LE REGISTRE DES MORTS
Personne n’a tenté de donner la liste des victimes du massacre de Lachine. Il n’était pas facile de la faire, bien qu’elle ne soit pas aussi longue que certains historiens l’ont affirmé. La manière de faire la guerre des sauvages ne permettait pas de compter les morts, pas même de les enterrer. Puis comment donner la liste d prisonniers qui périrent dans le pays de ces barbares ? On peut facilement s’imaginer le vide qu'ils firent, lorsque l’on considère qu’en 1688, il y eut 14 sépultures, 9 mariages et 16 baptêmes, tandis qu’en 1690 il n'y eut que 3 baptêmes, deux supultures, et pas un seul mariage. Du ler janvier au 5 août, 1689, on compte 5 mariages et 12 baptêmes ; après le ler août jusqu’à la fin de l’année, on n’y voit que 5 mariages, L baptême et deux sépultures. Aucune entrée n’est faite en janvier, février, mars, et avril, 1690, la population; s'étant probablement réfugiée à la ville, ce qui durant l'hiver arrivait assez fréquemment. (1) En 1681 il y eut 19 confirmés en 1688, 59, et en 1690, 13 seulement. Ces chiffres sufhsent pour nous donner une idée du massacre de Lachine.
Les registres de Lachine ont enregistré les noms de vingquatre victimes. Voici ce qu'on lit dans le registre du 28 octobre, 1694, qui a été publié par Mgr Tanguay dans le 3e volume des annales de la Société Royale, page 140 :—
“ Ce jourd'hui, vingt huit octobre 1694, fête de saint Simon et saint Jude, en vertu de certain mandement de Mer. l'Ilust. et Réverendiss. Evêque de Québec, contresigné par son sécrétaire, Trouvé et scellé du sceau de ses armes, suivant les publications et annonces que nous avons faites aux prônes par deux dimanches consécutifs, nous Pierre Rémy, Curé de la paroisse des Saints Anges de la Chine, en l’île de Montréal, nous sommes transportés, à l'issue de la messe de paroisse, aux lieux où avaient été enterrés les corps de plusieurs habitans de cette paroisse, tant hommes que garçons, femmes et filles, le 5 Août, 1659, que les castes, maisons et granges de cette paroisse furent prises, saccagées et brulées par les lroquois, pour les
() Collection de Manuscrits, vol. 3, p. 589.
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“1. Près la maison Lalande (1) était le corps de Jean Fagueret dit Petitbois, où ayant fait des fouilles avec des pioches, proche une grosse roche nous avons trouvé tous ses os, toutes les chairs étant consommées, lesquels nous avons fait lever de la terre.
“2. Sur l'habitation de feu Jean Michau (2) nous avons trouvé les os du dit Jean Michau et de son fils Pierre, âgé de 15 ans, et d'Albert Boutin, de 18 ans, fils de sa femme.
“3. Sur l'habitation de feu Noël Charmois dit Duplessis, (3) nous avons trouvé les os du dit Charmois, d'André Danis dit Larpenty, tués et brulés. |
“4, Sur l'habitation d'André Rapin, (4) nous avons trouvé dans un creux, cinq têtes, dont une de Perinne Filastreau, femme de Simon Davaux dit Bouterain, avec ses os, une tête et les os d'un garçon qu'on dit être un soldat ; deux têtes d'enfants et leurs os. et la tête de Marie Cadieu, femme d'André
’anaple dit Valtagagne, dont les os furent trouvés dans une fosse, au pied du grand bastion du fort Rolland.
“ Nous avons fait aussi lever de terre, sur le bord de l’eau, une partie des os de deux soldats, tués le 6 Août, 1689, dans le combat que les Iroquois livrèrent aux Français entre le fort de l’église et le fort Rolland ; n'ayant pu faire inhumer le reste des os, à cause du débordement des eaux qu’il fait à présent.
“5. Nous avons envoyé six hommes par delà de la petite rivière de la Présentation, sur l'habitation de feu René Chartier, (5) où lui et ses deux fils, et un petit sauvage, leur es-
() Etienne Lalande dit Langliche, aujourd'hui les Sœurs de Ste-Anne.
(2) Plustard terre Boudrias, aujourd'hui Andrew Allan. Michau était aussi appelé Michel,
G) Terre voisine à l’ouest.
(H) Aujourd'hui Madame Ve J. P, Dawes,en face de la gare du quai, 905 du cadastre.
