais des derniers devoirs à lui rendre. Cette
(1) Le contre-amiral Hamelin est décédé à Paris, rue de l’Université, n° 35. (2) Arch, de la Marine, Personnel.
cruelle idée a fait le tourment des derniers instants de cette vie si souvent sacrifiée à son pays. C’est donc à lui, c’est au département d’y pourvoir, comme il l’a déjà fait en d’autres circonstances. La marine entière, dont je me rends ici l’organe, et confiante dans les sentiments du Roi et de ses ministres pour la mémoire d’un de ses plus honorables serviteurs, vient vous prier d’être son interprète auprès de Sa Majesté pour obtenir une dernière grâce, celle qu’il soit pourvu aux frais de l’État à l’enterrement d’une de ses illustrations maritimes.
« Agréez, etc.
« Amiral DUPERKÉ. »
Se rendant au vœu de l’amiral et reconnaissant des services rendus par Hamelin, le roi Louis-Philippe accorda trois mille francs. Notre compatriote prit sa place dans le champ du repos sous l’escorte des anciens officiers de la Vénus et suivi par un grand nombre de ses chers matelots de Normandie. Là il reçut les adieux touchants de ses frères d’armes et le juste tribut d’éloges dû au digne émule des Tréhouart, des Duperré, des Bouvet, des Lhermitte et des Surcouf dans les mers de l'Inde.
Pour honorer la mémoire de leur ami et de leur concitoyen, les conseillers municipaux de sa ville natale décidèrent que la place sur laquelle est située la maison où le contre-amiral naquit, porterait à l'avenir le nom d’Hamelin. Un autre honneur posthume lui était réservé : le buste d'Hamelin fut placé à Versailles dans la galerie de nos illustrations nationales.
De son union avec Marie-Catherine Anthoine, née à
Chiteaudun, le 21 février 1775, et morte à Paris le 9 août 1859, le contre-amiral Hamelin n’eut point d'enfants. Il avait reporté son affection sur un neveu à qui il ménagea l’entrée de la carrière dans laquelle ce dernier, grâce aux circonstances politiques, devaitatteindre les plus hauts grades. C’était Ferdinand-Alphonse Hamelin, né à Pont-l'Évèque, le 2 septembre 1796, mort amiral de France, grand chancelier de la Légion d’honneur, après avoir été ministre de la marine, inhumé dans le caveau de lhôtel des Invalides en 1864 (1). Le nom de cet officier général reste intimement lié à l’expédition de Crimée et au commandement de l’escadre de la Mer- Noire, mais ses services ne peuvent être mis en parallèle avec les brillantes actions de guerre de son oncle, encore moins avec les faits d’armes des illustres capitaines qui, à une époque fatale mais glorieuse, promenèrent avec honneur le pavillon tricolore sur toutes les mers.
La famille Hamelin est encore de nos jours dignement représentée dans la marine française par M. Emmanuel- Auguste Hamelin, capitaine de vaisseau, arrière-neveu du contre-amiral (2).
(1) L'amiral ministre de la marine a laissé deux fils : 1° Emmanuel-Jean- Baptiste Hamelin, né à Toulon le 29 novembre 1830, capitaine de frégate en 1862, démissionnaire en 1865, et nommé percepteur à Paris; 2° Frédéric- Alphonse Hamelin, né à Toulon le ro février 1833, enseigne de vaisseau en 1854, démissionnaire en 1858, et nommé conseiller référendaire à la Cour des Comptes.
(2) Cette notice a paru, en 1893, dans les Mémoires de l'Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Caen.
Lacouprais (Les), armateurs et marins (xvu et xvui siècles). — Les maisons d'armement et du commerce de mer, au xvin® siècle comme dans la période antérieure, se distinguaient par un caractère d’énergie, d'activité, d'initiative qui se déployait dans sa vigueur et sa fécondité pendant plusieurs générations. Leur organisation était familiale ; tout fils de commerçant était destiné à le devenir. Si le jeune homme est l’aîné, il restera pour aider son père au comptoir. Quant aux cadets, on les embarquera et après plusieurs voyages ils deviendront de bons capitaines qui commanderont les navires de la maison paternelle. Préparé de bonne heure aux opérations du commerce maritime d'une étendue presque infinie, élevé dans le respect de la maison et fidèle à ses traditions, le jeune négociant-armateur avait ses racines dans le sol natal ; il y implantera une nouvelle souche. Celle-ci fera ce que la génération précédente n'avait pu faire; elle disposera de capitaux plus abondants, d’une meilleure organisation du crédit ; elle s’efforcera d’assurer la perpétuité de la maison de commerce.
En jetant un coup d’œil dans les anciens comptoirs honfleurais, il est possible de se représenter la figure du négociant de la vieille roche, l’ancien bourgeois à l’éducation très soignée, qui tient entre ses mains le haut
négoce et est d’une austérité inflexible sur le point diffcile de honneur commercial. C’est ce négociant qui fait des affaires avec l'Amérique, la Suisse, la Hollande, l'Angleterre et l'Allemagne, qui entretient une correspondance active avec les principales villes de France, qui, avec un sens pratique et une précision remarquable, rédige des instructions sur la manière de traiter, c’est-àdire de vendre ou de troquer à la côte de Guinée, qui sait que le bon ordre des associations commerciales et des familles est ce qui les affermit et les rend recommandables, — c’est ce type du négociant-armateur d’autrefois que l’on rencontre chez les Lacoudrais. Il n’y a pas un demi-siècle, le crédit, la considération se trouvaient encore au plus haut point dans leur maison aujourd’hui disparue. Par leur parenté, ils tenaient à la magistrature, aux fonctionnaires généraux de la marine, aux officiers généraux de l’armée et touchaient même par quelques points à la cour. Nous verrons qu’un fort esprit de famille et une réelle aptitude à se tirer soi-même d’affaire augmentèrent leur fortune et maintinrent leur bonne renommée.
Les débuts furent humbles. Au milieu du xvur siècle, un Nicolas Coudre vint à Honfleur remplir l’emploi de garde au bureau de la romaine. C’était le fils d’un laboureur du pays de Bray, en la Haute-Normandie, nommé Romain Coudre, natif du village des Ventes-Mares- Mezangère. En l’année 1684, Nicolas Coudre-Lacoudrais fixa sa résidence à Honfleur par son mariage avec Anne Mesnier, appartenant comme lui à la classe ouvrière. Un fils aîné portant le même prénom que son père et nommé
Nicolas Coudre-Lacoudrais naquit de cette union en 1703. Dès son jeune âge, il fut mis au collège de Rouen où des succès universitaire, couronnèrent ses premières études, Ils lui ouvrirent les portes des principales maisons de commerce de Rouen. Cette ville était alors une des plus fameuses écoles du commerce. Nicolas Coudre- Lacoudrais y acquit une grande somme de notions pratiques qui plus tard contribuèrent à la fortune de sa famille. Il était de retour à Honfleur en 1720; il n’était âgé que de dix-sept ans. Malgré sa jeunesse, il fonda dans ce port un comptoir pour le trafic colonial ; ses parents en firent un négociant, contrairement à d’autres qui achetaient pour leurs fils un médiocre office de greffier, de procureur ou de receveur des tailles. Une connaissance approfondie des opérations commerciales, d’heureuses affaires réalisées aux îles d'Amérique montrèrent son énergie et son activité sous le jour le plus avantageux. Il fait un commerce de commission tant pour la France que pour les colonies ; bientôt à ce commerce il adjoint un comptoir d'armement, et, en 1732, il expédie à la Martinique le navire le Saint-Antoine, chargé de barils de lard, de boules de beurre, de caisses d’ardoises, de pièces de toile de Bretagne et de milliers de briques. Ce premier voyage à la zone intertropicale qui fournit abondamment le sucre, est le germe qui a donné naissance, un siècle plus tard, à une puissante raffinerie.
Nicolas Coudre-Lacoudrais, devenu un négociant influent, fut choisi pour premier échevin en 1758. Chargé plus tard de prés:: :er aux pouvoirs publics les doléances du commerce, il établit une correspondance régulière
avec les directeurs de la Compagnie des Indes orientales, L'un d'eux, M. Le Moyne, se plaisait à dire qu’il ne savait que trop louer chez Nicolas Coudre-Lacoudrais : l'amour du travail, de léconoinie, l'esprit d'entreprise, la loyauté dans le commerce colonial, l'amour du bien. Les fils héritérent de l’activité pleine d’audace de leur père. Les navires armés par la maison furent un fonds de terre qu’ils exploitèrent. Nous savons que le fils cadet, porté par ses instincts vers les hasards de la navigation, explora les bouches du Niger, connu alors sous le nom de rivière Formose, l'estuaire du Gabon et le fleuve nommé Zaïre ou Congo, artère importante du continent noir.
Le fils ainé se nommait Nicolas-Louis-Guillaume Coudre-Lacoudrais (1). I] fut élevé comme son père parmi les négociants de Rouen et il y trouva sa direction. Il y acquit la connaissance des usages maritimes, du trafic, des marchés et des entrepôts étrangers. En quelques années, il s’y lia avec des commerçants qui s'étaient lancés dans la voie féconde de la colonisation. Aussi, dans la seconde moitié du xvime siècle, la maison Lacoudrais sutelle combattre les difficultés, prévenir les crises commerciales que produisit la désastreuse guerre de Sept-Ans.
La maison paternelle se consolida donc entre ses mains. Bien plus, elle prit même un développement qui nécessita la fondation de deux comptoirs de commission, l’un au Havre, l’autre à Mortagne. Ce fut son âge d’or. Si nous entrions plus avant dans la question des affaires
(1) Né le 20 janvier 1746, à Honfleur. C’est par erreur que la date de 1745 est indiquée sur les registres de l’état-civil.
traitées par elle aux colonies françaises des Antilles, de 1785 à 1792, par exemple, l’ensemble du produit serait représenté par un chiffre supérieur à quatre millions de livres. Au moment où, à Saint-Domingue, île fameuse entre toutes, la révolution renversa la domination française, les créances de la maison Lacoudrais y atteignaient le chiffre de huit cent mille livres.
L'effet de cetterévolution dans l’île de Saint-Domingue, livrée aux incendies, fut décisif sur divers centres de commerce; des maisons naguère les plus importantes de France succombèrent au contre-coup de la perte de la colonie, tant à Nantes, à Honfleur, qu’au Havre et à Dieppe.
Ce fut un malheur public. Les insurrections populaires et l'anarchie arrivèrent en même temps. M. Lacoudrais, l’ainé, tout ruiné qu’il fût, n'en resta pas moins exposé aux soupçons de la municipalité, on pourrait presque dire à ses violences. Jugeant qu’il n’y avait plus de sécurité pour sa personne, il quitta Honfleur où de basses délations le poursuivaient.
Dans ces conjonctures, Nicolas-Louis-Guillaume Lacoudrais, qui était proche de la cinquantaine, entra dans la maison d’un négociant de Paris en qualité de comptable. « Je fus obligé, écrivait-il, pour subvenir à la nourriture, entretien et éducation de mes enfants, de mettre en location durant cinq années ce que heureusement j'avois appris dans ma jeunesse. » Ce qu'il ne dit pas, c’est que mettant à profit une éducation aussi brillante que solide, il obtint d’être agent commercial du ministère de la guerre pour lhabillement et l'équipement des
troupes. Pendant l'exercice de ces fonctions, il reçut du vouvernement une mission qui le conduisit en Ital’e. Par arrêté du comité de salut public du 20 nivôse an III (9 janvier 1795), Nicolas Lacoudrais et Michel-François Poullet, natif de Tours, furent choisis pour accompagner 1 Gênes deux caissons de diamants d’une valeur d’un million sept cent vingt mille livres, et les remettre au banquier Jean-Luc Durazzo. Munis de passeports, précédés d’un courrier et escortés de deux gendarmes, les commissaires effectuèrent le voyage en quarante jours. Après avoir rendu leur dépôt, l’un d’eux revint en France, l’autre resta en Italie; c'était Nicolas Lacoudrais. Bien accueilli par lenvoyé extraordinaire de la république, il fut autorisé par lui à se rendre en Toscane pour y observer comme ancien négociant les rapports commerciaux qu'on pourrait y établir. Il s’acquitta de ce devoir en séjournant à Livourne, Florence et Pise en 1796 et 1797. Au même moment, il sut gagner la confiance d’André- François Miot, ministre plénipotentiaire, lequel l’attacha d'abord au consulat de France, à Livourne, et l’autorisa à exercer dans ce port les fonctions de vice-consul provisoire. Ses services y furent justement appréciés. « Les premiers détails que vous m’adressez, écrivait le ministre, me prouvent que je ne me suis pas trompé en comptant sur votre zèle et votre intelligence ; ils me garantissent que vous continuerez à vous occuper fructueusement des divers objets d'utilité publique sur lesquels vous devez constamment porter votre attention (1). » Il était sur le
(1) Lettre du 21 prairial an ill (1795).
point d’être nommé au consulat de Barcelone quand il fut rappelé à Paris par Bénézech, ministre de lintérieur (1), lequel lui fit savoir que sa mission était finie depuis longtemps. Nicolas Lacoudrais revint en France par Venise et la Suisse durant l’été de 1797. Depuis ce temps et pendant les cinq années qui suivirent, il fit plusieurs voyages à l'étranger, notamment en Belgique, pour le compte d’une maison de la rue du Mail. En 1798, à Ostende, il s'intéressa dans des armements en course, renouant ainsi peu à peu les anciennes relations de sa maison. Mais il fut longtemps avant de trouver un genre d'occupation qui pût lui rendre une portion de l’aisance que ses longs et pénibles travaux lui avaient fait acquérir. Il décéda à Rouen le 31 janvier 1811.
Après avoir parlé du fils aîné, nous allons porter notre attention sur les frères. Ils étaient deux : 1° Joseph- Armand Coudre-Lacoudrais, né le 22 novembre 1751, à Honfleur; 2° Philippe-Joseph Coudre-Lacoudrais, né le 24 décembre 1754, dans la même ville. Dès leur jeune âge, l’un et l’autre furent confiés à des capitaines de navire; le premier comptait dix ans, le second en avait douze à l’heure du premier appareillage.
Philippe-Joseph Lacoudrais quittait le port de Honfleur au mois d'août 1766, en qualité de volontaire sur le troismâts le Roland, capitaine Le Lièvre. Il prenait la mer pour visiter Sierra-Leone, la côte de Guinée et le Gabon, contrées qui alimentaient la traite. Il embarqua lesanné:s
(x) Du 3 novembre 179$ “u 16 juillet 1797. En 1803, il suivit à Saint- Domingue, en qualité de préfet =olonial, l'expédition commandée par le
général Leclerc.
suivantes sur la Marie-Catherine, V Union, le Comte Saint- Florentin, la Brune, le Scipion l Africain. La traite était alors à son apogée; plus de cent navires partaient de France chaque année pour les factoreries situées au nord de l’équateur. Ces voyages à la Côte étaient un rude apprentissage de la vie de marin. Les bâtiments négriers, par le recrutement de leur état-major et de leur équipage, par les privations, les fraudes, les violences inséparables d'un pareil trafic offraient des leçons que l’on n’oubliait de sa vie. Des épisodes demi-sérieux, demi-comiques signalaient ces expéditions. C’est ainsi qu’en 1783, parmi le troupeau humain amené à un des comptoirs de la Gambie par les marchands d’esclaves, se trouva un jeune prince nègre qu’un navire de la maison Lacoudrais, la Bonne- Amitié, embarqua sans plus de cérémonie. C'était le neveu du roi de Quoyporte ou Coïporte, chef indigène avec lequel Ja France entretenait d’amicales relations. Rien dans ses allures ni dans son costume n’ayant trahi sa qualité, il fut jeté à fond de cale avec le reste de la marchandise. Par bonheur, quelques esclaves le reconnurent au cours de la traversée qui les conduisait à la Martinique et pendant laquelle le jeune prince ne se livrait pas aux plus agréables rêves de voyage. De sorte qu’au lieu de lui chercher un acquéreur sur le marché de Fort-Royal, le capitaine conserva le négrillon à son bord et lPamena à Honfleur. Les armateurs laccueillirent dans leur maison, l’habillèrent de cotonnade bleue avec habit, veste et culotte, et ils en prirent soin quelque temps. Dans la suite, un ordre du ministère général de la marine prescrivit de le rapatrier. On le rembarqua sur le navire qui
l'avait amené. Par un certificat du 10 mai 1784, — que nous avons sous les yeux, — le roi de Coïporte rendit témoignage de l’heureux retour et de l'état parfait de la santé de son neveu.
Cependant, le moment était arrivé où le service de la flotte réclamait Philippe-Joseph Lacoudrais. Le 17 juillet 1776, étant au Cap Français, il quitta l'emploi de second lieutenant sur le Scipion l’ Africain pour passer comme matelot timonier sur l’Etourdie, corvette en station à Saint-Domingue. A la fin de l’année suivante, on le trouve sur la Seine, bâtiment de commerce armé pour les Antilles. Mais une rupture avec lAngleterre était imminente, et la Seine avait à peine mouillé Pancre sur la rade de Port-au-Prince au mois de février 1778, qu’une nute de croiseurs anglais se répandait sur l'Océan. Le grand drame maritime qui se déroula de 1778 à 1783 allait s’ouvrir; il eut pour théâtre la baie d'Ouessant, la mer des Antilles, les côtes de l'Amérique septentrionale et les Indes. Le combat de la ‘Belle-Poule (17 juin 1778) commença une guerre à laquelle l’Angleterre s’était préparce par des armements formidables. Les flottes qui allaient entrer en ligne étaient les plus remarquables que l’on eût vues depuis longtemps, tant par la solidité des équipages que par l'instruction et la bravoure des officiers.
Mais le commerce français devait être accablé sur toutes les mers. Mème avant le commencement des hostilités, très peu de navires échappèrent aux corsaires. Le Havre perdit cinquante-trois navires d’une valeur supérieure à treize millions de livres ; Fécamp compta dix-sept bâtiments et Dieppe vingt-trois navires pris par l'ennemi. En
ce qui concerne Honfleur, les pertes que ce port éprouva s’'élevèrent à plus de quatre cent trente-cinq mille livres. Elles portaient sur onze bâtiments dont voici les noms : le Pére- Adam, le Saint-François, le Saint-Christophe, la Louise, le “Bon Chrétien, l Aimable Madeleine, Y Eléonore, le Saint-Martin, la Fidélité, le Diligent, la Princesse Emilie.
Nous avons laissé Philippe-Joseph Lacoudrais embarqué sur la Seine. Ce navire, après un séjour de quelques mois à Saint-Domingue, revenait à son port d'armement lorsqu'il fit rencontre du corsaire anglais le Winsel. La Seine, presque neuve, fortement montée et bien gréée pour la course, lui donna la chasse. Quelques coups de canon prirent en enfilade la lettre de marque anglaise et quelques grenades lancées des hunes de la goëlette balayèrent le pont. Les Anglais amenèrent pavillon (9 octobre 1778.) Philippe-Joseph Lacoudrais passa capitaine sur la prise et fit route pour le premier port de France. Mais en approchant de Douarnenez il fut attaqué à la nuit close par une frégate anglaise, capturé et conduit sur les pontons (11 octobre 1778.) Sa détention comme prisonnier de guerre dura vingt-deux mois; elle prit fin le 26 août 1780.
Durant ce temps, son frère Joseph-Armand Lacoudrais s'était rendu auprès du commissaire général de la marine pour solliciter son embarquement sur un bâtiment armé en guerre. Il obtint une commission d’officier auxiliaire et il fut placé sur l’escadrillede John Paul Jones, armée à Lorient aux frais du gouvernement des États-Unis.
La division que le commodore Paul Jones commandait
était composée d’un vaisseau, le ‘Bonhomme Richard, de trois cent quatre-vingts hommes d'équipage et de quarante bouches à feu ; de la frégate l Alliance, de la Pallas, de ia Vengeance et du cutter le Cerf, de dix-huit canons. Joseph-Armand Lacoudrais était embarqué sur ce dernier navire en 1779.
Pendant trois mois, le Cerf s'établit en croisière entre Cancale, Brest, Belle-Isle et Lorient ; le 21 juin, il soutint contre deux lougres anglais un combat qui valut les félicitations du ministre à Joseph-Armand Lacoudrais. « Je vous annonce avec plaisir, écrivit M. de Sartine au commandant Varage, que le roi est très content de la manière dont vous vous êtes conduit dans cette action qui vous fait beaucoup d'honneur. Soyez persuadé que je me souviendrai de ce que vous me marquerez d’avantageux des sieurs Lacoudrais, de Sieuville et de Bergre par lesquels vous avez été très-bien secondé (1). »
M. de Sartine s’en souvint, en effet. Il obtint du roi une haute marque de bienveillance en faveur des officiers du Cerf. Louis XVI fit don d’une épée d’honneur à Joseph-Armand Lacoudrais et à François Sieuville (2), en récompense de leur belle conduite dans le combat du 21 juin (3).
Dans les premiers jours de l’année suivante, le 27 janvier 1780, le cutter le Cerf partit de Lorient pour une
(1) Lettre du 30 juin 1779. (Arch. de la Marine.)
(2) Né à Briquebec (Manche), le 9 février 1755; lieutenant de vaisseau le 7 avril 1792 ; capitaine de frégate le 25 février 1796 ; réformé le 29 novembre 1800. Mort le 3 juillet 1811.
(3) Le récit en fut inséré dans la Gazette du 2 juillet 1779,
campagne en Amérique. L'ordre auquel il obéissait avait été reçu avec enthousiasme par un équipage plein d’ardeur et de bravoure. Le Cerf avait à son bord, outre ses matelots, un détachement du régiment d’Enghien et trente hommes de la troupe du port de Lorient. De plus, son commandant était porteur d’une dépêche pour le marquis de Bouillé, gouverneur de la Martinique.
Pendant quelques jours, la navigation du Cerf fut heureuse. On espérait que ce bâtiment, poussé par un gros vent, atteindrait rapidement sa destination; mais, le onzième jour, il fut attaqué par un corsaire. Le commandant Varage en rendit compte au ministre en ces termes :
« À midy {le 8 février 1780) le bâtiment fut dans nos eaux, il fit un signal de quatre coups de canon qu’il tira leur donnant une demi-heure d’intervalle de Pun à l’autre ; à trois heures et demie il en tira un cinquième à boulet arborant en même temps pavillon en flame bostonienne. C’étoit un corsaire de 24 pièces de canon, dont 18 en batterie et 6 sur les gaillards, comme il m’avoit serré le vent, il arriva sur nous; je fis arborer le pavillon du roi et la flame que je fis assurer par un coup de boulet et je mis en panne. Lorsqu'il fut à la portée de la voix et très près il me demanda d’où je venois et où j'allois. Je lui répondis que j’étois en croisière et je lui fis la même demande. Il me répondit qu’il venoit de la Nouvelle Yorck et que j’eusse à me préparer à me rendre. Au même instant, il amena le pavillon bostonien, arbora anglais et nous fit feu de toute sa bordée. Le Cerf n'en perdit pas une seule balle. Je ne m’attendois pas à cette trahison,
mais j'avois cependant toujours tenu lé monde à son poste. Je lui ripostai et nous nous engageâmes dans une action très vive qui dura une heure 26 minutes. Je tentai de Pabo ‘er par deux fois mais il l’évita et prit chasse. Quoyque le Cerf fût dans le plus triste état, l'ennemi étant désemparé je le chassai environ 20 minutes, mais l'approche de la nuit, nos avaries, onze coups de boulet au-dessous de la flottaison me firent renoncer au désir que j'avais d’attaquer cet ennemi (1). »
Tel fut le seul combat que le Cerf soutint avant d'arriver dans la baie du Fort-Royal où il mouilla le 12 mars 1780 après avoir heureusement échappé aux frégates anglaises qui croisaient au vent de la Martinique. Bientôt l’escadre et le convoi aux ordres du comte de Guichen jetèrent l’ancre sur la même rade, et le cutter le Cerf se mit, après s'être réparé, à la disposition du lieutenant général (2). Mais plusieurs sorties en mer de ce bâtiment avec le Palmier, vaisseau que montait le chevalier de Monteil, chef d’escadre, démontrèrent l’impossibilité de le rétablir. Il fut, en conséquence, laissé à la disposition de lintendant : Joseph-Armand Lacoudrais et les autres officiers passèrent sur les vaisseaux de l’escadre. C’est ainsi qu’il fut donné à notre marin de prendre part à la victoire navale remportée dans la baie de Chesapeacke, à la prise de Pile Saint-Christophe et à la funeste bataille de la Dominique. Nous avons vu qu’il avait obtenu le le don d’une épée d'honneur; sa conduite dans les diffcrentes campagnes que nous rappelons lui valut le brevet
(x) Lettre du 10 février 1780. (Arch. de la Marine.) . (2) Arch. de la Marine, Campagnes, vol. 180.
de lieutenant de vaisseau, « que je reçus des Amériquains, dit-il, pour récompense de mes services (1). » A la paix de 1783, il revint à Honfleur et, deux années plus tard, en 1785, sollicita son déclassement pour reprendre ses voyages au commerce. Il était alors âgé de trente-trois ans et il comptait vingt-trois années de’ navigation. Il songea à diriger ses voyages vers la Guinée, ensuite le long de la côte d’Angola. Mais en vue de rendre ces expéditions pius utiles, il sollicita du gouvernement une corvette de douze à quatorze canons. Bien que sa demande eut trouvé un appui auprès de MM. de Chabert, Bougainville et Thévenard qui rendaient justice à ses connaissances et à son zèle, elle ne fut point accueillie par la raison que les encouragements accordés à la traite étaient assez considérables pour exclure toute autre prétention. Armand Lacoudrais dut se contenter du commandement des navires armés par son frère. Ce fut au cours de l’un le ses voyages de traite, en l’année 1788, que ce marin explora avec un soin tout particulier la côte qui s'étend de Cama à Ambriz, qu’il en releva les mouillages et en visita les principaux marchés. Etant dans la baie de Malimba, il conçut même le projet de remonter le Congo aussi haut que possible et, dans ce but, il pénétra dans l’intérieur du pays sur un parcours de huit jours de marche. Il entra en relations avec diverses peuplades et apprit d’elles que livoire était abondant dans leurs villages, qu’on ramassait dans les petites rivières de la poudre d’or que les nègres portaient à San-Salvador, que
(1) Lettre au maréchal de Castries, 7 août 1786. (Arch. de la Marine, Dossiers du personnel).
les indigènes de Banza recueillaient sur le sol, à la suite des pluies, du très beau cuivre et des paillettes d’or le plus pur, ce qui indiquait l’existence de mines. Des observations de ce genre étaient de nature, on le conçoit, à vivement fixer l’attention des armateurs. Aussi Armand Lacoudrais écrivit-il à son frère de lui préparer trois navires de première marche pour le mois de mars 1790; il se flattait d’en tirer le plus fructueux parti en se portant dans le cours inférieur du Congoau Zaïre, fleuve immense qui compte plus de quatre mille six cents kilomètres de longueur. Ses propositions furent admises, mais le voyage ne devait pas avoir lieu. De retour à Honfleur le 20 novembre 1789, Armand Lacoudrais y décédait le 2 décembre suivant, épuisé par les fatigues de la navigation et emporté par une fièvre cérébrale.
Des trois frères Lacoudrais, lelecteurse souviendra peutêtre que nous avons laissé le plus jeune au moment où, par fortune de guerre, il avait été expédié à Portsmouth et dirigé sur le château de Porchester.
Lorsqu’il en sortit, en 1780, au mois d’août, son aîné était aux Antilles. Ce fut pour l'aller rejoindre et prendre part aux imposantes opérations navales de nos escadres qu’il embarqua comme second capitaine sur la Cordialité, armée à Lorient pour le cap Français Mais son espoir devait être doublement déçu. En premier lieu, la veille d'arriver au Cap, la Cordialité soutint contre un corsaire un combat d’une heure et demie, dans lequel Philippe- Joseph Lacoudrais fut blessé à la cuisse; ensuite elle essuya dans les débouquements plusieurs bordées d’une frégate anglaise, lesquelles endommagèrent son mât de
misaine et nachèrent son gréement; enfin, quatre mois plus tard, elle était capturée par un croiseur; Lacoudrais prit ainsi pour la seconde fois le chemin des pontons.
À son retour en France, Lacoudrais passa pilote sur la flûte de PEtat l Abondance, de vingt-huit canons, puis il reçut le commandement du transport le Guillaume- Tell, armé à Brest, pour le Cap Bon (décembre 1781). À peine ce bâtiment était-il sorti de la rade de Bertheaume que, séparé de son convoi par une saute de vent, il fut pris par le vaisseau anglais le Vaillant. Le capitaine Lacoudrais, blessé pendant le combat, fut conduit, pour la troisième fois, en Angleterre. Sa captivité fut de courte durée; vers le milieu de l’année suivante, il reprenait ses voyages au commerce sur lElisabeth, la Seine, le Prince-Noir et V Aigle, bâtiments armés à Honfleur et au Havre.
Quelque temps après, Lacoudrais entra dans les états-majors de la flotte : capitaine de la marine marchande, sous-officier de la marine royale, il allait prendre la place des officiers qui s’étaient volontairement retirés du service ou que la proscription avait frappé. Lieutenant provisoire en 1794 et attaché au port de Lorient, enseigne non entretenu faisant fonctions de lieutenant de vaisseau sur les Droits de F Homme et fait lieutenant de vaisseau en pied la même année, sur la demande des représentants du peuple Faure et Tréhouard, Lacoudrais prit part au combat livré par les Droits-de-l Homme et Île Jean-Bart au vaisseau l’LAlexander, de soixante-quatorze canons, lequel fut capturé (16 novembre 1794). A la suite de cette affaire, le lieutenant Lacoudrais, signalé
au ministre Dalbarade et au Comité de Salut public pour son instruction, son zèle et sa santé robuste, obtint, sur la recommandation de son compatriote Thirat, le commandement de la corvette l’Etna, de dix-huit canons, construite à Honfleur et dont on poursuivait l’armement dans ce port (mars 1795).
