QU ON EN PENSE CE QU ON VOUDRA
église ? Aux Tourniquets ! Et c'est notre vieux curé de là-bas qui dira la messe I Hein ! tout ça te chavire, et tu ne sais plus où tu en es?
giroux. — Oui.
labosse. — Ah dame ! voilà! Dans le vice ou la vertu, moi, j'ai toujours été destiné à t'épater, toi et tous mes autres concitoyens. Que ça soit dans le bien comme dans le mal, je vois grand. Je ne voudrais pas me vanter, ni pécher par orgueil... Superbus suî laudat. Mais je crois tout de même que, dans mon genre de vieillard, je suis une curiosité. Un beau bibelot du temps.
giroux. — Je le crois aussi. Alors, rien du tout ? Un père et une fille?
labosse. — Tu l'as dit. Un père et sa fille. Et tu ne vas pas te moquer de moi, si je t'avoue certaines faiblesses ?
giroux. — Non. Je n'ai plus la force.
labosse. — Je l'aime, cette enfant, de tout mon cœur, et j'aimerais mieux crever, qu'on me retire vingt ans de ce qui me reste à vivre, n'importe quoi enfin... plutôt que de lui voir arriver la moindre chose..? Aussi, ce que je veille sur elle ! Tu Deux te fier à moi ! Tu
sais si je la connais dans les coins ? Le monsieur qui voudrait me la détourner de ses devoirs n'est pas encore engendré, je te le garantis. J'ouvre mes beaux yeux. C'est à ça que le vice passé vous est utile : à préserver du péché ceux qu'on aime. Dieu a bien fait ce qu'il a fait. Tout sert.
giroux. — Et la fin de tout ça ? A quoi ça va-t-il aboutir?
labosse. — A ce qu'elle se fera religieuse d'ici... je ne sais pas, moi... le plus tôt quelle le pourra.
giroux. — Religieuse?
labosse. — C'est son désir. Je connais trop intimement la crapulerie des hommes pour la détourner de cette bonne pensée. Sans doute, j'aurai beaucoup de chagrin de la voir partir parce que je m'y suis attaché, et que si je deviens à peu près propre et potable avani comparoir tout là- haut... c'est fichtre bit i elle que je devrai ce 4à ! Mais tant pu
je la perdrai sans vaines récriminations, je la donnerai à Dieu sans boud« ice,
de la main à la main.
girolx. — Comme tu es bon
qu'on EN PENSE C3 qu'on voudra 291
labosse. — Ne ris pas. Au fond, je suis très triste.
giroux. — De quoi ?
labosse. — D'un tas de machines. D'abord, je sens ma fin prochaine. J'ai la mort dans le dos.
giroux. — Allons donc!
labosse. — Mais si. Que veux-tu? Cet oiseau ne peut pas toujours durer. Par exemple, ça m'ennuiera de filer avant d'avoir accompli certains travaux que je rêvais.
giroux. — Dis-les?
labosse. — Un peu de tout: des voyages, des arts d'agrément. Que sais-je? Ainsi, tiens, j'aurais voulu apprendre la boxe, et puis à patiner. Voilà trente ans que j'ai une envie folle de patiner. Je mourrai sans savoir. C'est pas gai.
giroux. — Si tu n'as que ça pour te tracasser !
labosse. — J'aurais voulu aussi relire tous mes classiques, faire une histoire de l'Amour dans l'Histoire.
giroux. — Que d'histoires!
labosse. — . Visiter le musée de Naples,
zyz LE VIEUX MARCHEUR
connaître le Niagara, voir, au moins une fois, le Saint-Père!... Eh bien, tout ça... j'ai bien peur que ça reste, hélas ! à l'état de projets. Nous décéderons avant.
giroux. — Si tu décèdes, tu verras des choses bien plus intéressantes.
labosse. — Espérons-le.
giroux. — Mais avec tout ça, te voilà compromis tout à fait I
labosse. — Crois-tu que je ne l'étais pas un brin avant?
giroux. — Déshonoré publiquement.
labosse. — Je suis un fils public! Hélas oui!
giroux. — Tu n'en souffres donc pas?
labosse. — Au contraire. Ça m'amuse. Gaudeo.
giroux. — Je ne vois pas en quoi, vrai de vrai !
labosse. — Mais oui ! Tous me ci roulé aux derniers échelons de l'immoral Cette petite que j'ai chez moi les scandalisa leur met la tête en bas. Moi, qui sais que je n'ai rien à me reprocher, je me tords comme une jeune anguille. Ah! ils sont bien attrapés, crois-tu, Edmond?