(6) La propriété de Charles Décary, fils de Jean, probablement au bord de l'eau, à l'emplacement d'Amable L'Allemand. Son voisin Jacques Morin demeurait près
de lui sur la terre plus haut. À cette époque il n'y avait pas de chemin à cette localité et le canot ou le bateau était la voiture en usage, durant l'été
clave, de la nation des Panis, avaient été tués par les Iroquois, le 5 août, 1689, et, où plusieurs personnes nous ont, depuis leur mort, rapporté avoir vu, sur la terre, leurs têtes et leurs os : mais les herbes ayant cru depuis ce temps, ils n'ont pu en rien trouver, et le soleil étant près de se coucher, nous nous sommes retirés Ayant fait mettre ces os dans un bateau que nous avons été recevoir, avec le surplis et l’étole noire, au son de la grosse cloche, accompagné d’acolytes en surplis, portant les chandeliers, la croix et l’eau bénite, et chantant les psaumes, suivant la coutume de la Sainte Eglise : et les ayant fait couvrir du drap mortuaire, nous les avons fait porter et mettre en dépot en l'église, pour en faire le lendemain l’inhumation dans le cimetière (1): ce que nous fÎmes avec grande solennité, après avoir dit, dessus les os, une grande messe de leur anniversaire, et fait tout le service avec offrande du pain et du vin. Et de ce que dessus, avons fait et dressé présent procès verbal pour servir et valoir en temps et lieu, que nous avons signé et fait signer par André Rapin et Jean Paré, anciens marguilliers, et Guillaume D’Aoust, (2) chantre de cette église.” Suivent quatre belles signatures : “André Rapin, Jean Paré, Guill. D’Aoust et P. Rémy, curé.” “ A l'égard des corps de Vincent Alix dit Larosée (3), de “ Marie Perrin, sa femme, et un: partie de leurs enfants que “ les [roquois brûlérent dans leur maison, le 5 août 1689, on “n'y a rien trouvé, le feu ayant consumé la chair et les os.” Madeleine Boursier (4), enfant de onze mois, fut aussi tuée et noyée le 5 août, 1689, par les Iroquois, et ses os furent inhumés le 31 octobre, 1694. Le registre dit : “ À été exhumée (1) Leurs restes et les morts de Lachine de 1676 à 1865 reposent dans la même terre, aujourd'hui celle des Oblats. En avril et mai 1866 une vingtaine de corps seulement furent transportés au cimetière nouveau.
(2) En 1639, Guillaume D'Aoust résidait à Ste-Anne. (3) Aujourd'hui J. Bte Picard, no. 887 du cadastre. Il y a une quinzaine d'années, à un pied à peine sous terre, J, Bte Picard, en creusant un pôtean de clôture, au pignon d'en bas de sa maison, sur le grand chémin, trouva des ossements humains, un couteau et un casse-tête sans manche, (il était pourri) qu'il conserve religieusement, Croyant qu'ils étaient les restes d'un sauvage, illes remit dans le trou où ils sont encore. M. Picard en déroba trois belles dents blanches qu'il a perdues. Ces ossements ne seraient-ile pas ceux de Vincent Alix dit Larosée, de sa femme et
de ses enfants.
() Fille de Jean Boursier, propriétaire du lot 194, la propriété des Somerville, à la tête des rapides, no. 994 du cadastre,
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“ sur le grand chemin, proche le fief de Verdun, Marie Made- “ leine Boursier, âgée de 11 mois, fille de deffunct Jean Boursier “et de deffancte Marthe Thibodeau, laquelle fut tuée par les “ [roquois le 5 août, 1689, jour auquel ils prirent, pillérent et “ brûlèrent Lachine”...
Enfin, le 23 mai, 1701, le registre constate que M. Rémy inhuma René Chartier (1) dans la fosse de l'enfant ondoyé de Jean Cuillerier, dans l’ancienne chapelle bâtie dans le fort Rémy. Il y est déclaré que l’on à “enterré une partie des os “ de deffunct René Chartier, en son vivant habitant de cette “ paroisse, qui fut tué par les Iroquois, sur son habitation, “ près de la petite rivière de ia Présentation, le 5 août, 1689, “ jour de la destruction de Lachine. Le curé de cette paroisse, ‘ayant appris que ces os étaient répandus sur l'habitation du
dit deffunct et qu'ils n'avaient pu être jusqu'à présent ‘ ramassés, nous les avons fait recueillir et mettre en terre
sainte, le dit défunt ayant toujours vécu en bon chrétien, ‘s'étant confessé et ayant communié aux pâques de la dite “année” D’après Mer Tanguay, René Chartier est l'un des ancêtres maternels de feu M. Olivier Berthelet, le bienfaiteur de tant de communautés religieuses de Montréal. Sa fille Jeanne épousa Antoine Berthelet,
Voilà la liste authentique de tous les habitants tués ou brûlés à Lachine le 5 août, 1689. Elle est complète. M. le curé Rémy, dans le registre du 28 octobre, 1694, prend même la peine de mentionner les noms de ceux dont il n'a pu retrouver les restes, par exemple, René Chartier, Vincent Alix et sa famille. Puis à la première page du registre, on Hit la note suivante, écrite de sa main, qui est formelle : Ze massacre
fait à Lachine pur Les Lroquois est arrivé en 1689, L'inhair-
nation solennelle des ossements de ceux qui furent fués à cette occasion fut faite en 1694. Voyez les registres de 1694. Cette note à échappé à l'œil pourtant si vif de Mgr Tansua.
(1) Propriétaire de la terre de Charles Décary, fils de Jean, dont l'habitation devait être au bord de l'eau, à l'endroit occupé aujourd'hui par Amable T'allemand,
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