Pourvu de ce commandement, Lacoudrais se disposait à appareiller du Havre où il avait complété l'armement de l’Etna, lorsque commencèrent dans la Manche les croisières de l'amiral Sidney-Smith. Durant trois mois les frégates anglaises, aux ordres de ce remarquable marin, bloquèrent étroitement le port du Havre, combattant les chaloupes canonnières envoyées contre elles, couvrant de projectiles les batteries de la Hève (1), capturant les pêcheurs et les bâtiments de commerce (2). Mais, à travers ces circonstances désastreuses, Lacoudrais crut voir le moyen de forcer le blocus. Il appareille par un temps de brume et se glisse le long de la côte jusqu’à la hauteur de Fécamp ; il vire de bord et poursuit sa marche vers Brest. La fortune lui fut de nouveau contraire, car le 14 octobre 1796, au matin, il fait la rencontre d’une division anglaise, est chassé et canonné par la frégate le Mélampus, et après trois heures de com-
(x) Arch. de la Marine, Service général, 1795. — « M. Lacoudrais est au Havre avec sa corvette, écrivait un de ses amis. La douleur dans l’âme, comme tous les bons Français, il voit, des jettécs, I: Anglais promener sept frégattes sur la rade, prendre des pêcheurs et visiter les navires étrangers, s’en emparer s’ils apportent du grain ». (3 septembre 1795).
(2) William Sidney-Smith fut pris sur la rade du Havre par plusieurs bâtiments légers, au mois d'avril 1796; il subit à Paris une captivité de
deux ans.
bat il céda à la fatalité. Lacoudrais fait prisonnier pour la quatrième fois, est conduit en Angleterre. A son retour en France, après sept mois de captivité, il fut traduit devant le jury militaire, mais il eut la satisfaction d'entendre les contre-amiraux déclarer sa non culpabilité (1).
Il avait été promu capitaine de frégate le 19 juin 1795; il fut attaché au port de Brest en cette qualité en 1797. L’année suivante il embarqua sur la frégate de dix-huit, la Créole, faisant partie de l’armée aux ordres de l’amiral Bruix. Sa frégate était du nombre de celles qui avaient fait le siège d’Oneille. Enfin, à la suite d’une dernière campagne dans la Méditerranée, il revint à Brest où il resta attaché au service de ce port jusqu’au 1°" décembre 1800. C’est à cette date que se clot l’état des services de Philippe-Joseph Lacoudrais. Ne réunissant que dix ans et douze jours de services eactifs lors de la réforme de 1803, le capitaine de frégate ne fut point compris dans la réorganisation; ce fut en vain qu’il sollicita sa rentrée en activité. Il dut :e résigner à voir rendue définitive la mise à la retraite qui l'avait atteint le 8 septembre 1803. Philippe-Joseph Lacoudrais est décédé le $ mars 1819, à Ancenis (Loire-Inférieure), ne laissant qu’une fille.
Le nom des Lacoudrais se perpétua dans la marine par des services d’un autre ordre. Nicolas-Louis-Guillaume Coudre-Lacoudrais, dit Lacoudrais l'aîné, avait
(1) Procès-verbal de la corvette l’Efna, 14 novembre 1796. (Arch. de la Marine).
eu un fils qui fut Frédéric. Adolphe Lacoudrais, commis- -saire général de la marine et député de Lorient.
Né à Honfleur, le 23 avril 1788, Adolphe Lacoudrais, que ses parents destinaient à la carrière commerciale, fit, à l’âge de quatorze ans, un voyage sur les côtes d'Afrique, depuis Gorée jusqu’au cap Lopez. C'est sur la Sophie, brick de deux cent vingt tonneaux, armé par son père et commandé par le capitaine Valentin, qu’il embarqua, le s août 1802. On possède la relation de ce voyage, écrite de sa main et rédigée sous la forme d’un journal de bord.
En 1809, M. Lacoudrais entra dans le commissariat de la marine. Grâce à l'influence d’un parent, M. Dechampy, administrateur général des poudres et salpêtres, il fut appelé à servir sur le vaisseau le Majestueux, en qualité de secrétaire de lamiral Ganteaume. Ayant franchi rapidement les premiers grades de la hiérarchie, il vint en qualité de commissaire au Ministère de la marine où il prit une part active aux travaux de M. le conseiller d'Etat Boursaint, aux efforts duquel la grande famille des hommes de mer doit la restitution de sa caisse des Invalides. Dans une lutte vive et prolongée qui ne dura pasmoins de dix-sept ans, M. Lacoudrais, secondant avec dévouement les vues de M. Boursaint, contribua puissamment à défendre cette institution contre des attaques sans cesse renaissantes. Ses études, son expérience variée lui rendaient familières les questions de lordre maritime, commercial et financier. Aussi, au mois d’octobre 1843, le collège de Lorient Penvoya-t-il à la Chambre des Députés. Comme rapporteur de la loi des comptes de
l'exercice 1843, il s’acquitta avec distinction d’une tâche pesante et difficile.
La Révolution de 1848 rendit M. Lacoudrais au repos; il fut mis à la retraite sur sa demande. Il avait rempli les fonctions de commissaire général de la marine, de membre du Conseil d’amirauté, de maître des requêtes au Conseil d'Etat, et il avait été député du Morbihan. Il était commandeur de la Légion d’honneur. Il est décédé à Paris, le 20 mars 1856.
LE Lièvre (Jacques), capitaine de navire, né à Honfleur (xvi° siècle). — Fils de Guillaume Le Lièvre et de Marie Clouët. Mort avant le mois de mai 1618.
Ce marin commandait les navires la Perle et la Levrette, en 1606, la Bonne-Aventure, en 1613, armés à Honfleur pour le Canada et les Antilles. C’est lui, selon nous, dont le nom figure dans le récit qui suit et que nous empruntons au Parfait Négociant, de Savary (tome I, liv. Il, p. 115-125):
« En l’année 1616 ou 1617, il y eut trois négocians françois qui entreprirent de faire le commerce dans les Indes orientales et y envoyèrent le capitaine Le Lièvre, de Honfleur, qu’ils firent partir de Dieppe pour faire le voyage, lequel ayant doublé le cap de Bonne-Espérance, arriva à Sumatra, Java et Achem où les Hollandois, par leur jalousie ordinaire, traversèrent les François autant qu’ils purent, néanmoins nonobstant leur traverse et mauvois traitements, les François ne laissèrent pas pour cela d’estre bien et favorablement receus des rois de Bantam, de Java, de Sumatra et Achem, qui leur donnèrent protection pour faire le commerce dans leurs estats. On sait le mauvois traitement que Jehan Pancras, natif de Flessingue, fit en 1616 (tr), en revenant des
(1) I faut lire 1618.
Indes orientales, au sieur Le Lièvre, capitaine du navire la Magdelaine, à son lieutenant et à son équipage, car après avoir pris son navire qui étoit chargé d’or, de perles, d’épiceries et autres riches marchandises d'Orient, il luy fit àluy et à son lieutenant serrer et étreindre la teste avec des cordes, en telle sorte qu’il leur fit sortir les yeux de la teste et ensuite le fit poignärder, fit pendre treize matelots aux haubans de son navire et fit brûler la plante des pieds aux autres jusques à ce qu’ils eussent rendu Pesprit, cruauté qui est sans exemple ».
Jacques Le Lièvre avait épousé Antoinette Bougard, de la famille des Bougard de la Barbotière; il laissa quatre en‘ants.
Ce que nous voulons ajouter ici, en peu de mots, c'est que l’expédition aux Indes du capitaine Le Lièvre, en l’année 1616, ne peut prendre rang dans la chronologie des voyages de long cours, organisés au port de Honfleur. C’est à tort qu’on lv a fait figurer jusqu’à présent (1).
(1) Thomas, Hist, de la ville de Honfleur, p. 97. — Catherine, Hist. de la ville et du cant. de Honfleur, p. 313. Ce que ces deux auteurs ont dit également du voyage de Beaulieu est assez inexact.
MorEL-BEAULIEU (Claude-Pascal), capitaine de vaisseau, naquit à Honfleur le 8 avril 1765. Il était fils de Jean-Claude-François Morel-Beaulieu, maître de la poste courante, et de Marie-Anne-Françoise Fortin. Son grandpère était Michel Morel-Beaulieu qui fit, en 1748, l’acquisition de la petite terre du Butin, située à Vasouy. Il commença à naviguer à l’âge de treize ans sur les sloops et autres bâtiments auxquels le commerce des côtes normandes était alors dévolu. Son berceau fut le hâvre creusé par la petite rivière de Claire au travers des atterrissements et des vases ; son école fut la simple école de sa ville natale; ses maîtres furent les rudes mais habiles pilotes recherchés sur les escadres.
Morel-Beaulieu entra au service de l'Etat au moment où la guerre de l’indépendance américaine venait d’éclater; les vaisseaux de lPamiral Keppel sortis des ports d'Angleterre avaient attaqué trois frégates françaises. Ce fut dans ces circonstances qu’en 1781 Morel-Beaulieu embarqua comme novice sur la gabarre l' Abondance que M. de Sartine, ministre de la marine, envoyait porter des troupes aux îles sous le Vent. Neuf autres marins de Honfleur faisaient partie de l’équipage; nous citerons : Jean-Nicolas Duboissel, volontaire; Louis Hilaret, timonier; Philippe-Joseph Lacoudrais, aide-pilote. L’.4bon-
dance, après deux campagnes heureuses aux colonies de Saint-Domingue et de la Gudeloupe, devait être prise par les Anglais le 12 décembre 1781 au retour d’un troisième voyage. Mais Morel-Beaulieu en était débarqué pour passer sur la Boulonnaise ; il évita ainsi les pontons de Portsmouth.
La même année, en 1781, dans un engagement avec un cutter anglais, il reçut un coup de feu à la jambe.
A peine guéri de sa blessure, Morel-Beaulieu embarqua sur le vaisseau l’Amphion. Après une courte campagne poursuivie avant la signature ou la notification du traité de paix qui fut conclu avec l’Angleterre au commencement de l’année 1783, il quitta les équipages de la flotte, revint au pays natal et prit du service sur les bâtiments du commerce. Mais à peine arrivé au logis, au retour d’une première expédition à la côte d’Afrique, ne trouvant ni navire à commander, ni bénéfices à réaliser, ni épaulette à gagner, Morel-Beaulieu finit par être fatigué des expéditions de traite. Il demeura à Honfleur; il se mit à étudier l’hydrographie et à profiter des leçons qui étaient alors données aux marins de la ville par un habile professeur.
L'école publique d’hydrographie, où Morel-Beaulieu devait recevoir une instruction qui développa ses aptitudes et ses dispositions naturelles, était de création ancienne. Vers le milieu du dix-septième siècle, un bourgeois de Honfleur, Michel Le Chevallier, échevin en 1658, enseignait l’hydrographie et la géométrie comme simple particulier sans brevet ni titre ofhciel, « pour le
bien du public et avancement du commerce maritime ».
Au mois de juin 1682, la municipalité lui avait permis « de tenir école publique et d’enseigner lesdits arts et autres sciences nécessaires pour parvenir à la connoissance de la navigation, en attendant que par le roi il y füt pourvueu. »
L’utile mesure arrêtée par les échevins avait été soumise à l'approbation de l’intendant, qui avait applaudi à ce projet et avait transmis au ministère le placet et la délibération des habitants tendant à la fondation de "école. Au mois de juillet 1684, un maître d’hydrographie avait été officiellement établi, et le brevet en avait été délivré à Michel Le Chevallier, qui le fit enregistrer à l’'Hôtel-de-Ville en 1684.
A l’époque où le capitaine Morel-Beaulieu devint un des élèves du professeur d’hydrographie, l’école était dirigée par un homme de mérite, auteur de diverses cartes marines, et que la nature avait fait géomètre et ingtnieur. C'était Jean-Baptiste Degaulle, né à Attigny (Ardennes), le 6 juillet 1732(r), lequel avait commencé à naviguer en 1751 comme cuisinier sur l'A #mable- Marie, V'Indien, le Prince-Henry et d’autres navires armés au Havre pour les colonies, et qui, ayant vaincu les obstacles qui s’opposaient au développement de ses talents, avait mérité le brevet d’ingénieur-hydrographe en 1786. Nommé professeur d’hydrographie à Honfleur, au mois d'octobre 1791,le modeste ingénieur, auquel les ministres ne dédaignaient pas de confier certaines missions relatives aux travaux maritimes, et que ses études et son expé-
(x} C’est par erreur, croyons-nous, que divers recueils font naître Degaulle
à Attigny (Manche).
rience obligeaient de consulter, réunit bientôt à ses cours un grand nombre d’apprentis-pilotes et de capitaines. La ville sut apprécier son mérite et son caractère. Elle lui en donna une preuve en 1792, dans la délibération qu’elle prit à l’effet de solliciter l'augmentation des appointements du professeur d’hydrographie. La proposition en avait été faite par un homme éminent, M. Cachin, chargé des travaux du port, et que les événements politiques avaient fait élire aux fonctions de msire, qu’il conserva d’ailleurs fort peu de temps (1).
L’instruction que Morel-Beaulieu tira des leçons de son professeur fut assez brillante pour lui assurer, durant toute sa vie, l’estime publique, pour lui mériter la confiance des amiraux qui se plurent à se reposer sur ses lumières et sur son intelligence dans les missions particulières dont il fut chargé (2). Car ce qui dominait chez lui, c’était une noblesse naturelle, un vif sentiment de l'honneur, un libre esprit, honnête et énergique, et une grande facilité de conception et de travail.
Ce fut en 1792 que Morel-Beaulieu embarqua de nouveau sur la flotte. Afin d’être prêt à repousser les attaques des puissances maritimes de la Méditerranée, le conseil exécutif avait arrêté qu’il serait formé une escadre à Toulon. Les difficultés que rencontrait la levée des matelots dans la Provence avaient cn même temps néces-
(1) Voir au sujet de l'ingénieur Degaulle, ‘es délibérations municipales des 8 janvier 1792, 28 février, 12 mai et 1°" jui.let 1793.
(2) En 18or le préfet maritime du 6° arrondissement écrivait : « C’est un très bon officier, intelligent et actif, capable de remplir toutes les missions qui lui seraient confiées. »
sité l'envoi d'officiers généraux, avec mission d’inspecter les opérations de recrutement, Morel-Beaulieu fut adjoint à une de ces missions. Il y déploya une capacité et un zèle dont le contre-amiral Ganteaume fit l'éloge. « Je n'ai eu qu'à me louer, dit-il, de son exactitude, de son intelligence et de son ardeur ». La récompense suivit bientôt les éloges ; Morel-Beaulieu fut nommé lieutenant de vaisseau en pied, et il passa sur le Conquérant, vaisseau de soixante-dix-huit canons, faisant partie de l’armée navale aux ordres du contre-amiral Martin, en croisière dans la Méditerranée.
Nous avons déjà indiqué la situation du matériel et du personnel de la marine militaire au moment où la guerre éclatait sur mer et sur le continent. Nous avons dit avec tous les historiens que l’émigration était la cause première de la désorganisation de la marine. Mais il en existait d’autres, et plus d’un représentant du peuple, jugeant avec raison la position critique, eut le courage de la dénoncer. Telles n’eurent pas d'autre but les lettres de Jean-Bon-Saint-André adressées à Barrère en 1794, et qui signalaient l’insuffisance des ressources de l'arsenal de Toulon.
« L'administration civile de la marine, écrivait-il encore, le 12 thermidor an II, au comité de salut public, est trop mauvaise pour que je puisse en donner une idée. Toutes ses parties ne présentent que l’image du chaos et le désordre est tel que depuis une décade que je suis ici, je n’ai pas pu obtenir des états de situation.
« L’ignorance bien plus que l’incivisme est cause de ce mal : on a très indiscrètement donné à des hommes
qui avaient servi dans les armées ou coopéré à la reprise de Toulon, des places administratives; il est dur de les leur ôter. Cependant je vous annonce que cette partie du service maritime ne marchera pas, tant que vous n’enverrez pas quelques administrateurs éclairés et patriotes. La municipalité est faible, peu instruite ou pour mieux dire nulle. Le comité de surveillance a été composé d'étrangers qui n’ont aucune connaissance de la localité et dont le patriotisme est inutile à la chose publique ».
L’abnégation et le courage des équipages, qui auraient pu être couronnés de succès s'ils eussent été secondés, demeurèrent impuissants à assurer la victoire avec les éléments de désordre et d’insurrection contre lesquels luttaient en vain les chefs des escadres de la République ainsi que les directeurs de ses arsenaux (1).
De ce moment, le lieutenant Morel-Beaulieu fut engagé dans les opérations d’une guerre dans laquelle le gouvernement prescrivait à ses amiraux de tenir la mer coûte que coûte, le plus longtemps possible, avec de vieux bâtiments comme le Conquérant, le Mercure, le Peuple-Souverain et le Ça-lra, sur lesquels, anrès un combat un peu chaud, il ne fallait plus compter. C’est ainsi qu’il prit part au combat des 13 et 14 murs 179$ entre l’escadre du contre-amiral Martin et les vaisseaux de Pamiral Hotham, combat qui prit le nam du cap Nolis.
A peine rentrée au port de Toulon, lescadre, désorga-
(1) En 1795, une insurrection éclata à bord du vaisseau le Téméraire et parmi les ouvriers du port de Saint-Malo, où le pain, le biscuit, * blé faisaient défaut.
nisée par les funestes doctrines que les sections répandaient parmi les équipages, dut reprendre la mer. Morel- Beaulieu était passé sur le Jemmapes, vaisseau de soixantedix-huit canons commandé par le capitaine Lafont. Elle fut rencontrée le 25 messidor (13 juillet 1795) dans le golfe de Fréjus par l’escadre anglaise, de manière à ne pas pouvoir éviter le combat. Il s’engagea partiellement. A midi il commença entre plusieurs vaisseaux de l’arrière-garde française qui se dirigeait sur Fréjus, et l’avantgarde de l’amiral Hotham. Dans l'engagement, l’LAlcide fut dégréé, et, malgré les secours qui lui furent portés par les frégates la Justice et lAlceste, il allait tomber au pouvoir de l’ennemi, lorsque le feu se déclara à bord de ce vaisseau. À une heure trois quarts il était en feu, et à trois heures trente minutes il fit explosion.
La conduite du lieutenant Beaulieu, son zèle et son activité pendant la croisière, lui méritèrent de nouveau les éloges du contre-amiral Martin. Cet officier général le proposa pour le commandement d’une frégate, reconnut qu’il avait rempli avec distinction diverses missions, et témoignait du désir de conserver auprès de lui un offcier aux talents duquel il rendait publiquement hommage.
Les années suivantes, en 1797 et 1798, le lieutenant Morel-Beaulieu fut appelé sur le vaisseau le Formidable, faisant partie de la division aux ordres du contre-amiral Villeneuve, et destinée pour Brest. Un ordre du ministre le désigna quelques mois plus tard pour le service des ports de Brest et de Toulon. C’est dans cette dernière résidence que les projets sur l'Egypte, qui devaient, au
dire de Bonaparte, ne point rencontrer d'obstacles, vinrent lui donner des fonctions plus actives.
Nommé capitaine de frégate et adjudant de l’escadre légère de l’armée d'Egypte (1), dont il avait préparé l’armement, de concert avec les diverses autorités du port de Toulon, Morel-Beaulieu embarqua sur ia Diane (2) le 7 mai 1798. Six jours après, la flotte, composée de près de quatre cents voiles, appareillait. On verra, dans d’autres pages, quelques détails relatifs à la prise de Malte, au débarquement sur la plage d'Alexandrie et à la bataille navale d’Aboukir, dont le résultat, comme on le sait, fut désastreux. Nous ne nous étendrons point sur ce combat auquel la Diane prit une faible part (3), deux écrivains en ont rapporté les épisodes et élucide les circonstances avec une précision et une compétence qui donnent une grande valeur à leurs récits (4).
(1) Parmi les officiers qui prirent part à cette expédition, nous nous plaisons à rappeler le nom de l’auteur d’une Histoire de Honfleur, Pierre-Philippe- Urbain Thomas, né au Havre le 10 septembre 1776. Embarqué sur le Courageux en qualité de sous-commissaire de marine, il servit avec beaucoup de distinction pendant toute la campagne.
(2) Ce fut sur cette frégate que, le 2 mars 1798, furent embarqués à Ancône pour être transportés à Toulon les quatre chevaux en bronze doré provenant de l'évacuation de Venise. Le lion de Saint-Marc, apporté en France à la même époque, fut embarqué sur le Carrère. (Arch. de la Marine, 1798, vol. IX, Lettre du 12 ventôse an VI.)
(3) Elle était à l'arrière-garde, au centre d'une ligne dite d’épaulement qui devait soutenir une partie de l’armée. Le contre-amiral Decrès, qui montait cette frégate, avait entendu l'amiral dire qu’il était décidé à combattre l'ennemi à l’ancre, parce que la faiblesse des équipages ne lui permettait pas de combattre et de manœuvrer en même temps.
(4) Jurien de la Gravière, Guerres maritimes, t. 1, p. 214. — Troude, Batailles navales, t. NI, p. 94-123.
Après le combat, la frégate mit à la voile le lendemain avec le Guillaume-Tell, le Généreux et la Justice ; les trois bâtiments mouillaient devant Malte le 28 août 1798 (1).
Mais Morel-Beaulieu était, quelques semaines auparavant, débarqué de cette frégate pour prendre le commandement de la corvette la ‘Badine, destinée à observer l’armée anglaise. Pendant cette mission, il livra plusieurs combats, notamment celui du 18 juin 1798 contre les deux frégates l’Alcmène et l'Emeraude, et fit plusieurs prises de corsaires ennemis.
Fendant que les Anglais multipliaient les croisières de leurs vaisseaux dans la Méditerranée, des efforts non moins grands étaient faits pour le ravitaillement de Malte. Le gouvernement voulut tenter cette opération. En conséquence il ordonna qu’un convoi, composé de cinq bâtiments chargés de vivres, de munitions navales, de médicaments, avec deux mille hommes de troupe, y serait expédié. La division, composée du vaisseau le Général, des corvettes la Sans-Pareille, la Fauvette, la Badine et de la flûte la Ville-de-Marseille, était placée sous les ordres du contre-amiral Perrée. Sortie de Toulon le 6 février 1800, le 18, elle fit rencontre de trois vaisseaux anglais et d’une frégate de premier rang. Un combat, qui dura deux heures, s’engagea, et le Généreux fut forcé d’amener son pavilion après une défense opiniâtre. Le contre-amiral Perrée avait eu la cuisse emportée par un boulet et mourut le soir même ; son corps fut inhumé dans l’église Sainte-Lucie de Syracuse. Quant aux bâtiments du convoi, la Wille-de-
(x) Journal du contre-amiral Decrès. (Arch. de la Marine, Campagnes, 1798, vol. VIIL)
Marseille fut prise; les corvettes échanpèrent aux croiseurs, et le capitaine Morel-Beaulieu était de retour au golfe Juan le 1° mars (1).
De retour à Toulon, au sortir d’une croisière pendant laquelle il avait su s’attirer les témoignages de satisfaction de l’amiral Bruix, Morel-Beaulieu fut chargé de veiller à l’armement de la frégate le Carrére ; il venait de recevoir l’ordre de la commander. Cette frégate faisait partie d’une division chargée d’établir le blocus de Porto- Ferrajo, et de porter à l’île d’Elbe de Partillerie et des munitions. Ce fut l’occasion pour notre marin de déployer sa résolution et sa bravoure.
Au mois d’août 1801, le Carrére était, avec deux autres frégates françaises, devant Porto-Ferrajo, lorsque le commandant Morel-Beaulieu reçut l’ordre d’aller prendre un convoi chargé de munitions de guerre à Ortebello ou à San-Stephano pour le protéger jusqu’à Porte-Longone. Il quitta aussitôt la division pour remplir cette mission. Après avoir rassemblé le convoi sous son escorte, il mit à la voile pour retourner à l’île d’Elbe. Il en était distant À peine de quatre lieues quand les vigies signalèrent plusieurs bâtiments à l’horizon. C’étaient trois frégates anglaises : la Pomone, de quarante canons, la Phænix, de quarante-quatre, et la Pearl, de quarante-quatre. Dès qu’il eût pu les distinguer, Morel-Beaulieu se décida à prendre chasse sous toutes voiles et commanda les manœuvres. Mais le vent tomba; il fut pris d’un calme pro-
(x) Lettres du capitaine de vaisseau Renaudin (8 avril 1800), et du Capitaine de frégate Beaulieu (1** mars 1800). (Arch. Ge la marine, Cam-
pagnes.)
fond, tandis qu’une brise fraiche amena sur lui les frégates ennemies. Malgré l'embarras de la position, il se disposa pour le combat. Bientôt la Pomone fut dans ses eaux à portée. Morel-Beaulieu donna l’ordre de commencer le feu. La frégate anglaise riposta par ses canons de chasse et parvint à dégréer son adversaire. Le combat continua par un feu bien nourri et à portée de pistolet. « Nous étions si près de l’ennemi, écrivait Morel-Beaulieu, que les plaintes des blessés venaient jusqu’à nous. Ma batterie était supérieurement servie. À 8 heures 45 m., je reçus un biscayen à la tête qui m’enleva de dessus le banc de quart et me jetta contre le bord, baigné dans mon sang; l'enseigne Dubourquois qui était près de moi, me fit conduire au poste ». L'engagement continua avec la même ardeur pendant une demi-heure. Ce fut à ce moment que les deux autres frégates, la Phœnix et la Pearl, arrivèrent se placer à babord et à tribord du bâtiment français, à bord duquel un incendie éclata et y répandit une espèce de trouble. Une plus longue résistance ne pouvait sauver le Carrére; son pavillon fut amené. Le commandant, l’état-major et équipage furent faits prisonniers et conduits à Mahon (1).
La captivité de Morel-Beaulieu ne dura que quelques jours ; le 20 août 1807, il était échangé. De retour à Toulon le mois suivant, il fut traduit devant un conseil
(x) Arch. de la Marine, Campagnes 1809, vol. VI. — Le combat de la frégate le Carrère est du 3 août 1801 ; c’est par erreur que les rapports du commandant ont été réunis aux documents de l’année 1800 et reliés
dans le même volume.
martial convoqué pour examiner sa conduite (1). Il fut à l’unanimité déclaré non coupable de la prise de la frégate qu’il commandait, et l’on approuva les bonnes manœuvres qu’il avait faites pour sauver le convoi.
Attaché au service du port de Toulon, nommé au commandement de la frégate la Poursuivante, en armement à Flessingue, puis ayant rejoint son département au mois de juillet 1802, Morel-Beaulieu s’adressa directement au ministre pour obtenir le grade de capitaine de vaisseau, se basant sur de longues années de service, des blessures, une conduite militaire sans tache. Malgré les recommandations chaleureuses qui appuyèrent sa demande (2), ce grade ne lui fut accordé que l’année suivante, au mois de septembre 1803, quand il eut commandé l Aréthuse et qu’il eut rempli, en qualité d’aidede-camp du ministre Decrès, une mission aux Antilles auprès du capitaine général Rochambeau et du contreamiral Latouche-Tréville (3).
Promu au grade de capitaine de vaisseau, Morel- Beaulieu continua d’être employé près du ministre en qualité de premier adjudant. Le projet de descente en Angleterre ét'* alors de nouveau élaboré, et l’ordre avait été donné d’armer de suite les chaloupes-canonnières et les bateaux-canonniers qui se trouvaient dans les ports. La rupture avec l'Angleterre étant dénoncée (4), « les
(1) Au nombre des membres du conseil, figurait le capitaine de frégate Alexandre Mondelot.
(2) Lettre du consul Lebrun, du 3 mai 1802.
(3) Arch. de la Marine, Ordres du ministre, 21 ventôse an XI.
(4) La déclaration de guerre eut lieu le 21 mai 1803. Dix bâtiments de
départements, les grandes villes offrirent des bateaux, des corvettes, des frégates et même des vaisseaux, dit le commandant Troude. Paris vota un vaisseau de 120 canons; Lyon, un vaisseau de 100; Bordeaux, un vaisseau de 80; Marseille, un vaisseau de 74... Au mois de juin (1803), 100 nouvelles chaloupes-canonnières, 300 bateaux-canonniers et 300 péniches furent mis sur les chantiers dans tous les ports depuis Dunkerque jusqu’à Bayonne. Les ports situés dans les rivières durent aussi contribuer à ces travaux, et le quai d'Orsay, à Paris, devint un chantier de la marine militaire (x) ».
Morel-Beaulieu fut d’abord employé à la direction des coustructions navales ordunnées à Paris. Au inois &’octobre suivant, on lui confia une mission dans les ports de la Manche pour diriger sur Boulogne les différentes divisions de la flottille. En novernbre, il se rendit dans les ports de Dunkerque, Boulogne, Calais et Ostende, porteur d'instructions secrètes relatives à la grande expédition que le premier consul méditait. Enfin, l’année suivante, il remplissait une semblable mission dans les ports de la Hollande, pour assurer les approvisionnements de la flotille batave (avril 1804).
Continuant d’être bien en cour auprès d’un ministre qui était lui-même un fin courtisan, Morel-Beaulieu fut
Honfleur étaient capturés le mois suivant, le 24 juin 1803. C’étaient l’Aimable-Eugénie, la Bonne-Union, le Benjamin, la Catherine-Rose, la Désirée, l'Industrie, la Marie-Catherine, le Patriote, le Paul-Clémentine et la Victoire. Il faut ajouter la Nofre-Dame-de-Grâce, felouque détruite le 1er novembre 1809 dans la baie de Quiberon par une escadre anglaise. Les équipages furent conduits à Portsmouth.