qu'on en pense ce qu'on voudra 293
giroux. — Mais, jouir d'une affreuse réputation, c'est pourtant pénible, surtout à tes âges?
labosse. — Bah ! Dieu n'est pas myope, il reconnaît les siens. Et je me ris de l'opinion de mes semblables. Enfin, tu sais, il ne faut pas trop m'en demander, à moi? Je n'ai jamais pu rien faire comme tout le monde ; le jour où je me mets à être vertueux, je le suis à ma façon, avec une petite pointe, un ragoût. Je me conduis bien en ayant l'air d'être une fripouille. C'est là l'amusant et le faisandé. Dis-moi bonsoir, vieux bâtonnier. Je t'ai assez fréquenté aujourd'hui. (Il sonne, Victor paraît.) Victor, conduis monsieur jusqu'au palier.
giroux, froid. — Au revoir alors?
labosse. — Au revoir. Dans cette vie ou dans l'autre.
giroux, fâché. — Plutôt dans l'autre, tu n'es pas assez gentil pour moi dans celle-ci. (Fausse sortie . )
labosse, le rappelant. — Attends... (Il va vers la porte de la chambre de Marie.)
giroux. — Que fais-tu ?
labosse. — J'écoute si la petite dort...
20i LE VIEUX MARCiirun
(Après un instant d'à Kent ion.) Oui... Et maintenant... (Il va vers un meuble, prend une boîte de dominos, l'ouvre, et après avoir répandu le jeu sur la table.) ...Une partie en mille, Edmond, comme dans le bon temps?
giroux, s asseyant et avec émotion. — Cher ami... Voilà le premier mot gentil, venant du cœur... Ce qui n'empêche que ta façon de vivre...
labosse. — Assez... Pas de morale! Je te crache le double-six... Excite-toi dessus.
LABOSSE NOUS QUITTE
LABOSSE NOUS QUITTE
LABOSSE.
MARIE, puis VICTOR.
Chnz Labosse. Après dîner. Il est au lit, très pâle, très défait. Marie Avoine, en gentille petite robe de chambre, veille à côté de lui, assise dans un fauteuil; une lampe à abat-jour est allumée sur un guéridon.
marie. — Dormez, parrain, il faut dormir. labosse. — Non.
marie. — Si. Je veux que vous dormiez. labosse. — J'ai bien le temps pour ça. J'ai l'éternité.
marie. — Encore vos idées noires?
labosse. — Encore et toujours.
marie. — C'est ce télégramme de ce matin vous annonçant...
labosse. — La mort de ma fille, oui, oui...
marie. — ...qui vous a mis dans ce grand ^tat de faiblesse, mon pauvre parrain, mais vous guérirez, je vous le garantis.
labosse. — J'irai rejoindre ma fillette, voilà tout simplement comment ça finira. Pauvre petite poule ! Ça Ta bien avancée d'être mariée à ce comte Soperani! Dire qu'elle •est partie avant moi, son vieux chenapan de père! Quel malheur! Dix ans que nous ne nous étions toisés! Et elle meurt dans Italie, tout là-bas, au tonnerre du diable... Où? quoi? comment? La dépèche dit : « Votre fille décédée fièvre pernicieuse. Grande douleur. — Comte soperani. » Et puis après? Les détails. Je demande les détails.
marie. — Vous aurez bien sur un parrain.
labosse. — M'en fiche un pu. Elle i
à son a wai
luns la boît
LABOSSE NOUS QUITTE 299
marie. — Reposez- vous, en attendant que le médecin vienne.
labosse. — Quoi? Quel médecin? Tu as envoyé chercher le médecin?
marie. — Mais oui.
labosse. — Je te l'avais formellement •défendu.
marie. — Sans doute. Mais tant pis. J'ai pris ça sur moi, et c'est le concierge qui est parti faire la commission.
labosse, — Qu'est-ce qu'il va me ramener, Seigneur? Un vétérinaire!
marie. — Le médecin du quartier. Un homme très comme il faut, parait-il. Le concierge dit qu'il a sauvé le boucher l'année dernière.
labosse. — Eh bien, il fallait que le boucher eût une sacrée santé ! Mon pauvre gros, je ne t'en veux pas, tu l'as fait dans une bonne intention ; mais grâce à ton petit médecin , tu vas avancer ton parrain de plusieurs heures.
marie. — Ne parlez plus. Vous vous fatiguez. Vous avez déjà voulu écrire au lit toute la journée, malgré mes recommandations.
