PREMIERE PARTIE
M. LABOSSE.
VICTOR
Au château des Tourniquets, à trois lieues de Neuville-aux-Bois, département du Loiret. La chambre à coucher de Labosse. Partout, sur les sièges et le lit, des vêtements jetés, du linge. A terre des valises ouvertes. Victor va et vient. Labosse assis, les jambes croisées, et fumant une cigarette, le regarde faire les paquets. Trois heures de l'après-midi en septembre.
labosse. — Victor, Hector.
4 LE VIEUX MARCHE Ult
victor. — xMonsieur.
la bosse. — Tu n'as pas oublié de me mettre du papier à en-tête?
Victor. — A en-tête du Sénat?
labosse. — Turellement. Ça n'est pas à en- tête de la Morgue, puisque je suis du Sénat!... Non. Tu ne peux pas t'y plier à ça, que je sois une légume du Luxembourg? C'est très drôle, c'est même un peu dégoûtant et irrespectueux de ta part, tu sais?
victor. — Ohl monsieur.
labosse. — Ça t'embête que je me sois élevé. Quelle sale nature tu as!
victor. — Au contraire, monsieur. Seulement il ne faut pas que monsieur m'en veuille, si des fois j'ai des absences, et si j'oublie la peau neuve de monsieur, parce que depuis sept ans monsieur a tant changé!
labosse. — L'homme change tous les sept ans, Victor.
victor. — Allons donc?
labossb. — Je te le dis. G'< changé. Quantum mutatus !
victor. : ire?
labosse. — Que tu te taises et que tu
ton drageoir. Mais j'ai changé à mon avantage.
victor. — Ah dame!
labosse. — Je me suis heureusement modifié. J'ai grandi, comprends- tu? Autre chose qu'un vieux noceur. Sans doute, j'ai pas encore dit adieu à Satan, mais, avant tout, je suis utile à mon pays. Labosse n'est pas un sanspatrie. Chacun dans ses limites, Victor, on se doit au pays qui vous a vu naître. Toi, tu as beau n'être qu'un pauvre bougre, tu te dois à la France, mon gros; elle attend de toi un rien, quelque chose enfin. Il faut, mon fils.
victor. — Aussi, je sers monsieur.
labosse. — C'est ce que tu peux faire de plus gentil. En me servant, moi Labosse, chevalier de la Légion d'honneur et sénateur — un bonhomme énorme, quoi! — en premier lieu tu t'honores, et puis, par ricochet, tu rends un petit peu service aussi à la République. Et si d'occasion — est-ce qu'on sait? — Jeanne d'Arc, notre patronne, te voit du haut du septième ciel, sois sûr qu'elle est enchantée.
victor, confus. — Oh! monsieur, je ne peux
pas croire que Jeanne d'Arc... Monsieur va trop loin.
làbosse. — Je ne vais jamais trop loin, entends-tu? Jamais. Soit que je t'engueule, soit que je te donne un verre de liqueur, toujours je t'aime bien. Seulement, dans ce moment-ci, tu plies mes caleçons de soie comme un petit cochon. Ce sont mes caleçons de garçonnière, sacrelotte! Ménage mon trousseau.
victor. — Je prends pourtant bien du soin.
labosse. — Pas assez. Je veux qu révères mon linge comme une personne, comme moi. Si c'était moi que tu touchais, tu ne me pot passerais pas comme tu le fais de mes ehaussett
victor. — Ça, bien sûr. Quand j'ha monsieur, pour moi c'est la m touche monsieur qu'avec un grand respect.
labossk. — J'y compte.
ior. — H< le pci laboske. — Je te le i'
• ce n'est pas pou i mai ' là là !
LABOSSE. — Quoi?
victor. — Rien, monsieur.
làbosse. — Explique oh! là là! Tout de suite.
vigtor. — Une bêtise, monsieur qui me transperçait.
labosse. — Dis-la illicoto.
victor. — Monsieur me chinera?
labosse. — Je te chinerai si tu le mérites. Va, jaillis.
victor. — Eh bien, sans moi, à cette heure, monsieur... monsieur serait crevé.
labosse, digne. — Mort, si ça ne te fait rien.
victor. — Enfin, mort ou crevé, monsieur ne bavarderait plus, si je ne l'avais pas soigné de jour et de nuit comme je l'ai fait, dans le temps, pire qu'une mère, je peux le dire, voyons?
labosse. — Tu peux le dire. D'autant que je n'ai jamais connu la mienne.
victor. — Que monsieur se rappelle?
L'état dans lequel monsieur m'est rentré, il y a sept ans, une après-midi !
labosse. — Mourant, je me souviens.
victor. — Oui, monsieur, mourant, et c'était pas de faim.
la bosse. — Ni de soif!
victor. — Non plus.
labosse. — J'avais un peu vadrouille, traînassé. J'avais été à la Roquette... tiens! ça me revient! voir diminuer le grand Albert. Et puis là, après, on avait été prendre un biscuit avec des petites du quartier... Crois-tu tout de même qu'on est enragé, Victor... les jeunes ^rens ?
victor. — Les jeunes gens! Mais vous marchiez alors sur soixante-cinq ans, monsieur!
labosse. — Il y a sept ans, j'avais tout ça?
victor. — En plein, monsieur.
labosse. — C'est impossible, vieux garçon.
victor. — Mais, monsieur, vous me I dit vous même.
labosse. — Je t'ai menti, Vicl n il. Et puis je ne pouv
-cinq, il y a sept ans, puisqu'aujourd'hui j'en ai soixante-neuf. O sur tes doigts, si t'en as.