(1) Batailles navales, t. VIE, p. 278.
chargé, la même année, de l'inspection et de l’organisation des députations de l’armée navale et des arrondissements maritimes qui, rangées sous les ordres de Murat, assistèrent aux cérémonies du sacre de Napoléon.
Après avoir activé, en 1805, par de fréquentes visites dans les ports, les opérations de la gigantesque expédition qui se préparait, il revint à Paris lorsque la flottille, devenue inutile pour le moment, fut désarmée. Des ordres du duc Decrès lui prescrivirent de nouvelles missions.
Au mois d'avril 1807, il se rendit à Anvers, où les constructions étaient poussées avec une grande activité.
« Le capitaine Beaulieu, écrivait le ministre, sait que mon intention est qu’ilsoit lancé à Anvers huit vaisseaux d'ici au 1° septembre, et que ces vaisseaux doivent être conduits à Flessingue.
« Si les opérations qui se préparent ont besoin d’agens qui ne se trouvent pas au port d'Anvers, il en prendra particulièrement la note pour m’en rendre compte; j’entends par là des hommes d’art et d’expérience, car ce ne sont point les grades qui font à la chose, de bons maîtres renforcés, capables d’exécuter eux-mêmes vallent mieux dans l'exécution que des officiers moins expérimentés et moins capables sous tous les rapports qui ne pourraient se passer de ces mêmes maîtres pour exécuter les manœuvres auxquelles leurs grades les préposent.
« Le capitaine Beaulieu se rendra à Flessingue avec M. Sganzin, et les instructions données à cet inspecteurgénéral lui seront communes, en ce qui concerne les documents à prendre sur l’état présent des choses, et la
situation des bassins dans ce port... Sa mission n’a de limites comme observateur que l'intérêt du service (1). »
Il était de retour à Paris au mois de septembre 1807. Deux mois après, il accompagnait le duc Decrès dans le voyage que l’empereur fit à Milan et à Venise ; ensuite il se prépara à se rendre en Espagne.
On sait qu'après la fatale bataille de Trafalgar, livrée le 21 octobre 1805, cinq vaisseaux français s'étaient retirés dans Cadix ; ils étaient rangés sous les ordres du vice-amiral Rosily. Depuis plus de deux années, ils étaient à ce mouillage sans avoir pu reprendre la mer, quand Morel-Beaulieu fut envoyé vers l'amiral; il était porteur d'instructions verbales du ministre. Les circonstances qui retenaient la division française sur la rade de Cadix et les renseignements que l’envoyé ministériel fournit à la cour de France permettent de pénétrer le sens des instructions dont Morel-Beaulieu était porteur. Il était ordonné au commandement des forces navales de s’opposer au plan de descente en Espagne, dont l’Angleterre s’occupait, tandis que Napoléon faisait passer les Pyrénées à ses troupes (17 janvier 1808). Morel-Beaulieu arriva à Cadix dans les premiers jours de janvier, et le 15 du même mois il rendait compte des mouvements de l’escadre anglaise au duc Decrès, avec lequel il entretint une correspondance très active durant les mois suivants. Pendant que l’armée française, conduite par Murat, entrait à Madrid (25 mars), Morel-Beaulieu reçut l’ordre d'aller se présenter au lieutenant de Napoléon. À peine avait-il eu le
(x) Lettre du 23 janvier 1807. (Arch. de la Marine.)
temps de lui exposer la situation de l’escadre de Cadix, qu’ordre lui fut donné de se rendre à Bayonne où se trouvait l’empereur. « Je me présentai chezle prince de Neutchâtel, dit Morel-Beaulieu, et il me conduisit au iever de l'empereur (mai 1808). On m’annonça à Sa Majesté, avec laquelle je me trouvai en tête à tête pendant une grosse heure. Les questions sur l’escadre et sur l'esprit du pays se succédèrent rapidement. L'empereur parut satisfait de mes réponses, mais Sa Majesté ayant épuisé ma mémoire, j'eus recours à mes cahiers et au rapport que je destinais au ministre. À peine l’avais-je ouvert que Sa Majesté s’en saisit ainsi que des minutes, lut et finit par me dire : « Laissez-moi cela, je le lirai. » — Morel-Beaulieu prit la liberté de faire observer à l’empereur qu’en retenant ses notes, il le privait des movens de rendre compte de sa mission. À quoi Napoléon lui répondit : « Cela ne se perdra pas. » Morel-Beaulieu resta fort désappointé. Les notes comprenaient les noms des lieux et des fabriques d’où l'Espagne pouvait tirer les matières propres aux arsenaux, les contrôles nominatifs des officiers civils et militaires, leurs grades, leur emploi dans l’arsenal de la Carraca. À quelques jours de là, le 25 mai 1808, l’empereur, préoccupé des moyens d’envoyer à l'amiral Rosily de nouveaux ordres, fit demander Morel-Beaulieu, et, sortant de son cabinet, lui dit : « Ah! bonjour, capitaine Beaulieu ! Eh bien ! comment trouvezvous le Général-Mariin ? » C'était une flûte armée en corsaire que la position des croiseurs anglais avait empèché jusque-là de gagner la haute mer. « Je donne aux armateurs 30,000 francs pour me porter une lettre, con-
tinua Napoléon, il doit partir dimanche ; il faut l’activer.» Les jours suivants, Morel-Beaulieu employa tous ses efforts à hâter le départ du corsaire ; il réussit à faire prendre la mer à ce bâtiment le 29 mai. Continuant de surveiller à Bayonne les armements que Napoléon songeait à utiliser, Morel-Beaulieu séjourna dans ce port jusqu’au mois de juillet 1808, au moment où le général Dupont, cerné par les troupes de Castanos, capitulait à Baylen (1).
L'année suivante, au mois d’avril 1809, après la désastreuse nuit pendant laquelle une flottille de brülots attaqua les vaisseaux mouillés sur la rade de l’île d'Aix, en rompant l’estacade élevée pour les protéger, le ministre de la marine chargea Morel-Beaulieu de se rendre à Rochefort pour lui faire connaitre les causes de cette déplorable affaire. Sa correspondance et ses rapports mirent le ministre en mesure d’approvisionner l’ile d’Aix pendant que les Anglais étaient sur la rade, et de remédier à tout dans la mesure du possible.
En 1810, il fut mis à la disposition du duc de Feltre, ministre de la guerre, qui le nomma président d’une commission chargée de l'inspection de l’armement des forts et des batteries des côtes, des projets de reconstruction et du levé des plans depuis l’Escaut occidental jusques au Havre et à l'embouchure de la Seine. A son retour, le 7 décembre 1810, il remit au ministre tous les plans exigés, et le général Clarke félicita la commission dont Morel-Beaulieu était président, sur l’exactitude, la
(x) Arch. de la Marine, Campagnes, 1808.
célérité et la précision avec lesquelles elle s’étair acquittée de sa mission (1).
A peine avait-il repris son service auprès du ministre qu’un ordre l’envoya à la Hougue assembler un conseil de guerre.
Au mois de décembre 1810, la frégate l’Elisa s’était perdue à l'embouchure de la rivière de Saire, près la Hougue, et le capitaine, létat-major et l'équipage l'avaient abandonnée. Informé de ces faits, le ministre avait confié au capitaine Morel-Beaulieu la mission de prendre le commandement supérieur de cette partie de la côte, de procéder au sauvetage de lElisa, de recueillir sur la perte de la frégate toutes les circonstances qui l'avaient accompagnée, tous les faits qui pourraient parvenir à sa connaissance. « Je vous ordonne, Monsieur, disait le ministre, de partir en poste dans les deux heures de la réception de la présente et de vous rendre à la Hougue sans vous arrêter. Vous mettrez tous vos soins à sauver tout ce qui peut être de l’Elisa, à diriger les opérations du sauvetage, aviser, ordonner et faire exécuter tout ce qui vous paraîtra utile au service de S. M... Il vous est ordonné de porter la plus grande réserve dans votre conduite et de vous abstenir de rien faire préjuger de votre pensée sur cet événement, laquelle pensée vous ne communiquerez qu’à moi (2) ».
Les opérations de sauvetage dirigées par Morel-Beaulieu donnèrent les résultats les plus avantageux. Elles lui valurent les félicitations suivantes :
(x) Arch. de la Marine, Personnel.
(2) Lettre du 28 décembre 1810. (Arch. de la Marine.)
« Les résultats obtenus jusqu’à ce moment ont surpassé mon attente : ce que vous m'annoncez encore fait l'éloge de vos dispositions, et l'aperçu des dépenses auxquelles elles ont donné lieu, m’a prouvé que l'opération n'aurait pu être remise en de meilleures mains.
« Il est agréable d'apprendre qu’un sauvetage qui présentait autant de difficultés, sera complètement exécuté et que les objets qui en proviendront pourront être employés utilement à Cherbourg. C’est avec plaisir que je vous renouvelle le témoignage de ma satisfaction (1). »
Par une autre dépêche du 8 juillet 1811, le duc Decrès lui écrivait de nouveau : « On ne m’a pas laissé ignorer que les résultats heureux de cette opération, qui présentait d'autant plus de difficultés qu’elle a eu lieu dans la plus mauvaise saison de l’année, sont dus à votre zèle et à votre activité. »
Dans le cours de cette mission, Morel-Beaulieu renfloua et sauva la flûte la Girouette, ëchouée et crevée sur les roches à l’entrée de Barfleur, et pendant son séjour sur la côte, il fut témoin du combat de la frégate l’.Amuzone, appareillée du Havre pendant la nuit du 12 novembre, et qui, suivie par deux frégates anglaises, avait pris mouillage entre Cherbourg et Barfleur. Elle y avait été attaquée par une division ennemie composée d’un vaisseau et de trois frégates qui la canonnèrent à très petite distance et avec acharnement.
Lors de l’échouement de cette frégate, le capitaine Beaulieu contribua, par les sages mesures qu'il avait prises, au sauvetage de tout l’équipage dont il ne perdit
(x) Lettre du 11 mars 18r1. (Arch. de la Marine.)
pas un homme, quoique ce sauvetage se fit durant la nuit et dans un endroit très difficile.
En 1811, chargé du commandement et de l’organisation du 23° équipage de flottille à Toulon, ensuite d’une mission à Villefranche, le capitaine Morel-Beaulieu fut nommé chef militaire au port d'Anvers l’année suivante.
« Les événements qui se passaient sur le continent, dit le commandant Troude, donnaient cette année, à l'escadre d'Anvers, une importance qu’elle n’avait pas encore eue. » Ce fut dans la situation la plus critique, à l'heure des désastres des armées françaises sur l’Elbe et sur la Vistule, que Morel-Beaulieu prit le commandement de ce port. Ii devait ie conserver jusqu’à Fheure où l’ennemi parut devant Anvers, attaqua les avantpostes, repoussa les troupes qui lui étaient opposées, ctablit des batteries en avant de la place et lança des bombes et des obus dans la ville. Pendant ce siège, Morel-Beaulieu remplit avec une activité infatigable les devoirs de sa charge. Il quitta ses fonctions le 25 septembre 1814, les événements et les conditions de la paix ayant nécessité l'évacuation du port d'Anvers.
Le capitaine Beaulieu, apprécié de Napoléon pour son esprit judicieux et net, devait voir encore l’empereur, dont il avait suivi les aigles en Italie et en Espagne, rentrer le 20 mars au soir, au palais des Tuileries, que Louis XVII avait quitté la veille. Mais le lendemain, le 21 mars 1815, il décédait presque subitement, laissant deux enfants en bas Âge : un fils, Isidore-Prosper Morel- Beaulieu, né le 2 septembre 1805, et une fille, Marie- Louise-Delphine, née le 18 juin 1807. Comme homme
privé, le capitaine de vaisseau dont nous venons de parler, était, dit-on, doué de qualités les plus aimables : il avait su conserver toutes les qualités de cœur, toutes les vertus de famille qui font le beau côté des anciennes races de marins et d’armateurs que Honfleur est justement fier de compter dans son histoire.
MorTaRD (François-Paul-Pierre), capitaine de vaisseau (1).— Au siècle dernier, le principal quartier maritime de Honfleur était situé à l’ouest, dans la partie dela ville bâtie sur le penchant et au pied du coteau de Grâce. Là se trouvait la demeure des marins, l’endroit où l’enfant venait au monde avec la vocation du métier, où étant encore au maillot il sentait le besoin d’être bercé par les vagues ; c’est le long de la rue Haute qu'à âge de sept à huit ans il faisait ses premiers débuts en clapotant dans l’eau courante sous la tutelle d’un vieux pilote. C'était là que se profilaient les spacieuses maisons des armateurs où, pour se frayer un chemin jusqu’à l’appartement du maître, le visiteur, conduit par un négrillon, traversait une double cour, des magasins où s’entassaient les objets les plus divers : des canons, des boulets, des barils de poudre, des armes blanches, des apparaux, des ballots de café et d’indigo, des sucres des îles et des bois de teinture.
François-Paul-Pierre Motard naquit dans ce quartier le 29 juin 1733. Nous ignorons si le berceau de sa famille doit être recherché en Normandie, car il existe des Motard
(1) Matelot en 1755 ; aide-pilote en 1757 ; premier pilote en 1758 ; lieu-
tenant de frégate le 1* octobre 1780 ; sous-lieutenant de vaisseau le 1° mai 1786; capitaine de vaisseau le 1°* janvier 1792.
dans la Saintonge, le Lyonnais, en Hollande et jusque dans les Etats-Unis où, à Saint-Louis (Missouri), une rue porte le nom d’avenue Mottard. Toutefois, en ce qui concerne notre marin, On peut suivre sa parenté parmi les bourgeois de Honfleur depuis Pannée 1623, époque où vivait un Guillaume Motard, que les registres municipaux font connaître. Son bisaïeul, cité dans une pièce de 1641, son aïeul Pierre Motard et son père Guillaume Motard, avaient été des capitaines au long cours et des négriers. Comme eux, autant par vocation, par instinct que pour obéir à la volonté paternelle, il était destiné à l’aventureuse profession de marin.
Ce fut sur un humble caboteur, le Saint-Jean-Baptiste, que François Motard fut embarqué comme mousse, le 10 février 1741 : il comptait huit ans et demi. Quelques années plus tard, il abandonna le cabotage pour la grande pêche et effectua plusieurs voyages à Terre-Neuve, de 1748 à 1753.
La paix signée à Aïx-la-Chapelle, avait rendu quelque activité aux armements; Honfleur en profitait pour renouer avec nos établissements coloniaux les relations que la guerre pour la succession d'Autriche avait interrompues.
Au mois d'avril 1748, quinze terre-neuviers appareillèrent et mirent à la voile. Cette année-là, la flottille honfleuraise était moins nombreuse que de coutume. La cause en était aux requisitions de bâtiments marchands faites dans les ports quelque temps avant la conclusion de la paix, et à la suite desquelles plusieurs navires commandés pour aller à Boulogne et à Calais avaient été pris
ou naufragés (1). Mais Honfleur pouvait espérer que le petit nombre des armements trouverait une ample compensation dans l’ardeur des marins. En effet, quarante d'entre eux sortaient des prisons anglaises, tels que l'enseigne Cuvelier, pris sur la Fidelle; Michel Dumont- Pallier, lieutenant sur la Vénus; Guillaume Beuzelin, lieutenant sur l’Imprévu, lesquels avaient été faits prisonniers en 1744 et conduits à Rochester (2). Ne s’efforceraient-ils pas de rendre féconde la campagne qui s'ouvrait après l'absence et la prison ? C’était, d’ailleurs, pour le jeune mousse de précieux compagnons de grande expérience, connaissant à merveille les parages de Terre- Neuve, et exercés aux fatigues du métier. Leur action devait de bonne heure se faire sentir dans l’existence de François Motard.
Quelle qu’en soit la part qui se mêla aux goûts de notre marin, les notions pratiques qu'il devait acquérir à là mer exercèrent une bien plus active influence sur son instruction ; elles le mettront en mesure d’atteindre aux grades supérieurs de la marine et d’être tenu en grande estime par les chefs d’escadre.
Au retour de son second voyage, à peine débarqué, François Motard s’engagea comme novice à la part, puis comme matelot sur la Marie-de-Grâce, capitaine Gallois. L'année suivante, en 1750, on le trouve embarqué sur la Nouvelle - Angélique ; en 1751, sur le même bâtiment; en 1752, sur le Saint-Denis, capitaine Louis Lelièvre ; en 1753, sur la Nouvelle-. Angélique, capitaine Gallois. En
(1) Arch. de la Marine, Service général, 1746, 1747. (2) Arch. de la Marine, Service général, 1745.
ces différents voyages, il visita les pêcheries de T'erre- Neuve, la côte de Saint-Domingue. D’après Pétat de ses services, il comptait déjà quatorze années de navigation lorsqu'il fut incorporé dans les équipages de la flotte, le 17 Mars 1755.
On était alors au commencement de la guerre de Sept- Ans. Les opérations militaires devaient être poursuivies tant sut terre que sur mer, car on sait que l’agression des Anglais contre nos possessions dans l'Amérique septentrionale et leurs hostilités contre nos bâtiments marchands avaient été les premières causes de la rupture entre les deux couronnes. En effet, sans déclaration de guerre, les Anglais avaient pris deux vaisseaux de ligne ; leurs corsaires avaient capturé plus de trois cents navires de commerce; les ports du Havre, de Cherbours, Fécamp et Granville y avaient perdu vingt-sept navires, estimés deux millions (1). Quant à Honfleur, il demeurait constant, par un certificat de lAmirauté, qu’il était sorti du port, en l’année 1755, pour les voyages d’Amtrique, la côte de Guinée, Québec et la pêche de Terre- Neuve, cinquante-six navires ; que de ce nombre vingthuit avaient été pris avec leur cargaison et que les équipages, composés de cinq cent quarante et une personnes, étaient prisonniers en Angleterre (2). Les documents des archives de la Marine apportent leurs témoignages aux doléinces que le commerce de Honfleur porta alors aux pieds du Roi. Les registres des prisonniers de guerre relatifs aux années 1755 à 1757 font mention des navires
(x) Arch. de la Marine, Service général, 1756. (2) Requête des habitants de Honfleur, juin 1757.
et des équipages de Honfleur conduits à Portsmouth pendant les mois de novembre et de décembre 1756. Voici le nom de quelques-uns de ces navires : la Victoire, capitaine Antoine Philisor ; l’Aimable-Rose, capitaine Pierre Salloy ; lPeAssurance (1), capitaine Guillaume Gallois ; le Roy-des-Cœurs (2), capitaine François Ménard; la Cérés, capitaine Pierre Brasnu ; l'Espérance, capitaine Guillaume Berthelot ; la Nouvelle- Angélique; Y'Expédition (3), capitaine Pierre Villou; le Neptune; la Société (4), capitaine Pierre Bellin ; le Vilambert, capitaine Pierre Délié ; l’e4imable-Catherine (5) ; la Liberté (6), capitaine Jacques Ferret ; l'Espérance (7), capitaine Thomas Picquet.
Quand la nouvelle de ces captures arriva coup sur coup à Paris, on vit bien qu’on n’arrèterait jamais les courses des Anglais si on ne portait la guerre sur leur sol. C’est pourquoi on songea à opérer une descente sur la côte du Royaume-Uni; de vastes préparatifs furent faits, dans ce but, à l’embouchure de la Seine ; l’entreprise devait compter quatre cents bâtiments de transport; un camp fut établi à Honfleur ; les batteries du Havre
(1) Sept matelots de ce bâtiment moururent sur les pontons en février, mars et septembre 1756.
(2) Six matelots moururent en prison; le chirurgien et le mousse désertérent.
(3) Sept matelots et un mousse moururent en prison.
(4) Le second lieutenant Olivier de Naguet déserta ; trois matelots et un charpentier moururent en prison.
(s) Cinq matelots moururent en prison.
(6) Un matelot déserta ; huit autres moururent en prison. Ê
(7) Cinq matelots moururent en prison.
furent armées; les négociants reçurent l'autorisation d’armer en course afin de se dédommager de leurs pertes. « Les négociants de tous les ports se trouvent en perte de peut-être cinquante millions au plus depuis six mois, écrivait-on au ministre, et les ports de la Manche sont bloqués. » En effet, des frégates depuis vingt-quatre jusqu’à quarante canons croisaient en vue du Havre, au moment où le duc d'Harcourt y séjournait. Il y était venu en compagnie du maréchal de Belle-Isle, pour assister à des essais d'embarquement et de débarquement exécutés par le régiment de Champagne (1). Mais on abandonna bientôt le projet de descente ; l'Angleterre, qui voyait ses côtes menacées, parvint à détourner sur le continent nos forces militaires tandis qu’elle cherchait à appliquer pour son propre compte un plan frappé d’insuccès. C’est ainsi que, deux années plus tard, on vit la flotte anglaise paraître en vue de Cherbourg, jeter à terre huit ou neuf mille hommes dans l’anse d’Urville, lesquels culbutent les régiments du comte de Raymond, gagnent les hauteurs de Cherbourg et se rendent maîtres de la ville (2).
La guerre était donc déclarée; une campagne s’ouvrait où la marine française entrait en lice pour défendre nos possessions coloniales, où n’étant pas assez forte pour
(1) Arch. de la Marine, Service général, 175$ et 1756.— À la bibliothèque de l’Arsenal, on trouve, dans la collection géographique de M. de Paulmy, un fort joli dessin avec figures représentant l’embarquement du régiment de Champagne, dans le bassin du Havre. au mois de juillet 1756.
(2) Arch. de la Marine, Ordres du Roi et Service général, 1758. — Les Anglais avaient commencé par bombarder Cherbourg, le 7 août, à deux heures du matin, et ils avaient jeté une centaine de bombes. On estimait
qu’ils étaient au nombre de quinze mille.
tenir tête à un adversaire habile et résolu, elle marcha d'échec en échec jusqu'à la perte définitive du Canada que le brave Montcalm devait héroïquement défendre.
Les armements poursuivis à Brest, dans les premiers jours de l’année 1775, comprenaient une escadre d’observation, composée de six vaisseaux et de trois frégates, et une seconde escadre, composée de trois vaisseaux et de trois frégates. Le principal objet de cet armement était, comme nous l'avons dit, de transporter des troupes dans l'Amérique septentrionale; elles devaient être embarquées sur la première escadre, et la mission de la seconde était d’escorter le convoi jusqu’à Québec (r).
Ce fut sur l’Entreprenant, vaisseau de soixante-quatorze canons, commandé par le comte Dubois de La Motte, que François Motard reçut l’ordre d’embarquer, le 19 mars 1755 (2).
À ce vaisseau étaient joints le ‘Bizarre, l’Alcide, la Fidèle, la Fleur-de-Lys et la Cornette. Les instructions du ministre prescrivaient à ces bâtiments de se séparer lorsqu’ils seraient arrivés sur le Grand-Banc; les uns devaient se rendre au Canada, les autres à l'Ile Royale, et chacune des divisions, après avoir débarqué les troupes, ferait son retour à Brest séparément.
L’Entreprenant, suivi de l’escadre, sortit de la rade de Bertheaume le 3 mai 1755, et sa traversée jusqu’au large
(x) Arch. de la Marine, Campagnes, 1755.
(2) Sur le même vaisseau se trouvaient: Charles-Henry Hébert, aidepilote ; Michel-François-Robert Le Comte et Jean Milcent, matelots, tous les trois du quartier de Honfleur. (Arch. de la Marine, Rôles d’équipages,
de Terre-Neuve fut constamment favorisée par le vent. Le 28 du mème mois on fit rencontre de plusieurs bancs de glace d’une grosseur et d’une hauteur énormes; par un temps de brume ou de nuit, les vaisseaux de l’escadre auraient couru le risque de se perdre, mais ce danger avait été évité. La navigation se continua encore quelques jours sans autre incident, et le débarquement s’effectua de la manière la plus heureuse. Après quelques jours employés à remplacer l’eau et les vivres, l’Entreprenant reprit la mer et fit voile pour la France. Le chef d’escadre qui le commandait profita de la circonstance pour reconnaître des côtes encore peu explorées et chercher une nouvelle route pour sortir de la baie du Saint- Laurent. Sa recherche fut couronnée de succès. Il releva ‘ile d’Anticosti ou de lAssomption, que Jacques Cartier avait découverte en 1534 et qui était inhabitée, doubla cette île au nord et s’engagea dans le détroit de Belle-Ile, passant ainsi par deux endroits où jamais vaisseau du roi n'avait passé. « La découverte que j’ay faite de ce passage, écrivait M. Dubois de la Motte, sera pour toujours d’une grande utilité pour le Canada et pour le retour des vaisseaux que vous enverrès à Québec (1). »
Quelques mois après la rentrée de lEntreprenant à Brest, François Motard débarqua de ce bâtiment pour passer sur le Sphynx en qualité d’aide-pilote (2). Ce
(x) Arch. de la Marine, Campagnes, 21 septembre 1755.
(2) D’autres marins de Honfleur figurent sur le rôle d'équipage ; c’étaient: Charles-François Dubhazey, premier maitre de canot; Pierre Dubreuil, contre-maitre; Henry Rossignol, Louis Ancelin, matelots; Olivier Boudin, Louis Pottier, Thomas Le Clerc, pilotins, etc., etc.
vaisseau faisait partie de l'escadre, aux ordres de M. deConflans. Après une croisière dans l'Océan, le Sphynx fut désarmé, et François Motard embarqua (1) à bord du Sceptre, commandé par M. de Clavel, et armé en flûte, à destination de Saint-Domingue. Sur le même vaisseau se trouvaient d’autres marins d'Honfleur. C’étaiert Jean Magon, second contre-maitre; Olivier de Naguet, aidepilote; Jean-Baptiste Bouvier, premier aïde-voilier; François Chauvet; Jean Bougon ; Charles Hue; Pierre Renault, matelots; Pierre Revel, mousse (2).
Sorti de Brest avec l'escadre de M. de Beaufremont, le Sceptre fut attaqué par deux corsaires anglais à la hauteur de la pointe d’Isabélitz. Un court engagement s’en suivit. Sauf ce petit combat, il. ne se passa rien d’intéressant pendant sa traversée de France aux Antilles. Sur la rade de Port-au-Prince, il se rallia au pavillon du comte de Kersaint, qui avait sous ses ordres deux vaisseaux, l’ntrépide et l'Opiniätre; deux frégates, la Licorne et la Calypso, et plusieurs flûtes de transport. Cette escadre venait d'arriver de France, cinq mois après son départ (3); sur sa route elle avait canonné le fort du cap Corse, capturé quinze navires et fait subir à l’ennemi un dommage de plus de six millions.
Depuis son arrivée en rade de Port-au-Prince, M. de Kersaint s’étdit trouvé empêché par les gros vents de mettre sous voiles, bien qu’il sût que plusieurs convois
(1) 17 mars 1757.
(2) Arch. de la Marine, Rôles d'équipage.
(3) Elle avait quitté Brest le 24 novembre 1756, et était arrivée à la
Martinique le 20 mai 1757.
étaient attendus d'Angleterre. Il ne reprit sa croisière qu’à la fin du mois de septembre. Etant sorti de son mouillage avec lIntrépide, l'Opiniâtre, le Greenwich et le Sceptre, pour se porter à la rencontre de l’escadre anglaise envoyée en croisière dans les eaux des Antilles françaises, il l’attaqua le 21 octobre au matin. Elle se composait de trois vaisseaux : l’ Auguste, de cinquante-quatre canons, le Dragnok, de soixante-quatre canons, et l’ Edimbourg, de soixante-quatorze canons. L'engagement fut sanglant, à portée de carabine, entre l’Intrépide et deux vaisseaux ennemis ; l’Opinidtre fit un feu terrible, et le Sceptre, quand il fut à portée de tirer, fit au-delà de ce qu’on pouvait attendre d’une flûte. « Les Anglois, écrivait M. de Kersaint, tirant avec des boulets enchaïnés et des artifices, dégréèrent les vaisseaux françois et décampèrent. Je ne scaurois assez, Monseigneur, vous exalter la valleur et le zèle de tous mes officiers et gardes de la marine en géncral, mes chefs officiers-mariniers se sont comportés avec toute la valleur et le zèle possible. Beaucoup de nos recrües ont esté ébranlés, d’abord par les feux d’artifices et les accidents qu’ils ont causé. Jay eu en tout vingtsix hommes de tués, deux officiers et soixante-quinze de blessés dangereusement, et soixante de bruslés ou blessés légèrement (1). » Parmi ces derniers se trouvait François Motard. Trois mois plus tard, le Sceptre rentrait à Brest et était désarmé.
Le désarmement du Scepire permit à François Motard de passer sur le Courageux en qualité de premier pilote
(1) Arch. de la Marine, Campagnes, 15 novembre 1757.
(15 octobre 1758) (1). Ce vaisseau faisait partie de l’escadre de M. de Bompar, armée à Brest et destinée à une campagne aux Îles du Vent et sous le Vent. Elle mit à la voile munie d'instructions lui prescrivant d'empêcher les Anglais de s'emparer de quelques-unes de ces îles; de protéger le commerce des nations neutres ; de détruire la division ennemie rassemblée de temps en temps dans la rade de la Barbade, et de faire route ensuite pour la Martinique. La campagne fut assez monotone et se termina au mois de novembre 1759 (2).
La paix de 1763, par laquelle la France fut pour ainsi dire chassée des mers, ramena à Honfleur le pilote François Motard. Il y arrivait au moment où la ville était en fête et où des réjouissances publiques, ordonnées par M. de Choiseul, célébraient la fin d’une guerre dans laquelle l’Angleterre avait détruit notre marine et ruiné notre puissance coloniale. Néanmoins, un Te Deum fut chanté; on fit la distribution de dragées et de menue monnaie selon l’usage; on dressa un feu de joie sur la
(1) Seize marins de Honfleur étaient embarqués sur le Courageux avec François Motard, c’étaient : Jean Germain, quartier-maitre ; François Allain, premier maître de canot; Jean Guillemard, aide-canonnier ; Pierre Jouan, mort à la mer le 1° juillet 1759 ; Thomas Le Clerc, aide-pilote ; Pierre Dupuis, bosseman ; Jean-Baptiste Restout, Louis Potier, Jean Patin, Robert Deshayes, matelots, etc., etc. (Rôles d'équipage.)