labosse. — Oui, ça m'a démoli. Mais je ne le regrette pas. C'est mon testament que j'ai refait. Il est là, dans le tiroir de ma table de nuit. Un chic testament, je ne crains pale dire. Pas le testament d'un mufle. Victor est-il là?
marie. — Oui.
labosse. — Veux-tu l'appeler?
marie, gênée. — C'est-à-dire que...
labo s se. — Quoi! Il n'est pas là, je parie?
marie. — Non. Il est sorti pour une minute...
labosse. — A cause?
marie. — Faire une petite coune... acheter un verre de lampe.
labosse. — Ah çà! on se fiche de moi dans ce délicieux rez-de-chaussée? Comment! je suis en train d'agoniser, à deux do du coma, et c'est le moment que Victor choisit pour aller acheter des verres de lampe ! Je trouve ça un peu gamin, tu sais, comi procédé. . .
marie. — Mais non... Il va reven l'instant.
labosse, qui a une lueur. — J'y suis! N d'une gazelle, j'y suis. Je vais te le dire où,
LABOSSE NOUS QUITTE 30î
il est, Victor. Ne mens pas? Tu me l'as envoyé chercher une soutane.
marie. — Votre curé des Tourniquets, oui. qui doit me baptiser demain.
labosse. — Je te pardonne. Je le verrai malgré tout avec plaisir.
marie. — Quel bonheur! Moi qui craignais de vous frapper l'esprit !
labosse. — Quand je dis avec plaisir, tu comprends c'est une manière de parler. Ah! fichtre, c'est précieux de t'avoir, minette, quand on gagne le large. Compliments. Tu ne perds pas la carte et tu penses à tout.
marie. — J'ai l'habitude.
labosse. — C'est vrai. Tu n'en es plus à tes débuts. Te rappelles-tu ce que je t'ai dit quand tu m'as raconté ta vie ?
marie. — Non.
lao sse . — Tu ne te souviens pas? Je t'ai dit en plaisantant que tu fichais la guigne à tes parents d'adoption.
MARIE. — Oh!
labosse. — Je ne me trompais pas. La preuve c'est que je vais te glisser dans les mains, comme le père Avoine autrefois, dans
son plant d'asperges... et puis comme la dame de la place de la Bastille à qui tu lisais le feuilleton...
marie. — Chut! Calmez-vous.
labosse. — Oui, je serai ton troisième macchabée. Eh bien, tout de même, veux-tu savoir la vérité?
marie. — Je veux que vous ne parliez plus. On n'a jamais vu un agonisant aussi bavard. Allons, parrain, silence!
labosse. — Laisse-moi jaser. Ça ne me fatigue pas. Au contraire, ça m'aide à franchir le Rubicou. Je suis un causeur, moi. J couic au milieu d'une phrase. Eh bien! voilà ce que j'étais en train de te raconter. C'est que je n'ai pas peur pour un sou. Expli Je suis rincé, c'est clair comme un et un 1 deux, et cependant si je claque, ça n des dents.
marie. — C'est sans doute parce q croyez en Dieu, parrain !
labosse. — D'abord, oui, lill plus
que jamais. Ça n'est bigre pas le moment pour moi d'oublier la religion de mon enfa; <Hj élevé [tard res, et je m tou-
LABOSSE NOOS QUITTE 303
jours vanté. Eux pas autant, par exemple! Enfin, jetons un voile sur le passé ! Si je récitais un petit Pater, ça ne t'ennuierait pas?
marie — Oh! parrain. Mais non.
labosse. — Eh bien, je me lance, parce que je me sens tout drôle... j'ai la tête d'un lourd!... mais d'un lourd! (Il récite,) Notre père qui êtes aux cieux, que votre nom... (Il s arrête.) Après son nom? Je ne me rappelle plus.
marie. — Soit sanctifié.
labosse. — Soit sanctifié.
marie. — Que votre règne...
labosse. — Zut! Autre chose. Ça m'ennuie. Voilà que je vais mieux. Pour un peu, je demanderais une larme de chambertin et deux truffes sous la serviette.
marie. — Ça vous tuerait, mon parrain.
labosse. — Qui sait? Enfin, attendons, c'est plus sage. D'autant que j'ai besoin de quelques précautions. Je ne suis plus un poupon. Soixante-dix-neuf ans et demi! En plein dans ma quatre-vingtième! Un octogénaire plantait... Ah! elle est bonne la blague du fabuliste! Je ne planterai plus rien.... Non...
pour sûrl Mais je cause trop, je sens que je t'ahuris?
marie. — Mais non, parrain, je vous écoute très attentivement.
