H LE VIEUX MARG1I
labosse. — Oh! dans ce temps-là je serai avec le bon Dieu, ça me sera bien égal.
victor. — Monsieur croit qu'il ira ainsi dans le paradis, comme une flèche?
labosse. — Je l'espère, Victor.
victor. — Monsieur est-il sûr de faire tout ce qu'il faut pour ça ?
labosse. — Victor, j'ai bien des défauts. Je ne pose pas pour l'ange. Mais je n'ai pas un grain de méchanceté. Et puis je suis honnête et je m'assois sur l'argent. Avec Victor, on traverse tout, le front haut. Je te jure qu'il y en a d'autrement canailles que moi. Au fond, ton maître a une âme d'enfant, de petit enfant.
victor. — De grand enfant.
labosse. — Gomme tu voudras. Mais d'enfant. Un rien m'amuse. Est-ce que je Bi avec toi? Non, bon, simple et familier? Pourtant j'ai tort, je d garder I
.oit. — Mais non. A quoi bon?
sieur sait bien que c'est moi qui Alors ça revient au même.
lai; oujours ! Enfin,
un faible pour toi, et il y a une chose
que je vais te dire en passant, et puis tu l'oublieras. Tu promets?
victor. — Mais oui, monsieur.
labosse. — Victor, tu es sur mon testament.
victor. — Monsieur a fait ça? Monsieur m'a couché sur ses dernières volontés ?
labosse. — Oui, Victor.
victor. — Si monsieur croit qu'il me fait plaisir, il se trompe.
labosse. — Je ne cherche pas à te faire plaisir.
victor. — Pourquoi monsieur me couchet-il? Est-ce que j'ai besoin de ça pour bien servir monsieur?
labosse. — Mais non.
victor. — Chaque fois maintenant que j'aurai de la sollicitude pour monsieur, j'aurai l'air d'un accapareur; alors je vais être forcé de laisser monsieur se détruire et faire à sa guise.
labosse, gai. — Justement, imbécile, je t'ai dit ça pour que tu me fiches la paix.
victor. — Eh bien, tant pis, je ne la ficherai tout de même pas à monsieur
labosse. — C'est ce que nous verrons.
As-tu écrit hier à la concierge qu'elle aère un peu le rez-de-chaussée?
vigtou. — Oui, monsieur.
labosse. — C'est mon nid, Victor, ce petit rez-de-chaussée de la rue du Vingt-Neuf-Juillet. Ça n'est pas aussi vaste et aussi luxueux qu'ici, mais je m y plais bien tout de même.
victor. — Pour des raisons, tiens !
labosse. — Pas pour autre chose. Victor, crois-tu que mon incognito n'a pas été percé ? Un sénateur, mon enfant. Songes-y? Bigre !
victor. — IV ayez pas peur, monsieur.
Vous n'êtes connu que sous votre faux nom de M. Gervais.
labosse. — Moi, personnellement, tu comprends? je m'en mouche, et dans les grands prix. D'ailleurs, je ne suis pas un hypoci je n'ai jamais caché mon sexe, et chaque que j'ai eu la clef d'une dame, il a fallu que la France entière le sache. Seulement, c'efl caus de ma fonction que je suis tenu inain-
iit à quelques petites formes... Père an crit ! Nom «l'un bleu î Et puis, j'ai le ; de mon mandat, Victor. Il y a deux b
en moi, deux : l'homme privé qui peut mener une vie de goulu, c'est l'affaire entre son âme et lui ; et il y a le sénateur, le monsieur investi, le personnage en qui on a confiance, l'être officiel. Or, l'être officiel, je dois le laisser sur son piédestal et ne pas le dégrader. Tu n'es qu'une nature très rudimentaire, Victor, mais je suis sûr que tu s?ns tout ça confusément?
victor. — Un peu, monsieur! On n'est pas oie.
labosse. — Ce matin, tu as bien mis à la poste mes lettres pour Paris ?
victor. — Parfaitement. Les trois lettres et la dépèche. Une lettre pour le notaire de monsieur...
labosse. — Tu lis les adresses?
victor. — Cette candeur! Bien entendu.