victor. — Je n'ai pas besoin de a
labosse. — Tu m'emb
neuf. En voilà assez. Finis ma valise jaune.
victor. — C'est égal, monsieur n'est plus le même qu'il y a sept ans. Monsieur est retapé, requinqué. On dirait son propre fils. Monsieur est comme neuf.
labosse. — Au physique et au moral.
victor. — Et toujours grâce à qui? A qui?
labosse. — A Bourbaki.
victor. — Non, à moi, votre Victor
labosse. — Ma seconde mère, c'est convenu.
victor. — Riez, allez, faites le luron. C'est moi qui vous ai empêché pendant des semaiin s et des mois de boire et de manger tout ce qui vous était pernicieux, c'est moi qui vous ai emmené à la campagne, dans le bon air, sur les bords de la Loire.
labosse. — Ici, aux Tourniquets, que j'ai achetés.
victor. — Sur le conseil de qui?
labosse. — De toi, vieux Nestor.
victor. — Monsieur avait fait un héritage heureux, qu'il avait commis l'imprudence, pour ne pas dire la bêtise, de risquer à la Bourse...
labosse. — Bêtise pas bête, puisque j'ai levé un sac énorme !
victor. — Le hasard, monsieur. Vous a pu tout perdre.
labosse. — Enfin j'ai fait ma bosse, ma bosse d'écus, la bo?se de Labosse.
victor. — C'est alors que je vous ai dit : « Choppe, faut vous arrêter, mon bon maître, et vous claquemurer aux champs! » D'autant que vous étiez au bout de votre serviette, et que je ne vous donnais pas trois mois à respirer les foins.
labosse. — Tu étais gentil pour moi. Mais je t'ai rudement détrompé, hein? Avoue que je t'ai épaté, toi et tous mes amis?
victor. — Oh! moi, monsieur, ii y a belle jambe que monsieur ne peut plus i .11
h a fait trop voir. Je m'attends à tout de la part de monsieur. Dans l'ordre d'i<!
rdre, monsieur est immei ;eur
est un géant
labosse. — ie t'aime.
victor. — Mais je suis tout de même forré de convenir que monsieur a bien déjoué toutes mes crain
labosse. — En deux ans j'étais radoubé. (Se frappant la poitrine avec le poing.) A présent, solide la carène! Ah! il n'y a pas! Il m'a fallu mes deux ans! Pas moins.
victor. — Approfondissez aussi ce que vous étiez, monsieur? Moins que rien. Une épluchure.
labosse. — Glissons là-dessus, Victor.
victor. — C'est le lait, c'est le cresson, l'œuf frais -pondu, les légumes verts, c'est l'hygiène et le repos, qui ont remis monsieur droit sur ses pieds. Et puis aussi, et puis surtout...
LABOSSE. — Quoi?
victor. — La sage continence, monsieur.
labosse. — Oh!
victor. — Ne dites pas «oh!» c'est la sage continence qui vous a sauvé. A ma connaissance, monsieur est resté pur pendant vingt et un mois.
labosse. — C'est beaucoup.
victor. — C'était pas trop, monsieur. Il vous fallait au moins un chapelet de mois. C'était même pas encore assez.
labosse. — J'en ai souffert, tu sais? Tu te
souviens que des soirs, je voulais m'échapper de mon lit, pour aller voir chez les fermi»' si j'y étais, et puis que tu n'avais pas d'autre ressource que de m'enfermer à clef? Crois- tu, Victor, tout de même... les jeunes gens?
victor. — Oui, mais aussi, le résultat? C'est qu'en même temps que je vous refaisais une constitution, vous étiez dans tout ce pays un modèle de décence et de sagesse, et que le curé parlait de vous comme exemple.
labosse. — Il ne ferait plus ça maintenant !
victor. — Peu importe, à cette époqu< -là, il le faisait, il ne vous connaissait pas, il était sincère. Le résultat le plus fameux enfin, c'est que quand M. Rousseau, le sénateur, est mort, vous vous êtes présenté à son siège vide... sur le conseil encore de qui?
labosse. — Toujours de toi.
victor. — Et que vous avez passé comme une pilule.
labosse. — Oui, oh! j<i sais tout ce que je te dois. Si j'ai une vieillesse chic et un peu propre, si je m'amusote encore entre mes repas, si j'ai pu reprendre un peu de mes an habitudes, c\ t'ai écoulé.
victor. — Eh bien, il faut que monsieur m'écoute encore, et toujours. Monsieur se trotte ce soir pour Paris. Que monsieur prenne garde? Je n'aime pas beaucoup le boulevard pour monsieur.
labosse. — Avec ça que tu ne me tiens pas tout de même à Paris?
victor. — Moins qu'ici. Monsieur m'échappe.
labosse. — T'ai arme pas. D'abord tu sais bien pourquoi je vais à Paris? C'est pas pour moi, c'est pour mon neveu.
victor. — Monsieur René?
labosse. — Mais oui. Il ne fait que des sottises ; tout le temps, il faut que j'arrange ses pertes.
victor. — Il a eicore perdu dans les tripots?
labosse. — Il n'arrête pas.
victor. — Beaucoup?
labosse. — Huit mille francs.
victor. — On peut perdre davantage.
labosse. — Mais pense qu'il adix-sept ans, Victor! Qu'est-ce que ça sera quand il aura vingt-cinq ans?
victor. — Et plus tard! Et quand il aura l'âge de monsieur !