SCÈNE PREMIÈRE
NIGODIING, GODIGOMANN, ( Il fait encore nuit', ils arrivent à tâtons. )
GODICHMANN.
Ja vous en prie , mon cher maître, ne vous désolez donc pns comme ça... vous avez tant couru, que nous voilà éi^arés, et ces forets de la Bohême n'en finissent pas. NiGopiNG , s' appuyant contre un arbre.
Laisse moi, je suis perdu !
GODICHMANN.
Pardi , moi aussi!
NIGODING.
Clière et infortunée Babiole!. . . dire que nous venians d'être fiancés quand j'ai eu le désagrément de mêla voiic Ainlever, et que c*estM. Bettembett, mon respectable instituteiu' qui en est cause!
GODICHMANN.
Je vois d'ici qu'il aura fait des bêtises.
NIGODING.
Pauvre homme !.. . tu sais qu'il n'en fait jamais d^autres y c'est lui qui a fait mon e'ducation. . . sous prétexte qu'il est arrière-petit-cousin du fameux docteur Faust. . .
GODICÏÏMANN.
Qu'est-ce que c'est donc que ce docteur Faust dont vous parlez toujours ? . . . un médecin ! . . ,
NIGODING.
Du tout , mon cher ; cet homme était fou de science ... il a voulu en trop savoir, et en cherchant la route des enfers, il a fini par se mettre dedans.
GODICHMANN.
Et pour marcher sur ses traces, P^I. Bettembett. . .
NIGODING.
Se croit obligé d'avoir des rapports avec le diable, l'ancien ami de la famille. . . il a étudié la physique , la chiromancie, et il est devenu d'une très-jolie force d'amateur... mais il est si distrait, si maladroit, qu'il applique ses charmes tout de travers... et quand il veut vous rendre service, vous pouvez être sûr qu'il vous met dans l'embarras!. . . témoin ce qu'il a fait le jour de mes noces; aller inviter l'amoureux de ma femme... ce monstre , ce scclérat d^OursicolF !. . . .
GODICHMANN.
D'Ours...!...
NIGODING.
Sicoff . . . on te dit.
GODICHMANN.
Qu'est-ce que c'est que ça?
NIGODING,
Un comte palatin de Bohême, qui descend du fameux Bobin-des-Bois, et qui cultive aussi la sorcellerie! car en Allemagne tout le monde s'en mêle ! . . . du reste , homme aimable , des talens , de la grâce ) il chante des romances ;iu piano. . . danse très-gentiment, et fait même de petits vers qui ne sont pas trop mal pour des vers de Bohême... Je sais bien que mon prol'esseur avait ses idées en Pinvitant. . . il se disait:. . OursicofTest un physicien distingue. . . il doit cire gai eu société... on passera une soirée agréable... il esca-
iî>o!era des muscade., il nous fera des tours de cartes... Oii rira , on s'amusera . . .
GODICHMANN.
Eh bien ! . . . vons en a-t-il fait des tours ? . . .
NIGODING.
^ S'il en a fait !.. Figure-toi que toute l'assemblée e'taitrange'e en rond... Après inille expériences plus gracieuses les unes que les autres. . . Oursicoff nous dit : « Messieurs et » Mesdames, je terminerai la séance par une récréation » amusante que voas ne connaissez pas , et qui n'a janiais 5) été exécutée en public ! y a-t-il quelqu'un de la société )) qui pourrait me prêter une dame pour un quarl-d'lieure? »
GODICHMAKN,
Une dame î
NIGODING.
Moi, qui lui avait déjà prêté mon mouclioir, et qui ne me doutais de rien... je dis: rn^ec plaisir.*, prenez ma femme; en vous remerciant qu'il me dit... O! infortuné que j'étais!... il fait passer ma chère Babiole dans une chambre voisine , sous prétexte qu'il avait besoin de cinq minutes de préparation! nous attendons cinq heures... alors je commence à avoir des soupçons , je m'élance , j'ouvre la porte ! ils avaient disparus.
GODICHMANN.
îl s'était sauvé par la fenêtre?
NIGODING.
Tvîon professeur m'a assuré qu'il les avait vus sur un uiirîge qui s'en allait du. coté du couciiant^ depuis ce moment la . . . je les cherche !
GODICHMANN.
Voilà un trait ! . . . je sais ben qu'il y a dans le monde des gens qui vous escamotent vos femmes. . . mais , ils ne les gardent jamais. . . ils vous les rendent.
NIGODING.
Alil je le découvrirai. . . je r'aurai Babiole , ou j'y périrai!. . , Monstre d'Oarsicoff! parce que tu es enchanteur... tu crois peut-être. . . mais tu te trompes, OursicolF! . . .
GODICHMANN,
Voici votre professeur!
( Le jour paraît, )
NIGODING,
Comme il court. , . aurait~il quelques nouvelles?...
( ) SCÈNE lî.
LES MÊMES , BETTEMBETT.
( // est en habit râpé, les poches pleines de papiers , de ma^ nuscrits ; il a un chapeau gris et pointu , attache' à sa boi^tonnière , et un vieux parapluie sous le bras, )
BETTEMBETT , accourant.
Mon élève ! petit Nigoding !
NIGODING.
Par ici.
BETTEMBETT, essOuffle\
Ah!. . . c'est vous! ...
NIGODING.
Eh. bien avez-vous appris quelque chose ?
BETTEMBETT.
Si j'ai appris quelque chose!. . . depuis quarante ans qiuî j'étudie 5 ce serait bien le diable . . .
NIGODING.
Non mais , touchant ma femme. . . .