Gomment est-ce que je serais au courant sans <;a? Une lettre pour le neveu de monsieur, et la troisième pour maître Giroux-Jodart, l'ancien bâtonnier, un fameux encore, celui-là, avec qui monsieur fait par-ci par-là des petites parties qui ne sont pas rondes, mais plutôt carrées !
iS LE VIEUX MARCHEUR
labosse. — Eh bien... non, mais Victor, ne te gêne pas! Insulte mes amis... Parties carrées !... A-t-on jamais vu ! Je te vas jeter dehors.
victor. — La dépêche, c'était pour madame de Glanes.
labosse. — Victor!
victor. — Une des petites amies de monsieur. Vo}rons, monsieur, ne faites donc d'affaires ni de rougeurs avec moi. Je suis comme votre nourrice. Oui, tout ça est bien parti.
labosse. — Bon. Qu'est-ce que j'emporte comme baluchons?
victor. — Les deux valises. La grande noire et la petit»» jaune.
labosse. — Qui contiennent?
victor. — Tout ce dont monsi Rien ne manquera à monsieur.
labosse. — Mon portngal et i bois?
victor. — Les eanx y sont, <>ui, n
labosse. — Mon
.OR. — Il y est. Et I> le fla-
nelle.
labosse. — Toute ma petite pharmacie? Précieux ça! Même en voyage?
victor. — Y est.
labosse. — Mes papiers, dossiers politiques?... les projets et les plans de l'hospice pour filles repenties?
victor. — Y sont.
labosse. — Ail right ! Mes deux pépins, pomme d'or, pomme cristal ?
victor. — C'est fait.
labosse. — Canne d'entraînement?
victor. — La voilà.
labosse. — Du joli ruban de la Légion d'honneur?
victor. — Trois mètres. Dans la boîte aux cachets d'antipyrine.
labosse. — Optime.
victor. — Que monsieur s'embarque ce soir sur ses deux oreilles, il n'y aura rien d'omis.
labosse. — Ah! le vaporisateur!
victor. — Le beau, d'argent, celui qui a une montre et qui sonne les heures?
labosse. — Oui.
victor. — Il est au fond, sous les chemises de nuit.
labosse. — Les roses? chemises de nuit?
victor. — Les roses. Les bleues sont chez le teinturier.
labosse. — Un dernier mot. Un dernier cri. Ma lorgnette?... Tu ne réponds pas!
victor, embarrassé. — Que monsieur m'excuse. Pour une fois... Oui, je l'avais oubliée.
labosse. — Tu vois ! tu vois ! Tu oublies mes instruments? Ma lorgnette ! J'y tiens comme à mes rétines. C'est... oui, c'est Bobette qui me l'avait donnée.
victor. — Madame Langlois ? Je me la rappelle bien.
labosse. — Pas tant que moi.
victor. — C'est-il dommage qu'elle soit morte sitôt son affaire faite! Qu'elle n'ait plus profité de son honorabilité !
labosse. — Alas, Victor! Poor Bol bien, qu'est-ce que tu attends pour la pi cette lorgnette? Tu vas encore l'oublier?
victor. — C'est qu'elle n'es ci, mon-
LABOSSE. — Et où ça est-cil
[. — Dans ma chambre, monsieur.
f. \ — Dan» ta chambre?
vigtor. — Oui... je l'avais montée!..
labosse. — Je pense bien qu'elle n'y a pas été toute seule.
victor. — Je l'avais montée, pour m'en servir comme ça... parce que...
labosse. — Parce que? Accouche sans le& fers.
victor. — Parce que de ma fenêtre, on a une vue sur la place, dans la chambre de l'institutrice laïque...
labosse. — Mademoiselle Falampin? Turlututu!
victor. — Elle-même, oui, monsieur. Alors, comme ello n'est pas vilaine...
labosse. — Dis qu'elle est jolie, polisson.
victor. — Le soir, à la lumière, quand elle se décoiffe...
labosse. — Avec ma lorgnette, ma jumelle d'Opéra, tu te la payais?
victor. — Quelquefois.
labosse. — Victor, tu es un voyeur repoussant. Ah! mon garçon, je n'aurais jamais cru ça de toi !
victor. — Est-ce que monsieur n'en a jamais fait autant? La main sur la conscience?
