SCÈNE VII
M- DE BRUCHSAL , MICHEL.
(Ils arrivent comme des gens harasses.)
M' DE BRUCHSAL.
Allons, Michel, arrive donc ! . . .
WIICHEL, d'un ton piteux.
Voilà, monsieur. (^Soupirant.) Quel métier... six lieues de poste ventre à terre, et par des chemins affreux !. . . M. DE BRUCHSAL, s'asseyant.
C'est vrai ... je suis brisé . . .
MICHEL
Et moi donc ! Quand je vous disais , monsieur , que le mariage ne vous valait rien ! . . .
M. DE RllUCHSAL.
'Vm vas encore rccounnenccr?
Non , non; j'ai tort. . . vous m'avez donné votre parole d'honneur que vous n'étiez pas marié ... je dois vous croire jusqu'à preuve contraire !... mais, au nom de Dieu, prenez un peu de repos . . . car, avec ce train de vie là , vous ne pouvez pas aller loin. {Il lui montre la tableS) Justement. . . tenez . . . voilà une table qui vient d'être servie .... et un poulet qui a une mine ! . . .
M. DE BRUCHSAI.
Ahî ah! je ne pense pas que ce soit pour nous. . . mais ma foi je suis chez moi ... et ça ne pouvait pas venir plus à propos.
MICHEL
Oui , monsieur , croyez-moi . . . mangez , prenez des forces, vous en avez besoin. . . ou ne sait pas ce qui peut arriver. . .
(M. de Bruchsal se met à table ; Michel le sert.)
M. DE BRUCHSAL , déployant sa serviette. Il paraît que mon Sosie ne se laisse manquer de rien.
MICHEL, regardant avec envie.
Dame ! quand on se trouve dans une bonne maison ! . . . Au moins ces petites promenades coup sur coup ont l'avantage de vous faire connaître vos propriétés . . .
M. DE BRUCHSAL.
Air : Un homme pour faire un tableau.
Tout vient confondre ma raison , Tant l'aventure est peu commune; Est-ce un rêve ? une illusion? . . .
MICHEL , le servant.
Non ... ce repas n'en est pas une!
Ne l'épargnez pas , croyez-moi , Et qu'ici rien ne vous dérange ; Car, de tous les biens, je le voi, Le plus sûr est celui qu'on mange.
M. DE BRUCHSAL, mangeant.
C'est singulier que nous n'ayons encore vu personne? Je n'ai qu'une crainte , c'est qu'ils ne soient déjà repartis.
MICHEL
Non, non , rassurez-vous ; j'ai demandé en bas si madame était ici , on m'a dit qu'oui.
M. DE BRUCHSAL.
Madame ! , . . ah ! çà, veux-tu bien te taire . . .
MICHEL
Pardon, monsieur... c'est un reste de soupçon... Youlez' vous me permettre de vous servir à boire
M. DE BRUCHSAL.
A ta santé , mon garçon.
MICHEL
A la vôtre , monsieur ; c'est plus urgent. . , Encore . . . (1/ lui verse. )
(Pendant que M.deBruchsal mange et boit, entre M^e deLinsbourg.)
SCÈWE TÏII.
LES PRÉcÉDENS , M™^ DE LINSBOURG, paraissant sur le seuil de la porte de V appartement de Mathilde»
Mme DE LINSBOURG, à part.
Pauvre enfant! elle est toute tremblante... moi, je suis indignée ... et c'est dans ce moment-là qu'il faut que je fasse connaissance avec son mari. . . avec mon neveu... me voilà bien disposée pour une première entrevue !. . . [Haut.) Monsieur de Bruchsalî. . .
M. DE BUUCHSAL, toujours à table.
Qui m'appelle?. . - qui vient là?. . .
MICHEL, apercevant Mme ^\^, Linsbourg.
C'est peut-être votre épouse. . : {à part.) Si c'est elle... ça me rassure un peu. . .
M"'" DE LINSBOURG.
Monsieur. . .vous pouvez venir. . . on vous attend î
M. DE BRUCHSAL.
On m'attend? ... et qui donc ?. . .
M"" DE LINSBOURG.
Eh ! mais. . . voire femme. . .
M. DE BRUCHSAL.
Ma femme î . . .
MICHEL, triomphant.
Là. . . monsieur ! . . .
M. DE BRUCHSAL , se hâtant de manger.
Yoilà, parbleu! qui est trop fort. {Haut.) Je vous demande pardon, madame, je suis à vous dans l'instant. . .
MICHEL
Oui, monsieur, il ne faut pas que ça vous empêche de souper . . .
Mme DE LINSBOURG, le regardant, et à part. Eh bien! il ne se dérange pas. . . il reste tranquillement à table, quand je viens l'avertir. [Haut.) Yous ne m'avez donc pas entendue, monsieur?... j'ai eu l'honneur de vous dire. . .
M. DE BRUCHSAL, jetant sa serviette et se levant *. Que la mariée m'attendait. . . si vraiment. . . mais oserai-je, avant tout, vous demander, madame, à qui j'ai l'honneur de parler?
M""" DE LTNSBOURG.
Je sais , monsieur, que nous ne nous sommes pas encore vus, puisque ce matin je n'ai pas voulu assister à votre noce.
MICHEL, bas.
Quand je vous le disais. . .
M. DE BRUCHSAL.
Te tairas-tu ?
M"' DE LINSBOURG.
Mais je suis la tante de votre femme ... la présidente de Linsbourg.
M. DE BRUCHSAL.
De Linsbourg ... la veuve du vieux président ?
M"' DE LINSBOURG.
Oui, monsieur.
M. DE BRUCHSAL.
Qui avait , dit-on, épousé une femme si sévère
si prude, je veux dire si respectable. . . et c'est vous, madame, c'est vous qui venez aujourd'hui. ^ ' {A Michel, lui
^ Mme (\e Linsbourg, M de Bruchsal , Michel.
montrant la table,) Emporte tout cela , et vas m'attendre dans la chambre à coté.
MICHEL, hésitant.
Monsieur. . . c'est que je voudrais. . .
M. DE BRU CHS AL, brusquement.
Obéis 5 te dis-je. . .
MICHEL
Comme le mariage lui change déjà le caractère !
(Il sort eii emportant le couvert.)