(2) Au mois d'août et de septembre 1759, le Havre fut bloqué par une escadre anglaise forte de vingt-trois voiles et commandée par l'amiral Rodney. Une partie de la population quitta la ville, qui n’était défendue que par deux corvettes, des chaloupes canonnières et des bateaux plats armés de canons de faible calibre. (Arch. de la Marine, Ordres du roi, août et septembre 1759.)
place d’armes, et les illuminations ordinaires apprirent à la population « l’heureux événement (1). »
A vrai dire, Honfleur en cette occurrence témoignait sa satisfaction de revenir aux opérations commerciales un moment abandonnées. Avec autant d'activité que de résolution, les armateurs recrutèrent de nouveau des équipages, équipèrent leurs terre-neuviers et se préparèrent à mener à bien de nouvelles expéditions. Les quatre années que François Motard venait de passer sur la flotte, sa qualité de pilote, son âge et son expérience acquise, le désignaient naturellement pour un commandement. Un des principaux négociants de Honfleur, M. Premord, lui confia la Jeanne-Gentille, de cent quarante tonneaux, portant six canons, quinze hommes d’équipage et armée pour Saint-Domingue, Le voyage qu’il entreprit alors fut signalé par une lutte désespérée contre un pirate de Salé et par une captivité de trois années chez les Arabes. Il a laissé de cet épisode un intéressant récit que nous reproduirons en partie :
« Le 2 juillet 1764, j'appareilloi du port d'Honfleur avec le navire la Jeanne-Gentille que je com.nandois, par un vent du nord-est, beau temps ; j’étois destiné pour Saint-Domingue.
« Après quatorze jours d’une navigation heureuse, pendant lesquels les vents avoient varié du nord-est au nord-ouest seulement, je me trouvois le 16 juïllet à midi par 38° 40" de latitude et par 25° 20" de longitude, méridien de Paris; l’île Tercère me restant dans l’ouest.
(1) Délibérations municipales, 9 juillet 1763.
« Les vents étoient alors au N.-O. bon frais ; le tems obscur et par grains. Je tenois le plus près, tribord amures, un ris dans chaque hunier. A trois heures, le temps s'étant éclairci, je montai moi-même en vigie. A peine avois-je fixé ma vüe sur l'horizon que je découvris une voile dans le N.-O., distante de trois lieües environ. En m’apercevant qu’elle faisoit route sur moi, elle me devint suspecte ; le roi de Maroc faisoit la guerre à la France ; il avoit dehors de nombreux corsaires ; je devois craindre que le bâtiment qui me chassoit n’en fût un. Je descendis donc de suite et je me couvris de voiles pour le fuir. Mais sa marche étant de beaucoup supérieure à la mienne, il fut bientôt dans mes eaux et je pus le reconnaître pour chebec à sa voilure, et pour barbaresque aux couleurs qu’il portoit.
« Sa force me paraissoit considérable ; la mienne ne consistoit qu’en six canons de 4 et de deux livres de balles, quatre fusils, deux espingoles et quinze hommes d'équipage. Malgré mon extrême faiblesse, je n’en résolus pas moins de me défendre jusqu’à la dernière extrémité si j'étois attaqué ; et je trouvois mes officiers et le reste de mon équipage d’autant mieux disposés à seconder mes eflorts que le plus dur esclavage était le sort qui nous attendoit.
« Ce bâtiment m’ayant tiré quelques coups de canon à très grande portée, je crus qu’il appartenoït à la régence d'Alger, alors en paix avec la France, de qui elle avoit obtenu le droit de visiter le pavillon, et je diminuai en conséquence de voiles pour lattendre. Mais j’eus bientôt de fortes présomptions que ce chebec étoit au roy de
Maroc qui nous faisoit la guerre. Ne pouvant plus le fuir, je me préparai à le combattre.
« Aussitôt qu’il fut à portée de voix, il me héla en italien et me demanda d’où je venois, où j’allois et qui j'étois. Après avoir satisfait à ces questions, il me dit qu’il étoit Algérien et qu'ayant le droit de me visiter j'eusse à mettre ma chaloupe à la mer pour venir à son bord. Je lui répondis que je ne pouvois déférer à son ordre, attendu le mauvais état de ma chaloupe qui avoit été fort endommagée par un coup de mer, mais que s’il tenoit à me visiter, il pouvoit mettre la sienne dehors. Cette réponse ne l’ayant point satisfait, il me réitéra d’un ton supérieur et menaçant l’ordre de me rendre à son bord. Sur mon refus appuyé de nouveau des mêmes raisons que je venois d’alléguer, il m’envoya sa bordée et arbora le pavillon marocain.
« Cette volée mal dirigée ne me fit aucun mal. Je ripostai de la mienne qui lui coupa son mât de perroquet de fougue au ras du chouque. Je bravai énorme disproportion de force qui existoit entre nous. Mes officiers se mirent à servir mes canons. Ils le firent si bien ainsi que ma petitc mousqueterie, que pour éviter mon feu, ce chebec se laissa culer. Il se plaça de manière à me combattre en anche à la portée de pistolet, position qui lui donnoit un grand avantage sur moi. Sur ces entrefaites, deux de mes canons se démontèrent, cette double circonstance me forçant à lui présenter le côté de babord, je m'occupai de cette manœuvre. S’en étant aperçu, il tenta un abordage, mais je l’évitai en arrivant vent arrière.
« Je parvins enfin à prendre le côté de babord et je lui envoyai ma petite volée de mitraille ; elle lui fit beaucoup de mal à en juger par les cris qui s’élevèrent de son bord. Nous nous battimes pendant une heure, souvent vergue à vergue. Enragé de ma résistance, le capitaine de ce chebec tenta un second abordage. Pour l’éviter, j'arrivai lof pour lof, mais en manœuvrant pour lui passer au vent, je tombai sous son beaupré, et son mât de foc s'engageant dans un de mes gardes-seneau nous nous trouvâmes accrochés. Il profita de cette position pour jeter du monde à mon bord ; nous les repoussämes par trois fois, enfin à la quatrième ils s’y maintinrent après avoir tué plusieurs hommes de mon équipage.
« Quant à moi, armé d’une espingole, je résolus de vendre cher ma vie. J’abattois tous ceux qui osoient s'approcher de moi, mais bientôt, accablé par le nombre et couvert de blessures, ils m’étendirent à leurs pieds. J’avois huit coups de sabre sur le corps et le crâne ouvert; j’étois sans connoissance ; ils me crurent mort et ils me dépouillèrent. Cependant, après une heure et demie d'évanouissement, je revins à la vie et je me trouvai moi et mon navire au pouvoir de ces barbares. Mon chirurgien me prodigua ses soins ; il pansa mes blessures; celle de la tête étoit la plus dangereuse, il me fit l’opération du trépan.
« Le 18 (juillet) je fus transporté à bord du corsaire, le capitaine désirait beaucoup me voir ; je lui fus présenté. Cet homme qui étoit un renégat italien couvert de forfaits et d’indignes cicatrices me fit demander par son interprète comment j’avois osé avec six canons et quinze
hommes d’équipage lutter contre lui qui en avoit vingthuit et trois cents hommes. Je lui répondis que mon devoir, mon honneur et les intérêts de mon armement exigeaient que je me défendisse jusqu’à la dernière extrémité. Cette réponse parut lui faire plaisir car il me fit offrir du café et quelques vêtements. Néanmoins, je n’en fus pas mieux traité par ses officiers; ils me refusoient les moindres secours et pour ajouter encore aux douleurs que je souffrois, ils me placèrent dans la cambuse, couché sur des planches, et mon chirurgien ne pouvoit me panser qu'après les soixante blessés qu’ils avoient eu dans le combat. Je restai dans ce cruel état pendant quinze jours.
« Le 30 juillet on découvrit la terre. Le 3r, on mouilla dans la baie de Sainte-Croix (de Barbarie) et le 1‘ août, nous fûmes débarqués. Le Bacha, escorté de cinquante soldats, nous attendoit sur la plage ; nous fûmes conduits en prison au milieu des avanies d’une populace effrénée. Heureusement que deux négociants anglais établis à Sainte-Croix furent touchés de notre malheureux sort. Amis du Bacha, ils obtinrent de lui quelques adoucissements pour mes infortunés compagnons, et pour moi la permission de me loger chez eux. Ces généreux hôtes, dont je regrette d’avoir oublié les noms, me prodiguèrent les plus tendres soins et tous les secours qui pouvoient dépendre d’eux. En peu de tems mes blessures furent cicatrisées, et deux mois après avoir été accueilli sous ce toit hospitalier, j'étois en pleine convalescence. À cette époque, le roi de Maroc (1) arriva à Sainte-Croix avec
(x) Sidi-Mohamed-Ben-Abdala.
cinq mille hommes de cavalerie. Mon combat avoit fait du bruit dans le pays; les détails en étoient parvenus. jusqu’à ce ‘prince; il voulut me voir. Je fus conduit devant lui. Après avoir fait l'éloge de ma résistance sous le rapport de ma bravoure, il m'offrit un des premiers emplois dans sa marine si je voulois entrer à sen service. Il n’exigeoit de moi qu’une seule condition, c’étoit d’abjurer ma religion pour embrasser le mahométisme. L’interprète qui me rendoit ces propositions ajoutoit que si je les acceptois, le roy me combleroit d’honneurs et de biens, mais que si je refusois je serois l’esclave des esclaves. Je n’avois pas à balancer entre de pareilles offres, je les rejettai donc avec autant d’indignation que de mépris. Ce prince, d’un caractère féroce et sanguinaire, fut extrêmement courroucé de mon refus. Il ordonna qu’on me sortit de devant lui et qu’on me conduisit au Maroc chargé de chaînes. Il me falut quitter Sainte-Croix sans pouvoir témoigner ma reconnoissance à ces bons Anglois qui m’avoient donné une si généreuse hospitalité. Je soufris les plus cruels tourmens pendant la route, toujours. exposé à l’ardeur du soleil brûlant, marchant presque nud dans les sables arides, dévoré par la soif et la faim. Plusieurs de mes blessures se rouvrirent et j’arrivai à Maroc dans l’état le plus affreux (1).
« Le retour du roi dans cette capitale de son empire suivit de près mon arrivée. La cupidité lui épargna un crime. Persuadé qu’il obtiendroit pour mon rachat une
(1) Le trajet de Sainte-Croix à Maroc s’effectue en trois jours. La rouce court dans une chaine de collines pierreuses où la chaleur est excessive en
ii -À
forte rançon, il désira me conserver la vie. Dès ce moment je fus mieux traité ; on soigna mes blessures, et comme j’étois doué d’un tempérament robuste, je ne tardai pas à recouvrer la santé. Les gens de mon équipage avoient été vendus à divers; pour moi, je restai l'esclave du roy, attaché à un des portiers Îes cours extérieures de son sérail (1). »
Peut-être était-ce là un poste de confiance, maïs il est douteux que François Motard en ait apprécié tout le prix au milieu des poignantes préoccupations qui lassaillaient. Lorsqu’il était arrivé au Maroc, il avait pu juger que les tribulations qui l’y attendaient n’étaient pas près de leur fin. Il y avait trouvé deux cents Français prisonniers du sultan, lesquels, depuis un an, avaient passé par bien des angoisses. Un grand nombre de ces malheureux appartenaient à des familles du Havre (2) ; d’autres avaient été capturés par les pirates de Salé sur des navires de Nantes; tous étaient à bout de forces, se demandant quel sort leur était réservé et jugeant leur situation désespérée.
C’està ce moment, qu’à la suite del’affaire Larache(3), les équipages de huit chaloupes de l’escadre du comte Du Chauffault avaient été pris par les Maures. Ils devinrent les compagnons d’esclavage de François Motard. Un de leurs officiers, M. de Maurville, a raconté sa fâcheuse
(x) Arch. de la Marine. Personnel.
(2) Les corsaires de Barbarie avaient récemment capturé trois navires de ce port : les Deux-Amis, capitaine Dupuis; la Légère, capitaine Cotais ; la Bonne-Famille, capitaine Renoult. Les négociants du Havre, consternés des prises que faisaient les Barbaresques, s’adressèrent au ministre de la marine (16 août 1764).
(3) Voyez Arch. de la Marine, Campagnes, 1765-1766.
aventure dans une relation qui présente un côté curieux, car elle nous révèle l’état intellectuel d’un despote arabe qui se piquait de philosophie.
« Le lendemain de notre affaire, l’on nous mena de la plus cruelle manière à trois lieues de Larache où étoit campée la cavalerie. Là, nous fusmes mis au nombre de trente, tous blessés, sous une petite tente, où nousétions tous nuds, les uns sur les autres, les fers aux pieds. Il y avoit dans ce nombre M. de Maignent, lieutenant de vaisseau, et moi, de la chaloupe du commandant, et un garde-marine de celle de la Licorne. Ces deux messieurs ne sont point venus jusqu’à Marrocq ; le premier a été tué en route par les Maures, ses blessures le mettant hors d'état de pouvoir suivre, et le garde-marine à été laissé mourant au camp de Larache. Farrivay à Marrocq au bout de huit jours de marche, presque nud, tout couvert de sang et sans que trois blessures que j’avois reçues eussent été pansées. C’est cependant dans cet état qu'après avoir resté quatre heures à être visité par les Maures qui étoient dans les cours du palais, je fus présenté au roy qui, après avoir fait. quelques questions, me remit entre les mains d’un juif, avec ordre de me traiter durement. Deux jours après arrivèrent les malheureux que j’avois laissés à Larache, au nombre de quarante-six, dans un état à faire trembler. Nous avons été assez heureux pour trouver, dans les esclaves françois qui sont ici, trois chirurgiens qui se sont chargez de nous panser. Le roy du Marrocq donne aux esclaves pour tout secours une blanquille, monnoye du païs, qui revient à trois sols quatre deniers de la nôtre, ce qui suffit à peine pour avoir du
pain, et encore la paye-t-on que le premier mois (1). »
Si, comme tous les princes mahométans, le roi de Maroc était avide et intéressé, ne traitant avec les Etats européens qu'après avoir reçu de somptueux présents et sept cents piastres par prisonnier, il avait montré à plusieurs reprises, paraît-il, des sentiments d’humanité. Sa mort, disait M. de Maurville, eut été une grande perte pour les esclaves, « étant très bon pour eux en comparaison de ses prédécesseurs ». [l s’agit dans tous les cas d’ane bonté relative. Suivant le même officier, il ne manquait à ce roi qu'une éducation à l’européenne pour en faire un grand prince. M. de Maurville fut admis en sa présence, et il a raconté l’entrevue :
« Il me demanda si je voulés me faire maure, qu’il me donneroit une femme de sa main et un vaisseau à commander. Sur quoy luy ayant répondu que sy j’estois né dans son empire je rendrois grâces au ciel de m'avoir mis sous la domination d’un si bon prince, mais que Dieu m’ayant fait naistre françois que je devois respecter sa volonté; que ma vie, mes services et ma liberté étant le bien de mon roy et de ma patrie je ne pouvois en disposer sans m’opposer aux décrets de sa divine providence. Il me fit dire que je pensois très bien ; que quoique nos cœurs fussent les mêmes, ceux qui avoient esté élevés dans la foy catholique, devoient lavoir chrétien, et les Maures mahométant. Il me dit encore qu’il ne faisoit pas grand cas des renègats de son royaume, et qu’il n’étoit ni Maure ni chrétien. Vous voyés par ce petit échantillon
(1) Arch. de la Marine, Campagnes, Lettre du 22 juillet 1765.
que cet homme est naturellement philosophe, qu'il connoit le cœur humain, et n’est pas si barbare qu’on se l’imagine. »
Si les traits de ce portrait sont fidèles, on peut dire que l’histoire de la dynastie du monarque arabe offre assurément peu de spectacles aussi consolants. Mais l'officier qui l’a tracé n’a-t-il pas fait de ce Marocain un prince un peu trop généreux ? Ne lui aurait-il point prêté des qualités qui n’existaient que dans son imagination ? Pour notre compte, la philosophie et la douceur du roi de Maroc sont loin de nous toucher, car nous n’ignorons point qu’en digne successeur de Muley Ismaël, il était rarement las de couper des têtes ou de poignarder ses sujets, couvrant d’ailleurs d’un prétexte de piété les cruautés qu’il exerçait envers les chrétiens et les maures.
C’est avec ce prince philosophe que la France négocia une trêve à l’époque où cent soixante Européens étaient entre ses mains. Une première tentative n’aboutit pas. Plus tard, au mois d’octobre 1764, des pourparlers furent échangés de nouveau par l'intermédiaire d’un marchand portugais. Mais le roi de Maroc, près duquel on avait fait valoir des raisons propres à le gagner, changea subitement de sentiment et déclara qu’il ne traitrait qu'avec un ambassadeur francais. Le Portugais n'osa plus élever la voix en faveur des prisonniers, de sorte que leur rachat semblait compromis. Toutefois, il en fut autrement, non pas que Louis XV se fût décidé à envoyer un diplomate au Maroc, mais parce qu’inclinant à suivre les conseils du ministre de la marine, il donna l'ordre d’armer une division de navires de guerre. C’était
une manière infaillible de préparer les voies à un arrangement.
L'expédition, placée sous le commandement du comte de Breugnon, se composait du vaisseau l’Union, de la frégate la Sincère et de la corvette la Lunelle. Elle emportait des présents destinés à faciliter les négociations ; ils consistaient en une aigrette de diamants, de très belles armes, de riches étoffes, un trône de velours galonné d’or et des draperies.
La division appareilla de Brest le 7 avril 1767, arriva à Cadix le 16, et y reçut les fonds destinés au rachat d'environ deux cents esclaves français. Le 23 du même mois, elle fit voile de Cadix pour Saffy, où elle arriva heureusement le 26. Dès que le comte de Breugnon fut prévenu des dispositions favorables du roi de Maroc, il fit débarquer de son vaisseau les présents, puis il se transporta de sa personne à Saffy, accompagné des officiers de sa division, au milieu d’un grand déploiement de cavalerie maure et au bruit de toute l'artillerie. De là, il se rendit à Maroc (1).
La route de Saffy à Maroc est accidentée et peu facile. L’ambassadeur du roi Louis XV mit ur peu plus de six jours pour la parcourir, en marchant dix heures par jour, ce qui donne à penser que les Marocains firent faire d’assez grands détours à l’envoyé français, car les voyageurs modernes accomplissent la même course en vingttrois heures. On voulut sans doute tromper le comte de Breugnon sur la direction de la route et sur les distances.
(x) Arch. de la Marine, Campagnes. Lettres et mémoires de juillet, septembre, décembre 1765 et avril 1767.
Il s’était mis en marche le 11 mai, précédé de soixante cavaliers chargés, de la part de l’empereur, de la sûreté detoute l'ambassade. On rencontra sur la route plusieurs tribus nomades qui vinrent, en signe de paix et d’amitié, offrir du lait et du miel à l'ambassadeur. Le même jour, on passa la nuit sous des tentes. Le lendemain et les jours suivants, jusqu’au 16 mai, on se remit en marche de grand matin. Le 17, on se trouvait à deux lieues de Maroc. Le comte Breugnon fit son entrée dans la capitale ce jour-là, et il fut loger au vieux château à trois quarts de lieue de la ville. Dès le même soir, on lui apporta quatre bœufs, cent moutons, des légumes et des fruits pour sa table et la nourriture de sa suite. Dans une seconde entrevue avec le premier ministre Muley -Dreis, ambassadeur français fut prévenu que l’empereur lui donnerait audience le 19, à quatre heures après midi. M. de Breugnon et les officiers se rendirent sur une grande place où ils mirent pied à terre. Lorsque l’empereur parut, M. de Breugnon s’avança jusqu’à l’étrier de son cheval et, en s’inclinant, lui remit dans un mouchoir de soie ses lettres de créance. Ensuite l’empereur exprima à l’ambassadeur le désir qu’il avait de faire la paix avec la France; il ajouta qu'il en avait toujours cherché les occasions, qu’il espérait que cette paix serait durable, qu’il ne ressemblait pas aux deys d’Alger et de Tunis qui avaient manqué plus d’une fois aux traités.
Le 27 mai suivant, les esclaves français de Salé et de Larache arrivèrent au camp, conduits par un caïd ; ils furent rachetés à des conditions très onéreuses. Le comte de Breugnon se rembarqua le 18 juin 1767, ramenant
tous les captifs et laissant dans le Maroc M. Chénier, comme consul général.
Revenons maintenant à notre marin et citons le passage dans lequel il mentionne son rachat et celui de cent cinquante malheureux qui durent au comte de Breugnon et aux Pères de la Merci de revoir leur patrie en 1767.
« Des hommes pieux, dit François Motard, voués à la charité et à la bienfaisance, vinrent sur ces bords inhospitaliers nous racheter de l’esclavage. Secondés par un gouvernement paternel et par l’heureuse influence d’un marin aussi distingué par sa naissance que par ses talents, le comte de Breugnon, ils brisèrent les fers de tous les captifs qui se trouvoient au pouvoir des Barbaresques et les conduisirent à Marseille. Là, dans une procession majestueuse et touchante, nous rendîmes tous de vives actions de grâces à l’Eternel et comblâmes nos libérateurs de bénédictions (1). »
De retour à Honfleur, François Motard reprit ses voyages de commerce. De 1768 jusqu'en 1778, nous le trouvons en qualité de second capitaine puis de capitaine sur des navires armés pour Cadix, Marseille et Lorient (2). En 1776, ilcommandaitle Triton, et effectuait un voyage aux Indes. La guerre de 1778 vint l’arrêter dans ses voyages ; elle devait en revanche mettre en relief ses qua-
(x) Le séjour de François Motard, au Maroc, n’avait duré que trois ans. Deux autres de ses compatriotes furent moins heureux. Charles Eliot subit une captivité de vingt ans, et Jean Ancelin était esclave depuis vingt-neuf ans, lorsqu'il fut racheté, en 1718, en compagnie de marins du Havre, de Fécamp et de Rouen. — Hist. du règne de Mouley d’Ismaël, roy de Mara, par le P. Busnot (Rouen, 1714), p. 255.
(2) Les Deux-Négrillons, le Marquis-de-Brancas, le Neptune.
lités de marin, sa fermeté, son sang-froid, on pourrait dire son audace.
Au commencement de l’année 1780, des négociants du Havre formèrent le projet d’une expédition dans l'Inde et lui en proposèrent la direction. L’ayant acceptée, il fit construire un des plus beaux navires qui aient existé dans la marine marchande française, soit pour l’élégance des formes, soit pour la supériorité de la marche ; il fut nommé le Stanislas.
Le succès du voyage dépendait d’un prompt départ, aussi le navire fut-il bientôt armé. Il portait vingt-quatre canons de 12 en batterie, et comptait cent quatre-vingtdix hommes d'équipage.
Informés de cet armement, les Anglais s'étaient vantés de l’intercepter. Dans le courant du mois de mai 1780, des navires de guerre parurent à cet effet dans les eaux du Havre. Mais François Motard avait résolu de déjouer leurs projets. Il y parvint en dirigeant sa route par les
Orcades.
Ce fut le 14 juin, au soir, qu’il mit à la voile par un bon vent de sud-ouest. Le lendemain matin il était dans les parages de Dunkerque, et déjà il se félicitait d’avoir échappé aux croiseurs lorsque la vigie signala plusieurs voiles. C’était à n’en pas douter des ennemis. Ayant ordre d’éviter tout engagement sérieux, il fit de la toile, prit chasse et chercha à gagner Ostende. Mais la supériorité de marche des navires anglais ne lui permit pas de se mettre en sûreté dans un port neutre. Motard cessa donc de continuer sa retraite; ne pouvant plus éviter le
combat, il se disposa à le soutenir avec la plus grande vigueur.
« Alors commença, dit-il, à la vüe de toute la ville d'Ostende, un des combatsles plus opiniâtres qui se soient livrés (1). Mon infériorité étoit patente. J'étois attaqué par la frégate de S. M. B. lAppollon, capitaine Philémon Powual, ayant vingt-six canons, huit obusiers et deux cent quatre-vingt-dix hommes d’équipage, tous gens d'élite (2). Outre cette supériorité de forces qui lui faisoit multiplier à volonté son feu d’artifice et de mousqueterie, le capi :aine Powual avoit encore sur moi l’avantage de la manœuvre; son bâtiment n’étoit qu’au lest, le mien étoit chargé ; quoi qu’il en soit, secondé par mes officiers, je ne songeai qu’à me défendre jusqu’à la dernière extrémité.
« Comme je viens de le dire, l{ppollon n’ayant que son lest, cette frégate viroit de bord avec une vitesse étonnante, tiroit ses canons de tribord et de babord, tandis que le Sianislas, pesamment chargé, ne pouvait faire le plus souvent usage que de six à huit des siens; mais mieux dirigés que ceux de l’ennemi, chaque coup portoit en quelque sorte.
« À deux heures un quart, le capitaine Philémon Powual ayant été tué, le sieur Edward Pellene, son second, prit le commandement de l’.Appollon et le feu de cette frégate redoubla de vivacité. Mon mât de misaine étoit déjà emporté ; à trois heures, mon grand mât de
(1) 15 juin 1780.
(2) M. Levot dit que la frégate l’ Apollon était commandée par sir Edward Pelew, depuis lord Exmout. (Les Gloires maritimes de la France, p. 365.
hune et ma grande vergue furent également emportés ; ces événements ne firent qu’augmenter mon ardeur. L’ennemi étoit moins désemparé dans sa mâture et ses agrès, n'ayant que son beaupré et sa corne d’artimon cassés, mais il étoit percé d’onze coups de canon à l’eau, ce qui le força à trois heures un quart de quitter le combat. Le voyant manœuvrer pour s'éloigner, je lui tirai encore cinq coups de canon auxquels il ne riposta pas et il continua de fuir.
« Le Stanislas, entièrement désemparé, se trouvoit hors d’état de poursuivre l’Apollon. Je cherchai donc, à l’aide des voiles regréées sur les tronçons de nos mâts, à gagner la rade d’Ostende. La mer étant basse alors, j'échouai sur un banc de sable, à l’extrémité de la rade, à la distance d’environ cinq quarts de lieue du port. Pour alléger le bâtiment qui tallonnait beaucoup, je fis couper et jetter à la mer le reste de mes mâts hâchés et crever mes barriques d’eau. M. Garnier, consul général du gouvernement françois dans les Pays-Bas, voyant le danger que le Stanislas couroit, m’envoya de terre un pilote et des chaloupes qui me désenflouèrent et me remorquèrent dans le port.
« Outre le capitaine Powual, l’ennemi a eu vingt-cinq hommes tués et quarante blessés. Lorsque l’4pollon est arrivé aux Dunes, cette frégate avoit quatre pieds et demi d'eau dans sa cale.
« Le capitaine Powual étoit un des meilleurs marins d'Angleterre, possesseur d’une fortune considérable qui s’étoit encore accrüe par ses riches et nombreuses captures dans la mer du Nord. Il avoit à son bord une école de
mzrine et tous matelots d'élite qu’il soudoyoit de sa poche en sus de la paye ordinaire accordée par S. M. B. Ces détails me furent fournis par son beau-frère qui vint exprès de Londres à Ostende pour me voir.
« Ma perte a consisté en cinq hommes tués, au nombre desquels se trouve le chevalier Dubost (r), et vingt-six blessés, moi compris. Mes blessures étoient légères : j’avois deux coups de feu dans le bras, un éclat de boulet au visage et mes habits percés de plusieurs balles (2). »
Ce combat fit grand bruit et il en fut rendu compte au roi. Pour donner au courageux marin un témoignage honorable de la valeur et de expérience qu’il avait montrées, Louis XVI lui fit don d’une épée à ses armes (3). Il lui conféra en outre un brevet de lieutenant de frégate. Voici la dépêche qui lui fut adressée le 7 octobre 1780 :
« Sur le compte que j'ai rendu au Roi, de vos services, écrivit M. de Sartine, et particulièrement du combat vigoureux que vous avez soutenu à la vue d’Ostende, avec le navire le Stanislas, que vous commandiez, contre la frégate anglaise l’A4pollon, Sa Majesté voulant vous en marquer sa satisfaction d’une manière distinguée, elle vous a admis dans sa marine en qualité de lieutenant de frégate. Vous serez en conséquence employé au département du Havre. »
La conduite de François Motard et le bruit de son beau combat contre l.Appollon l'avaient précédé à Hon-
(x) De Naguet-Dubosc (Marie-Olivier), né à Honfleur vers 1730, tué sur le Stanislas le 1$ juin 1780.
(2) Arch. de la Marine, Personnel.
