‹ Le vieux mari; comédie-vaudeville en deux actesChapitre 180 sur 367 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

NOÉMI, DUPONT

( Moment de silence , pendant lequel Dupont legarde sévèrement

lîfe bien ? que me direz-vous

NOÉMI

Quels regards ! oli ! ne m'accablez pas de votre colère.

DUPONT

Elle serait injuste sans doute. Je vous remercie d'avoir attendu mon retour pour me donner cette preuve tout-àfait nouvelle de tendresse et de respect. Depuis l'instant où le ciel m'accorda des enfans , je ne respirai que pour eux ; tous mes travaux , tous mes sacrifices n'eurent pour but que leur bonheur. Au milieu des orages d'une vie agitée, lorsque des chagrins imprévus venaient fondre sur moi , je regardais mes filles, et je me disais : Elles seront plus heureuses que moi ; leur amour me consolera de tout, elles m'aideront à supporter le fardeau de mes dernières années , et soudain je retrouvais du courage et de la force pour affronter les revers. Ma Noémi, surtout, avait obtenu dans mon cœur une préférence que je n'osais m'avouer, préférence injuste dont elle-même prend soin de me punir aujourd'hui. C'est elle , c'est mon enfant de prédilection.

c'est ma fille chérie qui m'abandonne, qui me fuit , qui Teut mé livrer à des regrets éternels.

NOÉMÏ.

Mon père. . . Ah ! ne le croyez pas.

DUPONT

N'espérez plus m'abuser. Cette lettre m'a tout appris. Je ne devais la recevoir que quand vous auriez été loin de moi. . . à l'abri de mes recherches. Mais des gémissemenSj des plaintes échappées de votre appartement au milieu de la nuit, m'ajant fait devancer Theure où je vais chaque matin recueillir vos embrassemens , j'entre dans votre chambre, il n'était plus temps; je n'y ai trouvé que ce billet, il a brisé mon cœur. Dans mon désespoir , j'allais appeler tous nos gens , faire courir sur vos traces, mais j'ai craint de publier votre ingratitude , je suis parti seul au hasard. J'ai rencontré Bernadille qui venait me chercher et je rends grâce au ciel de n'être point arrivé trop tard , si je retrouve encore ma fille.

NOÉMI

Ah ! toujours. Pouvez-vous soupçonner mon cœur ?

DUPONT

Protestations inutiles , c'est par des actions seulement que voiis saurez recouvrer ma confiance. Pourquoi ce départ subit ?

NOÉMI

Il est indispensable.

DUPONT

Indispensable ? et j'en ignore les motifs !

NOÉMI

Je ne puis vous les dire sans révéler ma faute. DUPONT, tremblant de colère.

Votre faute?

NOÉMI, avec effroi.

Mon pére. . .

DUPONT

Répondez. ( Lui montrant sa lettre ). Vous m'avouez que vous êtes coupable, que des devoirs sacrés vous appellent ailleurs. . . Est-il des devoirs plus sacrés que ceux qui vous enchaînent à votre père? Quelle puissance peut balancer dans votre âme ce que vous lui devez de respect et d'amour ? Vous osez me parler de devoirs, quand vous méconnaissez le premier , le plus sacré de tous ceux que le ciel et la nature imposent d'abord à tous les enfans?.. . Et vous êtes coupable!... Qu'avez-vous fait? répondez. Vous gardez le silence ?... Grand Dieu ! auriez-vous déshonoré mon nom?... Auriez-vous dévoué mes cheveux blancs à l'opprobre, à l'infamie? {Levant la main commepour la maudire ). Si je le savais î...

NOÉMi, se précipitant aux genoux dp son père.

Arrêtez! non, non, mon père. 11 est vrai , je suis coupable envers vous , mais le crimp n'a point flétri votre nom.

DUPONT. ^' ''^'-^^i- ^

Quel est ce devoir qui vous appelle ?

NOÉMI

Vous le saurez.

DUPONT

Répondez.

NOÉMI

Je n'ose.

DUPONT

Je l'ordonne.

NOÉMI, toujours d genoux et tremblante.

Un père est pour ses enfans l'image vivante de Dipu ^ mais ce n'est point avec cet accent terrible , avec une voix menaçante, que ce Dieu clément appelle les coupables aw repentir, et leur fait espérer le pardon.

DUPONT

Achevez de m'instruire.

NOEMi, tremblante.

Sans votre aveu. . . j'ai. .. disposé. . . de n^pi. DUPONT, furieux.

Malheureuse !

NOÉMI

J'avais celui de ma mère.

DUPONT , plus calme.

Votre mère ! Rendez grâce à sa mémoire. Elle seule pouvait vous garantir de ma fureur. Poursuivez, je suis calme; je puis entendre maintenant tous les détails de cet épouvantable mystère. Levez-vous. Parlez.

NOÉMI veut parler , mais la voix lui manque ; elle est dominée par Cascendant de son père.

Yotre courroux m'épouvante. . . ; je n'aurai jamais la force d'achever^ si vous ne daignez m'enhardir et promettre de ne pas m'interrompre.

