LES PRISONNIERS
Ce qui nous manque, c'est la liste de ceux qui ont été enlevés et massacrés, partie en chemin et partie au pays des Iroquois.
Un mandement de Mgr de la Croix de St. Valier à la date 13 mars, 1694, déclare qu'il n'y avait pas à Lachine " de marguillier en charge depuis cinq ans en ça que la guerre que nous avons eue avec les Iroquois les ayant partie bruslés et partie enlevés."
Il ne faut pas cependant croire que le nombre des prisonniers de Lachine a été aussi considérable que plusieurs historiens l'ont dit. Il n'a pas du dépasser 50. M. de Belmont, qui était sur les lieux, fixe à 90 le nombre de tous les prisonniers, et le gouverneur de Frontenac, après sa visite en novembre, 1689, donne le chiffre de 120. Mais ce chiffre de 90 ou 120 devait comprendre les soldats de la compagnie de M. de la Rabeyre et les habitans de La Chenaye et d'ailleurs. (1) La liste des sauvés établit hors de tout doute que la plupart des historiens ont considérablement exagéré le chiffre des pertes de notre paroisse. Comme toujours, un bon nombre de prisonniers ont dû s'échapper et se sont échappés. Les officiers de M. de la Rabeyre sont de ce nombre. L'un d'eux, Laplante, ne fut délivré qu'en 1694. (2) C'est ce qui explique le silence de M. le curé Remy au sujet des habitants faits prisonniers. Le registre de Montréal du 3 juin 1660 au sujet de Dollard et de ses compagnons, ne constate le décès que des "13 tués sur place " et ne dit rien des quatre prisonniers. On ne désespérait jamais du sort d'un prisonnier, surtout en temps de guerre. Or cette guerre des Iroquois dura jusqu'en l'année
(1) Au printemps de 1690,un Iroquois nommé Gagnyoton qui avait été envoyé par sa nation auprès de M. de Callières, gouverneur de Montréal, disait : " J'avois huit pri- " sonniers pour ma part de l'affaire de la Chenaye ; j'en aye mangé quatre, et les
" quatre aultres ont icy la vie Je ne sais pas ce que les Onnoyoust, avec qui
" j'étais allé en guerre, anront fait des François captifs qui leur sont exchus en par- " tage. . . Il adjoutoit qu'on avoit retiré à Onnoutas tous les prisonniers françois qui " estoient en d* verses bourgades, et que l'on n'en disposeroit que sur ce que diroit
"leur chef à son retour Je vous répette encore que moy Onnoutas suis
" maistre de tous les prisonniers françois."— Collection [de Manuscrits, vol. 1, p. 186, 487.
(2) Collection de Manuscrits, vol. 3, p. 571, 597.
1699. Ou lit dans la Collection qu'en 1 < > î >i2 , les [roquois ramemenèrent à Québec " nombre de prisonniers," et que nos gens envoyèrent par Unir entremise " quelques hardes au Père Millet et autres." (O Enfin en 1695,1c même document, page 600, mentionne que " comme nos enneniys estoient dispersez et qu'il en restoit peu dans les villages, cinq ou six de nos François et Erançoises s.' sauvèrent et arrivèrent à Montréal, un de ceulx qui avoieni été pris au part y de Monsieur de St. Cireg .// >i,r ,h l<< Ckim et deux de (<> Ghenaye"
LES HABITANTS QU] SE sont SAUVÉS.
A l'aide du livre terrier de la Seigneurie de Montréal, nous avons pu faire le tableau des propriétaires de Lachine à cette époque : plusieurs y comptent de nombreux descendants dans les familles Paré, Meloche, Quesnel, Picard et Massie.
Le livre terrier est le registre de la propriété foncière. Il a disparu avec l'abolition de la tenure seigneuriale. Il a été remplacé par le cadastre et les livres des bureaux d'enregistrement. Pour l'histoire des familles, il sera toujours une pièce importante à consulter.
Nos gouvernements ont beaucoup fait pour la conservation de nos archives; mais il reste encore plus à faire. Il nous faut le relevé des archives des cours royales de Québec, Trois-Rivières et Montréal et des vieilles seigneuries de la province. Il n'y a pas de temps à perdre; un incendie peut en détruire une bonne partie et le temps fera disparaître le reste. Le mode le plus expe'ditif et le moins coûteux serait de prier îurés de faire l'historique de leurs paroisses et la liste des premiers habitants et de les déposer à l'évêché du diocèse. Cette histoire des paroisses trouverait bientôt un imprimeur.
Le livre-terrier nous a fourni le tableau dvs premiers habitants de Lachine ; et l'on sait que les lois du temps exigeaient un.' résidence dans l'année de la concession, à peine de déchéance. Puis à la lumière du Dictionnaire <!'(:iir<//<H/;</,n
(l) Le P. Millel ne fut-il pas curé de Longueuil de [608 a 17"»; ! L'Histoire <i< L<>n ifii un. pages 170, 193.
de Mgr Tanguay, (1) nous avons pu facilement constater les noms de ceux qui ont survécu au massacre. Au contraire, il existe une forte présomption, sinon la certitude, que ceux qui disparaissent avec l'année 1689, ont été enlevés et massacrés dans le pays des sauvages. Il est vrai que cette liste ne comprend pas les domestiques et les habitants qui n'étaient pas propriétaires, ou encore ceux qui n'avaient pas fait ensaisiner leurs titres ; mais ces derniers ne peuvent être très nombreux, car le missionnaire (qui était Sulpicien) et le receveur des Seigneurs suivaient de près les mutations delà propriété pour prélever des lots ou des rentes. Au reste, le recensement de 1681, que nous publions plus loin, suppléera aux lacunes possibles du terrier ; il constate que les domestiques n'étaient pas nombreux. Tous ces tableaux et d'autres se trouvent dans l'appendice.
Il ne paraît pas que la population établie au fort de la Présentation et en haut de ce dernier ait été visitée par les Iroquois. La tempête ne leur permit pas de traverser en haut de l'île Dorval où le lac Saint-Louis a plusieurs milles de largeur. Ajoutons que les femmes furent plus épargnées que les hommes, et les registres établissent qu'elles ne tardèrent pas à avoir de nouveaux maris.
De toutes ces données, on peut? raisonnablement estimer le nombre des sauvés à 235, au moins.
Parmi les sauvés, trois tombèrent dans les mains des Iroquois, le 26 juin, 1691, " après le soleil levé en allant cercler leur blé ", avec quatre soldats qui les escortaient. Leurs noms sont inscrits au registre de Lachine du 27 juin, 1691 :
Jean Gourdon dit La Chasse, marguillier en charge.
René Huguet, son beau-frère.
Jean Guignard dit Lespérance.
Jean Martin dit Latreille, soldat du fort Rolland.
Pierre Blondeau dit Lajeunesse "
Jean Laviolette "
Jean Joseph La Giroflée "
(1) Le Dictionnaire Généalogique de Mgr. Tanguay est le livre de noblesse, le peerage book des Canadiens-Français, et nous avons raison d'en être plus fiers que les nobles de la Grande-Bretagne le sont du leur, parce que le Dictionnaire Généalogique enregistre les noms du plus humble comme du plus puissant de la Nouvelle France.