(3) Lettre datée de Versailles, le 26 juin 1780.
fleur. Lorsqu'il y fut de retour, ses compatriotes se réunirent spontanément en leur Hôtel-de-Ville et prirent la délibération qui suit, aux applaudissements de la population entière. Touchant hommage qui aurait pu couronner une existence militaire plus éclatante mais qui ne pouvait honorer un plus brave marin :
M - « Le sieur Motard auroit donné dans différentes occasions des preuves non équivoques de bravoure et d'intelligence surtout dans le combat opiniâtre qu’il a soutenu, en 1764, Sur un petit navire marchand, armé de huit canons avec quinze hommes d’équipage, contre une frégate du roy de Maroc, de quarante canons et de plus de trois cents hommes d'équipage, à laquelle il ne se rendit qu'après avoir épuisé ses munitions et avoir perdu toutes ses forces par une suite d'un grand nombre de blessures dont il porteles cicatrices honorables. Ayant pris le commandement de la frégate le Stanislas armée au port du Havre, en guerre et marchandises, destinée pour l'Amérique, montant vingt-quatre canons de douze livres de balle, avec centquatre-vingts hommes d’équi’ ge, dont quarante matelots seulement et le reste en novices et de mousses, il auroit soutenu le 15 juin dernier un combat à la vüe de la ville d’Ostende, contre la frégate angloise l’Appollon, de trente-six canons, dont vingt-six de douze livres de balle, et deux cent cinquante hommes, matelots et soldats. Malgré la disproportion de ces forces, ledit sieur Mottard, secondé par ses officiers, aurait combattu pendant trois heures et un quart à la portée du pistolet, exposé à une mousquetterie suivie. Quoique la frégate le Stanislas eut perdu trente hommes tués et blessés, qu’elle
eût considérablement souffert dans ses agrez etsa mâture et que ledit sieur Mottard eut reçu trois blessures, il auroit enfin forcé la frégate angloise à lui céder le champ de bataille et lui auroit fait tirer plusieurs coups de canon auxquels elle n’auroit pas répondu. Sa Majesté, informée de la fermeté avec laquelle le sieur Mottard a soutenu honneur du pavillon françois, lui aurait fait remettre une épée avec une lettre de satisfaction. .
no. D'après le vœu général des habitants de cette ville, le dit sieur maire (r) a cru devoir assembler la communauté aux fins de témoigner au dit sieur Mottard la part qu’elle prend à un évènement qui, en honorant un brave homme, honore égallement sa patrie...
« Sur quoy.... il a été arrêté que pour donner au dit sieur Mottard des marques de la distinction qu’il mérite parmi ses concitoyens, il demeurera sous le bon plaisir deSa Majesté exempt à l'avenir de guet et garde, etc., etc. »
François Motard était encore à Honfleur, jouissant d'un repos bien gagné, lorsqu’au mois de juin 1781 il reçut l’ordre de se rendre au Havre. On lui destinait le commandement de deux chaloupes canonnières, la Martinique et la Sainte-Lucie, armées en vue d’escorter les convois.
Les corsaires de Jersey et de Guernesey désolaient les pêcheurs de la Hougue et le cabotage du Havre à Cherbourg, lequel était d'autant plus précieux qu’une grande
(x) Michel de la Croix, sieur de Saint-Michel, maire. Echevins : Gentien Guillebert, Jacques Duhault, Guillaume Goubard et Victorien Rigoult.
Année 1780.
partie des approvisionnements destinés pour le port de Brest se transportaient par cette voie.
Motard parvint à protéger ce commerce pendant quelque temps. Ayant pris la mer le 9 juin et étant allé explorer les parages des îles anglaises, il fut assez heureux pour capturer un fort lougre de Guernesey, l'Actif, porant quatre canons, six pierriers et quarante et un hommes d'équipage ; ce bâtiment, par ses nombreuses prises et sa grande réputation de marche, était la terreur de la côte. La prise fut amenée au Havre et M. Mistral en écrivit au ministre :
« Le sieur Motard, aussi brave homme que franc, et ce n’est pas peu dire, m’a avoué tout bonnement qu’il doit cette prise à quelques coups de canon heureux qui ont dégréé le lougre et surtout au peu de vent qu’il y avoit, il pense qu’autrement ce lougre lui auroit échappé par la vitesse de sa marche (1) ».
L’épouvante que les corsaires de Guernesey répandaient parmi les bâtiments caboteurs était telle que ces corsaires n'étaient souvent armés que de canons en bois, et qu'ils n’en pillaient pas moins les pêcheurs, s’emparant de leurs bateaux presque toujours par ruse.
Etant ressorti du Havre, le 24 juin 1781, François Motard fut assez heureux pour capturer, sous les îles Saint-Marcouf, un de ces corsaires qui avait jusqu’alors échappé aux poursuites, et qui était d’autant plus redouable qu’il pouvait abattre à volonté ses mâts, prendre tantôt la forme d’une chaloupe de pêche, tantôt celle
(1) Arch. de la Marine, Service général, 15 juin 1781.
d’une barque et se cacher dans les halliers dont les iles Saint-Marcouf étaient couvertes sur leur bord. C'était le Dragon, gréé en caiche, du port de huit tonneaux au plus, armé d’un seul canon de deux, de quatre pierriers et de six canons en bois (1).
Ces deux captures, ces fréquentes sorties pour purger la côte de la « vermine jersienne et guernezienne » qui se montrait dans la Manche (2), furent cause que les corsaires abandonnèrent la côte depuis la Hougue jusqu’à Saint-Malo, et que jusqu'à la paix de 1783 ces parages furent libres.
« Sa mission, écrivait M. Mistral, a été jusqu’à ce moment et malgré la rude saison très bien remplie; le sieur Motard est vrayment animé du plus grand zèle pour le service, et ce lieutenant de frégate seroit on ne peut plus flaté si, en l’honorant d’une de vos dépèches, vous aviez la bonté de lui en témoigner votre satisfaction (3) ».
Quelques mois plus tard, le 21 juin 1782, M. Mistral insistait de nouveau auprès du marquis de Castries en faveur des deux capitaines des chaloupes canonnières, François Motard et François Le Mesle (4), « dignes des plus grands éloges pour la façon dont ils servoient : Le
(1) Arch. de la Marine, Campagnes, 4 août 1781, Service général, 3 août 1781.
(2) Arch. de la Marine, Service général, 26 juillet 1781.
(3) Arch. de la Marine, Service général, 1°** mars 1782.
(4) François Le Mesle, né au Havre, lieutenant de frégate auxiliaire en 1758, commandait la Sainte-Lucie, sous les ordres de François Motard, en 1781. Avait commencé à naviguer en 1741 comme pilotier sur la corvette la Nayade.
sieur Motard avoit donné les preuves les plus publiques de la bravoure la plus froide et la plus intrépide ». M. Mistral sollicitait, pour le premier, le brevet de capitaine de brûlot, et pour le second celui de lieutenant de frégate en pied (1).
Comme nous l'avons vu, son commandement avait pris fin au commencement de l’année précédente, alors que les chaloupes canonnièies la Martinique et la Sainte- Lucie avaient été désarmées au Havre : en présence du traité de paix leur mission était devenue sans objet.
Six mois n'étaient pas encore écoulés depuis la cessation des hostilités, que les marchands de Honfleur s'étrient déja mis à l’œuvre; des navires avaient été armés ; il s’agissait de reprendre les voyages aux Antilles et aux Indes que la guerre avait interrompus. Ces armateurs songèrent à s’adjoindre François Motard, en lui faisant entendre que sa prudence et son habileté leur seraient fort utiles. Incertain du sort qui lui était réservé dans la marine royale, et pressé de mettre à profit l’etendue de ses connaissances nautiques, il se disposait à prendre la conduite de deux navires armès à Honfleur pour Saint-Domingue, lorsque le roi lui fit savoir qu’il entendait le conserver à son service. Alors on lui confia le commandement des bâtiments destinés à protéger les travaux de la rade de Cherbourg où l’on commençait la construction de la digue qui est devenue une œuvre extraordinaire dans son genre.
L'entreprise n’était pas nouvelle ; les premiers projets
(1) Arch. de la Marine, Service général, juin 1783.
dataient d’un siècle environ. C’était, en effet, vers la fin du siècle précédent que les revers essuyés par la marine française dans la Manche avaient fait sentir vivement le besoin d’offrir aux escadres une retraite sûre contre les vents, un port à abri de l’insulte de l'ennemi. Dès cette époque, Louis XIV avait confié au maréchal de Vauban le soin de présenter ses vues sur la situation qu’il jugerait la plus convenable à cette entreprise. Des projets du célèbre ingénieur ik ne reste que des traditions vagues. Il paraît certain cependant qu’il désigna un emplacement connu sous le nom de Pré-du-Roi, pour y creuser un bassin, et il nomma Cherbourg l'Auberge de la Manche, dénomination qui semble caractériser utilité qu’il attribuait à cette position (1).
Le Gouvernement avait été longtemps dans l’impuissance de s’occuper de l'exécution d’un ouvrage aussi important. Il s’était contenté d’ordonner, en 1738, la création d'un port marchand. Mais, en 1777, la nécessité de défendre à main armée notre alliance avec les Américains fit sentir plus que jamais le grand inconvénient d’être privé d’un port de retraite sur cette partie des côtes. Louis XVI résolut donc de former à Cherbourg un établissement de refuge où nos flottes pussent stationner en sûreté. Les deux forts de l’ile Pelée et du Hommet furent alors construits Puis il s'agit de couvrir la rade par une digue jetée entre les deux forts. Plusieurs projets, ceux du capitaine de vaisseau La Bretonnière, de Lambert (de Paimpol) et du directeur des fortifications Decaux, furent
(x) Arch. de la Marine, rapport de M. l'ingénieur Cachin, 26 mai 18o1.
tour à tour rejetés par le maréchal de Castries. On hésitait sur les moyens d’exécution proposés et reconnus insufhsants lorsque l'ingénieur Cessart, devenu inspecteur général des ponts et chaussées et alors ingénieur en chef à Rouen, imagina de couvrir cette rade par des caisses coniques tronquées de cent-quarante pieds de diamètre à la base, soixante pieds au sommet et soixante pieds de hauteur verticale. Le ministre de la marine fut séduit par les grands avantages du nouveau projet ; en conséquence il ordonna une épreuve en grand de la construction et de la mise à flot d’une caisse conique ; cette expérience fut faite au Havre, le 8 novembre 1782.
La caisse qui avait été éprouvée au Havre fut démontée et transportée à Cherbourg. Elle fut reconstruite peu de temps après et on prit les mesures les plus minutieuses pour en opérer avec succès l’immersion.
François Motard, dans les notes qu’il adressa au Ministre de la marine, et dont nous avons fait déjà usage, a rapporté que ce fut lui, avec la bombarde le Frédéric qu’il commandait, à qui revint le soin de remorquer la première caisse conique coulée à la distance de six cents toises environ de l’île Plée pour former la tête
de la digue, le 6 juin 1784.
« Lorsqu'on coula, dit-il, le premier cône, dans le but de former la digue, ce fut moi, sur le Frédéric que je montois, qui remorquai cette énorme masse, la conduisis en rade au lieu qui lui étoit assigné et contribuai par divers apparaux que j'avois ordonnés au succès de son immersion ».
Ce fut dans cette circonstance que François Motard reçut le cordon de Saint-Louis, le 14 juin 1784.
Personne n’ignore qu’à la suite d’accidents multipliés qui entrainèrent la destruction successive des caisses, le système des digues à pierres perdues triompha, et que la masse des blocs jetés à la mer a conservé depuis ce temps les caractères de la plus parfaite solidité. Mais l’œuvre dut être suspendue pendant la Révolution, de sorte que les officiers en station à Cherbourg furent contraints d’embarquer.
En 1790, François Motard fut désigné pour prendre le commandement du Vanneau, brick fin voilier que l’on destinait à observer les mouvements de la flotte anglaise dans la Manche. Il devait se porter sur Portsmouth et Plymouth, naviguer avec prudence, tâcher de se tenir hors portée d’être interrogé, mais s’il ne pouvait l’éviter, déclarer que son bâtiment étoit un bâtiment de guerre français, et en cas où l’on aurait exigé de lui quelque acte de soumission ou de déférence, il devait ne céder qu’à la force (1).
Dans le couru: des mois de juillet, août et septembre 1790, Fraxçois Motard fit successivement trois croisières, «ont les résultats parurent assez satisfaisants pour que le Ministre de la marine lui en témoignât son contentement. Aùü mois de juillet, il avait reconnu l'armée anglaise dans la baie de Torbay; le mois suivant il s’en était approché de très près, et son fils, invité à une réception d’apparat à bord du vaisseau le Magnifique
(x) Arch. de la Marine, Campagnes, 1790,
avait pu prendre tout à l’aise le compte exact des bâtiments de guerre. Sur le rapport qui lui en parvint, le maréchal de Castries voulut bien écrire que François Motard avait parfaitement saisi l’esprit des instructions et que le Roi serait informé de cette nouvelle preuve de zèle.
Malgré les dispositions favorables du Ministre et l’estime dont l’opinion publique l’entourait, il est probable que François Motard n’aurait jamais franchi le grade de sous-lieutenant de vaisseau auquel le Roi l'avait élevé, si de graves événements n'étaient venus bouleverser l’organisation de la marine militaire. C’est à la faveur de ces événements, c’est à l'obligation d'improviser des officiers supérieurs, que François Motard dut de revêtir l’épaulette de capitaine de vaisseau. Ce qui n’est pas moins digne de remarque, c’est qu’il fut nommé à ce grade par de simples conseillers municipaux, dont le chef d’escadre Thévenard, alors Ministre de la marine, fut forcé d'approuver la décision. Voici dans quelles circonstances :
Au mois de mai 1791, les Amis de la Constitution du département de la Manche (section de Cherbourg) dénonçaient à l’Assemblée Nationale M. de Chaumontel (x),
(1) De Chaumontel (Julien-Hildebert), né à Caen, paroisse Saint-Gilles, le 27 mai 1754, fils de Louis-André-Hubert de Chaumontel et de Marie- Anne-Catherine-Jeanne Fouques. — Navigue au commerce de 1768 à 1776. Lieutenant de frégate non entretenu en 1778. Lieutenant de frégate entre tenu en juillet 1783 et attaché en cette qualité aux ports de Lorient, Brest et La Hougue, Sous-lieutenant de vaisseau le 1°* avril 1787.
commandant le vaisseau le Brillant, accusé d’avoir favorisé l’évasion de plusieurs personnes, et ils le destituaient en vertu d’un arrêté du district. En effet, le s mai 1791, époque à laquelle aucune loi ne suspendait celle qui permet à tout citoyen d’aller où bon lui semble, M. de Cheyius, évèque de Bayeux, arriva à Cherbourg, d’où voulant passer à Jersey, il pria M. de Chaumontel, avec lequel il avait d’anciens rapports d’amitié, de lui procurer un bateau. La population de Cherbourg avait oublié depuis plus de six semaines la part que cet officier avait eue au voyage de M. de Cheylus, lorsqu'on apprit à Cherbourg la nouvelle du départ du Roi. Dès cet instant M. de Chaumontel fut en butte à toutes les injures et à tous les outrages sur les quais et dans les rues. Ce fut à cette occasion que le Directoire du district et la municipalité de Cherbourg, excités par plusieurs membres du Club populaire, se déterminèrent à destituer M. de Chaumontel, quoiqu’il fût bien certain que le commandant du Brillant ne se fût pas écarté de la loi. Par le même arrêté ils nommèrent à sa place Fr. Motard et le mirent dans l'impossibilité de refuser. Celui-ci ne se prêta à prendre le commandement du Brillant que provisoirement et pour maintenir le bon ordre. Il eut été à désirer que le Ministre fit casser un arrêté aussi illégal, mais la journée du 21 juin qui suivit de près cet événement en excitant dans le pays la plus vive effervescence, ne permit pas de prendre cette mesure. Seulement, pour sauver les apparences, on manda au commandant de la marine à Cherbourg de proposer un officier pour rem-
placer M. de Chaumontel; on désigna même Fr. Motard et sa nomination fut confirmée (r).
Au commencement de l’année suivante, le 1°" janvier 1792, ayant été nommé capitaine de vaisseau, Fr. Motard prit sous ses ordres la division de canonnières et de bombardes, chargée de défendre les passes de la rade de Cherbourg. La Manche dans toute son étendue était alors couverte de vaisseaux et de frégates anglaises ; les actes d'agression de nos voisins faisaient d’ailleurs prévoir une rupture prochaine, et tout annonçait qu’après avoir inquiété le commerce au moyen de ses corsaires et de ses bâtiments légers, l’Angleterre dirigerait une partie de ses forces contre Cherbourg aussitôt que les liaisons amicales seraient rompues. Comme on le voit, le commandement confié à Fr. Motard devait tirer des événements prévus une importance réelle.
Mais sa tâche était pleine de difficultés; s’il n’avait pas à lutter contre un ennemi qui ne se montrait point encore, il ne pouvait se soustraire aux débordements des clubs et des sociétés populaires qui faisaient tous les jours entendre leur voix dans les affaires de la marine.
C’est ainsi que non contents d’adresser au Ministre leurs dénonciations calomnieuses, les patriotes entendaient lui imposer le choix de sujets dignes, suivant eux, de monter les vaisseaux de la République et lui dicter les décrets d'organisation. On vit la Société républicaine du Havre, le 28 février 1793, rappeler à Monge
(x) Lettres du 12 mai, 20 juin, 1e" et 3 juillet 1791. — Rapports au Ministre des 24 août et 22 octobre 1791. Arch. de la Marine, Service
général,
le choix qu’elle avait fait du citoyen Benoist pour le commandement d’un vaisseau. Comme le brevet n’était pas arrivé deux mois après, la Société écrivit au Ministre qu’elle s’étonnait que son choix fût resté sans effet. Si l'état-major de la flotte la préoccupait, cette Société étendait en outre sa sollicitude sur d’autres objets; elle s'inquiétait du mouvement des bâtiments, de la formation des escadres, de la défense des côtes; elle demandait au Ministre ce que faisaient les frégates à Brest, et pourquoi Cherbourg était privé d’une flotüille ; elle accusait l'administration de la marine des malheurs que le commerce éprouvait (1). La mauvaise destinée du commerce tenait à d’autres causes ; mais on peut affirmer que laction violente des Sociétés populaires introduisit lindiscipline et linsubordination dans les rangs des équipages. Elle contribua ainsi dans une large mesure à leur désorganisation. On ne lira pas sans intérêt ce qu’un officier, embarqué sur la flotte aux ordres du contre-amiral Truguet, écrivait sur ce sujet, le 2 avril 1793, à un de ses amis résidant au Havre : « On perd notre marine; les lois actuelles ne sont pas propres pour des matelots, et si Danton a dit : dans une république il faut que les lois soient aussi fortes que la colère du peuple est terrible, je dis qu’il faut que dans un bord les lois soient aussi fortes que le matelot est fainéant et yvrogne ; et ceux qui ont envisagé cette classe philosophiquement, à quoi ont-ils réussi ? à faire des insolens, des révoltés qui manquent tous les jours à leurs
(x) Lettres des 28 février, 17 avril, 2 mai 1793. Arch, de la Marine, Service général.
chefs, et qu’il est impossible de prendre par les sentimens. Si ceux qui ont fait de si douces lois savoient que : dans le Léopard qui vient d’être brûlé à Cagliari (x), il y a une douzaine d'hommes de grillés qui ont préféré s’'enyvrer que de donner la main à dégréer; s'ils savoient que dans les périls les matelots ne montent à présent que quand ils veulent, que la plupart préfèrent leur repos à la sûreté du navire, ils donneroient des moyens aux officiers pour se faire obéir. Ah! mon ami, qu’allonsnous opposer à l’Angleterre (2)! » Qu’on veuille bien réfléchir à ce cri de désespoir ; sans hésiter l’on se rangera à l’opinion des écrivains spéciaux qui ont en partie attribué les désastres maritimes de ce temps aux décrets de la Convention. Ils savaient mieux que d’autres qu’une marine ne s’improvise pas : on peut acheter avec des millions le matériel le plus parfait, c’est avec le temps et les traditions seulement qu’on forme un personnel.
De même que le Havre, la ville de Cherbourg offrait alors le spectacle de la plus vive agitation : la municipalité réunie aux officiers de la flotte parvenait avec peine à assurer la tranquillité publique. Mais l'excitation des esprits n’y connut plus de bornes lorsqu'on eût appris la reddition de Toulon. Ce fut dans ces lugubres circonstances que François Motard souffrant, disait-il, d'anciennes blessures, mais plus encore peut-être des calamités que la guerre civile préparée sur les côtes de la Manche allait déchaîner, résigna son commandement.
(x) Voir la Biographie du contre-amiral Thirat. (2) Arch. de la Marine, Service général, vol. 26.
Il quitta le vaisseau le Brillant au mois d'avril 1793 et , © retira à Honfleur; il mourut dans cette ville le 24 juillet de la même année.
MoraRp (Léonard-Bernard), contre-amiral (1).
Deux noms ont particulièrement le don d’émouvoir nos concitoyens, celui d’Hamelin et celui de heureux commandant de la Sémillante. Ces deux marins sont une gloire de famille ; on en parle avec quelque fierté, on s’en fait honneur aux yeux des étrangers. Tous deux, ils étaient des capitaines consommés, hommes d’action, braves sans témérité, habiles, énergiques, infatigables. « Pour égaler les Bouvet et les Duperré, qui, par leurs hauts faits, sont vraiment hors de pair, il ne manqua peut-être au capitaine Motard, — c'était du moins l’opinion de l’amiral Roussin, — qu’un peu plus de persévérance (2). »
Autour du nom de Motard viennent se grouper d’importants événements. Motard faisait ses premières armes dans un temps où les armées françaises combattaient des armées plus nombreuses sur les frontières de l’est et du sud ; il fut mis à la retraite au moment où les alliés
(x) Volontaire en 1786; enseigne de vaisseau le rer avril 1793 ; lieutenant de vaisseau le 21 décembre 1794; capitaine de vaisseau le 24 septembre 1803 ; colonel-major des marins de la garde impériale le r1 septembre 18r1; contre-amiral honoraire le $ juillet 1814 ; commandeur de la Légion d’honneur en 1809.
(2) Revue des Deux-Mondes, octobre 1887, p. 594.
franchissaient le Rhin. Nous suivrons le vaillant marin d’abord dans la Méditerranée, à la bataille d’Aboukir, puis à Saint-Domingue et plus tard dans les mers de l'Inde où sa campagne de six années et ses combats sont restés célèbres. se
Léonard-Bernard Motard, né à Honfleur le 27 juillet 1771, était fils de François-Paul-Pierre Motard, dont il a été parlé, et de Marie-Madeleine Faucon de la Couture. Il fut admis sur les vaisseaux du roi en qualité de volontaire le 1° avril 1786 ; il avait par conséquent quinze ans. Embarqué successivement sur la flûte le Canada, sur le vaisseau le Triton, sur la corvette le Vanneau et la gabarre la Porteuse, ce n’est qu'après sept années de service à la mer que Motard fut nommé enseigne de vaisseau le 1° avril 1793. Il passa alors sur le vaisseau le Brillant que son père commandait. Dix-huit mois après, en 1794, il avait obtenu le grade de lieutenant de vaisseau, et il servait sur le vaisseau l’ Heureux, commandant Lacaille. L'Heureux faisait partie de l’escadre aux ordres du contreamiral Martin, qui opérait dans la Méditerranée. Ce fut alors que Motard trouva la première occasion de se signaler.
L’escadre, composée de sept vaisseaux, cinq frégates et quatre corvettes, était réunie à Toulon pour donner a chasse à deux divisions anglaises qui croisaient au large Elle appareilla, balaya la côte et s’empara de l’Alceste, de trente-six canons, ancienne frégate française prise par les Anglais sur la rade de Toulon et offerte par eux en présent au roi de Sardaigne.
La croisière du contre-amiral Martin n'avait été mar-
quée d’aucun autre incident. Ce qui n’empêcha pas le représentant du peuple Saliceti, embarqué à bord du vaisseau le Sans-Culotte, d'exposer à la Convention toute sa satisfaction de la capacité et de l'instruction des capitaines et des équipages, lui donnant « les plus grandes espérances qui devaient résulter nécessairement du courage et de la subordination républicaine (1). »
Nous ignorons si le représentant disait à cet égard toute sa pensée, mais entre les termes de sa lettre et la vérité, il 7 avait une différence essentielle. La flotte était travaillée par les discordes; la décadence et la désorganisation y étaient flagrantes ; la plupart des officiers supérieurs ayant émigré, les états-majors ainsi que les équipages avaient été recrutés à la hâte; les approvisionnements faisaient défaut. Etait-ce de là d’où devaient découler les grandes espérances ? Ce qui est certain, c’est que les revers éprouvés par la marine à cette malheureuse époque en sont sortis (2). À défaut d’autre témoignage, on pourrait invoquer les correspondances des représentants du peuple (3), elles ne laissent aucun
(x) Lettre du 3 juin 1794. Arch. de la marine, Campagnes.
(2) De 1793 à 1797, la marine française perdit 220 bâtiments de guerre, savoir : 36 vaisseaux de ligne, 91 frégates, 93 corvettes et bricks. En 1798, à la bataille d’Aboukir, elle perdit 11 vaisseaux et 2 frégates.
(3) « L'administration civile de la marine, écrivait Jean-Bon Saint-André, est trop mauvaise [à Toulon] pour que je puisse en donner une idée. Toutes ses parties ne représentent que l’image du cahos.. L'ignorance bien plus que l’incivisme est cause de ce mal... Je vous annonce que cette partie du service maritime ne marchera pas tant que vous n’enverrez pas quelques administrateurs éclairés et patriotes. La municipalité est faible, peu instruite et pour mieux dire nulle. » — Lettre au Comité de Salut Public, 30 juillet i;54. Arch. de la marine, Service général. .
doute. En 1794, par exemple, sur le vaisseau L'Heureux, commandé par Lacaille, et où Motard remplissait les fonctions d’officier de manœuvre, une grande partie de l'équipage n’avait jamais navigué. Les écoles de canonnage et les exercices poursuivis chaque jour ne parvenaient pas à former des matelots; les rigueurs de la discipline étaient d’autre part impuissantes à prévenir les actes d’insubordination. C’est ainsi que sur le même vaisseau les soldats embarqués se refusèrent aux manœuvres hautes. Ils donnaient pour raison qu’ils étaient militaires et non matelots et qu'il leur importait fort peu d’avoir dix livres de supplément par mois pour risquer à chaque moment de tomber à la mer (1). Les difficultés devinrent telles que le lieutenant Motard fut obligé de porter plainte contre l’équipage et, en particulier, contre un sieur Claude Michel, accusé de s’être mis à la tête de la révolte (2).
La situation de nos vaisseaux, promptement connuede l’autre côté de la Manche, expliquait la lenteur des opérations et l’audace sans cesse croissante des Anglais. Alors que toutes les ressources d’une organisation solide eussent été à peine suffisantes, la Convention paraissait croire qu’il ne fallait aux marins que le courage pour vaincre tous les obstacles. Mais, à la guerre, le succès ne dépend pas toujours de ceux qui sont à la tête des troupes. L’échec que subit l’armée navale de la Méditerranée le 13 mars 1795 devait en fournir une nouvelle preuve.
(x) Arch. de la marine, Campagnes, 1794. Lettres du capitaine Lacaille. (2) Arch. de la marine, Campagnes, 27 juillet 1795.
Au nombre de quinze vaisseaux, de quatre frégates et de trois corvettes, l’armée appareiïlla le 11 ventôse. Les équipages avaient été complétés par 2,400 hommes pris dans le régiment de la Corrèze, dans la 104° et la 18° demi-brigades. C'était là, on le conçoit, un renfort dérisoire. « Il n’est pas possible, écrivait le contre-amiral Martin, d’avoir des vaisseaux plus mal armés en marins que ceux du Port-la-Montagne. Le nombre de militaires et de novices qui n'ont pas été à la mer s'élève à 7,500 hommes sur une totalité de 12,000 hommes qui forme l'armement desquinze vaisseaux (1).»
Quelles que fussent les difficultés avec lesquelles le contre-amiral Martin se trouvait aux prises, vivement pressé par la commission de la marine, il sortit de Toulon. L'armée arriva le 23 ventôse à la hauteur du cap Noli, sur la côte d'Italie, et y rencontra l’escadre anglaise, forte de quatorze vaisseaux, de quatre frégates et de plusieurs corvettes. À la pointe du jour, un premier combat s’envagea entre le vaisseau le Ça-fra et une frégate anglaise ; le vaisseau fut désemparé et il dut être remorqué. Le 24, au jour, le combat recommença avec une nouvelle chaleur, et après sept heures de lutte, l’escadre française fut obligée d'abandonner à l’ennemi le Ça-Jra et le Censeur et de se rapprocher de Toulon. Nous avions, en revanche, démâté quatre vaisseaux et pris le Berwick, en tirant à boulets ramés (2). A la suite de cette affaire, des bruits alarmants se répandirent dans le public, et pour ôter à la
(1) Arch. de la marine, Campagnes, 26 février 1795. (2) Arch, de la marine, Campagnes, 1795.
malveillance l’occasion de triompher, les représentants du peuple délégués à l’armée d'Italie, tout en reconnaissant, dans une proclamation, que l’escadre républicaine avait éprouvé quelques pertes, déclarèrent qu’elle les avait fait payer cher aux Anglais (1). Le r:présentant Le Tourneur (de la Manche), en s’adressant au Comité de Salut public, écrivit avec plus de franchise que c’était bien un échec et qu’il était dû aux fausses manœuvres d’une partie de l’escadre (2).
Trois mois plus tard, le 13 juillet 1795, le contreamiral Martin se trouvait de nouveau en présence de ses adversaires. S'il put croire un moment que la fortune lui réservait une compensation, il fut cruellement détrompé. Dans ce second combat, le vaisseau l’. Acide fut brûlé. « L’escadre anglaise, écrivait un représentant du peuple, a pourchassé la nôtre qui sembloit avoir quelques ménagemens à garder. Elle vient de Patteindre, et si je dois en croire les premières relations, le résultat du combat ne nous est point favorable. Il est nécessaire d’envoyer une division de huit à dix vaisseaux dans la Méditerranée (3). »
Ce furent là les premiers combats auxquels prit part le lieutenant Motard ; nous les avions honorablement soutenus, mais nous avions échoué dans notre entreprise de détruire ou du moins d’éloigner l’escadre anglaise.