lacosse. — Ça me soulage. Ça me débarrasse... Ça me fait comme si je me confes- Parce que au fond, tu sais, ma mignonne, je n'ai jamais été heureux. Je me suis amusé comme un fou toute ma vie, mais, neuf fois sur dix, ça m'embêtait comme un rat mort. Si je n'avais pas eu un aussi facile caractère, et puis une âme d'enfant, de petit enfant... j'y aurais laissé ma culotte et mes moelles trente ans plus tôt. D'abord les femmes? J'ai jamais eu de chance avec les femmes! Et Dieu sa il j'en ai essayé! Depuis les plus recuh qu'à nos jours... Bobette... Pauline de Glane- Et la Falampin... Ma famille? Môme chanson. Mon premier gendre, Paul Costard, une nat pourtant!... Il a rendu ma fille mallicomme le pavé de bois, il a divorcé marie. — Qu'esUce qu'il est devenu?
i. a bosse. — Directeur de cirque à la Plata. Un autre gaillard encore, liens, mon neveu René, que tu n'as jamais vu, Hené
LAfeOSSE NOUS QUITTE 305
Faloise, le fils de ma sœur, qui était une sainte.
marie. — Il vous a aussi causé du chagrin?
labosse. — Un brin. Je payais ses dettes, et lui comme remerciement, il me les chipait toutes.
marie. — Toutes quoi?
labosse. — ...Rien... Des collections que j'avais... Des objets d'art. Et aucun respect, pas le moindre égard. Une fois, il m'a appelé vieux satyre. Et puis voilà. Je n'avais plus que ma fille pour laquelle je conservais un petit restant de cœur, malgré qu'elle ait été demeurer rudement loin. A présent qu'elle est en terre, je suis tout seul.
marie. — Vous avez des amis, M. Giroux- Jodart... Un bon domestique dévoué, Victor.
labosse. — Parlons-en !
marie. — Oh !
labosse. — Sauf toi, tout ça c'est du fameux ! Si je n'ai qu'eux pour me regretter, j'en entendrai de belles dans le caveau. Personne ne m'a jamais aimé.
marie. — Et moi, parrain, vous m'oubliez?
labosse. — J'ai tort, je suis un ingrat. Je n'ai eu de bonheur que par toi. Aussi je ne
306 LE VIEUX marci;
sais pas si tu m'aimes un petit peu, mais moi je t'aime, va, et beaucoup.
marie. — Je vous le rends, bon parrain.
labosse. — C'est encore une fameuse consolation pour moi que d'avoir ta gentille frimousse à mon chevet. Jusqu'à la fin je me serai payé des jolies femmes, moi ! Crois-tu tout de même... les jeunes gens I D'ailleurs, n'était le manque de forces, je me sens vraiment sur un lit de roses... Je me rends compte que tout s'en va; mais je ne peux pas dire que souffre. Allons ! ça n'est pas la mer à boire que de quitter cette vallée... Pourtant, quand j'y pense...
marie. — Ne pensez donc pas. Vous pensez trop.
labosse. — Je suis un penseur... je me dis qu'il doit y avoir autre chose apcès... Tu te rappelles, ces jours-ci, notre catérhisnu.-? Que devient notre âme après la mort?
marie. — Oui.
labosse. — Je n'aime pas beaucoup cet imprévu-là. L'éternité n .. Oh ! voilà que
le trac ne prend! Mon petit chou, s* me quitte pas. Tiens-mi tins. Tu as la [
LABOSSE NOUS QUITTE 307
fraîche comme de l'herbe. (Marie pleure.) Et puis ne pleure pas, mignonne. Pourquoi pleures-tu ?
marie. — Jamais je ne retrouverai un parrain comme vous.
la bosse. — Ça, je le crois. Mais tu n'as pas besoin, puisque tu vas te consacrera Dieu. Tu n'y as pas renoncé, j'espère?
marie. — Oh ! non.
labosse. — A la bonne heure. Bigre de bigre! ne rate pas ça. Fais-toi religieuse, ma chérie, il n'y a que ce moyen pour toi d'avoir la paix sur terre. Je connais la vie laïque et ses coins ; elle est sale et laide, va. Prends le voile, ma fille. Au couvent ! Au couvent !
marie. — Je vous le jure, parrain.
labosse. — Bravo. Je suis content. Seulement, plus de chagrin! Tenez... tenez, voilà que je sens ses pauvres petites larmes chaudes qui me tombent sur la figure... Si ça n'est pas déraisonnable... je vous demande un peu ! Tu le pleureras donc tout de même, ce vieux ? Il t'a donc fait un peu de bien, donné un peu de casuel? AWright! J'aurai été au moins propre à quelque chose. Ah ! si je pouvais
recommencer!... On voit tout sous un autre angle à la minute où j'en suis. Question d'optique.
