‹ Le vieux mari; comédie-vaudeville en deux actesChapitre 288 sur 367 · SCÈNE lY · texte numérisé non relu

SCÈNE lY

Miss HENRIETTE, Sir COKNEY, Sir COKNEY.

Certainement, voilà une autorisation extrêmement flatteuse et à laquelle j'étais loin de m'attendre. . . Son Excellence est bien bonne de me permettre ainsi... d'être aimable.

Miss HENRIETTE.

Je ne pensais pas, monsieur, que vous eussiez besoin de la permission.

Sir COKNEY.

Non, sans doute... mais de la part de milord, dont les intentions sont toujours diplomatiques... une pareille phrase est une espèce d'encouragement... à des idées... car vous devinez bien, miss Henriette, que le désir de me former aux affaires n'est pas le seul objet pour lequel mon père m'envoie en Amérique. . . Les hommes d'état ne vont pas ordinairement si loin pour apprendre , et cela n'est même pas nécessaire . . . Moi , d'abord , quand j'en serai là. . . je ferai comme Son Excellence... je prendrai un secrétaire. . .

Miss HENRIETTE.

En effet, je vois que cela tient lieu de tout.

Sir COKNEY.

Un bon secrétaire, par exemple; parce que je v€;ux

DRAME HISTORIQUE. i3

«xercer avec distinction. . . et comme il n'est point de poste élevé où ne puisse conduire l'alliance de milord... vous concevez, belle miss, que ce n'est pas sans raison que mon père m'a vanté votre esprit , vos brillantes qualités. Miss HENRIETTE.

Je vous coniprends, monsieur; mais je dois vous dire que , dans vos calculs, il s'est glissé deux grandes erreurs. Sir COKNEY.

Et lesquelles , s'il vous plaît ?

Miss HENRIETTE.

La première, qui me dispensera peut-être de vous expliquer la seconde , c'est que vous me croyez très-riche . . . et je dois vous prévenir que ces richesses sont au moins très-incertaines.

SiR COKNEY.

Et comment cela ? . . . n'êtes-vous point la fille de sir Thomas Gage , dont les biens immenses . . .

Miss HENRIETTE.

Oui, monsieur. . . fille d'un second mariage : toute la fortune de milord vient de sa première femme, une Anglaise . . . qui lui avait laissé une fille . . . une fille qu'il adorait, et qu'il regrette sans cesse.

Je le sais comme vous, miss Henriette c. mais attendu qu'elle est morte ...

Miss HENRIETTE.

Et si elle ne l'était pas ?

Sir COKNEY.

Qu'est-ce que cela veut dire ? . . . et où est-elle ?

Miss HENRIETTE.

C'est ce que nous ignorons. . . Mais il y a quinze ou seize ans , lors de son ambassade en Allemagne , mon père avait laissé Clara , encore enfant , dans un château qui a été la proie d'im incendie . . . L'appartement que ma sœur occupait n'avait pas même été atteint par les flammes, et cependant elle avait disparu... Des vagabonds qui couraient le pays ont été soupçonnés d'avoir mis le feu au château , dans l'intention de le piller. . . on les a poursuivis sans succès , et vingt fois mon père s'est vu sur le point de découvrir la vérité. . . Mais quoique jusqu'à présent les re-

ï4 LA BOHÉMIENNE,

cherches les plus actives aient été infructueuses, il n'a jamais abandonné l'espoir de retrouver sa fille... et je vous dirai même, sans accuser ici sa tendresse, que celte fille absente, inconnue... lui est beaucoup plus chère que celle qui n'a jamais quitté ses yeux. . . et qu'à chaque instant il s'attend à la voir reparaître . . . D'après cela , monsieur, vous voyez que, malgré les éloges qu'on vous a faits de moi, je n'ai qu'un mérite conditionnel subordonné aux circonstances 7 et, quen un mot, il y a beaucoup à rabattre de vos espérances et de mes bonnes qualités.

Sir COKNEY.

En aucune façon , belle miss... j'ai toujours pour vous l'estime et la considération que Ton doit à. . . à une fille unique. . . car, quoi que vous en disiez, je vous regarde comme telle. . . et ma grande raison, la voici : c'est que, si votre sœur existait, depuis long-tems elle se serait représentée . . . parce que la fille d'un grand seigneur, ça se retrouve toujours. .. chacun veut être de sa famille; même ceux qui n'en sont pas. . . ainsi , à plus forte raison. . .

Miss HENRIETTE, souriant.

Vous croyez ? . . .

Sm COKNEY.

Mais sans doute. . . Si donc vous n'avez point d'autre raison à m'opposer. . .

Miss HENRIETTE.

Je comptais, je l'avoue , sur Celle-là. . . Mais puîsqu elle vous paraît insuffisante ... il faut bien vous en donner une seconde.

SiR COKNEY.

Ah ! oui. . . vous m'en avez promis deux !

Miss HENRIETTE Cette seconde raison qui me paraît à moi sans réplique. . . c'est que je ne me marierai jamais sans aimer mon mari.

Sir COKNEY.

C'est juste.

Miss HENRIETTE.

Kt je ne sais comment vous le dire. . . mais je vous crois assez habile pour le deviner. C'est que ...

Sir COKNEY.

Vous ne m'aimez pas,'*

Miss HENRIETTE.

Hélas ! non.

Cela va sans dire. . . je ne peux pas exiger qu'on m'aime sans me connaître , et je ne le voudrais.même pas : je préfère que ce soit avec connaissance de cause... Tout ce que je vous demande, miss Henriette, c'est la permission de vous faire ma cour , de vous présenter mes hommages , et d'espérer qu'un jour peut-être ...

Miss HENRIETTE.

Comme vous voudrez, monsieur , je ne puis vous en empêcher, ni répondre de l'avenir. .. mais j'ai cru d'avance devoir vous parler avec franchise . . . pour ne point donner à un galant homme , à un ami de ma famille , le droit de m'accuser de coquetterie , et surtout , pour ne point faire perdre à un secrétaire d'état un tems précieux qu'il peut mieux employer. ( Elle fait la révérence et rentre dans son appartement. )

Page 1