22 LE VIEUX MARCIIBUR
labosse. — Toi et moi, ça fait deux. Moi, j'ai des côtés artistes... Si je l'ai fait, c'est que je me plaçais au point de vue peintre, sculpteur... La chair était à cent lieues de là! Tandis que toi !
victor. — Ah dameî c'est vrai, monsieur, je suis forcé d'en convenir. Moi, la chair, elle était tout près.
labosse. — Assez. Va chercher ma lorgnette, gredin! débauché! Non, moi qui te croyais chaste ! Victor, tu es en train de te perdre.
victor. — C'est le contact de monsieur. Mais, monsieur ne m'en veut pourtant pas trop?
labosse. — Si, tout de môme un peu.
victor. — Monsieur est jaloux?
labosse. — Ah çà! tu te fiches de moi? Dis donc, elle est bonne, hein ?
victor. — La lorgnette?
labosse. — Oui.
ïor. — Oh! monsieur!
ossi:. — On voit avec, hein? Ce qui elle voir avec?
roR. — Jusqu'aux plus petites appâtées, oui, monsieur. C'est quelque chose de
bien beau que le grossissement à ce degré-là ! Il faut dire aussi qu'elle est de taille, votre lorgnette, on dirait un canon.
labosse. — Oui. Je l'appelle ma Krupp.
Va me la chercher.
victor. — Pas avant que monsieur m'ait juré qu'il n'est pas fâché?
labosse. — Mais non, raseur.
victor. — Merci, monsieur.
labosse. — T'es un forban, une canaille de Victor absolument perverse, à ne pas pouvoir approcher un autre que moi...
victor. — Oh! monsieur! Si on peut dire! Moi, l'agneau...
labosse. — ...Mais j'ai un penchant pour ta honteuse personne parce que tu n'es pas banal.
victor. — Monsieur non plus.
labosse. — Va vite. (Le rappelant.) Dis donc, à quelle heure est-ce qu'elle se met à son aise?
victor. — Qui ça?
labosse. — Mam'zelle Falampin.
victor. — Entre dix et quart et la demie. Ah! ah! est-ce que par hasard monsieur...
2i LE VIEUX MARCHEUR
la bosse. — Mais non, Victor. Pour qui me prends-tu? N'y a que pour toi que la laïque est obligatoire. File, allons ! ferme les malles, et va dire qu'on attelle... Je prendrai l'air une heure avant diner. Et la dernière fraise au bec, nous partons. Veille bien à m'avoir un coin. Victor, je t'aime. Et n'oublie pas que tu es sur mon testament. « Ceci est mon testament. En l'an 1895, moi, Jean -Jacques La! âgé de s...oixante-neuf ans, sain de corps et d'esprit... et caetera, et caetera... » Trotte toi, Victor, ou tu n'auras rien. (Victor s\ en riant. Et Labrosse siffle « la Casquette. »)
LA
M. LABOSSE.
A Pans, dans la garçonnière de Labosse, un petit rez-de-chaussée, rue du Vingt-Neuf- Juillet. Le matin, tout à fait dans l'intimité. Pauline est au lit où elle a une tenue plutôt espiègle. Labosse, en négligé, savoure le café au lait.
pauline. — Et avec ça, mon chéri?
labosse. — Avec ça, je me sens meilleur. pauline. — Va mieux, l'enfant?
labosse. — Beaucoup mieux. À toujours aimé le lolo, l'enfant.
Pauline. — C'est égal, mon chien, je ne suis pas une complimenteuse; pourtant...
labosse. — Va, pourquoi t'arrètes-tu ?
pauline. — Eh bien, tu es renversant pour ton âge de décrocher encore ce que tu décroches !
labosse, radieux. — Hein? Tu en conviens? Ça te bouscule un peu tes notions sur la verte jeunesse? Et c'est pas les petits vingl ans d'aujourd'hui qui te manqueraient de respect comme mes soixante?
pauline. — C'est vrai. Tu es un mo Un beau modèle.
labosse. — Toi aussi. Allons, je suis content de voir, ma petite caille, que, tous les deux, nous ne nous embêtons pas.
pauline. — Surtout toi, vieillard.
labosse. — Et note que, encore, cette foisci, j'avais contre moi le voyage, le voyage! Quatre heun rein,
ma mignonne !
