‹ Le vieux mari; comédie-vaudeville en deux actesChapitre 287 sur 367 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Les Précédens, Sir CORNEy^.

Sir eOKNEY, entrant par le fond.

Oserais-je demander à mi^ Gage , à ma belle cousine, des nouvelles de sa santé?... parfaite, à ce que je vois... Je viens en même tems prendre les ordres de Son Excellence.

Lord GAGE.

Je n'en ai aucun à vous donner. . .Vous pouvez disposer de votre journée, et je pense qu'arrivé depuis deux jours vous ne serez pas fâché de connaître ce pays.

Sir COKNEY.

Oh! mon Dieu, non. . . je me doute bien de ce que c'est . . . Quand on a vu Londres , New-Market , Drury- Lane , tout le reste est bien province . . . c'est petite ville » et voilà tout.

Mi^s HENRIETTE.

C'est bien de l'honneur pour l'Amérique.

Sir COKNEY.

L'Amérique , entendons-nous ... Si vous parlez de l'Amérique du tems de Christophe Colomb, à la bonne heure. . . Aussi, je m'en faisais une toute autre idée. . . et quand je suis parti de Londres, je croyais trouver ici des sauvages, des costumes pittoresques , des plumes bariolées, comme au dernier bal de lord Sydmouth , qui , par parenthèse, était magnifique... aussi, j'arrivais avec une admiration toute prête. . . Au lieu de cela, je vois des gens en frac , en chapeau rond. . . le même langage , les mêmes manières que nous . . . en un mot , des Américains de Londres ou de Liverpool ... il y a de quoi détruire toutes les illusions. . . J'ai été confondu, suffoqué' . . et j'en ferai une maladie ... un accès d'admiration . . . rentrée.

Henriette, lord Gage, sir Gokney.

îo LA BOHÉMIENNE,

Lord GAGE.^

Peut-être , plus tard , trouverez-vôus des sujets de surprise.

Sir COKNEY.

Oh! je l'espère, milord!. . . Par exemple, une chose qui m'a bien étonné , c'est la distance . . . Dieu ! que c'est loin! . . . j'ai cru que je n'arriverais jamais.

Lord GAGE.

A ce que je vois, sir Gokney, mon cher cousin, vous êtes rarement sorti de Londres.

Sir COKNEY.

Jamais , milord.

Lord GAGE.

Je ne doute point que votre ton et vos manières n'y soient justement appréciés.

Sir COKNEY.

Beaucoup trop.

Lord GAGE.

Mais je vous dois un conseil : sachez que, dans ce moment, l'Angleterre et l'Amérique sont rarement du même avis. . . et que, quand on a trop de succès à Londres, c'est le moyen de n'en pas avoir assez dans ce pays.

Sir COKNEY.

Oui . . . c'est ce qu'on dit . . . il règne ici un esprit d'opposition ... je m'en doutais presque ; car, hier, dans les rues de Boston , j'ai vu , comme à Londres , que je faisais sensation ; mais dans un autre sens ... et le soir, c'est bien autre chose. . . j'entre dans un café, et je demande du thé. .. tout le monde se lève, se parle à l'oreille, et me regarde d'un air. . . . d'un air. . . mauvaise société. . . il me semble cependant qu'à dix heures du soir, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de prendre le thé.

Miss HENIUEÏTE.

Pas ici , monsieur.

Sir COKNEY.

Et pourquoi donc ?

Miss HENRIETTE.

C'est que ... je n'ose . . . devant mon père . . .

Lord GAGE.

Vous le pouvez sans crainte ; je suis censé l'ignorer.

ÎVIiss HENRIETTE.

C'est que, depuis le dernier bill du parlement, qui met un impôt sur le thé . . . tous les Américains sont convenus , d'un commun accord , de ne plus en prendre ... et l'on n'en sert dans aucune maison.

Sir COKNEY.

A la bonne heure . . . mais dans ce cas-là , on n'empêche pas les autres. . .

Et voilà les gens qu'on voudrait nous faire craindre ! . • . des mécontens bien redoutables , qui nous combattent en s'imposant des privations . . . Ne trouvez-vous pas , miss Henriette , que vos compatriotes ont déployé dans celte occasion une grande énergie.

Sir COKNEY.

Oui , sans doute. . . car pour moi, d'abord , je ne pourrais pas. . . je suis Anglais. . . et je ferais tout au monde, excepté changer mes habitudes. . . et quand je vois des gens qui renoncent aux leurs, par esprit de parti , je dis : ce sont des caractères obstinés ; des gens dangereux , qui sont capables de tout. . . Voilà mon avis.

Lord GAGE.

Vous croyez 7 . . . eh bien , sans vous en douter , sir Cokney, voilà peut-être ce que vous avez dit de plus profond dans toute votre vie.

Sir COKNEY.

Oui, j'ai comme, cela des aperçus. . . Mais c'est tout naturel . . . quand on se destine à être homme d'état . . . A propos de cela . . . milord , j'ai rempli le message secret dont vous m'aviez chargé hier. . . j'ai vu cet étranger, ce

ersonnage mystérieux « . . Qu'est-ce que c'est que cet

omme-là ?

Lord GAGE.

Il suffit.

Sir COKNEY.

Je veux dire que j'ai vu, de votre part, le comte de Gorlitz. . . qu'il viendra ce matin ici... Votre Excellence est donc prévenue.

Et je vous préviens, moi... sir Cokney, mon secrétaire

intime . . . que , quand on se destine à être homme d'état , il ne faut point rendre compte tout haut, et devant tout le monde » des missions dont on a pu vous charger secrètement. . . Celle-ci, du reste, est sans aucune importance . . . mais vous m'obligerez cependant de n'en parler à personne ; et d'être à l'avenir plus circonspect.

Sir COKNEY.

Mon Dieu, milord. c'est vrai je n'avais pas

pensé. . . Je crois que Votre Excellence est fâchée. Lord GAGE.

Nullement. . . et la preuve , c'est que je vous laisse avec ma fille ; et auprès d'elle , je vous conseille d'oublier l'homme d'état pour ne montrer que l'homme aimable. ( // sort par le fond.)

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