Continuant de servir dans la même armée, Motard passa successivement comme lieutenant-major sur les vaisseaux le Tonnant et le Guillaume-Tell, puis sur l'Orient,
(1) Arch. de la marine, Campagnes, 20 mars 1795.
(2) Arch. de la marine, Campagnes, 16 mars 1795. (3) Arch. de la marine, Campagnes, 13 juillet 1795.
en qualité de capitaine de frégate. Il fut élevé à ce dernier grade le 1° mai 1798, quelques jours avant le départ de l’expédition d'Egypte. Sur le vaisseau à trois ponts l'Orient, qui portait le pavillon du vice-amiral Brueys, commandant la flotte, se trouvait également le général Bonaparte.
L'expédition, partie de Toulon le 19 mai 1798, arriva le 9 juin devant Malte. Suivant l'intention du général en chef, une partie de lescadre et du convoi se rendit au nord de lile, l’autre jeta l’ancre devant le grand golfe pour bloquer le port de Malte. Des chaloupes destinées à porter à terre les troupes furent détachées des vaisseaux, et ce fut au commandant Motard que l’on en confia la direction. Il fut jugé digne de la même mission lors du débarquement à Alexandrie. Ayant été assez heureux dans ces diverses circonstances, il mérita les éloges du général en chef.
Cependant, l'amiral Brueys était resté dans la rade d’Aboukir, malgré l’ordre d’entrer promptement dans le port d'Alexandrie ou de se retirer à Corfou (1). Mais Nelson apparut et un grand combat naval s’engagea le 1“ août 1798 (2).
De cette lutte terrible nous ne retiendrons que les détails qui touchent le vaisseau l'Orient, sur lequel le
(1) Lettre du général Bonaparte, 30 juillet 1798.
(2) Les principaux documents à consulter sur le combat d’Aboukir sont : Lettre de Bonaparte au Directoire, 19 août 1798 ; rapport du contre-amiral Villeneuve, 28 août 1798; les rapports (sans date) des officiers embarqués sur le Franklin, l'Orient, la Sérieuse, le Conquérant, V Aquilon, etc., rapport
du contre-amiral Decrés, 29 août 1798 ; rapport et correspondance du contre-
amiral Blanquet-Duchayla. — Arch, de la marine, Campagnes.
capitaine Motard remplissait les fonctions de sous-chef d'état-major général.
A cinq heures et demie du soir, l'amiral fit le signal de commencer le combat; ce fut le Conguérant, vaisseau de soixante-quatorze canons, que montait le capitaine Dalbarade, qui ouvrit le feu. Le premier vaisseau anglais qui combattit l'Orient par sa hanche de tribord, le Bellérobhon, fut, malgré sa position avantageuse, démâté de tous ses mâts et si fort maltraite qu’il fut obligé de dériver un peu au large et assez loin du champ de bataille. Cet événement, en améliorant la position de l'Orient, laissait espérer que ce vaisseau était débarrassé au moins d’un de ses ennemis. Mais deux autres vaisseaux anglais arrivèrent, l’Alexander et le Swifisure; le combat redevint acharné et l’amiral Brueys soutint avec une incontestable énergie ce terrible assaut. Déjà blessé à la tête et au bras, il fut bientôt, après cette nouvelle attaque, atteint d’un boulet au vas ventre et presque coupé en deux. On voulut le descendre, mais il demanda à expirer sur le pont; il vécut encore un quart d'heure.
Feu de temps après, un incendie se déclara à bord du vaisseau-amiral, dans la chambre du conseil. On fit de vains efforts pour l’éteindre. Il se manifesta bientôt sur la dunette, puis dans les porte-haubans d’artimon à babord et se communiqua à la mâture. À ce moment, cinq vaisseaux ennemis avaient réuni leur feu sur l'Orient : le vaisseau brûlait de l'avant à l'arrière, les flammes entraient déjà dans la batterie de vingt-quatre, tandis que dans la batterie de trente-six on semblait ignorer le danger etlon se battait toujours avec acharnement.
Cependant, ceux de l'état-major et de l’équipage qui avaient échappé à la mort, convaincus de l'impossibilité d'éteindre l’incendie, et après avoir essayé en vain de noyer les poudres, crurent devoir abandonner le vaisseau. L'ordre de cesser le feu fut donné. Tous se précipitèrent à la mer pour éviter d’être brûlés vifs. Deux cents hommes environ atteignirent à la nage les bâtiments environnants. L’adjudant général Motard, quoique blessé assez fortement à la jambe, se précipita par un sabord ; il fut assez heureux pour gagner un vaisseau le plus à sa portée et qui se trouva être anglais. Le chef de division Casabianca et son fils âgé de dix ans n’eurent pas le même bonheur. S’étant accrochés à des débris de la mâture, ils furent engloutis lors de l’explosion avec les blessés et la plus grande partie de équipage (x).
Des treize vaisseaux et des quatre frégates qui avaient pris part au combat, l'Orient sauta en l'air, six autres vaisseaux furent pris : le Franklin, le Tonnant, le Spartiate, V.Aquilon, le Conquérant, le Peuple-Souverain. Trois vaisseaux furent pris et brülés : Heureux, le Guerrier, le Mercure. Le vaisseau le Timoléon, forcé de faire côte, fut incendié par son équipage. La frégate la Sérieuse fut coulée bas et la frégate l'Artémise sauta. Onze vaisseaux et deux frégates, portant ensemble neuf cent cinquante-deux bouches à feu, furent capturés ou détruits dans ce malheureux combat (2).
(1) Rapports des lieutenants Chabert et Charrier et de l'enseigne Lachenède, officiers de l'Orient et du Franklin. Arch. de la marine.
(2) L’amiral Brueys, les chefs de division Casabianca, Dupetit-Thouars et lhévenard furent tués ou noyés.
Le capitaine Motard resta peu de jours prisonnier ; il fut rendu à la liberté sur parole. Toutefois il ne fut échangé qu’au mois de décembre 1799, et ne reprit du service qu’au mois de mars 1800 (1).
A ce moment, une escadre, aux ordres du contreamiral Gantheaume, composée des vaisseaux l’/ndivisible, la Constitution, le Dix-.Août, le Jean-‘Bart, de la frégate la Créole, des corvettes la ‘Badine et l’Héliopolis, était en armement à Brest. Sur la demande de l’amiral, qui tenait à attacher Motard à son état-major, celui-ci embarqua sur l’Indivisible en qualité d’adjudant en chef.
L’escadre quitta Brest en ordre de bataille à la fin du mois de janvier 1801. Elle avait à bord trois mille hommes de couleur et quelques anciens propriétaires de l'ile de Saint-Domingue ; ces passagers y avaient été embarqués pour couvrir le but de l’expédition et faire croire que le gouvernement l’expédiait aux Antilles. Elle se rendait en réalité dans les eaux de l'Egypte. Dès son départ, elle fut assaillie par un violent coup de vent du nord. Le vaisseau l’{ndivisible démâta de son grand mât de hune par suite du roulis. Un temps plus calme permit bientôt à l’escadre de se rallier et de donner dans le détroit. Elle y rencontra un éclaireur anglais, le Succés, mouillé sur la rade de Gibraltar et qui mit sous voiles aussitôt qu’il eût aperçu l’escadre française. Mais l’Indivisible, ainsi
(x) L’instruction, la fermeté et le courage de Motard lui avaient gagné la protection des officiers généraux, « Cet officier annonce beaucoup pour l’avenir, disait Latouche-Tréville; il est d’une figureet d’une tournure agréables, ila reçu une bonne éducation, il a du zèle et de l’instruction. J'espère qu'il deviendra un sujet de distinction. » Arch. de la marine. Notes individuelles,
que les autres vaisseaux en ayant eu connaissance, lui donnèrent la chasse et il se rendit en tirant toute sa batterie des deux bords pour faire honneur à son pavillon. L’escadre arrivait à Toulon quelques jours après; elle avait capturé sur sa route deux frégates et six autres bâtiments de moindre valeur (1). Elle y séjourna un mois, embarqua des vivres, des munitions, des troupes, et appareilla au mois de mai 1807. Elle fit voiles vers l'ile d’Elbe pour en faire le blocus. Mais n'ayant pu obtenir la remise de Porto-Ferrajo, quoi qu'elle en eut vigoureusement canonné le fort, elle abandonna ces parages et se dirigea sur l'Egypte. *
L'apparition de la division française avait éveillé l’attention des habitants de la côte qui donnèrent des marques non équivoques de leur hostilité. Cependant l'amiral tenta un premier débarquement; son insuccès fit bien vite renoncer à mettre à terre les troupes embarquées. Reprenant le large, l’escadre vint mettre en panne à cent vingt lieues dans l’ouest d'Alexandrie. Peu de temps après, elle appareïllait de nouveau et laissait derrière elle l'Egypte.
Ce fut en faisant route pour les côtes de Provence que l’escadre fit rencontre d’un vaisseau anglais de sois antequatorze canons, le Swiftsurs, qui venait de quiiter le mouillage d’Aboukir et se dirigeait sur Malte. L’Indivisible et le Dix-e Août lui donnèrent la chasse pendant plusieurs heures, puis l’ayant atteint, l’écrasèrent sous leur feu. Après un combat très vif, le Swifisure amena son
(1) Arch. de la marine, Campagnes, 18c1,
pavillon (1). Avec cette prise, laquelle fut suivie d’autres captures moins importantes, l’escadre jeta l’ancre er rade de Toulon au mois d’août 1801 (2). Elle fut ensuite dirigée sur Saint-Domingue, puis elle effectua son retour à Brest.
Jusqu’alors le capitaine Motard, attaché à l’état-major des amiraux, s’était initié aux détails les plus minutieux de sa profession. Le 15 juillet 1802, il obtenait le commandement de la Sémillante; quinze années de mer, la part prise à trois expéditions et à deux combats l’avaient préparé à la campagne qu’il poursuivit non sans éclat dans les mersde l'Inde. La Sémillante était une frégate de trentesix canons, construite à Lorient en 1791 et douée d’une marche tout à fait supérieure. Elle faisait partie de lescadre expédiée dans l’Inde, sous les ordres du contreamiral Linois. L’enseigne de vaisseau Roussin, qui fut amiral de France, ministre de la marine et ambassadeur, embarqué sur la même frégate pendant cinq ans, eut ainsi pour maître le capitaine Motard. Les journaux de bord de la Sémillante ont été conservés en partie; nous les avons découverts il y a quelques années (3) et copiés presque en entier. Grâce à cette mine féconde, nous
(x) Les consuls, à l’occasion de ce combat, accordèrent des armes d’honneur. Nicolas Duparc, natif de Honfleur, reçut une hache d’abordage d’honneur. Ces armes étaient d’assez petite proportion pour que les marins pussent les porter sur la poitrine comme les soldats portent les grenades.
(2) Lettres du contre-amiral Gantheaume, 10, 19 février 1801. (Arch. de
la marine).
(3) Aux archive: de l’hospice civil de Honfleur. Ces journaux de bord
forment une série de vingt cahiers; la série est incomplète ; elle est conservée
aujourd’hui à l’'Hôtel-de We,
allons essayer de suivre le commandant Bernard Motard pendant les six années où son nom brilla dans l’Inde, à côté d’autres noms illustres.
Le 2 mars 1803, la division, aux ordres du contreamiral Linois et composée du Murengo, de la Belle-Poule, de l’Atalante, de la Sémillante, de la corvette le Bélier et de deux transports, la Côte-d'Or et la Marie-Françoise, était réunie à Brest. Elle était à la veille de mettre sous voiles. Les troupes de l'expédition de lInde étaient embarquées; elles avaient été passées en revue par le général Decaen qui venait d’être nommé gouverneur et capitaine général des possessions françaises dans cette p'rtie du monde.
Le 6 mars, toute la division appareilla et fit route vers le cap de Bonne-Espérance. Après une navigation heureuse de soixante-trois jours, la Sémillante arriva sur la rade de Simons-Baye le 4 juin 1803. Du Cap, le commandant Motard rendit compte de sa traversée au ministre. Il se plut à s’y montrer satisfait des qualités de sa frégate, qui était de construction solide, marchant bien et portant bien la voile. Il n’avait non plus qu’à faire l'éloge de son état-major, composé d’un lieutenant de vaisseau, de cinq enseignes et d’un lieutenant d'artillerie (1).
De Simons-Baye, la division se dirigea vers les îles Bourbon et de Madagascar, passa en vue de Cevlan, contourna cette île et s’approcha de la côte de Coromandel où elle eut connaissance de huit bâtiments de guerre qui s’y trouvaient à l’ancre. Cinq d’entre eux mirent à la
(1) Arch. de la marine, Campagnes, 1803. — Lettres de Motard, 25 floréal an XI,
voile et accompagnèrent la division jusqu’à une lieue de Pondichéry, où elle laissa tomber les ancres le 12 juillet, quatre mois après son départ de Brest.
Le général Decaen s’attendait à trouver Pondichéry en notre pouvoir. En effet, une expédition avait été dirigée pour reprendre possession de cette ville et des établissements français conformément aux termes du traité d'Amiens. Mais la nouvelle de la déclaration de guerre entre la France et lAngleterre étant parvenue avant que l’adjudant général eût pris possession de Pondichéry, les Anglais avaient obligé l’officier français à se constituer prisonnier avec ses troupes.
Ce fut donc le pavillon britannique que la division aperçut flottant sur les forts. Cette circonstance jointe aux bruits de guerre qui étaient à l’ordre du jour sur les côtes de l'Inde, conduisit Pamiral Linois à prescrire à tous les capitaines d’être toujours en branle-bas et prêts à combattre. Bientôt la situation devint plus critique à ia nouvelle des dispositions hostiles de l’Angleterre. Se conformant aux ordres que lui transmit le “Bélier, parti de France deux mois après lui, amiral Linoïis se dirigea vers l’Ile de France, après avoir mis à la voile la nuit pour dérober à l’ennemi la connaissance de ce mouvement.
Le 15 août 1803, la division mouillait devant le Port- Louis. Le général Decaen descendait à terre, salué par tous les bâtiments de trois cris de : « Vive la République! » par le vaisseau-amiral de dix-sept coups de canon et par la terre de vingt et un coups. Le débarquement des troupes se fit le lendemain; des travaux de répara-
tion occupèrent les jours suivants (1). Le 19 septembre, la corvette le ‘Berceau, venant de Rochefort, annonça la déclaration de guerre. Cette déclaration fut proclamée, le 20, par le général Decaen après sa réception de capitaine-général. Vingt-quatre heures plus tard, des ordres étaient expédiés à lamiral Linois en vue d’entreprendre une première croisière ; le vaisseau le Marengo, les frépates la Belle-Poule, la Sémillante, et la corvette le Berceau mettaient sous voiles, touchaient à Bourbon où l’on déposa les nouveax administrateurs de cette colonie et gouvernaient sur Batavia où ils transportaient des troupes envoyées à nos alliés les Hollandais.
Pendant un mois la croisière se poursuivit sans incident. Le 21 novembre 1803, le ‘Berceau signala une voile, aussitôt le vaisseau-général et les deux frégates chassèrent dessus. Après deux heures de poursuite, pendant lesquelles le bâtiment ne s'était pas du tout dérangé de la route qu’il tenait au sud-est et qui le faisait rallier les navires français, le pavillon fut amené. La prise était un vaisseau anglais de la Compagnie des Indes, nommé la Comtesse-de-Sutherland, venant du Bengale et allant en Chine, chargé d’une cargaison de coton en laine, de riz et de tabac. Dix jours plus tard, les vigies signalaient la terre. On approchait du mouillage de Bencoulen, dans l'ile de Sumatra, où la division jetait l’ancre, le r°° décembre 1803, dans la soirée. Le moment était venu de mettre à exécution un plan conçu depuis longtemps et
(x) Journal de bord de la Sémillante, 27 et 28 thermidor an XI (r$ et 16 août 1803).
sur lequel le général avait gardé le plus profond secret. Il consistait à s'emparer des navires anglais mouillés près de Poolo-Bay, sur la côte de Sumatra, à deux lieues dans le sud-est de Bencoulen, et de détruire les magasins qui formaient sur ce point l’établissement fondé par les Anglais en 1698.
Ce fut au capitaine Motard que l’on confia la mission projetée.
Motard fit embarquer sur la Sémillante un pilote et un interprète, et mit à la voile avec la corvette le ‘Berceau. En approchant de la côte, il fit rencontre de navires marchands, mais le canot, commandé par l’enseigne Roussin, qu’il envoya pour les prendre, ne put les approcher; ils s'étaient incendiés. Pendant ce temps, Motard avait fait disposer soixante hommes du ‘Berceau et cent hommes de la Sémillante, afin de descendre à terre sous le commandement du lieutenant Arnaud. La descente se fit en bon ordre sous la protection des deux bâtiments ; la corvette tira avant qu’elle ne s’effectuât trois volées dans les broussailles pour les balayer. Le lieutenant Arnand avaitordre de se porter de suite avec les troupes sur les magasins et de s’en emparer. Motard lui avait en outre prescrit de les incendier dans le cas où il ne trouverait pas un moyen d’en retirer les objets précieux et les marchandises qu’ils contenaient.
On s’empara sans difficulté des magasins qui furent brûlés avec l’aide des naturels du pays. A midi, les troupes étaient de retour; l'expédition avait duré une heure et demie et avait frappé l’ennemi d’une perte évaluée à dix
ou douze millions de livres tournois (1). Motard n’eut à regretter que la mort d’un officier et d’un soldat.
La croisière s’ouvrait ainsi dans un succès. Jusqu’alors l'amiral était heureusement parvenu à se soustraire aux attaques d’un ennemi très supérieur en forces, et on considérait sa campagne comme un événement extrêmement avantageux. Sa conduite, écrivait le ministre de la marine, avait été marquée au coin de la sagesse et de la prévoyance (2). Mais les opérations qui suivirent devaient singulièrement modifier ces favorables impressions.
Après deux mois de relâche à Batavia, la division française mit sous voiles, le 30 décerabre 1804, dans le dessein de se porter à la rencontre du convoi anglais venant de Chine chargé d’opium et de poivre. Avant de la suivre dans embuscade qu’elle dressait à la flotte marchande, nous rapporterons l'épisode suivant qui signala son séjour à Batavia; nous l’emprunterons à un document original resté inconnu jusqu'ici (3).
Le Marengo venait d’amariner le navire la Henriette, lorsque l’amiral Linois donna à son adjudant, le lieutenant Martel (4), l’ordre de faire transporter à bord la
(1x) Journal de bord de la Sémillante, 10 et 11 frimaire an XII. — Expédition de Poolo-Bay, 16 décembre 1803. (Arch. de la marine, Campagnes).
(2) Lettre du 4 juin 1804.
(3) Dans les Batailles navales, t. TI, p. 312, le commandant Troude a rapporté cet épisode d’après un Journal ; il n’en avait trouvé le récit dans aucun des écrits de l’époque.
(4) Jean-Baptiste Martel, né à Saint-Pourçain (Allier), le 5 février 1773. Il était fils d’un député à la Convention. Inscrit au quartier du Havre, fait enseigne, puis lieutenant de vaisseau, il servait en cette qualité sur la
Belle- Poule, lorsqu’on le crut perdu dans les parages de Pulo-Aor. Ii décéda à Batayia le 16 juin 1804.
cargaison de la prise. Une fois sa besogne terminée, le lieutenant s'était embarqué dans un canot avec vingttrois hommes et il s’était efforcé de gagner le vaisseau. Mais la mer était grosse, le vent fraîchissait, on dérivait beaucoup, de sorte qu’en peu d’instants on perdit de vue le vaisseau-amiral, le Marengo. Bientôt l’on ne vit plus ni terre ni bâtime.…. Lancé ainsi en pleine mer, l’équipage du canot se trouvait mouillé jusqu’aux os et n’ayant rien mangé depuis vingt-quatre heures. Le premier moment d’angoisse passé, le lieutenant résolut de gouverner vers l’établissement hollandais de Palembang, à l’entrée du détroit de Banca, dans l’ile de Sumatra.
La nuit se passa à se servir des avirons. Lc 13 février au matin, les matelots aperçurent une côte devant eux. Ils y abordèrent et y descendirent dans l'espoir d’y trouver des cocos et de l’eau. Mais ils ne purent y ramasser que des choux palmistes de mauvaise qualité, deux arbres pour faire des mâts et une grosse pierre pour servir d’ancre. Le lendemain, on fit rencontre d’une pirogue malaise, laquelle donna un peu de riz à l’équipage et consentit à le conduire à Bingtang, moyennant cent piastres. Un Malais s’embarqua dans le canon et nos marins débarquèrent dans un port (1) où ils trouvèrent plusieurs bâtiments chinois, des bâtiments malais et une vingtaine de pirates.
Le village était bâti sur pilotis dans la mer et un roi y résidait. Le lieutenant Martel conduit devant ce monarque le trouva sous un hangar, assis sur des pièces de bois,
(x) Sans dcute le port de Riouv, dans l'ile de Bingtang.
mâchant du bétel et ayant « sa cour » à ses pieds. L’entrevue fut favorable ; le roi permit aux Français de faire des provisions; il leur fit cadeau de trois poules blanches en signe d’amitié et les laissa reprendre la mer.
Les jours suivants, le canot longea un grand nombre d’iles, traversa une large baie à l’aide des avirons, fut pillé par des pirates et aborda de nouveau à un village où un pavillon bleu flottait sur une maison européenne. On crut toucher à Palembang. Mais ce n’était que la maison d’un négociant, duquel on ne put tirer aucun avis utile.
Le 22 février, après avoir nagé toute la nuit, croyant toucher au but, l’équipage aperçut des cases, des bateaux, des ouvrages de fortifications, une batterie élevée sur un tronçon d’arbre, quelques pièces de canon sur des radeaux, enfin un grand nombre de pirogues. C’était un poste en avant de Palembang. Le lendemain, officier et matelots débarquaient au pied du fort hollandais.
Accompagné d’un interprète, le lieutenant Martel fut alors amené dans une case vaste et somptueuse où résidait un des grands du pays. Il surprit le prince entouré de ses familiers, au milieu d’un atelier dans l:quel, sans souci de sa dignité, il s’occupait de sa personne à peindre des manches de piques. On fit asseoir l’officier français, on lui offrit du thé, et un gentilhomme indigène, derrière lequel un domestique portait les marques de son haut rang : un bouclier, une pique et un parasol, le conduisit devant le résident européen. Il trouva près du Hollandais Paccueil le plus empressé ; il en obtint même la promesse qu’un navire serait ris à ia disposition de l’équipage français pour gagner Batavia.
Malgré son vif désir de quitter ces parages, le lieutenant Martel ne put décliner l'invitation à déjeuner que lui adressa le souverain du royaume de Palembang. Il s’embarqua donc dans une superbe pirogue appartenant à la Compagnie hollandaise et arriva au palais. On l’introduisit dans la salle d'audience, où se tenait le sultan. C'était un vieillard octogénaire, au maintien digne, près duquel six gardes armés de piques et d’espingoles étaient debout. Le sultan lui fit l'accueil le plus flatteur, voulut bien lui dire qu’il ne demandait que l’amitié des Français, et l’assurer que si tout le monde pensait comme lui, la paix universelle existerait sur la terre. Après ce dernier propos que l’abbé de Saint-Pierre n’eût pas désavoué, le roi malais fit servir le déjeuner. La table fut couverte de mets de toute espèce avec une profusion sans exemple, et chaque plat était apporté par une femme qui s’agenouillait en approchant du sultan. Ur second service composé de fruits, de thé, de sucreries, d'œufs et de pâtisseries suivit le premier. Puis vinrent les sorbets, et l’on se sépara en se souhaitant de part et d’autre beaucoup de prospérité. Treize jours plus tard, le 11 mars 1804, le canot touchait à Batavia après une absence d’un mois (1).
Ce mois avait été employé par la division française à faire quelques captures et à louvoyer sur le passage des vaisseaux de la Compagnie des Indes. Elle s’était proposé de porter les coups les plus décisifs au commerce anglais
(x) Éxtrait du journal du lieutenant Martel. (Arch. de la Marine,
Personnel.)
en interceptant ses convois. Mais l’action qu’elle engagea, loin d’être brillante, sembla indiquer de l’indécision dans le commandement et fut infructueuse. L'affaire du convoi de Chine émut l'opinion publique et fit encourir à l’amiral Linois les plus graves reproches. Elle fit en outre éclater à tous les yeux le désaccord et l’hostilité qui s'étaient manifestés entre l’amiral et le général Decaen, dès les premiers jours de leur départ de France. On verra plus loin en quels termes Decaen rendit compte de l'affaire au ministre.
Le 14 février 1804, après avoir essuyé un très mauvais temps et beaucoup de pluie, la division aux ordres de l'amiral Linoïis eut connaissance de Pool-Aor à grande distance. Vers neuf heures du matin, le temps s’étant éclairci, les vigies signalèrent vingt-sept voiles dans le nord. C’était le convoi anglais venant de Chine. Il restait alors sous le vent de la division à la distance d’une lieue et demie et il paraissait, dit le commandant Motard, ne craindre aucun engagement. L’intention de l’amiral n'étant de n’attaquer qu'avec une brise décidée, la division laissa arriver au sud-sud-ouest et força de voiles. Le vaisseau le Marengo, la Sémillante et la Belle-Poule formaient une ligne très serrée et courant largue ; les corvettes le Berceau et l’.Aventurier se tenaient à petite distance. L'attaque du convoi commença et toute la division tira sur l'ennemi. Mais après trois quarts d’heure de combat, le feu cessa. Dix-sept vaisseaux avaient reviré sur la division, et celle-ci, craignant d’être enveloppée, d’être prise entre deux feux, manœuvra pour s'écarter
des Anglais. Elle laissa ainsi s'échapper une riche proie (1).
Dans cette affaire, où la lenteur de l’attaque et l’incertitude de la manœuvre motivèrent de sévères appréciations, le contre-amiral Linois paraît s'être trompé sur la force des navires escortant le convoi et avoir cru à la supériorité de leur feu. Il craignit un engagement inégal, profita de la fumée qui l’enveloppait et vira lof pour lof, s’éloignant ainsi de l’ennemi qui le poursuivit pendant quelques heures. Il fut prouvé epuis que le convoi n’était pas escorté et que les vaisseaux supposés par lamiral, bâtiments de guerre, n'étaient que des bâtiments de compagnie n'ayant que quelques canons indispensables et des canons de bois pour faire illusion. Le contre-amiral Linois n'osa pas s'approcher assez près pour reconnaitre cet état de choses et, après une démonstration faite de trop loin et pour cela insignifiante, il s’éloigna. «Il a fui, dit plus sévèrement Decaen, devant des vaisseaux marchands. »
« Je fus vivement peiné d’un résultat aussi honteux, ajoute le même général dans une lettre. du 10 floréal, et surtout de l'attaque du convoi faite avec si peu de résolution et avec tant de mollesse. Si le c. a. Linois avait attaqué le premier jour, alors l’ennemi n’aurait pas pu faire ses dispositions pour vouloir en imposer à un vaisseau de 74, deux frégates de so et 40 canons, et deux corvettes armées chacune de plus de 20 bouches à feu. Mais le
(1) Précis de la campagne de l'Inde, 1803-1804. (Arch. de la Marine, Campagnes.) — Journal de bord de la Sémillante, 24, 25 et 26 pluviosc an XH (14, 15, 16 février 1804).
contre-amiral ne voulut plus combattre parce que le jour allait bientôt finir et les ennemis profitèrent habilement du répit qu’on leur donnait pour se préparer... Enfin, après avoir temporisé, si le contre-amiral Linois se fût approché audacieusement le plus près possible des vaisseaux protecteurs du convoi, au lieu de les combattre seulement à portée de boulet, il les aurait foudrovés avec ses canons de 36 puisque de fort loin son premier feu avait déjà fut plier le premier... mais il préféra prendre la fuite et se faire chasser pendant plus de deux heures par des bâtiments marchands, dont une partie des batteries n'étaient armées que de canons de bois (1). »
La réponse du ministre aux rapports du capitainegénéral ne se fit pas attendre; elle était conçue en des termes tels que nous croyons devoir la donner en entier malgré sa longueur.
« C'est avec peine, M. le contre-amiral, que je remplis le devoir de vous informer qu’après avoir pris connaissance la plus exacte de votre correspondance et des faits y relatifs, Sa Majesté a été très désagréablement affectée des circonstances et du résultat de votre affaire du 25 pluviose (14 février 1804) contre la flotte anglaise venant de Chine.
« Sa Majesté a remarqué que vous n’aviez pas eu assez de confiance dans les forces sous votre commandement, en même tems que vous vous étiez exagéré celles du convoi.
« C'était en attaquant de très près que vous eussiez usé
(1) Papiers du général Decaen, tome XI, fol. 66, 69 et 74.
de tous vos avantages et que vous eussiez prévenu la résistance dont l’ennemi vous a présenté l'appareil lorsqu’il a vu lindécision que vous portiez dans l'attaque.
« Vous avez combattu pendant quarante minutes selon votre rapport, et vous n'avez pas eu un homme blessé.
« D’un autre côté, celui de l'ennemi annonce qu’il n’a pas eu plus de trois hommes hors de combat.
« À cette manière d’attaquer la résistance ne pouvait qu'être longue; en la faisant au contraire de très près, pas un de ces vaisseaux de compagnie (et il n’y en avait pas d’autres) n’eût soutenu votre feu pendant 30 minutes, et à peine en eussiez-vous réduit quelqu'un que au lieu de la chasse qu’ils vous ont donné dans votre retraite, ils n’auraient songé qu'à I: fuite.
« Vous avez craint d’être environné. C’est une manœuvre audacieuse qui n’était pas probable, mais eût-elle été hasardée par l’ennemi, les frégates étaient là pour deffendre votre arrière et ceux des bâtimens qui vous auraient prêté le côté n’auraient pas résisté longtemps au feu de vos 74 canons combiné avec celui des frégates.