Pauline. — <Hi ! la belle affa
:it.
labosse. — Si. Si. Tout de même. Ça brise plus que ça n'encourage. Et puis, le wagon n'est pas comme toi, il n'est pas capitonné.
pauline. — Tiens, tu es gentil, tout plein à la crème, d'avoir prévenu ta petite Line hier au soir.
labosse. — Je préviens toujours.
pauline. — Aussi, tu ne t'en repens pas. Une dame avertie...
labosse. — En vaut deux.
pauline. — J'ai reçu ta dépêche comme j'allais me mettre au lit.
labosse. — C'est le bon moment.
pauline. — Alors je n'ai fait qu'un saut, j'ai bondi jusqu'ici où j'ai attendu mon fol amant dans les toiles.
labosse. — Oui. La concierge t'a éclairée, t'a donné tout ce qu'il fallait? Enfin, elle a été bien avec toi?
pauline. — Parfaite. Elle m'a ri.
labosse. — Elle rit toujours à mes femmes.
pauline. — Peau de pacha! Tu en as donc d'autres ?
labosse. — Pas en même temps que toi, mon bon minet. Mais j'en ai eu avant toi.
pauline. — Beaucoup?
labosse. — Légion.
pauline. — Quel genre de femmes?
labosse. — Tous les genres. Et les plus mauvais !
pauline. — Des Parisiennes?
labosse. — M'en parle pas. Des Parisiennes de tous les pays.
pauline. — La légion étrangère, alors?
labosse. — Oui. Et puis aussi des vraies d'ici, de Babylone.
pauline. — Moi, je suis une Babylonienne.
labosse. — Ça se voit.
pauline. — J'ai tous les vices, n'est-ce
labosse. — Ne te vante pas. Quelques-uns seulement.
pauline. — Tu n'es guère poli
labosse. — Parce que j'abuse d tess<
pàulinb — Kn ;ie, t'es d'un-
labosse, avec un soupir. — Ça me | quand je serai un vi<
il m:. — El peut-être plus tôt que tu ne (toi . chéri : t'es charmant,
un homme du monde accompli, et je n'ai pas
LA GARÇONNIÈRE DU VIEUX MARCHEUR 3i
une miette de rien de rien ù te reprocher sur la façon chic dont tu t'es toujours conduit avec moi. Seulement, il n'y a qu'un point sur lequel il faut que je te chiffonne un peu ta cravate.
labosse. — Chiffonne.
pauline. — C'est que tu as manqué de confiance en ton trésor.
labosse. — Comment ça?
pauline. — Et manqué de confiance d'une manière que je vois bien que tu me confonds avec tant d'autres, des vilaines femmes que tu as connues, et que tu me prends pour une fichue bête d'abord, et puis pour une rosse...
labosse. — Oh! Linette 1 Comment peux-tu croire, qu'avec ton éducation, je t'aie prise...
pauline. — Ferme tes lèvres.' Eh bien, je ne suis ni l'une ni l'autre. Je comprends tout, je devine tout, — surtout ce qu'on me cache, — et je ne suis pas méchante pour un kopekl C'est du russe. Y es-tu un petit peu ?
labosse. — Pas du tout, chou d'amour!
pauline. — Et, en plus de ça, chou d'amour, je m'aperçois de minute en minute que tu mens comme un homme d'affaires. Je vais te
mettre au courant tout de suite. Tu n trompée ?
labosse. — Moi? Avec qui? Pas cette nuit toujours?
pauline. — Ne t'échappe pas à côté. Je veux dire que tu m'as menti?
labosse. — A quel moment?
pauline. — Tout le temps.
labosse. — Ah! pardon. Il y a des choses que je ne saurais pas simuler.
pauline. — Il ne s'agit pas de ça. Depuis que je te connais, tu m'as raconté des histoires de batailles. Tu' m'as dit que tu étais un ancien négociant, et que tu t'appelais G
labosse. — Eh bien?
pauline. — Tu t'appelles Labosse.
labosse. — Moi?
pauline. — Oui, toi et pas Le voisin. Et t'es sénateur. T'as un pupitre au Luxemboui Hein ? Ça te la déboulonne, ça tu qu'un
«n a une police, quand on s'y n i-i-
vi ai ? ou ti-pas vrai?
labos> \U basse. — Ti vrai,
pauline. — Pas dommage 1 Eh bien, < quoi as-tu t'ait ça ? Tu te méfiais donc de m
LA GARÇONNIÈRE DU VIEUX MARCHEUR o3
labosse. — Non. Mais, la fonction... ma position sociale... Avec les femmes, est-ce qu'on sait jamais jusqu'où on peut aller?
pauliise. — Avec moi tu le savais. Dis que tu as eu tort?
