ALBERT, GUSTAVE, LE JUGE, GROGNARD, BRIGITTE, DUPONT
GROGNARD , rentre par la petite porte du fond. Le juge , qui ' allait sortir, s'arrête.
Pardon, excuse, Monsieur l'officier, j'aurais deux mots à vous dire. J' sais ben qu'il n'est pas permis d'écouter z'aux portes. Quoique ça, je ne m'en repens pas, puisque j'ai appris des circonstances touchant mon colonel , que v'ià. Sans vous commander, auriez-vous celui de m'écouter un petit quart d'heure, tout au plus ?
Je ne puis m'occuper à présent que du procès de Mlle Noémi Dupont.
GROGNARD
Juste, mon officier, c'est ça; je la connais, Mlle Noémi Dupont, vu que c'est moi qui lui ai r«mis la lettre de mon colonel qui a causé tout ce grabuge.
Ah! Monsieur, ne refusez pas d'entendre cet homme. Je vous le demande en grâce.
DUPONT
Cédez à nos instances, Monsieur. Il se pourrait en eflet...
Parlez donc, et -surtout soyez bref.
GROGNARD
Pour ce qui est de ra , voyez-vous, je n'en répoii(iii>ïs pas , vu que je ne sais pas aussi bien manier In parole qiif
mon fusil. Au régiment, j'étais t'un des forts; pas vrai, Colonel? C'est égal, je vas tâcher.
LE jrcE.
AppPtchez-vous.
GROGNAHD.
Ne faites pas attention. (// quitte le fond et vient ensccne.) 11 y aura après demain six semaines à la chute du jour , j^élais, comme qui dirait, en faction à la porte du couvent des Hospitalières, où ce qu'une jeune et jolie sœur ^ qui a des yeux noîrs, grands conime ça, mettait z'un appareil à ma blessure. . . 'Mais , pour à cette fin d'obtenir ce léger service , ilm'avait fallu montrer ma feuille de route qui était dans mon sac. Hors du commandement , voyez-vous , il m'arrive souventd'être distrait, c'est z'un défaut de nature. Quand ca fut fini, fe dis grand merci à la petite soeur. Elle rentre au couvent, et moi je continue ma route pour Mont- Louis avec des chasseurs, à qui que je servais de guide pour le quart d'heure.
Mais je ne vois pas. . .
GROGNARD
Un peu de patience, mon officier, un peu de patience; v'ià que j'arrive. "Nous n'étions guère qu'à cent pas du couvent , quand il me revint dans la tête que j'avais oublié de ramasser un manvais parchemin, qui me sert comme qui dirait de portefeuille, et où ce que j'enveloppe ordinairement mes papiers. C'était là dedans que j'avais mis la lettre de mon colonel avec celles de ma particulière. Donc que je retourne sur mes pas, je retrouve mon parchemin derrière le banc , et naturellement vous savez , les militaires ca ne laisse rien traîner. Je ramasse tout ce que je trouve sans examiner si c'est à moi ou no^, vu d'abord qu'y faisait presque nuit, et puis que je ne sais pas encore lire dans l'écriture.
go
BRIGITTE
Quel espoir! auriez-vous la bonté '?
GROGfïARD.
Certainement , ma chère dame.
Il donne à Brigitte un mauvais morceau de parchemin très-sale , en forme de portefeuille et lié par un petit cordon. Elle étale les papiers sur la table et chacun les parcourt. Grognard continue ).
Le voilà , ce portefeuille. Je ne l'ai pas ouvert depuis , je n'avais pas besoin de mes papiers pour ma retraite ; pas vrai, Colonel? Voyez, lisez. Ça me ferait z'un sensible plaisir, si par hasard vous trouviez là-dedans la lettre de mam'zelle Noémi , et si ca pouvait lui saiiver la vie , je serais charmé de lui rendre ce petit service-là. BRIGITTE , développant un papier plié.
ia voilà , celte letlre!. . . Lisez , mon frère.
DUPONT , prend et Ut.
« Une jeune mère , bien malheureuse , forcée par des « circonstances cruelles de quitter son pays , confie pour «quelques mois, son enfant à la bienfaisante sollicitude « des sœurs hospitalières de l'Abbaye Saint-Martin du Ga- « nigou. Elle supplie particulièrement sœur Brigitte , dont «elle connaît l'excellent cœur et la piété, de lui donner «tous ses soins. Cette instante prière, faite au nom de la « charité chrétienne , ne sera point repoussée par les filles « du Seigneur. Dieu les récompensera ».
BRIGITTE
C'est bien l'écrit dont elle nous a parlé.
DUPONT
Il prouve jusqu'à l'évidence , que ma fdle n'a jamais eu la criminelle pensée qu'on lui suppose.
ALBERT
Confiez-moi cet écrit, je vais le mettre sous les yeux du Président.
l'uuissier , frappant en dehors, La Cour , Messieurs !
L'audience va commencer. Courage ! lenez-YOus dans la chambre des témoins. (âGrognard). Ne laissez plus entrer personne dans celte salle.
GROGNARD
Suffît , mon officier.
(Le juge rentre dans la salle du Tribunal avec Albert. Brigitte se jelt& dans les bras de son frère et de Gustave). BRIGITTE.
Nous la sauverons , mon frère , nous la sauverons !
( Ils sortent en se tenant embrassés ).