DUPONT , faisant un effort sur lui-même.

Je le promets.

NOÉMI, toujours à genoux.

Un être bon, loyal, et pourvu des qualités qui caractérisent l'homme d'honneur, pouvait seul obtenir le suffrage d,'une mère idolâtre de sa fille, et jalouse d'assurer son bonheur. Gustave avait mérité, obtenu votre estime; vous nous en aviez parlé souvent avec éloge ; vous l'aviez admis dans votre société, et cette rare distinction, que vous n'accordez qu'avec la plus grande réserve , nous avait disposées à la confiance. Ce jeune homme, doué des plus heureuses qualités , riche de votre suffrage , d'un état honorable et de belles espérances, ne pouvait être long-temps indiflërent à un cœur disposé à la tendresse. Je l'aimai, et mon prerinier soin fut dcravou(;rà ma mère. Toutefois, il fut décidé que l'on attendrait , pour solliciter voire consentement, que le capitaine fût élevé à un grade supérieur. Pressentant sa fin

prochaine et craignant de ne point v oir sa fille établie, vaincue, d'ailleurs, parles instances deGustave, que la voixde la patrie pouvait appeler à chaque instant au champ d'honneur, ma mère reput nos sermens, qu'un prêtre bénit en sçcret.

DUPONT

Quelle preuve?. . . Un acte a-l-il du moins consacré. . .

NOÉMI

Non, mon père.

DUPONT

Imprudente ! . . .

NOÉMI

Ce fut ce jour-là même, vers minuit, qu'un exprès venu de Bayonne , vous apprit la maladie de ma tante , et le désir qu'elle avait témoigné de m^embrasser avant de mourir. Vous m'emmenez : trois semaines s'écoulent, pendant lesquelles, grâce à nos soins, ma tante se rétablit; nous l^venons; mais, pendant notre absence, l'ordre était arrivé de faire partir sans délai le régiment. Gustave, au désespoir, n'avait eu que Je temps de m'écrire pour me faire ses adieux. Hélas! depuis ce cruel moment, vingt mois, vingt siècles s^étaient succédé sans qu'aucune nouvelle me parvînt, lorsqu'hier un soldat de son régiment m'a remis ce précieux et triste gage de l'amour de mon époux. Le voilà cet écrit déchirant; lisez-le, mon père, il vous prouvera que Gustave m'attend. . . Hélas! peut-être il m'attend dans un séjour où j'irai bientôt le rejoindre, et où votre colère ne me poursuivra plus. {Elle sanglotte et parait près de perdre cou-naissance. )

DUPONT

Noémi, je vous plains. Votre mère et vous n'avez été qu'imprudentes; mais Gustave a perdu mon estime, il a manqué à l'honneur...

NOÉMI , douloureusement.

Épargnez-moi, mon père.

DUPONT

Je le repète, il a manqué à l'honneur ; car l'honneur ne consiste pas seulement dans la bravoure et les vertus militaires., il impose à tout honnête homme l'obligation de respecter l'innocence et la paix des familles. Rien ne pouvait dispenser Gustave de remplir ce devoir. *

NOÉMI

Oh ! ne l'accusez pas.

DUPONT

N'a-t-il pas abusé de votre inexpérience et de la tendresse de votre mère, pour vous entraîner à une action criminelle, pour vous lier par des sermens que je n'ai point approuvés ? . . . Que serait-ce , grand Dieu ! si son départ n'avait mis un terme ... Ah! ma tête s'égare; je frémis en songeant aux conséquencespossiblesde cetle première faute. Déshonorée ! flétrie ! couverte du mépris public ! poursuivie sans cesse par le souvenir de votre crime , et par le remords d'avoir précipité votre père au cercueil; car je n'aurais pu survivre à cet outrage. . . Ah! dans ce commun malheur, je rends grâce au ciel de n'avoir pas mis le comble à nos maux.

NOÈMi, à part.

Malheureuse! s'il savait toute la vérité! [HqutJ) Laissezmoi partir, mon père. \ous le voyez maintenant , il ne m'est pas permis d'hésiter.

DUPOΫT.

Le pouvez-vous ? Que penserait-on de cette démarche ? On la blâmerait avec raison. Votre réputation serait à jamais perdue ; c'est moi qui partirai.

Vous , mon père !

pu PO NT.

Oui.

NOÉMI

Tant de boulé. . .

DUPONT, un peu attendri»

Un père n'esl-il donc pas le premier, le meilleur ami

de ses énfans ?

NOÉMI

Dites donc que vous pardonnez.

DUPOIST.

Je ne le puis encore. Vous m'avez blessé dans ce que j'avais de plus cher; mais vous êtes malheureuse, je ne vous ferai plus de reproches. C'est le seul effort dont mon cœur soit capable. On vient gardez-vous de parler à qui que ce soit de ma résolution et de votre fatal secret. Avant mon départ je verrai Albert ; je dois consoler un galant homme que l'on a trop long-temps abusé.

Page 1