Votre femme ! . . . justement en cherchant dans un vieux manuscrit chaidéen , une recette contre la migraine... votre affaire m'est tombée sous la main^ j'ai découvert lu nouvelle demeure d'Oursicoff! ...
NIGODIN-J.
Le scélérat! il avait déménagé!
BETTEMBETT.
Depuis le 1 5 avril dernier , il demeure dans cette forci*
(Le jour se lève. )
GODICHMANN.
Dans cette foret?
BETTEMBETT.
Numéro onze. . . par ici! . . .
NIGODING , montrant le château.
C'est là que Babiole est renfermée j suis-moi, Godichmanu.
BETTEMBETT.
Vti moment, cher élève, n'oublions pas le précepte (îci grand Faust qui dit. . .
NIGODING.
Laissez-moi donc tranquille, avec votre satané Faust; c'est lui qui est cause de toutes les be'vues que nous faisons.
BETTEMBETT.
Qu'est-ce que c'est, M. Kigoding? Ah î je vous en prie , quand nous parlons de Faust , n^ayons pas ce petit air-là. O Faust I ô mon maître! parce que le diable f a emporte, on est injuste à ton égard, mais je te défendrai... Oui, Monsieur y ce grand homme a légué tous ses secrets à notre famille, et nous nous sommes toujours distingues dans la magie. Mon aïeul fit un automate qui parlait comme un membre de TAcadémie française ; mon oncle a composé un canard admirable , qui chantait comme un rossignol , et un jour qu'il n'y pensait pas , mon père fît uù monstre si étonnant, que partout on le prenait pour moi ! Oui , Monsieur, quand vous me regarderez. . . je vous dis que mon père a fait un monstre.
NIGODING.
Je vous crois , mon professeur.
BETTEMBETT.
Et grâce h ce même Faust que vous avez l'air de traiter d'imbécile, je puis vous défendre des pièges dont ce sournois d'Onrsicoff va vous entourer; car c'est une guerre à mort, et il faut prendre ses précautions. . , Voici, en conséquence, une collection de petits talismans portatifs ,dont je vous fais présent.
NIGODING.
Ah î des talismans , ça n'est pas de refus.
BETTEMBETT.
J'en ai toujours les poches pleines pour tous les accidens possibles ... N° i , le parapluie du grand Albert; çn se mettant dessous , on est invisible. . . c'est très-utile pourim nouveau mari.
NIGODING.
Invisible , c'est drôle.
BETTEMBETT.
iN° 2, le chapeau magique t[ui a le don de danser sur la tête
d'un mari, cp and l'honneur de sa femme court qucîfjîirs risques, et qui disparaît lout-à-fait quand le danger est imminent, {le lui enfonçant sur la téte.) Prenez garde de ie perdre. Enfin , la tabatière de Mathieu Laensherg , qui contient du tabac de la Vcra-Gruz. . . il empêche démentir...
GODICHMANN.
Prenez garde de le perdre.
BETTEMBETT.
La manière de s'en servir est très-facile. . . Vous prenez votre tabatière, vous la tirez de votre poche, comme nne tabatière ordinaire, vous l'ouvrez 3 et quand vous suspectez la franchise de quelqu^un 3 vous prononcez seulement ces paroles très-connues :
Prenez du tabac ,
Dans ma tabatière.
Et vous verrez , crac ,
Tout ie fond du sac.
Quand une beauté , Cberchant à vous plaire ,
Vous aui-a vanté
Sa fidélité ■■,
Quand vos courtisans
Viendront pour vous faire
De beaux complimens ,
De nouveaux sermens , Vous n'aurez qu'a dire , à des mots si doux , Messieurs et Mesdames , en usez-vous ?
Prenez du tabac ,
Davis ma tabatière ,
Et vous verrez , crac ,
Tout le fond du sac.
Vous voyez : lui enfant de six ans le dirait comme moi; répétez un peu , pour voir.
TOUS TKOis , répétant.
Prenez du tîibac , ete.
BETTEMBETT.
Voilà l'agrcmcnt de la magie ... Vous êtes embarrassé pour qu(:l<[u(' (;hosc, vous prenez un talisman, paf! vous êtes sûr de no jamais vous trom]>er. Ah! ça, nous disons que ra|)purtcment de lu bcUe IJabiole est à cette petite fenêtre ?
NIGODING.
Voloas-y.
BETTEMBETT.
Non , c'est nn peu haut; et d'ailleurs, nous pourrions être surpris. Oursicoffest à la chasse à douze lieues d'ici , mais il doit revenir aujourd'hui. Pour nous donner de la marge , je vais lui lâcher aux jamhes une petite conjuration anodine qui le portera encore à douze lieues plus loin; ça fera vingt-quatre.
Bien vu I
BETTEMBETT.
Je cours à notre auberge où j'ai oublié ^mon grimoire et mon alambic.
NIGODING.
Et vous êtes sûr qu'OursicofF?. . .
BETTEMBETT.
Ah! mon dieu! dans une demi-heure, il aura fait ses douze lieues; c'est l'A B G du métier, surtout pour moi, qui ai de si belles connaissances dans ce genre-là. Songez donc que dans ma jeunesse, je déjeunais trois fois la semaine chez Gagliostro . . . je dînais avec Nostradamus, et je soupais avec le petit Albert, le grand Albert, Nicolas Flameil. . . des amis de collège, de bons vivans, avec qui nous faisions des folies.
NIGODING.
C'est possible; mais revenons à Oursicoff, pour qu'il ne revienne pas.
BETTEMBETT.
Tirez votre montre; j'ai demandé une demi-heure , il est déjà bien loin. . . je vous promets qu'il va plus vite que s'il prenait un Omnibus. Au revoir; attendez-moi là.
{IlsorL)