« Cette affaire n’était peut-être pas exempte de danger, mais la gloire ne s’acquiert pas sans courir de chances, et ilest ds succès qu’on ne peut obtenir que par une grande audace, et on a le droit de l’attendre de vous.
« C’est une fausse opinion que de penser que votre division était la ressource de la marine aux Indes ; S. M. m'a ordonné de vous faire observer que, tant qu’il y aura des bois dans les forêts et des habitants sur les côtes de France, personne ne pourra se croire la ressource de la marine française dans aucuns parages; avec un vaisseau
que vous ‘ites vous-même à demi pourri, deux frégates et une corvette montées en iout par environ 1,200 hommes, vous avez raisonné comme Villars eût pu le faire à Denain ou larchiduc Charles sur la Mure (1). »
Passant ensuite à une entreprise qui avait marqué le début de la croisière, le ministre continuait :
« Votre affaire de Bancoul elle-même dont l'Empereur a senti tout le mérite, laisse cependant à désirer que vous n'ayez pas levé sur les habitans du pays une forte contribution au profit de vos équipages et de l’État.
« Cela a été une idée déplacée que celle que nous ne sommes pas les ennemis des Indiens, car tout ce qui vit sous la protection de l'Angleterre doit subir les chances de la guerre, et ce n'eût pas été un médiocre avantage que d’être le premier dans cette guerre à faire éprouver à ces Indiens le sentiment de l’insuffisance de cette insolente protection.
« Voilà, M. le contre-amiral, ce que l'Empereur m'a prescrit de vous exprimer sévèrement, il pense que dans cette circonstance vous avez manqué de courage d'esprit, courage qui est le plus estimé dans un chef, mais en même tems S. M. ne m’a pas ordonné moins positivement de vous dire qu’il s’en faut de beaucoup que vous ayez perdu dans son esprit sous le point de vue du courage physique (2). »
Le gouvernement venait d’infliger un blâme très vif à l'amiral Linois. Ce n’était point, ainsi que le disait le ministre, par doute de son courage, mais pour maintenir
(x) Lettre du 6 octobre 1804. (Arch. de la Marine.) (2) Lettre du 6 octobre 1804.
la division qu’on lui avait confiée dans la plus constante activité. L'empereur voulait que l'ennemi fut attaqué sans hésiter partout où on le trouvait en forces inférieures et où on pouvait l’attaquer avec avantage. L’excès de circonspection était une faute, et c’était à cette prudence exazérée qu’on attribuait la source des succès des Anglais. « Tout ce qui dans vos opérations portera le caractère de l’audace, disait-on de nouveau à amiral, aura Papprobation de S. M. et vous donnera des droits à ses grâces. Le grand art est de nourrir la guerre par la guerre même, de pourvoir à vos remplacements par vos prises, de subsister par le fruit de vos croisières et d’alimenter autant que possible par leur produit les Isles de France et de la Réunion (1). »
On a vu la Sémillante brûler ou enlever sous le feu des batteries ennemies, sept bâtiments anglais richement chargés, et incendier les magasins de la Compagnie anglaise. Elle devait quelques mois après commencer une nouvelle croisière.
Le 20 juin 1804, le contre-amiral Linoïs mit à la voile de P’Ile de France avec le vaisseau le Marengo, les frégates l’Atalante et la Sémillante, toucha à l’Île Bourbon, croisa à l’ouvert du canal de Mozambique, puis en vue des îles de Comore et d’Anjouan. Il fit route ensuite vers le nord, amarina deux bâtiments, passa au sud-est de Ceylan et mouilla à Masulipatam sous pavillon anglais. Jusqu'au mois de septembre, il ne rencontra dans le golfe du Bengale que des bâtiments indiens. Mais sous le fort
(x) Lettre du 14 octobre 1805. (Arch. de la Marine.)
de Visigapatam se trouvaient à l’ancre trois bâtiments dont l’un fut reconnu pour vaisseau de guerre. C’était le Centurion, de cinquante-six canons. La Sémillante et l’Atalante le canonnèrent et l’abandonnèrent dans le plus déplorable état; l'un des autres vaisseaux fut pris; le troisième se ieta à la côte. La croisière prit fin en octobre et la division rentra à l’Ile de France avec trois prises (r).
Au moment même où elle laissait tomber l'ancre au retour de sa seconde campagne, les événements qui se déroulaient sur le continent allaient la contraindre de reprendre la mer. On sait que l'Espagne, victime d’une injustifiable agression, s’allia à la France, lui fournit des troupes et trente vaisseaux. Dès qu’il fut informé de ces faits, l’amiral Linois jugea opportun d’en donner avis aux colonies espagnoles de l'Océanie et de prévenir le gouverneur de Manille. Pour remplir cette mission, il jeta les yeux sur le commandant Motard. Voici un extrait des instructions que ce marin reçu: :
« Vous irez à Manille, chargé de paquets pour le gouverneur. Ne vous dérangez point de votre route; ne laissez cependant point échapper l’occasion de faire quelques prises avantageuses. La route la plus rapide est celle indiquée par le chevalier Grenier, mais les opinions sont tellement partagées parmi les marins les plus habitués à la navigation de ces mers, que je vous laisse entièrement l'option de la suivre ou celle que prescrit M. d’Après dans son routier. »
Lui ayant ainsi tracé la route qu’il devait tenir, le
(1) Arch. de la Marine, Campagnes, 24 décembre 1804.
contre-amiral Linois complétait ses ordres en recommandant à Motard de vendre à Manille les prises amarinées ; de faire entrer la Sémillante à Cavite sous la protection des batteries; de s'informer des nouvelles de l'Inde; de connaître les mouvements des flottes anglaises ; de s’enquérir des moyens de défense de la colonie, des dispositions des naturels et des ressources en approvisionnements. Enfin il ajoutait en terminant : « Je vous souhaite, capitaine, bonheur et succès et vous exprime le plaisir que j'aurai de vous voir rallier à mon pavillon (1). »
Muni de ces instructions, Motard prit la mer, le 8 mars 1805, par un beau temps, une belle brise de l’est-sudest, et il fit route vers l'archipel de la Sonde. Le 17 avril suivant, il relevait la pointe ouest de l’île Trompeuse et il en vérifiait la latitude qu’il trouva bien déterminée par les cartes anglaises. Le lendemain, après avoir passé entre les îles Sambourier et Cracatoa, il se trouva vis-à-vis le village d’Anjer, île de Bornéo. Il fit hisser le pavillon français, mettre en panne babord et tirer un coup de canon. Une embarcation s’étanc approchée, il remit au patron les dépêches du général Decaen à l’adresse du gouverneur hollandais. Ensuite, continuant sa route, Motard mouillait à l’entrée du détroit de Gaspar le 21 avril, atteignait heureusement Manille après quatrevingt-quatre jours de traversée et, le 30 mai, laissait tomber l’ancre dans la baie de Cavite.
Pendant qu’il s’occupait à mettre la Sémillante en état
(x) Arch. de la Marine, Campagnes, 1805.
d'entreprendre la croisière des îles Mariannes ou des Larrons, il reçut une dépêche du gouverneur des îles Philippines. Cet officier général lui exposait les circonstances malheureuses dans lesquelles la colonie espagnole se trouvait enveloppée, le manque du numéraire qu’exigeaient les yréparatifs de défense, ainsi que l'impossibilité de freter un bâtiment pour demander des secours au viceroi de la Nouvelle-Espagne. Cependant la présence de la frégate française dans les eaux de archipel pouvait rendre au gouvernement espagnol le service le plus important. On proposait au capitaine Motard de se rendre au port d’Acapulco avec la frégate qu’il commandait, de remettre au vice-roi du Mexique des paquets officiels, de lui exposer la détresse des îles Philippines et de lui réclamer des secours pécuniaires, « tels que l’envoi des capitaux immenses existant au Mexique, appartenant au commerce de Cavite et à d’autres fonds publics. » Dans le cas où le capitaine Motard accepterait ce voyage, sans dévier à ses instructions, il rendrait un service bien important au roi d'Espagne, aux îles Philippines, à la nation espagnole en général.
Jugeant l’importance de ce voyage et persuadé que d’y adhérer c’était remplir les intentions d’un gouvernement qui lui avait recommandé d’être utile à la colonie, notre compatriote n’hésita pas à entrer dans les vues du capitaine espagnol. I! lui répondit qu’il serait prêt à prendre la mer le 1$ du mois de juillet, et il évaluait la dépense du voyage à 15,930 livres tournois.
Il fut donc décidéqu’il partirait le plus tôt possible pour
Acapulco (1), mais il exprima au gouverneur le désir que l'expédition fut tenue secrète; la conservation de la colonie dépendant en quelque sorte de sa mission.
En effet, les Philippines étaient un objet de convoitise ” pour les Anglais dont le commerce avec la Chine, déjà très considérable, aurait pris un accroissement immense par la possession de ces îles qui offraient en abondance le riz, le café, le coton et les épices. L’Angleterre désirait d'autant mieux s’en rendre maîtresse qu’elle n’avait aucun établissement dans ces mers, sauf une station dans une petite île où l’on comptait seulement trois cent cinquante hommes de troupes européennes.
La campagne était donc de grande utilité, mais l'heure en était mal choisie; car par un bâtiment américain arrivé à Manille, le 8 juillet, on apprenait la nouvelle de Ja déclaration de guerre entre l’ Angleterre et l'Espagne (2). Néanmoins le capitaine Motard per:ista dans son projet. Maïs l’ennemi, instruit qu’il se rendait au Mexique, envoya à sa poursuite deux frégates et une forte corvette. La Sémillante fut attaquée dans la baie de San-Jacinto, ouverte à la pointe septentrionale de l’île de Ticao, par la frégate le Phaëton, de quarante-quatre canons et par la corvette le Harrter, de vingt-deux (3). Le capitaine Mo-
(1) C’est de ce port que partaient autrefois les galions qui portaient à l'Espagne le riche tribut de ses possessions d'Amérique.
(2) Arch. de la Marine, Campagnes. Lettres du capitaine de vaisseau Motard au contre-amiral Linois, sans date (1805).
(3) L'engagement qui suivit arrèta les projets de Motard. Le voyage d’Acapulco fut effectué en 1807 par le capitaine pe sr commandant la frégate la Canonniere,
tard soutint avec audace une lutte inégale, il combattit pendant trois heures contre des forces presque doubles et cbligea l’ennemi à abandonner (1).
Voici le récit de cette action tel que le capitaine Motard nous l’a laissé :
« Le 2 thermidor (21 juillet 180$) à midi 1/2 j’apareillai de Cavite avec des vents de S. O. assés bon frais. Mon intention était de suivre la route ordinaire, c’est-àdire par le sud de Luçon à travers l’archipel pour sortir par le détroit de Saint-Bernardin. Je passai au sud de l’isle Corrigidor, à l’est de l’isle Luban et Mindoro. Le 6, sous cette isle, je chassai une corvette ou corsaire de 18 canons que je jugeai anglaise. À 9 heures du soir j'étois presque à portée de canon de lui, quand un violent orage masqua toutes mes voiles et m’obligea de les amener. Le calme qui lui succéda et qui dura toute la nuit facilita au bâtiment de s’éloigner sans doute par le moyen de ses avirons. Au jour je n’en ai eu aucune connoissance. Le 9, les vents du S. O. presque calmes et les courants violents ne me permettant pas de tenter le passage de Saint- Bernardin, je fus obligé d’aller au mouillage de Saint- Jacinte qui n'offroit d’autre protection en cas d’attaque qu’un petit fort sur la pointe, à côté de l’église, où il y avoit 3 pièces de 12 armées par les naturels pour leur défense contre les Mores.
« Je descendis à terre, et le curé me donna connoissance de leurs foibles moïens, je trouvai des pièces en mauvais état, point de munitions ; d’une vingtaine de
(1) Rapport à l’empereur, 1809. (Arch. de la Marine, Personnel.)
fusils pas un ne pouvoit tirer. Il y avoit dans une petite tour 2 pièces de 8 encore plus mauvaises que celles de 12. Pre retuur à mon bord je fis porter à terre de la poudre, des gargou.ses, des boulets et des ustenciles ; l’armurier s’occupa de remettre autant que possible les fusils en état.
« Aussitôt mon arrivée, j'avais prié le curé de mettre sur les pointes élevées de Pisle des hommes en vigie pour m’avertir en cas qu’ils apperçussent quelques bâtiments.
« Le 14, à 1 heure après-midi, un des hommes en vigie accourut me prévenir qu’il voyait deux gros bâtiments au vent de l’isle;.. l’un fut reconnu pour une forte frégate, l’autre une corvette (brick) de 20 canons, ayant pavillon et flamme anglaises. J’appareillai en coupant mes câbles pour prendre position dans le fond de la baie. Comme j'étois sous voiles, le vent changea, la frégate ne put achever son évolution, et je fus porté sur la plage, près de la batterie, l'avant échoué par 15 pieds d’eau.
« À 2 heures, le brick, qui paraissait avoir une supérioritéde marche sur la frégate, se trouva à bonne portée, et j'ordonnai qu’on commençât le feu. Deux minutes après, il répondit par le sien. À 2 heures 6 minutes, la frégate engagea le combat, qui devint très vif. J’avois fait dessendre la majeure partie des hommes de la manœuvre surtout les gabiers aux pièces dans la baterie et elles furent très bien servies. J'avais envoyé un officier, un aspirant et 6 hommes à la petite baterie de la pointe. Elle commença son feu à 2 heures 10 minutes. Il y avait
2 pièces de 12 et 1 de 8 qui pouvoient se diriger sur l'ennemi ; elle nous seconda autant que purent le permettre le mauvais état de Partillerie et l’inexpérience des insulaires qui la servaient ; pendant le combat je lui envoyai toujours des munitions crainte qu’elle ne se trouvât au dépourvu.
« La frégate anglaise, que la faiblesse du vent laissa par notre travers à peu près à demie portée du canon, ne put doubler la baye qu'après 2 heures 30 minutes. Alors elle se mit sur notre avant qu’elle canonna vivement. A 2 heures 40 minutes l’ennemi vira de bord et se tint à très petite distance, se servant de toute son artillerie et particulièrement de ses canonnades qui nous faisoient beaucoup de mal. Il traversa la baie deux fois en nous combattant de très près, ne faisant voile que pour gouverner et mettant de tems en tems en panne. À 4 heures trois quarts, se trouvant dans la partie du sud, il tint le vent basbord, força de voile et s’éloigna. Nos boulets de chasse le poursuivirent jusqu’à $ heures précises qu’il se trouva hors de portée ; la baterie quelques minutes après cessa aussi son feu.
« Dans ce combat qui a duré trois heures, à la distance de 3 à 400 toises au plus, contre des forces très supérieures, j'ai été encore heureux de n'avoir que 4 hommes de tués et 10 de blessés, mais je regrette bien particulièrement mon officier de manœuvre mons' Gois qui est au nombre de ceux qui ont été emportés (1).
(1) François Gois, né à Bayonne le 19 février 1768, était enseigne sur la Sémillante, lorsqu'il fut tué dans ce combat (2 août 1805).
« Le lendemain, au point du jour, les bâtiments ennemis reparurent et se bornèrent à m’observer.
« Les 16 et 17 thermidor, je fs faire quelques améliorations à la baterie de la pointe. Je désignai un autre lieu de l’autre côté de la baye pour y faire une batterie dont le feu pouvoit se croiser avec les deux autres. Les naturels, hommes et femmes, y furent occupés, et le curé, dans lequel ils ont une confiance et un dévouement absolu, venoit les encourager par sa présence. Les Manillois, les lascards et Portugois du bord s’y trouvoient aussi employés ainsy que mes ouvriers.
« Ayant appris qu’il y avoit une 2° frégate en croisière dans ces parages, ce qui augmentoit mon inquiétude, cette raison joint à d’autres motifs me détermina à quitter le plus tôt possible un mouillage où malgré toutes mes précautions je ne pouvois résister aux forces supérieures qui m'environnoient si elles me venoient attaquer. Je mis donc sous voile le 24 au matin.
« Avant mon départ, je ne savois comment reconnoître tous les services que m’avoit rendu le bon pasteur de Saint-Jacinte. Je sçus que quelques fusils et de la poudre étoient les objets qu’il regardoit comme les plus précieux. Je saisis cette occasion pour lui offrir comme une marque de ma reconnoissance douze fusils qui n’étoient pas d'ordonnance et environ 200 livres de poudre que je laissai à la batterie pour servir à la défense des naturels (1). »
(x) Rapport du 2 août 1805. Arch. de la marine, Campagnes. — Le jour-
nal de bord de la Sémillante contient une copie de ce rapport sur le combat de San-Jacinto, du 14 au 1$ thermidor an XIII. On trouve en outre dans
Sorti du détroit de San-Bernardino le même jour 12 août, le capitaine Motard éprouva d’autres inquiétudes non moins vives en voyant la tâche difficile et dangereuse qui lui restait à remplir pour se rendre à l'Ile de France à contre-mousson, par une route peu fréquentée, à travers des mers remplies d’écueils, avec un vaisseau qui avait une voie d’eau très considérable et un équipage très fatigué (1). Il dirigea sa route pour prolonger à huit ou dix lieues de distance les côtes des îles situées au sud du détroit, ce qu'il effectua heureusement. A la suite de ces côtes, il continua de courir au sud vers les îles Moluques, en prenant connaissance des diverses îles situées sur cette route dans l’espoir d’y trouver quelque endroit où il pût relâcher en cas de besoin.
En quittant les iles Philippines, il passa à la vue de la petite île Palmas, des îles Meangis et Salibabo; il vint ensuite reconnaître l’ile Row, à l'extrémité nordde Gilolo. De là il gagna la‘printe sud du groupe des iles Salibobo, puis à l’ouest de l’ile Sanghir, où il trouva un temps sombre, une mer très agitée par l’action des courants et des pluies continuelles. Voyant son équipage fatigué par cette navigation dangereuse, étant en outre au moment de manquer de provisions, comptant à son bord vingtsept malades, Motard se décida de laisser arriver pour prendre connaissance d’un mouillage qu’une carte an-
les papiers du général Decaçgn (tome $9, fol. 247), une lettre écrite par le capitaine général des Philippines au commandant Motard, pour le féliciter sur le résultat du combat.
(tr) Depuis son départ de Brest, la frégate la Sémillant avait parcouru plus de seize mille lieues.
glaise marquait dans l’ile Sanghir. La Sémillante se trouvait alors à l’ouvert d’une baie assez vaste qui paraissait saine et où la mer était belle. Le commandant y jeta l’ancre par treize brasses sur un fond de sable et de corail à environ trois cents toises de la terre. Déjà plusieurs pirogues entouraient la frégate et les naturels étaient à bord avec des vivres frais. Le lendemain Motard expédia son canot armé en guerre avec l'enseigne de vaisseau Roussin pour aller faire une reconnaissance le long de la côte etsurtout visiter le mouillage de Tabokang, indiqué par les cartes. Les naturels, gens d'humeur pacifique et n'ayant aucune arme, continuèrent de venir à bord avec des provisions, surtout des volailles qu’ils échangeaient pour des boutons de métal, des couteaux, des rasoirs, de petits morceaux de plomb. « Tout l’équipage se déboutonna, dit Motard, pour avoir des poulets. »
Le repos, la nourriture fraîche et plus variée, le temps sec qui succéda aux pluies eurent promptement remis sur pied les malades. La Sémillante quitta Sanghir, prolongea la chaîne d’îles qui s’étend au sud jusqu’à la pointe nordest de Pile Célébes. De là elle se porta vers les Moluques. Elle passa ensuite entre les îles d’Oby et Xulla-Bessey, puis à la pointe occidentale de Buro (ou Bourou), près des îles Saint-Mathieu, de l'ile Ombay qu’elle côtoya jusqu’au détroit d’Alloo ou Allor. Sur ce point, Motard, qui ne marchait, dans ces parages couverts de récifs, de bas-fonds et pour ainsi dire inconqus, qu’avec la plus grande prudence, eut un instant d’hésitation. Le détroit d’Aloo conduit à Timor, mais Motard n’en avait aucune connaissance. Ce furent des relations amicales établies
avec les habitants de la côte qui l’en informèrent. Il tenta d'y passer et il réussit. Sorti enfin de cet archipel, entre les îles Sandal et Savu, le 26 septembre 1805, il serendit directement à l'Ile-de-France où il aborda le 31 octobre. Il venait de suivre une route qu’un seul navigateur avait osé tenter avant lui (1).
D'unanimes félicitations l’attendaient. D’aborc ce fut le Ministre de la marine qui lui adressa la lettre suivante :
« Jai reçu, Monsieur, les comptes que vous m'avez rendus de votre voyage à Manille, du combat que vous ayez eu à soutenir au mouillage de Saint-Jacinthe, île de Ticao, et de votre retour à l’Ile de France, le 9 brumaire an 14.
« Les détails de votre navigation ont excité tout mon intérêt ; vous avez été à portée de faire des observations qui seront utiles pour les progrès de la géographie, et vous avez sous ce rapport mérité de justes éloges.
« Vous avez repoussé avec succès les forces supérieures qui étaient venues vous attaquer au mouillage de Saint- Jacinthe ; vous avez mis dans toutes les dispositions qui ont précédé et suivi cet engagement une prévoyance, une résolution et une activité qui ont éloigné tous les dangers que vous pouviez avoir à redouter.
« J'ai mis tous ces détails sous les yeux de S. M., qui a bien voulu m’autoriser à vous en témoigner sa satisfaction.
(1) Journal de bord de la Sémillante, du 1° septera s: : an 31 octobre 1805. — Rapport à l’empereur, 1809.
« Vous ne pouvez rien faire qui soit plus agréable à S. M. que de tenir le bâtiment qui vous est confié dans la plus constante activité. Vos croisières doivent êtreprolongées par tous les moyens possibles. Il faut qu’elles offrent le double avantage de détruire le commerce ennemi et de multiplier les ressources de la colonie.
« Les services distingués que vous avez déjà rendus sont pour moi le garant qu’il n’est point de preuves de zèle et de dévouement que je ne doive attendre de vous (1). »
Le zèle et le dévouement, la bravoure et l'audace ne manquaient pas en effet aux habiles officiers qui croisaient dans l’Inde. Ils tiraient de leur frégate le parti le plus avantageux au service de la France et le plus nuisible à l’ennemi. Les croisières étaient bien combinées ; elles portaient l’inquiétude sur une vaste étendue de mer. Le général Decaen, qui rêvait des coups subits et décisifs contre les Anglais, était parfaitement secondé par les capitaines Motard, Bourayne et Epron. Chacun de ces officiers s’était distingué par des actions honorables. De nouveaux combats allaient bientôt leur mériter les plus chaleureux témoignages de satisfaction.
Au printemps de l’année 1806, le capitaine-général de l'Ile-de-France prescrivit de nouvelles croisières. Motard reçut l’ordre d’aller croiser pendant vingt-cinq jours dans les eaux de l’île Malique, de traverser le canal compris entre cette île et les Lacquedives, de relever la pointe de Galles, faire route pour Sumatra, filer ensuite vers le sud
(1) Lettre du 27 janvier 1806. (Arch. de la marine).
en vue de la côte d’Achem, visiter les différentes rades fréquentées par les bâtiments de commerce anglais, jusqu’à l’entrée du détroit de la Sonde, enfin revenir aux iles de France et de la Réunion (1).
Appareillée de l'Ile-de-France le 24 avril 1806, la Sémillante arriva le 14 du moïs suivant à la hauteur de l’ile Malique, point de croisière qui lui avait été assigné. Le lendemain elle s’empara du corsaire l’Isle-de-France, qui avait été précédemment capturé par une frégate anglaise. Le capitaine Motard, après avoir retiré de ce corsaire quelques objets qui pouvaient être utiles à la Sémsllante, le fitcouler. Le23, il prit un bâtiment sous pavillon maure : un Arabe s’en disait propriétaire et un Anglais prétendait en ètre le capitaine; ils ne purent ni Pun ni l’autre justifier le titre qu’ils prenaient. Ce navire fut brûlé après que le capitaine Motard eut fait embarquer sur la frégate trois mille sacs de riz dont se composait le chargement.
Parvenu, le 11 juin, à la pointe de Galles (île de Ceylan), deuxième point de course que lui assignaient ses instructions, il fit tenir le vent pour s’établir en croisière. Dès la première heure du matin, les vigies aperçurent un bâtiment dans l’ouest-sud-ouest. De suite Motard lui donna chasse sous toutes voiles. N’en étant plus qu’à une demi-portée de canon, il lui envoya sa yole pour lamariner; le pavillon anglais avait été amené...
était l’Olive, navire du port de six cents tonneaux venant de la mer Rouge avec une cargaison de fruits secs,
(5) Instructions pour le capitaine de vaisseau Motard, 22 avril 1806, (Arch. de la marine, Campagnes, 1806).
de café, de gomme, et trente et une mille piastres en espèces.
Croyant ne devoir point continuer sa croisière dans ces parages ni attendre que l’ennemi ly vint surprendre, Motard alla se poster à l’ouest de la grande ile Nicobar. Pendant que'ques jours la Sémillante y essuya un temps à grains, de la pluie, un vent par fortes raffales et très variable. La mer étant devenu: plus calme, la frégate . française donna la chasse à deux bâtiments anglais qui couraient à l’est. C’étaient le James-Drummond et la Fame, lun et l’autre du port de sept cents tonneaux, venant de Bombay et allant en Chine avec un chargement de coton et de bois de sandal. Mais le jour même chassée par deux frégates anglaises qui escortaient un convoi de dix voiles, la Sémillante se retira promptement de ce point, rallia les deux prises, les escorta au-delà de la latitude d’Achem, et, le 29 juin, relâcha à l'embouchure d’une rivière que les cartes anglaises désignaient sous le nom de Simons- Bows. Après s’y être ravitaillé, le commandant mit sous voiles et fit route pour la rade de Natal (ile de Sumatra) qu’il voulait visiter.
Le 8 juillet suivant, la Sémillante s'empara d’un corsaire anglais, l’Actéon, expédié du Bengale pour aller faire le commerce dans les mers de Java, et d’un autre bâtiment, l’Actif, qui naviguait de compagnie avec la lettre de marque. Quelques jours après, la frégate amarinait un autre navire anglais, le Warren-Hartings, du port de quatre cents tonneaux, parti de Calcutta pour la côte de Sumatra. Mais depuis quelques temps les brises très fortes ‘ et les pluies presque continuelles faisaient éprouver un
froid humide très contraire à la sant de l'équipage. Ce changement subit de température avait rendu malade un grand nombre de matelots, malgré la précaution que le commandant avait prise de faire sécher l’ertrepont en y gardant jour et nuit des réchauds pleins de feu. Les Européens étaient particulièrement atteints de la fièvre. Au 27 juillet, le chirurgien-major rendait compte au commandant que le nombre des malades était de quarante-neuf. Dans ces circonstances, Motard se décida à mouiller aux îles Corgados, le 1°" août, où la chasse et la pêche fournirent à l'équipage une nourriture qui contribua à conserver la santé des uns et à rétablir celle des autres.
La Sémillante resta un mois à ce mouillage. Elle remit à la voile le 2 septembre avec ses prises, mais Motard, après avoir tenté en vain d’introduire son convoi dans un des ports de l'Ile de France, jeta l'ancre dans la baie de Saint-Paul de la Réunion le 9 septembre.
La présence de la frégate française attira bientôt sur la côte une division anglaise qui l'y tint bloquée jusqu'au 10 novembre. Ce jour-là, à sept heures du matin, les vigies signalèrent l’ennemi au nombre de quatre voiles : le vaisseau de soixante-quatorze canons, le Sceptre, la frégate de cinquante canons la Cornwalis portant du vingt-quatre, et deux bricks. Ces navires se présentèrent devant la baie, se dirigeant à toutes voiles sur les bâtiments au mouillage.
« Te m’y trouvois, ditle commandant Motard, avec trois de mes prises et une douzaine d’autres bâtiments du
commerce. La faiblesse de mon équipage ne me permet-
sant pas d’appareiller en présence de forces aussi considérables, je résolus de courir les chances (d’un combat) au mouillage. Je m’embossai donc à la tête de la rade en mettant tous les navires entre la terre et moi; les deux forts de la côte, quoiqu’en partie masqués par la rade, se préparèrent aussi et nous attendîimes l’ennemi.. Un grain du ©. S. ©. ayant succédé brusquement à la brise de terre, amena la division dans la baie avec vent sous vergues. À 3 heures $ minutes, jugeant le vaisseau à ma portée, j'arborai ma couleur en tirant un coup de canon qui fut aussitôt suivi de toute ma volée de babord. Mon feu continua de ce moment sans interruption. Peu d’instans après les premiers coups, le Sceptre laissa porter pour m'élonger et me canonna en arrivant. Mon feu était nourri et bien dirigé, le sien, également vif, était moins bon quant à la direction. Cette canonnade dura ainsi à demi-portée jusqu’à 3 heures 25 minutes, que le vaisseau laissa arriver tout-à-coup vent arrière et mit le cap au large. La frégate le Cornwalis, qui le suivait, commença son feu hors de portée, prit la place du vaisseau, mais se tint si loin que la croyant à trop grande distance pour que mes boulets lui fissent leur efier, je la laissai brûler sa poudre sans lui répondre; enfin, à 4 heures, les deux bâtiments ennemis qui, une heure auparavant, menaçaient d’écraser la baie, étaient hors de ma portée et rejoignaient les deux bricks qui étaient restés dehors. Leurs bateaux communiquèrent jusqu’au soir et, dans la nuit, nous les perdimes de vue. Les forts de la côte qui, par la position de l’ennemi, se trouvaient masqués, ne purent employer leurs canons, deux bombes seulement
furent lancées. Plusieurs boulets du vaisseau tombèrent dans la ville où ils firent peu de dommage. Quelques bâtiments du commerce furent aussi touchés, mais en général les avaries ont été peu conséquentes. De son côté, la Sémillante n’a pas eu plus de mal. Le gréement a peu souffert ; quelques coups ont donné dans le bord, mais je n’ai eu personne à regretter, trois hommes seulement ont été légèrement blessés (1). » Motard avait donc forcé les Anglais de renoncer à leur entreprise et de lui céder le passage ; il en profita pour se rendre à l’Ile de France, où il mouilla le 2 décembre avec tous les bâtiment réunis sous son escorte, après avoir encore rencontré la frégate anglaise de quarante-quatre canons, la Dédaigneuse, laquelle lui avait envoyé une volée en passant.