labosse. — A présent, j'avoue que j'ai eu tort. Mais dans le commencement, quand je ne faisais que de t'aborder, j'ai eu raison. Comment diable as-tu pu savoir ça ?
pauline. — C'est malin à deviner I
labosse. — Voyons! ça n'est pas écrit sur mon ventre que je suis sénateur?
pauline. — Non, parbleu! Sans ça, jeTaurais épelé. Mais c'est écrit sur tes lettres, dans tes poches.
labosse. — Tu fouilles dans les poches?
pauline. — Elles sont faites pour ça, pour qu'on y mette la main. Et puis c'est écrit sous tes portraits qui sont exposés dans la vitrine des magasins.
labosse, ravi. — Mon portrait? Je suis exposé? On m'expose?
pauline. — Un rien. J'ai vu ton pommeau dans deux étalages.
labosse. — Où ça? Où donc?
pauline. — ...Que j'y coure! Mais, boulevard Saint-Michel.
labosse. — Le boul' Mich'! Ohl ça, trop!
pauline. — Et puis, chez une parfumeuse, rue Saint-Lazare...
labosse, intrigué. — Ah I
pauline. — Une parfumeuse qui n'a pas Tair bien catholique.
labosse. — On ne lui demande pas religion. Sais-tu le numéro?
pauline. — Non.
labosse. — Justement, j'ai besoin de Pâte des Prélats.
pauline. — Calme-toi, allons.
labosse. — Comment! on m'expose! Non, je n'en reviens pa<.
pauline. — Moi non plus. Avoue qm te gonfle?
labosse. — Ça méfait un plaisir inouï!
pauline. — Les home
labosse. —Et comment est-ce que je s Quelle p]
i'allim. . — Les bras croi
labosse. — Ma pensive. Ma Nadar. C'est la mieux. Et qu'est-ce qu'il y a d'écrit en dessous?
pauline. — Prosper Labosse, sénateur. Et puis deux mots d'anglais ou d'italien que je n'ai pas compris : Repu. Conserva.
labosse. — Républicain conservateur! C'est bien ça, c'est bien moi ! Maintenant, tu sais, mon chat... plutôt centre gauche!
pauline. — Pour ce que j'en fais!
labosse. — Oui, la politique ne t'intéresse pas. Et, dis-moi, en général, dans les devantures où tu m'as vu... est-ce je suis bien entouré?
pauline. — Épatant! Rue Saint-Lazare, t'es entre la belle Otero et Zola.
labosse. — Je vote pour Otero. Et je lui donnerai mieux qu'un fauteuil.
pauline. — Au bout de tout ça, sois sérieux une minute, si tu en es capable, et demande pardon à ta pauvre petite poule à qui tu as voulu en faire accroire. Faux Gervais, va!
labosse. — Pardon. Mais aussi, tu ne t'imagines pas comme il faut prendre des précau-
lions, nous autres, personnages? Il n'y a qu'en exagérant la prudence qu'on garde l'honorabilité.
Pauline. — Ah! elle est fraîche, ton honorabilité! Sénateur pour femmes, tiens!
labosse. — Pauline, ma petite enfant, ce sujet je n'admets pas qu'on plaisante. Sur moi, tout ce que tu voudras. Mais sur le sénateur, halte-là. Pas un mot, pas un geste.
pauline. — S'il est beau?
labosse. — Pas même.
pauline. — Avec moi, il l'est toujou;
labosse. — Assez!
pauline. — Et puis c'est pas tout. Tu m'avais caché aussi que t'étais décoré? Comment, vieux sondeur, t'as l'étoile des bi
labosse. — Je l'ai, mon Dieu oui!
pauline. — C'est bien la Légion d'honneur, la vraie?
labosse. — Naturellement, i ne je
consentirais à porter autre cli
paulinb. — Chic! Et qu'est-ce que tu as fait pour avoir «
pai — Et j.t petits ca I
labosse. — Aussi. Un peu de gibier.
pauline. — A qui? au préfet de police?
labosse. — Mais non. A propos de quoi? Le préfet de police n'a rien à faire là dedans.
pauline. — C'est pourtant un type avec qui ça fait bon d'être ami !
labosse. — Peuh! ça n'existe pas! Quand on sait qu'on est un honnête homme.
pauline. — Comme t'en parles I Moi, je voudrais bien être dans ses petits papiers.
labosse. — Non, moi, je ne me suis pas fait décorer par les mouchards. Si j'ai eu la croix, d'ailleurs, apparemment, c'est que je la méritais? Sans cal...
