SCÈNE II
Les mêmes , MICHEL , en costume de cocher de cabriolet et son fouet à la main.
MICHEL
On a bien de la peine à vous trouver.
BAPTISTE
Que demandez- vous, jeune homme ?
MICHEL
Pardi, ma course et un bon pour-boire. {Regardant la tahle. ) De ce côté-là, je vois que nous nous entendrons... Yous êtes pour les pour-boires ! C'est vot' bourgeois que je viens de ramener dans mon cabriolet , et qui m'a dit de me faire payer par son valet-de7chambre. Qu'est-ce qu'est le valet-de-chambre?
BAPTISTE , se lei'ant vwement.
M. le baron est rentré!... Enlevez tout ceci. {A Michel.) Nous disons, mon garçon. . . une course à vingt-cinq sous. . • et. . . (// le regarde en lui mettant l'argent dans la main. ) Ah î ahl c'est singulier, voilà une figure!... Ton nom....
MICHEL
Cent neuf Ah ! que je suis bête ! L'habitude J'ai
cru que c'était mon numéro. {Le regardant aussi.) Eh! mais... attendez donc... je ne me trompe pas... vous êtes de la Ferté-Milon?
Mon pauvre Michel!
MICHEL, lui tendant les bras.
Baptiste Millocheau!... Par exemple, je ne vous aurais
Eas reconnu Moi , qui ne vous avais jamais vu qu'en louse et en sabots I
BAPTISTE
Que veux-tu? mon mérite a percé...
MICHEL
Oui... dans ce temps-là , il n*y avait que les coudes î...
BAPTISTE, à Ursule.
C'est un de mes pays...
UIISULE.
Il a une physionomie heureuse!...
MICHEL, soupirant.
Il n'y a donc que la physionomie car du reste, j'ai
un guignon...
BAPTISTE
Est-ce que la course ne donne pas ?
MICHEL
Bail! enfoncés!... Les équipages à cinq sous nous écrasent, et le soir on n'en est pas moins obligé d'allonger les douze francs au bourgeois , qu'on les ait fait ou non... {Soupirant.) Faut donner bien des coups de fouet pour les attraper... J'en ai souvent mal au bras...
URSULE , attendrie.
Pauvre garçon î
FRANÇOIS , essuyant une larme.
Pauvre cheval î
MICHEL
Ca ne serait rien encore... si je n'étais pas amoureux.
URSULE
Amoureux !
BAPTISTE
Comment , dans ton état, tu te permets...
MICHEL
Dame! je n'ai (juVa à faire... et à crier : Gare!... Malheun;us(;ni(;iil nia \wX\Kx) Tlieièse a nn oncle est contier{;<! chez le ninnjuis «l'Aniiieville , ici en fat e.
iinsdi.r,.
Thérèse;... la blaiu hisseusc de lin de madame?
MICHEL
Juste! un joli talent, n'est-ce pas? Eli bien, son oncle... fait le fier avec moi ; il dit qu'il ne veut pas d'un homme qui est toujours sur le pavé I...
BA.PTISTE , jouant acec son jabot.
Il a raison ; tu as pris une fausse route. Le cabriolet de place ne te mènera à rien.
Dame I que faire ?
BAPTISTE
Changer de métier Ecoute, je te veux du bien
MICHEL
Vous êtes bien bon, Millocheau.
BAPTISTE
Ah! mon ami... ici, Baptiste.
MICHEL
Vous êtes bien bon , Baptiste.
BAPTISTE
Nous avons une place vacante ; je puis te faire endosser la livrée.
MICHEL
A moi ?. . .
BAPTISTE
Je n'ai qu'un mot à dire.
MICHEL
Est -il possible! Ah! ça, la condition est donc
bonne?...
BAPTISTE
Excellente , mon ami. . . Le baron de Saint-Marcel ! cent mille livres de rentes!.. Tu seras logé, chauffé , habillé, nourri.... comme les maîtres {baissant la ofoix); absolument le même vin.
C'est donc vous qui avez les clefs de la cave?
BAPTISTE
Les gages sont peu de chose : cinq cents francs Mais
les profits
MICHEL
Il y a encore des profits ?
BAPTISTE
Bah! les pièces cent sous nous pleuvent comme la
grêle.... Du reste, rien à faire — Annoncer les visites , servir à table, ou suivre la voiture... Y a-t-il sur terre, d'existence plus douce que celle de ranticliambre ? Point de soucis, point de tourmens; nous goûtons toutes les jouissances de la fortune , sans avoir la peine de la gagner, ou la crainte de la perdre. . . Yoilà pourquoi tant de valets engraissent, et de grands seigneurs maigrissent, {^^ec enthousiasme. ) Heureuse oisiveté!... vie paisible et délicieuse , si l'on vous connaissait ... les maîtres eux-mêmes voudraient être domestiques!.... Avec cela, il y en a qui ont tant de dispositions.
MICHEL , enchanté.
Dieux ! quel tableau ! C'est fini , je m'enrôle avec vous.
BAPTISTE
Air de Préville et Taconnet.
Bravo , mon cher , c'est l'parti qu'il faut suivre 5 Tu vas connaître un destin plus heureux.
MICHEL
Mp! , qu'est-c' qu'il m'faut? je n'demand' qu'à bien vivre.
A cet égard , on préviendra tes vœux , Et tu pourras monter...
MICHEL
C'est ben c'que j'veux ; Oui , j'parviendrai 5 j'ai d'I'esprit , d'ia figure : Pour fair' fortune il faut si peu de temps 5 Je me dirai dans mes rêves brillans...
Élançons nous derrière la voiture, C'est un pas d'fait pour arriver dedans. '
BAPTISTE , lui tendant la main.
To v'ià dans la bonne route ; allons , camarade.. .
FRANÇOIS, donnant la main à Michel.
Camaratc!...
MICHEL, regardant François.
C'est un Italien !
riiAisr.ois.
Si nous puvions à son santé.
lUvTiSTiî, prenant la bouleille.
Jiîeu vu !
MICHEL , s'armant d'un verre comme les autres. Ça se trouve d'autant mieux que je n'ai encore rien pris de la journée...
(Baptiste verse dans tous les verres ^ au moment où il approche la bouteille de celui de Michel qui est le dernier, ou entend la sonnette. )
BAPTISTE , s' arrêtant.
C'est monsieur!... vite, rangez tout cela... Qu'il ne reste pas la moindre trace...
TOUS , hm'ant précipitamment.
Ah I mon Dieu!
MICHEL , son verre à la main. Elî bien! dites donc... et moi?
( On sonne encore. ) BAPTISTE , le lui prenant.
Il s'agit bien de ça... Dépêchons... {A Michel. ) Yas remiser ton cabriolet , et viens me rejoindre à mon appartement, au cinquième; nous comptons sur toi pour déjeuner.
MICHEL, sortant.
C'est dit; je garderai mon appétit jusques-là. Je m'en vas compter avec le bourgeois , et je reviens.
(11 sort.)
bKV'£1?)T:'E , poussant les autres.
Voici monsieur.
(11 range les meubles. )