De sa longue croisière sur les côtes du Bengale, le capitaine Motard amenait huit bâtimentsrichement chargés; il avait fait éprouver au commerce anglais des pertes évaluées à plus de trois millions et demi de francs. Mais les fatigues d’une campagne de sept mois, les chaleurs et le scorbut avaient couché sur les cadres une bonne partie de son équipage. Aussi Motard comprit-il que, pour le remettre sur pied, une longue *elâche, le repos et les vivres frais étaient nécessaires. Il stationna donc à l’Ile de France pendant six mois.
Au mois de juin 1807, le gouverneur général, voulant utiliser de nouveau la frégate la Sémillante, donna ordre à Motard d’appareiller et de prendre la mer pour une croisière. La frégate fut d’abord dirigée sur la Réunion
(x) Lettre du commandant Motard, 4 janvier 1807. — Journal de bord de la Sémillante, 10 novembre 1806.
pour y débarquer un détachement de troupes. De là, le capitaine Motard fit voiles à l’ouest de lile de Ceylan, puis vers la grande île Nicobar et louvoya dans le golfe du Bengale. Six mois après, le 1° novembre, il était de retour avec quatre prises estimées cinq cent mille piastres: c’étaient l’A/téa du port de huit cent cinq tonneaux, chargé de coton etd’opium ; l’'Experiment, chargé de bordages ; le Gill-Weil et l’'Elisabeth. La croisière avait coûté à l’ennemi quatre millions de francs et rapporté à l'Ile de France plus de deux millions deux cent mille francs (1).
Cependant le général Decaen avait espéré des coups plus décisifs, de plus grands résultats ; il aurait désiré que le capitaine de la Sémillante se montrât un peu plus hardi (2). En effet, il écrivait au ministre : « Il serait bien avantageux qu’à ses bonnes qualités cet officier en réunit une essentielle : celle d’être en certains cas plus entreprenant. J'ai déjà eu lieu plusieurs fois de faire cette observation (3). » Une circonspection exagérée était blàmable en de telles circonstances, mais n’y avait-il pas lieu, en même temps, de s'étonner qu'après quatre ans de la navigation la plus périlleuse Motard eût encore sa frégate. Un de ses compagnons, le capitaine Epron, pour avoir eu plus d’audace devait être moins heureux, car en
(x) Journal de la Sémillante, 1807, et rapport à l'Empereur, 1809. (Arch. de la marine).
(2) Dans les papiers de Decaen, on voit souvent Motard en discussion avec le gouverneur général de l'Ile-de-Franee. En 1806, ce dernier lui adressa la menace peu déguisée de lui retirer son commandement (tomes, folio 109).
(3) Lettre du 14 décembre 1807. (Arch. de la marine).
croisant à la hauteur de Ceylan, la Piémontaise qu’il montait fut enlevée par une frégate anglaise après un combat où elle avait reçu les avaries les plus graves.
Le capitaine Motard était loin d’ailleurs d’avoir dés allures aussi timides. La croisière qu’il entreprit et le combat qu’il soutint au mois de mars 1808 en fourniront une nouvelle preuve.
Ayant mis à la voile dans les derniers jours de février pour gagner le golfe du Bengale, le $ mars il captura, près de Ceylan, le navire anglais la Cécilia, venant de Bombay. Le même jour, il attaqua la frégate la Terpsichore de trente-deux canons. Le combat dura une heure et demie, vergue à vergue ; l’issue en eût été infailliblement la reddition de l’ennemi, si son feu, principalement dirigé pour dégréer, n’eût mis la Sémillante dans l’impossibilité de manœuvrer au moment décisif, et si le capitaine blessé à la tête et à l’épaule n’eût été mis hors de combat.
Voici le récit de cette affaire d’après le journal du commandant :
«..... La nuit survenant nous empêcha de bien reconnaître le bâtiment chassé. Cependant tout le monde étant à son poste de combat et tout bien disposé, nous nous dirigeâmes sur lui. À 7 heures moins $ minutes, il mit en panne ; nous avions un feu à la corne, il en avoit deux à léchelle de basbord. Je fis serrer les bonnettes, les cacatois, carguer la grand” voile, et à 7 heures précises nous nous trouvâmes à portée de voix. Au même instant le bâtiment éventa. Comme nous allions le heller, je lui fis tirer un coup de canon pour le faire remettre en panne, mais il répondit par un des siens et sa batterie fut
aussitôt éclairée; la nôtre l’était, les canonniers suivaient le pointage, j'ordonnai le feu et toute la volée partit sur l'ennemi qui nous envoya la sienne. De ce moment, le combat s’engagea de part et d’autre avec la plus grande vivacité. Les deux bâtiments étaient sous la même voilure, c’est-à-dire tout dehors excepté la grand” voile et la brigandine. L’ennemi était à peu près par notre travers de tribord-et au plus à petite portée de pistolet. Le feu continua à cette distance jusqu’à 8 heures quelques minutes, et nous répondions aux « houras » de l’ennemi par les cris de : « Wive l'Empereur ».Cependant m’apercevant du dommage que nous causait la mitraille des caronnades de notre adversaire, je résolus de m’écarter d’une centaine de toises pour diminuer leffet de cette arme dont la Sémillante n’est pas également pourvue. Mais le vent ayant beaucoup molli, notre distance ne fut prise qu’à 8 heures un quart. Pendant ce temps je faisais tirer le gaillard à mitraille et la batterie à deux boulets ronds : l'extrême proximité des deux bâtiments rendait presque tous les coups assurés. À 8 heures 30 minutes, une folle brise nous masqua, il fallut manœuvrer en conséquence, mais la manœuvre était extrèmement lente, le gréement ayant beaucoup souffert et le pont étant couvert et encombré par les débris. Le feu néanmoins ne perdait rien de sa vivacité; nos positions respectives n'avaient presque pas changé : nons étions seulement un peu dépassés le travers de l’ennemij à 8 heures 40 minutes, et la mollisse du vent et les avaries paraissaient devoir nous laisser longtemps dans cette situation. Au même moment, je
tombai blessé à la tête et à l’épaule, et l’on me porta au poste des chirurgiens (1). »
Peu après les deux frégates se quittèrent. La Sémillante avait vingt-deux hommes tués ou blessés. Parmi ces derniers, en outre du commandant, on comptait un officier dont nous nous plaisons à recueillir le nom. Charles Baudin, mort amiral, n’était alors qu’enseigne de vaisseau. Il eut dans ce combat le bras droit emporté (2).
« Quand le commandant Motard put sortir de sa chambre, ses premiers pas le conduisirent près de Charles Baudin qu’il félicita sur son courage. Le blessé lui répondit : Commandant, j'aurais donné mon autre bras pour que vous ne fussiez pas blessé, car j’ai la conviction que la frégate anglaise serait à nous. C’était en même temps un témoignage spontané de la valeur du commandant Motard (3). »
Rentré à l'Ile-de-France, la Sémillante fut désarmée (4); son capitaine atteint dans sa santé par le climat et par ses blessures, tomba dans un état de faiblesse qui le contraignit à demander son retour en France. La navigation de Motard dans l’Inde avait duré six années, pendant les-
(x) Arch. de la marine, Campugnes, 1808.
° (2) C’est par erreur que les recueils biographiques indiquent que Baudin reçut cette blessure sur la frégate la Piémontaise.
(3) Notice sur l'amiral Roussin, par Montaut, capitaine de frégate.
(4) Le produit général des captures faites par cette frégate et par la frégate la Piémontaise, du mois d’octobre 1807 au mois de mars 1808, s'était élevé à trois millions huit cent cinquante-neuf mille francs. Pendant la même période, Robert Surcouf, commandant le Revenant, avait fait cinq prises estimées deux millions quatre cent trente-cinq mille francs. — Arch. de la marine, Colonies, Ile-de-France, 1808.
quelles il avait détruit et incendié l’établissement de Bencoulen, pris ou coulé dix-sept bâtiments, parcouru un espace de trente-deux mille lieues, enfin fait triompher le pavillon français dans cinq actions contre des forces supérieures. Ces croisières, d’après l'évaluation qui en fut faite, avaient causé au commerce anglais un dommage de trente millions (1).
Le retour en France du commandant Motard à fait l’objet d’un récit qui ne manque pas d'intérêt. Motard avait pris passage sur sa vieille frégate la Sémillanie, qui avait changé de nom, se nommait le Charles et avait été armée en course. Voici le récit du dernier épisode de la vie maritime de notre compatriote :
« Dans son combat, sous les terres de l’Ile-de-France, la Sémillante fut si maltraitée que le gouverneur général Decaen décida que ce qui en restait fût mis en vente à l’encan. Le fameux Robert Surcouf en devint propriétaire et transforma la frégate en corsaire, dont le brave Malouin prit le commandement pour continuer ses courses. Au retour d’une croisière fructueuse, Surcouf se résolut à rentrer en France. Le capitaine Motard prit passage sur le corsaire, avec ce qui lui restait de ses parts de prises: une valeur de 400 mille francs. Dans cette circonstance, la fortune, qui toujours avait été propice au capitaine Motard, lui sourit encore. Depuis l'Ile-de-France, la traversée avait été des plus favorables. Mais en entrant dans la Manche, Surcouf fit rencontre du Tonnant, vaisseau de 80 canons, commandé par le capitaine sir John Gore.
(1) Journal officiel, 25 février 1809.
La Sémillante prit chasse aussitôt, quand suivint un gros temps qui donnait au Tonnant une grande supériorité de marche sur le corsaire surchargé. Le capitaine Gore, impatient qu’il était d’en finir promptement, couvrit son vaisseau de toile. Au même moment, le capitaine Motard, qui venait d'observer, sur la colonne du baromètre, une chute rapide, avant-coureur certain d’une très prochaine tempête, fit part à Surcouf du phénomène : tous deux furent d’avis de ne garder que les basses voiles. Ce trait d’habileté et de connaissance nautique les sauva d’une perte inévitable. Peu après, la fureur de la tempête éclata et l'ouragan emporta bientôt les voiles et les mâts du Tonnant, tandis que le corsaire entrait paisiblement à Saint-Malo avec son riche chargement. Nous devons la connaissance des détails de ce dernier fait au capitaine‘de * vaisseau de la marine anglaise Peter Fisher, qui a vécu au milieu de nous pendant plusieurs années ; il les tenaitluimême de sir John Gore (1). »
Par une lettre du $ février 1809, le commandant Motard annonça au Ministre de la marine son arrivée le même jour au port de Saint-Malo. Il sollicitait de plus l'autorisation de présenter au Ministre de la marine l’enseigne de vaisseau Baudin (2) qui avait eu le malheur de perdre le bras droit dans la dernière affaire (3).
(1) Journal de Honfleur du 31 juillet 1864.
(2) Charles Baudin, né à Paris le 21 juillet 1784, mort amiral le 7 juin 1854. …
(3) Dans le combat avec la Terpsichore, un boulet perdu lui emporta le bras droit et lui laboura le ventre. Dans cette affaire, il y eut huit amputés à bord de la Sémillante, l'enseigne Baudin fut le seul qui survécut.
Le capitaine de vaisseau Motard reçut le titre de baron avec dotation pour prix de ses services. Il fut nommé commandeur de la Légion d'honneur, et le Journal officiel publia un rapport très élogieux. On a lieu de croire que le commandant de la Sémillante se tint pour amplement récompensé. Cependant, si flatté qu’il fût de prendre rang dans la noblesse créée en 1806, sa satisfaction aurait été plus douce d'obtenir du ministre les notes officielles présentées pour sa promotion. Il en sollicita en vain lacommunication. Le duc Decrès, jugeant la demande importune, et impatienté de insistance du commandant, répondit vivement : « Jamais, il veut avoir l’arbre et le fruit, »
Après être resté en inactivité plus de deux années, le capitaine Motard reçut le commandement de l’école spéciale de marine établie à Toulon. « Pouvait-on, a: écrit l’amiral Jurien de La Gravière, placer de jeunes élèves sous une meilleure direction? Pouvait-on leur offrir un pius digne modèle à suivre ? Instruction solide, distinction de manières et d’esprit, courage à toute épreuve, rien ne manquait au baron Motard. Mais bientôt la marine ne fut plus qu’une armée de réserve. L’empereur prit l’habitude d’y puiser à pleines mains des soldats. Le 11 septembre 1811, le capitaine de vaisseau Motard fut désigné pour commander en qualité de colonelmajor l’équipage des marins de la garde impériale. Il avait alors quarante ans. Il passa en Allemagne : sa santé ne lui permit pas d’achever la campagne de Russie (1). »
(x) Revue des Deux-Mondes, 1° octobre 1887, p. 646.
Il dut rentrer en France au mois de juin 1812 et fut admis, le 25 septembre 1813, à prendre sa retraite. Il comptait vingt-cinq années de services, dix combats et six blessures.
L'année suivante, un mois environ après l’abdication de l’empereur, le baron Motard exposait, par lettre du 24 mai 1814, que sa santé l'avait forcé à quitter les équipages de la garde, et il demandait l'application en sa faveur de la loi du 10 thermidor an XII, aux termès de laquelle les officiers de la garde jouissaient de la retraite du grade supérieur. La solde de retraite et le titre de contre-amiral devaient en conséquence lui être attribués. Appelé à se prononcer, le ministre jugea que cette grâce pouvait être accordée à la distinction des services du capitaine Motard, et particulièrement à la conduite honorable qu’il avait tenue dans sa longue campagne dans l’Inde. En conséquence, une décision du roi, en date du s juillet 1814, fixa sa solde de retraite à trois mille six cents francs et lui conféra le grade de contre-amiral honoraire.
Le baron Motard se retira à Honfleur ; il yvécut dans le repos jusqu’à un âge avancé. Le temps semblait n'avoir point de prises sur cet homme toujours jeune, d’un esprit vif et enjoué, fort recherché dans les salons. La maladie de l’octogénaïre surprit douloureusement ses amis habitués à le voir monter à cheval chaque matin et galoper vers Blosseville. Sa mort, arrivée le 26 mai 1852, fut un deuil public dans sa ville natale. A bien des points de vue le baron Motard était le représentant d’une société évanouie. Il avait trente ans quand ce siècle commençait,
et il avait traversé plus d’une demeure aristocratique avant d’être le protégé des favoris de Mr: Tallien. L’Empire lui avait donné des honneurs et un peu de gloire. La Restauration ne lui avait pas été cruelle. On pourrait dire de lui qu’il était né sous un astre favorable.
À Honfleur, au lendemain de la mort du contre-amiral Motard, une souscription fut ouverte pour élever un monument à sa mémoire. L’exécution en fut confiée à un de ses compatriotes, mais ce ne fut qu'après une attente de dix années que le mausolée sortit des mains du sculpteur. Le monument représente un rocher avec ses divers accidents naturels, des plantes marines et des coquillages. Au pied du rocher, une ancre repose sur les enroulements de son câble. La vie du contre-amiral est sommairement rapportée en bas du rocher. Sur deux facettes de la pierre sont gravés les noms des deux premières campagnes du jeune officier de marine : Aboukir. — Saint- Domingue. En haut, on lit trois noms : Sillabar. — Sainte-Jacinthe. — Saint-Paul, qui rappellent les combats du capitaine Motard dans les mers de l’Inde. Surune plaque affichée dans le granit est inscrit :
A LÉONARD MOTARD PAR SES COMPATRIOTES, SES AMIS ET L’AMIRAL ROUSSIN QUI FUT SON PREMIER LIEUTENANT
Sur une autre plaque, à droite, est indiquée l’époque de sa naissance, et, du côté opposé, celle de sa mort. Le
tout est entouré d’un cordon de granit surmonté d’une grille.
Le capitaine de la Sémillante avait eu pour lieutenant le jeune Roussin, devenu amiral de France. Cet officier général, peu de temps avant de mourir, voulut joindre son offrande à celles des concitoyens du baron Motard, en témoignage de la haute estime dont il n'avait jamais cessé d’honorer 5on premier commandant.
PEesTEL (François-Timothée-Benjamin), fils de Louis Pestel, maître constructeur de navires, et de Marguerite- Angélique Fosse, né à Honfleur le 13 décembre 1763. — Aspirant, élève et sous-ingénieur constructeur de 1787 à 1794, à Paris, Brest et Saint-Servan. Ingénieur ordinaire de 1795 à 1803. Ingénieur constructeur, de 1803 à 1816, aux ports de Saint-Servan, Brest, Gênes, la Spezzia et Toulon. Ingénieur directeur du bassin de la Loire, en résidence à Tours, du 12 septembre 1816 au 10 janvier 1818. Sous-directeur des constructions navales à Brest, du 11 janvier 1818 au 25 mars 1823. Directeur des constructions navales à Toulon, en 1823. Décédé dans ce port, en activité de service, le 28 mars 1828. — Chevalier de Saint-Louis en 1819. — Chevalier de Îa Légion d’honneur en 1821.
Initié dès l’enfance aux pratiques de la construction navale, M. Pestel avait acquis une précoce expérience sur les chantiers de son père. Aussi se fit-il remarquer dans les écoles spéciales de Paris où il demeura durant six années, de 1787 à 1793. À cette époque, il fut envoyé au port de Brest, puis à Saint-Servan. Ce fut là que ses talents de constructeur se révélèrent et le mirent bientôt hors de pair. Il donna les plans d’un grand nombre de bâtiments de différentes espèces qui eurent des succès
remarquables à la mer. On ne connaissait pas dans la marine de meilleures frégates que celles dont il était l’auteur.
Il se trouva sur les côtes de Bretagne au plus fort des agitations royalistes, et il eut à vaincre plus d’une fois la mutinerie des ouvriers, leur refus de travailler sur les chantiers, leurs complots à l’effet d’incendier le port de Saint-Malo (1). « L’insurrection est à son comble tant dans les divers atteliers du port qu’à bord des bâtiments de la République. N’ayant ni pain, ni biscuit, ni farines, ni bled, sans espérance de pouvoir s’en procurer, je n’ai donc pas pu en fournir aux ouvriers, et pour appaiser les troubles qui s’élevaient, j'ai cru devoir porter en supplément de solde 4 liv. $ sols 6 deniers par chaque homme, à raison d’une livre et demie de pain par jour. Ce soulagement a appaisé l’insurrection, mais il arrive des absences si nombreuses que les travaux n’avancent point, et toutes les peines que l’ingénieur prend deviennent inutiles..... Quand l'ingénieur est allé ce matin pour faire travailler au gréement du vaisseau le Téméraire, il n’a trouvé personne (2). » Les subsistances étaient rares ; de là venaient le mécontement, la révolte, les soupçons des ouvriers et des marins. M. Pestel n’échappa pas aux dénonciations. On ne porta point contre lui l’accusation ordinaire d’exporter le grain et de l’entasser à l’étranger. Mais, ayant employé à la réparation d’une boutique des rognures provenant de la démolition de navires, on l’ac-
(1) Lettre de l'agent maritime à Port-Malo, du 3 prairial an HI. (2) Arch. de la Marine, Service général, 1796.
cusa de dilapider les matériaux de la République (r). L’affaire donna lieu à des enquêtes dont le résultat fut tout à l’honneur de M. Pestel. « Je lui rends toute ma confiance, écrivit le ministre de la marine, et je ne conserve aucun soupçon sur sa conduite. »
En 1800, M. Pestel sauva la gabarre ou flûte la Salamandre, à Granville, laquelle, dans une tempête, avait fait côte sous la pointe du Roc, où elle cassa toute sa mâture et se creva sur les rochers. Il parvint à relever le bâtiment et à le conduire dans le port.
En 1805, la frégate la Félicité vint couler à l'entrée du port de Camaret, après avoir touché sur le rocher dit les Feuillettes, situé dans le goulet de Brest. M. Pestel fut envoyé par Le préfet maritime avec deux officiers des mouvements du port pour aviser aux moyens de relever ce bâtiment, lequel se trouvait dans une position fort critique, étant presque entièrement submergé. Les moyens à employer étaient très embarrassants. Il ne craignit point cependant de prendre la direction du sauvetage, secondé par les officiers du port. M. Pestel parvint à relever la frégate et la fit conduire dans le bassin de Brest.
L'année suivante, en 1806, il fut envoyé à Gênes pour y diriger les constructions. Le vaisseau le Génois, de soixante-quatorze canons, exécuté à l’entreprise sur les plans de M. Sané, avait été lancé à l’eau le 17 août 1805, peu de temps avant son arrivée. Ce vaisseau était au moment d'entrer en armement lorsque, par un coup de
(x) Arch. de la Marine, Service général, $ frimaire, 10 frimaire an IV ; 15 floréal an III; 25 fructidor an VI,
vent de sud-ouest qui rendit la mer très houleuse dans le port, il talonna, cassa sa quille et son étambot et coula à fond. M. Pestel parvint à le relever, ce qui lui valut le témoignage de satisfaction qui suit : « On ne peut être plus satisfait que je le suis de M. Pestel, écrivit le duc Decrès. Le succès de l'opération difficile dont il s’est trouvé chargé ne peut qu’accroître ma confiance dans ses talents et son zèle (2 janvier 1805). »
M. Pestel trouva le moyen de lancer les plus gros vaisseaux dans le port de Gênes, où il n'avait pas été établi d’avant-cale. Il parvint à établir une avant-cale flotcante qui se plaçait au moment de la mise à l’eau et qui était employée avec le plus grand succès. La mise à l’eau de la frégate la Danaëé lui valut les nouvelles félicitations de l’amiral Decrès (31 août 1807). Même succès pour la mise à l’eau du vaisseau le Breslau, le 3 mai 1808; à la suite de cette opération, le préfet maritime demanda pour M. Pestel la décoration de la Légion d'honneur.
Enfin, cet officier supérieur du génie maritime se signala à Brest et à Toulon par des innovations du même genre et qui offraient des avantages précieux. Ses mémoires sur l'artillerie des vaisseaux et sur les changements à apporter à leur installation ne furent pas moins appréciés en 1819. Cette année-là, il fut fait chevalier de Saint-Louis.
Nommé directeur des constructions navales à Toulon en 1823, il décéda presque subitement dans ce port le 28 mars 1828. En annonçant au ministre la mort de M. Pestel, le vice-amiral préfet maritime écrivit: « Le
Roi perd en lui un serviteur dévoué et d’une grande expérience. »
Il avait un frère aîné, Jean-Louis-Ruben Pestel, nè à Honfleur le 16 janvier 1760, qui suivit la même carrière et succéda à leur père comme maître constructeur de navires. Lorsque la guerre avec l'Angleterre vint anéantir cette industrie, le gouvernement fit construire quelques frégates et corvettes dans plusieurs ports de Normandie ; Honfleur fut compris dans la répartition qui en fut faite. Louis Pestel entreprit la construction de la frégate la Cornélie, de vingt-quatre canons, mise à l'eau en 1794; des corvettes la Serpente et le Brûle-Gueule, de l'aviso l Aventurier, qui fournit une longue campagne dans les mers de l'Inde. Plus tard sortirent de ses chantiers, en 1797, trois chaloupes-canonnières; en 1800, vingt péniches ; en 1803, vingt-deux chaloupes-canonnières et vingt-quatre bateaux canonniers ; en 1804, deux corvettes-canonnières de six canons. À la paix, les constructeurs de Honfleur continuèrent à travailler pour la marine marchande. On sait quelle a été la réputation des navires sortis de leurs mains. Louis Pestel à concouru largement à l’établir et à la maintenir. Il est décédé à Honfleur le 1° juin 1823.
PREMORD. — Ancienne famille très distinguée qui s'était fait un nom dans le commerce maritime, .et dont le souvenir est resté cher aux amis des traditions locales.
On donne ordinairement pour auteur à cette famille un Guillaume Premort qui vivait en 1596 ; ce nom figure parmi les bourgeois de Honfleur dès la fin du xvi° siècle.
Au siècle suivant, nous connaissons Pierre Premort ou Premord qui fut élu premier échevin le 26 decembre 1686. En 1694 et en 1712, il fut chargé de l’entreprise de la voiture des sels avec M. Ménager, dans un temps où la France n’ayant pas autant de ports ni de canaux qu'aujourd'hui, les risques de la guerre rendaient ce transport par mer fort difhcile. Ils perdirent en effet trois navires dans cette entreprise et furent obligés d’avoir recours à des vaisseaux neutres, au moyen desquels ils se mirent en état de ne pas suspendre les engagements qu’ils avaient pris. Lorsque la ferme du transport des sels fut mise en régie, ce fut Pierre Premord qui fut encore chargé du transport et de la réception des sels; il avait alors douze ou quinze flûtes depuis trois cents jusqu'à cinq cents tonneaux, employées continuellement à faire les voyages de Brouage à Honfleur, et dix à douze allèges pour ceux de Honfleur à Rouen.
Parmi les enfants que ce Pierre Premord laissa de son mariage avec Jacqueline Auber, nous noterons Jacques Premord, conseiller du Roi, pourvu de l'office de premier échevin par lettres données à Versailles le 8 juillet 1704, et qui épousa, en 1707, Marie-Catherine Quillet.
En 1717, Jacques Premord fut chargé des armements de la Compagnie royale du Sénégal, et, en 1725, ce fut lui qui fit la réception et la distribution d’une quantité très considérable de blés que le célèbre traitant Samuel Bernard faisait venir par ordre de la Cour; mais indépendamment de cela, Jacques Premord en fit venir pour son compte, qui remirent l’abondance dans la généralité de Rouen et dans les généralités voisines, d’autant plus promptement que le blé fut donné par lui à un prix qui était inférieur de moitié à celui qu’il coûtait auparavant, et comme les navires qui lui arrivaient étaient en mème temps chargés de vivres en viandes salées et autres, il les fit distribuer gratuitement et servir par là au soulagement des familles les plus pauvres de Honfleur pendant près de trois semaines.
Comme son père, Jacques Premord avait acheté ou fait construire plus de quarante navires de toute grandeur qui étaient armés pou. les voyages de P Amérique, de l'Espagne, du Levant, du Portugal, etc. Au commencement de la désastreuse campagne de 1759, une Compagnie qui s’était chargée d’approvisionner les magasins de Québec s'étant trouvée dans Pimpossibilité de le faire, Jacques Premord y suppléa par son activité et arma, en quinze jours, un navire sur lequel il fit porter
douze cents barils de farine qui arrivèrent heureusement à leur destination.
L'un des enfants de Jacques Premord fut Jean-Baptiste- Jacques Premord, né à Honfleur, le 13 juillet 1718, et décédé en 1794. Il fut mis fort jeune à la tête de l’importante maison d'armement créée par son grand-père et par son père. Comme eux, il s’honora par des services rendus à l'Etat et à sa ville natale.
Ceux rendus à l'Etat furent : le prêt de ses affûts et de ses canons au nombre de trente-deux pièces, qui, de 1756 à 1760, garnirent toute la côte de Honfleur; le prêt de ses armes qu’il donna, en 1758, au moment où l’on craignait que les Anglais ne fissent une descente et ne s’emparassent de Honfleur; le prêt de l’un de ses navires lorsqu’on eut besoin de faire des exercices d’embarquement et de débarquement; le prêt gratuit de sommes d'argent pour la levée des matelots. M. Premord abandonna même le soin de ses propres affaires et de sa maison au moment où la ville craignait d’être assiégée, pour relever, par son exemple, le courage de ses concitoyens et s'occuper de donner ou d’exécuter les ordres dont les officiers généraux l'avaient chargé, par la seule confiance qu’ils avaient.en lui.
Les services qu’il rendit à la ville de Honfleur ne sont pas moins certains, car il n’est pas douteux que c’est lui qui, par la vivacité de ses démarches, contribua principalement au succès de la demande en exemption de taille (1757-1766).
M. Premord se mit seul, en effet, à la tête de cette demande; c’est lui qui fit toutes les recherches des
différents titres qui pouvaient contribuer à l'obtenir, qui lui-même fit ou fit faire les différents mémoires et qui abandonna pendant plus d’un an sa maison pour s’occuper uniquement d’une affaire dont on assura que la suite lui avait coûté au moins dix mille livres. Ses concitoyens voulurent lui en marquer leur reconnaissance en accordant à lui et à ses enfants l'exemption des droits d’octroi qui furent établis à la place du tarif qui était destiné auparavant au payement de la taille, mais M. Premord ne voulut point d’une exemption qui eut été à charge à sa ville ; il n’accepta pour toute récompense qu’une fontaine que l’on fit faire dans sa maison
et sur laquelle est inscription suivante :
OB RESTITUTA PRISCA URBIS HONEFLEVI PRIVILEGIA, INDULGENTIA REGIS LUDOVICI XV CURANTE J. B. JACOBO PREMORD,
E FONTE PUBLICO RIVUM IN USUM CIVIS OPTIME MERITI DEDUCI JUSSERUNT MAJOR ET AEDILES.
ANNO — DOM. MDCCLVIIL.
De plus, dans une délibération du 21 mai 1758, la municipalité arrêta que l’on ferait élever en un lieu éminent un obélisque pour servir éternellement de témoignage des services qu’il avait rendus, mais cette résolution resta sans exécution jusqu’en l’année 1827.
À cette époque, on remplaça l’ancienne fontaine du carrefour Sainte-Catherine par une autre en granit de Réville et on l’orna de deux plaques de fonte, sur l’une desquelles on lit :