pauline. — C'est un autre qui l'aurait eue à ta place. Ça se voit pourtant des fois, tu sais?
labosse. — Pas chez nous. Amour, il faut penser à te lever et à te parer.
pauline. — T'es encore en maillot. J'ai le temps.
labosse. — Tu vas me mettre en retard. Tu sais que j'ai une journée très chargée?
pauline. — Ça vaut mieux que la langue.
labosse. — D'abord, nous allons déjeuner aux Champs-Elysées.
pauline. — Chez Ledoyen?
labosse. — Si tu veux. Tes moindres ck- Pourquoi tiens-tu tant que ça à Ledoyen ?
pauline. — Ça me rappelle il y a trois ans, quand j'étais modèle, et qu'on me vernissait.
labosse. — C'est vrai, tu as vécu dans ce sale monde des peintres?
pauline. — Il vaut bien le tien.
labosse. — Enfin, tu y as vécu?
pauline. — Vécu et aimé. Oui, mon petit. Et tu peux constater par ton propre visu qu'il> ne m'ont pas encore trop abîmée, les peintres. T'auras pas souvent dans ta galerie des tableaux comme moi, tu sais?
labosse. — Tais-toi, Lolotte, et ne me retrace pas un passé qui me fait horreur.
pauline. — Alors, achève t;i toilette et pan talonne-toi. J'ai remarqué que tu adores te promener en jambes.
labosse. — Elles ne sont pas trop mal , voyons?
PAULINE. — Peuh ! Je o< cisel(
LA/ROSSE. — Pour un sénateur".
pas le Pérou.
Pauline. — Oui, à ce point de vue-là. Il est certain que si on vous réunissait tous et que si on faisait un concours de crayons, les tiens seraient encore dans les moins rebutants. Mais pourtant, ne te monte pas la navette, si tu n'avais que ta plastique pour vivre, jeune homme, tu ne gagnerais pas ton pain dans les ateliers.
labosse. — Enfin, telles qu'elles sont, je les trouve encore très piquantes, très honorables. Et puis maintenant, elles sont acquises; bougeront jamais plus. Elles sont inamovibles. Hop ! prends les tiennes à ton cou et lèvetoi.
pauline. — Une seconde. Dis donc, il y a une chose que je voulais te demander : pourquoi ta rue s'appelle rue du Vingt-Neuf Juillet ?
labosse. — Ah! voilà! Ça ne t'intéresserait pas. Ça correspond à de la politique.
pauline. — ■ C'est parce qu'on a commencé à la perce" ce jour-là?
labosse. — Justement. Tu devines tout
pauline. — C'est que je suis fùtée, sans en avoir l'air? Et après déjeuner, qu'est-ce qu'on fabrique ?
labosse. — Rien. Je te rendrai ta liberté.
pauline. — Je ne te la demande pas.
labosse. — Ça ne fait rien. Je. te la donnerai tout de même.
pauline. — Tu me lâcheras? Toute seule, dans ce grand Paris ?
labosse. — Il faut. J'ai un rendez- vous...
pauline. — Après le repas ? Tu te tueras!
labosse. — ... Avec mon neveu...
pauline. — Oh! pardon. Ce neveu que tu m'as parlé? ce neveu que tu m'as dit qu'il te ferait crever de chagrin ?
labosse. — Oui, ce neveu que je te parle. Je n'en ai pas deux, je n'ai que celui-là...
pauline. — Et il est comme le tapis?
labosse. — Hein? quoi?
pauhne. — Il compte pour dix.
labosse. — Ah! J'y suis.
pauline. — T'as compris ? Tu mets le temps.
labosse. — Tu es assommante plaisanteries d'atelier. C'est au moins de l'esprit de peintre, ça?
pauline. — Non, de sculpteur.
labosse. — Enfin, c'est toujours les arts,
ça ne sort pas de la famille. Ah oui, mon neveu m'embête...
pauline, chantant sur l'air de Marguerite. — Je voudrais bien savoir... quel est ce p'tit jeune homme... si c'est un bon noceur... et comment il se nomme.
labosse. — René. Et quanta être noceur?
pauline. — Il l'est ? Dans les grands prix? Tu me présenteras?
labosse. — Mais non, il ne l'est pas. Rien. Jamais une petite amie...
pauline. — Jamais? Alors, si c'est jamais une, c'est qu'il en a des tas, des tas ?
labosse. — Non plus. Ni une, ni toutes.
pauline. — Alors, c'est un infirme? Il manque de fond?
labosse. — Mais non, nullâ re caret.
pauline. — Hé? s'il te plaît?
labosse. — Un mot latin...
pauline. — Qui veut dire?
labosse. — Que mon neveu a tout ce qu'il faut pour marcher.
pauline. — Mais il ne marche pas?
labosse. — Pas du tout.
pauline. — Veux-tu que je m'en occupe?
