EPILOGUE
Aujourd'hui, vendredi, treize mars, de la joyeuse 189o, je vais claquer sans musique, à l'anglaise. Et ceci est mon testament, mon beau petit testa, que je rédige au dodo, sain, sinon de corps du moins d'esprit, car jamais, — depuis que ma mère « en riant m'a conçu », comme ce bon grand nez de François Ior, — je ne me suis senti la cervelle plus vertpomme et plus sautillante qu'à cette heure. Alas! poor Labosse! On a coutume d'affirmer étourdiment sur le bord des fosses que les plus à plaindre ne sont pas ceux qui se cavalent, mais ceux qui restent? C'est une infecte blague,
et si j'avais le choix, je resterais, je vous en fiche mon billet de confession, je m'éterniserais sur ce promenoir, et on ne verrait que moi.
Mais, pas d'inutiles trémolos, et procédons par ordre.
D'abord, les affaires, qui sont les affaires. Ma pauvre fille, la comtesse Soperani, étant morte sans le moindre moucheron, j'institue Marie Avoine ma légataire universelle, à charge pour elle de faire en mon nom certains legs bénins, dont je lui donnerai tout à l'heure l'ordre et la marche, si toutefois 1 piègle syncope ne m'en retire pas brusquement la possibilité. Au cas où la crampe des écrivains, 3e vertige stomacal, ou simplement le coma bien connu des agonisants me feraient choir des doigts la plume, eh bien, ceux que je n'oublie pas seraient pourtant oubliés, et je leur en demande pardon à l'avance. Dieu luimême, — à qui je ne le reproche pas ! — quelquefois bousculé et nous donne du bonheur trop tard, quand nous ne pouvons plus en tirer pour un centime de profit.
Je tâcherai cependant de ne me la
glisser qu'après avoir mis en état tout mon petit bibelot.
Je laisse clone à Marie Avoine: 1° ma terre des Tourniquets, estimée trois cent mille balles. C'est pas la première venue des chaumières. On prétend que, sous la Renaissance, elle a vu des choses plutôt Valoises et que le vainqueur de Diane de Poitiers y a passé, flanqué de cette dame à croissants, plusieurs nuits démesurées. Je dois dire que ça n'est pas prouvé. Quoi qu'il en soit, je préférerais que ce frais séjour où j'ai moi-même, et trop souvent, butiné, eût, après mon décès, une destination plus sévère et plus conforme à l'existence probablement moins gamine que je mènerai dans le second monde. Une maison de retraite pour les vieillards, avec ascenseurs, buvette, tous les adoucissements du confort moderne, et toutes les libertés, toutes les permissions possibles de jour et de nuit, ne me paraîtrait pas trop bête, et ma chère ombre en serait réjouie. Un couvent ne me dégoûterait pas non plus, et je ne cracherais pas davantage sur un hospice desservi par des médecins de Paris qu'on ferait aller et venir à
iour de rôle. Je laisse à Marie et au bon abbé
Gra vélines, le curé des Tourniquet- □ de
régler ensemble cette question. Je tiens avant tout à ce que mon bazar soit affecté a une œuvre de soulagement et de charité prati un peu propre. Quant à la forme et au détail, je n'ai pas le temps de m'en occuper. Je \ éclater d'ici demain; j'ai de sacrés au' chats à fouetter.
Je laisse également à Marie Avoine trois cent mille francs en portefeuille, repr moitié par des Vidanges consolidées et actions de Monaco. On pourra m'objecter que ce n'étaient point là des placements tout à lait dits « de père de famille ». Je répondrai q dans ma longue carrière, je me suis toujours félicité de m'être tenu à des valeu vouables, d'un rapport épatant et < ces trois cent miile ronds, Ma gardera cent cinquante i ;ont
de dot pour convoler en religion-.