marie. — Là, je m'essuie les yeux. Mais, maintenant, je veux que vous ne disiez plus un mot.
labosse, impassible. — Je jase, donc je suis. Mon pauvre petit, je ne serai plus debout demain, pour ton baptême. Va falloir te précautionner d'un parrain de rechange.
marie. — Dormez.
labosse. — Et en attendant ils n'ani pas ventre à terre.
marie. — Qui donc?
labosse. — Ton médecin de quartu ; puis le bon curé. Ça ne me surprend p C'est loin l'hôtel de Saumur et du Saint-Si où est descendu l'abbé,... c'est derrière Saint- Nicolas-du-Chardonnet... et dame tu de Saint-Xi colas à ma rue, il y a un jet de salive... Messieurs, nous allons procéder au vote par mains 1
marie à part. — Voilà qu'il a Le délire!
labosse. — Ti st loi, Giroux,
ment vas-tu, ma vieille? '».)
LABOSSE NOUS QUITTE 309
Qu'est-ce que je dis? Je bafouille, je commence à faire l'enfant?
marie. — Mais non.
labosse. — Ça m'en a un peu l'air. Pendant qu'il me reste une lueur, mon petit chou, profitons-en et écoute le monsieur. Je vais te faire mes dernières recommandations. Tu y es?
marie. — Oui, mon parrain, je vous aime, je vous aime bien.
labosse. — Bon petit chat! Primo, occupons-nous de cette guenille. Une fois que ça y sera ; je veux que ce soit toi qui me fermes les yeux... oui... tes petits doigts qui me tirent les rideaux. Tu promets?
marie. — Je vous le promets. Ce sera dans des années.
labosse. — Avant demain matin. Après, on me passera une de mes chemises de soie rose. Le reste, c'est l'affaire de Victor. Casera ma dernière friction... mon dernier gant de crin. Frotte plus fort, Victor, comme sur un âne!
marie. — A propos de quoi songez-vous à tout ça?
labosse. — Parce que c'est pressa. La question des obsèques à présent. Pour mon faire-part, je désire qu'on mette bien entendu : ancien sénateur, chevalier de la Légion d'honneur . Et puis : muni des sacrements de l'Église...
marie. — Et l'abbé qui n'arrive pas!
labosse. — Ne te fais pas de bile... Même si je meurs sans être muni, je veux qu'on mette sur le billet que je l'ai été. Les convenances. C'est plus correct.
marie. — Vous pouvez y compter, parrain.
labosse. — Tu es une bonne petite fille. C'est un plaisir que de filer la bonne mort sous ta direction. Quoi encore? La pre> J'aurais pas détesté avoir quelques entrefilets bien laits, sans gaffe! Peu de chose, m la besogne propre. Mal lieu: -uis
pris de court. 13ah ! ça sera p eux
que je ne pense.
maiue. — Mais oui, vous n'avez que amis.
labosse. — Si tu croia que ça me rassure! Entin ! Pourvu que j'aie un bon Gil BlasI
marie. — Vous l'aurez.
LABOSSE NOUS QUITTE 311
labosse. — Je ne veux pas de soldats.
Inutile de mobiliser un peloton de guerriers pour ma chétive personne... Mon petit... mon petit, ça va mal... Jai soif... une sacrée soif...
marie. — Oh ! mon Dieu ! (Elle lui verse à boire un peu d'eau.)
labosse. — On m'enterrera aux Tourniquets, en plein air. Les morts, à Paris, ne respirent pas... tandis qu'à la campagne... Dans le coin, au fond, près du mur qui longe la vigne au père Giraud... Le curé sait la place. Et maintenant... et maintenant... (Il se dresse sur son séant.) Cocher, au Sénat! (Il retombe inanimé.)
marie, se penchant sur lui. — Parrain, parrain... (A ce moment la porte s'ouvre et Victor paraît, accompagné de Vabbè.)
l'abbé. — Nous arrivons trop tard!
marie. — Oui.
victor. — Mon pauvre maître ! Il ne marchera plus.
l'abbé. — J'aurai au moins la consolation de réciter les dernières prières. (A ce moment résonne un coup de timbre.)
vigtor. — Attendez. On a sonné. (Il sort. Un grand silence. Puis il revient avec un gros caquet à la main.)
marie. — Qu'est-ce que c'était? Le médecin?
victor, posant le paquet sur la table. — Non. Les dragées.
l'abbé. — In nomine patris et filii... etc.