Je lui apprendrai à mettre un pied devant Tautre.
labosse. — Tiens-toi en repos, et ne dis pas d'insanités.
pauline. — Je n'en dis pas, je te propose d'en faire.
labosse. — Line, tu manques de sens moral. Pense au sens moral.
pauline. — Mais n'aie donc pas peur, <•* pour de rire.
labosse. — Tu as une façon de rire...
pauline. — Que tu partages souvent avec moi, avoue-le ? Mais, en ce cas, s'il n'est pas amateur de femmes, ton René, quelles bôti peut-il bien faire ?
labosse. — D'argent.
paulim:. — C'est les pires. Parce qu'elles coûtent, sans rien rapporter.
labossl. — Mais certainement ! Voilà la première parole sensée qui sort de ta I joue, et il perd. ESI il De p
paulim:. — i toi qui paves?
labosse. — Jusqu'à présent. Au c idail ses Thésaurus. Hais jVn ai II a
perdu avant-hier, huil mill . je vieil
Paris pour ça, mais s'il croit que je vais les lui donner...
pauline. — Il se fouille?
labosse. — Un petit peu.
pauline. — Donne-les-lui.
labosse. — Hein?
pauline. — Qu'est-ce que ça te fait?
labosse. — Gomment! ce que ça me fait? Mais ça me fait... mal au cœur.. Non, non, non.
pauline. — Donne-les-moi, alors?
labosse. — Non. C'est-à-dire, oui. Je te les donnerai, bien sûr.
PAULINE. — Ah !
labosse. — En plusieurs fois.
pauline. — Cent sous par cent sous ? Tu peux les garder et te les mettre dans le nez.
labosse. — C'est ce qu'il y a de plus sage. Onze heures et quart ! Lève- toi ou je te chatouille.
pauline, riant. — Oh ! oh non !
labosse. — Lever. Tout de suite!
pauline. — Et toi, promets que tu seras gentil avec René? Je l'aime déjà tout plein, cet enfant !
labosse. — Line !...
pauline. — En voilà un, au moins, qui ne sera pas sénateur I
labosse. — Je l'espère bien. Pour lui, pour moi. Et puis surtout, pour mon pays. J'aime mon pays, vois-tu Linette. Et toi?
pauline. — Je l'aime bien, mais j'y pense jamais.
labosse. — Tu as tort. Crie: « Vive la France ! »
pauline, criant. — Vive la Fr...
labosse. — Pas si fort. On va nous donner congé.
pauline. — Nous logerons au Sénat. I haut de plafond. J'adore ça.
M. LABOSSE.
rené F al oi se, son neveu, dix-sept ans.
Tous deux, dans une bonne Victoria de louage, au Bois, le matin.
labosse. — Écoute-moi bien, mon petit René! Je viens de t'offrir un suave londrès, je t'ai invité à déjeuner au Chinois, je te véhicule à mes frais sous les verts ombrages, mais il ne faut pas t'imaginer pour ça que je sois content? Non, je suis furieux.
rené. — Après qui?
labosse. — Après toi, garnement.
rené. — Pourquoi?
labosse. — Ce toupet! Et les huit mille francs qu'il a fallu que je te donne hier?
rené. — Je les avais perdus, on me les avait prêtés, il fallait bien les rendre.
labosse. — Toi, mais pas moi!
rené. — Moi, je ne pouvais pas. Sans ça!
labosse. — Eh bien, et moi, est-ce que je le peux?
rené. — Plus que moi.
labosse. — Non, monsieur. Te figures-tu que je suis riche ?
rené. — Ta ta ta. Large aisance.
labosse. — Grave erreur. Je n'en ai pas de trop.
rené. — Bien suffisamment. Vous n'avez pas de besoins, vous?
labosse. — Qu'en sais-tu? Pas de besoins! J'ai pire, mon cher petit.