épouses du ur n'oni
corbeille, et le bercail où il lui gouffre r sera encore trop une bn i <l<u:illar<:
cinquante mille autres, je désire qu'ils soient répartis de la façon suivante:
1° Quarante mille francs à l'abbé Gravelines, à titre de don personnel, en remerciement d'abord de la fausse bonne opinion qu'il a toujours bien voulu avoir de ma crapule de personne, et puis, en retour des sages conseils, des exhortations brave-homme qu'il m'a prodiguées, sans phrases latines, sans faire le confesseur, mais en camarade, en ami. C'est mieux qu'un curé à part, l'abbé Gravelines, c'est une moitié de saint et je ne lui envoie pas dire. Il ne m'a amélioré que d'un cheveu; mais si peu que ce soit, c'était pas aisé ! J'aurais bien aimé voir encore sa vieille figure crevassée une minute seulement, avant de laisser mes bottes, et je sens que s'il était là, je lui demanderais gratis le coup de l'absolution. Mais j'ai idée qu'il fera son carabinier et qu'il arrivera tout bouillant quand je serai cuit. J'espère qu'on ne m'en voudra pas làhaut pour ce fâcheux contre-temps, et qu'il me sera tenu compte de Y intention.
2° Vingt mille francs à l'école des sœurs des
Tourniquets, parce que leur dévouement à l'éducation des petites biquettes du pays ne saurait être trop encouragé, et puis surtout pour faire crever de bile tout le Conseil municipal, mademoiselle Falampin, et la bande du gouvernement.
3° Dix mille francs à partager entre les familles pauvres du canton.
4° Dix mille francs à la fabrique, pour l'entretien de l'église des Tourniquets, à condition expresse qu'on enlève et qu'on brûle à la Saint-Jean l'ignoble chemin de croix en chromo genre place Saint-Sulpice qui déshonore les murs et qu'on le remplace par un autre que choimon vieil ami Giroux-Jodart, homme d'i moralité douteuse, mais d'un goût sûr. On s'imagine pas le mal que m'a fait ce chemin de croix! C'est à cause de lui que j'allai rarement aux offices. 11 a retardé ma conv sion de dix ans, au moins ! Par la ni. occase, on payera un uniforme neuf de à ce pauvre Blairaut, qui fait honte au bon Dieu et aux anges avec le vieil habit d micien qu'il a sur l'échiné depuis mil huit cent soixante-dix-neuf.
5° Je laisse dix mille francs au Conseil municipal des Tourniquets, à charge de les consacrer à l'établissement d'une pharmacie et de pourvoir la commune d'une sage-femme. Je laisse également, en plus, au Conseil, un capital de soixante mille francs dont la rente sera partagée, annuellement, entre le pharmacien et la sage-femme dans les proportions suivantes : les deux tiers à la sage-femme, le dernier tiers au pharmacien. Celui-ci devra s'abstenir de toute politique, et le jour où il prétendrait, — en vue d'une lointaine présidence de la République, — à briguer les suffrages de ses concitoyens, il perdrait illico tout droit non seulement à la galette, mais à sa place même de pharmacien. Ce legs répond, dans ma pensée, au désir que j'ai toujours eu d'accroître le bien-être des gens de la campagne quand ils sont malades, et en second lieu à l'écœurement que j'ai ressenti à voir comme les femmes de la terre ont une manière bête d'accoucher, n'importe comment, à la diable. Or, comme il se fait beaucoup d'enfants dans mon bien-aimé village, et qu'on y naît sans relâche, à la débandade, j'ai idée que ma
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sage-femme sera la bienvenue, et que les choux ne lui manqueront pas à ramer.
Voilà le plus gros dans le lac. Dé nous d'expédier le reste, parce que je une coquine de petite tape sur la nuque, et j'ai déjà un pied qui ne remue plus.
Je laisse à mon vieux copain Giroux-Jodart, ancien bâtonnier, tous les meubles, tapa ries, tableaux, objets d'art, etc., qui orn le château des Tourniquets et cette bonbonnière de la rue du Vingt-Neuf-Juillet où je a en train de jeter la sonde une bonne fois. Je lui repasse aussi mes collections badin estampes légères, mes sujets gracieux, mes Clodion, mes Rops, mes photo-transparen mes bronzes folâtres, ma collection de bie en vieux rouen, ma série, unique au moi de jouets obscènes à travers les âges, et enfin mon admirable bibliothèque sexuelle de six mille volumes, la plupart ilhi-tres. Je a que c'est là ce qui pouvait lui faire II plus de plaisir, et qu'il en aura la chair de coq. 11 a quoi désormais s'occuper sous la lampe les soirs d'hiver, en se rappelant les douer de notre jeu
souviens-toi! Remember ! Là-dessus, ta main. Pleure pas, un dernier baiser sur ton beau crâne, et volons de trapèze en trapèze!
À Victor, au serviteur dévoué que j'aimais malgré ses bas instincts, parce que je retrouvais sans cesse en lui, — comme un précieux et vivant reproche — l'image grossie de mon abjection et de mes vices, je laisse mes vêtements presque tous encore intacts, ma garde-robe qui meurt, mais ne se rend pas, plus ma lingerie, mon tandem, ma chienne Sapho, ma cave des Tourniquets, comprenant environ sept à huit cents bouteilles de nectar, plus une somme de trois mille francs représentée par des sales bons de Panama, qui ne m'ont jamais rien fait gagner à aucun tirage. Espérons que mon mameluk aura plus de chance que moi.
Je ne laisse rien à mon neveu René Faloise, le fils de ma sœur, qui était une sainte. Après sa répugnante conduite à mon endroit, il est parti chercher fortune dans de vagues Amériques et j'ai perdu la trace de ses pas. Je doute qu'il devienne chez les Yankees roi de quoi que ce soit, du pétrole, des cochons
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salés, ou des locomotives. Bref, ça le regarde, et je m'en lave tout ce qu'on veut. Je le déshérite et je lui pardonne.
Enfin, je lègue une sympathique poignée de main à mes deux beaux-fils, à mon gendre en premier, Paul Gostard, qui ne valait pas un clou, mais avec qui j'en ai passé tout de môme quelques-unes de savoureuses, au temps de Bobette et du nouveau jeu. Que c'est loin! Et je presse aussi les doigts florentins de mon gendre en second, le comte Soperani, que j'ai à peine vu et connu et qui, parait-il, n'a pas rossé ma fille, et l'a même rendue à peu près heureuse. Merci, comte. C'est bien, ce que vous avez fait là!
Et à présent que je suis sorti de toutes mes petites corvées testamentaires, je voudrais dire un dernier mot de moi, de mon ignoble personne, après quoi j'adresserai un souvenir attendri aux deux ou trois êtres (pas davan-
) que j'ai vraiment aimés, et puis ça E le bi du bout, je m'enfoncerai poliment d rélernelle nuit.
Je commence par moi. Une chose me chiffonne et me peine: c'est qu'après mon gros
soupir, une fois que je serai dans mon petit trou pas cher, beaucoup de gens qui m'ont peu connu ou méconnu vont me juger mal et porter sur moi des appréciations sévères. J'appréhende qu'on va s'efforcer de ternir ma pure mémoire. Eh bien, je voudrais protester pendant que j'ai encore un filet de voix. Si je n'étais pas talonné par Garon, j'essaierais de m'analyser, de me disséquer et de me montrer à nu, tel que je suis depuis plus de quatre-vingts ans, et on serait stupéfait de mon innocence de bébé. Je vais tout de même tenter de me justifier à bâtons rompus, le plus brièvement possible.
Oui, j'ai pu donner à des esprits superficiels, la façade, l'aspect extérieur d'un être dégoûtant, ou sans aller si loin, d'un monsieur frivole et facile aux dames, mais du moins je veux qu'on m'accorde que j'ai toujours été gai, jovial, un beau tempérament d'impulsif. J'ai fait la fête, comme Henri IV et les vieux rois lurons d'autrefois faisaient la guerre, joyeusement. J'ai été bien français, bien Meilhac, français gaulois de Paris et du boulevard. Jamais pour une miette d'hypocrisie! Je criais
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le premier sur les toits que j'étais un saligaud, mais je prétends, si ça peut me servir d'excuse, que j'ai été un saligaud national. Où sont-ils ceux de ma nacelle qui peuvent en dira autant?
D'ailleurs, tout n'était pas complètement gangrené dans ce cloaque; je me plais à rappeler que j'ai toujours gardé, même en plein fumier, la foi de mon enfance. J'ai respecté le prêtre et la religion. Si je les outrageais d'une façon courante dans mes mœurs, je les défendais opiniâtrement au Sénat dans mes discours et par mes votes; j'ai été charitable, j'ai combattu l'école sans crucrifix, l'hospice sans cornettes. En somme, j'ai eu surtout la première manière de saint Augustin. On me raconte que ce n'était justement pas la meilleure. C'est pas de veine. M suis-je au fond responsable? Je me le mande. Est-ce ma faute à moi si Dim donné une petite âme de Foli< ère?
Cynique et naïf, un peu pourri évidemmmais gobeur et facile à rouler, bon comme un chien et chaud comme un cerf, tel je depuis ma treizième année, âge où je perdis
mes chers parents, qui n'étaient pas mariés. Car je suis un poussin de l'amour. Je devais donc m'en ressentir; c'était dans mes veines, j'avais le cancer de la noce. Et tout semble avoir contribué à faire de moi, au fur et à mesure, le type accompli de dépravation et de belle humeur que je ne rougis point trop d'avoir réalisé. Le lait que j'ai sucé, poupon terrible, y a été pour quelque chose, à croire que ma nourrice, la Bourguignonne aux joues Watteau qui m'a donné le pis, avait en elle un philtre.
Et plus tard, partout où j'ai levé la jambe et tiré des bordées, sans jamais soupçonner une minute ce que c'était que la souffrance et la misère, partout je me suis senti dans une espèce d'atmosphère vénérienne où je respirais à Taise comme le vif poisson dans l'eau. Cela explique qu'avec les gestes décisifs du faune, j'en aie toujours eu aussi la radieuse ingénuité. La sale fin de ce siècle n'a pas nui non plus à ma décomposition, et mon époque est peutêtre plus coupable que Labosse. J'en appelle à Taine et à sa doctrine trapue. La race, le milieu, le moment! Avec tout cela contre moi,
chétif, est-ce que je pouvais, voyons, faire autre chose qu'un vieux marcheur? C'est encore bien gentil, qu'au cours d'une existence aussi déboutonnée, je sois resté, au point de vue de la grande morale internationale, un honnête homme. Car il n'y a pas une vilenie dans mon plateau de balance. Des prodigalités charnelles, ah dame, ça oui! j'ai toujours été porté sur la bayadère, et je m'en repens aujourd'hui très humblement. Je m'engueule moi-même, je tisonne à plaisir mes ordures... mais il ne faudrait pas s'imaginer pour cela qu'au moment de passer le Styx je tire orgueil de mes péchés. Au contraire, j'en demande pardon à Dieu, le front dans la poi Seulement je le fais dans des termes inusi je m'en rends bien compte, et ici encore ma grande liberté de langage va me causer du tort auprès des braves gens. Qu'ils ne s'alarment point. Je suis né voyou. Jusqu'à mon hoquet final, je resterai gavroche. Si je lâche des insanités, le Grand Juge voit bien que c'est pour le bon motif. El puis que ça lui fait, — à lui qui lit couramment dan- nés, — que je ne crève pas en
style noble? Il ne s'en tient pas à la lettre, c'est l'esprit seul des sentiments qui le toucne, et il sait qu'en cette minute mon cœur est tranquille et pur. Je le remets donc dans ses mains, ce sale et vieux cœur qui n'a guère jamais battu que pour des choses si laides, mais si douces! Et, malgré tout, je n'ai pas trop peur, je proclame bien haut que j'ai la contrition, et comme je commence à deviner que Dieu est vraiment la bonté même, j'ai la presque certitude que pour me le prouver, il est capable de me donner le Paradis. Oui, la meilleure des chances que j'aie d'y entrer, c'est que je ne le mérite pas. Nous allons voir.
Encore deux mots. Je ne plaisante plus.
Les seuls êtres que j'aie aimés pour de bon, tendrement aimés, c'est d'abord ma pauvre femme et ma fdle, mortes toutes deux, et qui m'attendent bien sûr au coin avec anxiété, inquiètes de savoir où je vais aller. Je compte encore égoïstement sur elles pour tout à l'heure. Je puis en avoir besoin. En tout cas, si je dois en être à jamais séparé, je supplie Dieu qu'il me fasse la grâce de les embrasser au passage.
Et maintenant je ne veux plus penser qu a Marie, joie de mes derniers regards, lys de mon tombeau, mon trésor, mon enfant, mon rachat.
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