SCÈNE II
LIONEL, ARTH\JK.
AHTHUK à la canlonnadc, et tenant à la main un paquet cacheté.
A moi, une semblable commission... je le veux bien...
mais du diable si jamais je m'en acquitte . . . Que vois-je î notre colonel en ces lieux !
LIONEL
Lui-même, mon cher Arthur... à qui en avez-vous
donc? {Il se lèQe.)
ARTHUR
Rien ... un service que maître Williams me prie de lui rendre ... et j'y consens parce que c'est un honnête aubergiste , qui rançonne les Anglais et fait crédit à nos compatriotes... Aussi j'y dîne souvent... et on y dîne bien . . . jamais de mets étrangers ... un homme qui a une opinion et une cuisine américaine... Or, voici des papiers qu'un capitaine de vaisseau lui a remis depuis trois jours sans qu'on soit venu les réclamer... et Williams me prie de^ m'informer . . . moi qui connais toute la ville . . . c'est vrai, je connais à peu près tout le monde... le beau monde . . . mais pas des Bohémiens . . . Pierre Zambaro . . . Avez-vous quelque idée de cela ?
LIONEL
Aucune.
ARTHUR
Et dites-moi alors , colonel . . .
LIONEL
Silence donc. . . il n'est pas nécessaire de parler si haut , et je désire que, dans cette auberge, on ne sache pas qui je suis.
ARTHUR, mettant le paquet dans sa poche. C'est différent .. . je comprends... il y a du mystère... quelque rendez-vous . . . quelque galante aventure qui demande l'incognito . . . car , vous , colonel , vous êtes un amateur décidé.
LIONEL
Quand il serait vrai . . . est-ce trop présumer de vous que de compter sur votre discrétion ?
ARTHUR
Non, sans doute... je ne dis jamais rien des secrets des autres. . . pour les miens, c'est différent. . . c'est connu.. . tout le monde les sait... Mais, en vérité, je ne vous conçois pas . . . comment faites-vous pour adresser ainsi vos hommages à toutes les femmes.'' ... pour passer vos jours dans les fêtes et dans les plaisirs ?.. . est-ce que cela ne vous
ennuie pas. . . vous, Lionel Lincoln, notre commandant i' LIONEL.
Non vraiment. . . et vous-même qui parlez?. . . ARTHUR.
Oui , autrefois. . . je ne dis pas. . . mais maintenant je n'en ai plus le courage ... et depuis la dernière infidélité que j'ai éprouvée . . .
LIONEL
Il serait possible !
ARTHUR
Non pour la chose en elle-même . je sais ce que c'est ^ j'y suis fait. . . qu'on soit, trahi pour un ami, pour un naturel du pays . . . c'est trop juste . . . mais pour un habit rouge . . . pour un lord ! . . .
Quoi ! celle (juc vous aimiez ?..
ARTHUR
Oui , morbleu ! . . . un rival galonné qui arrive de la Grande-Bretagne pour me supplanter . . . Des étrangers qui nous méprisent... qui nous traitent de commerçans... et prétendent que les Américains ne sauraient point manier une épée ! . . . qu'ils aillent le demander à lord Ruthwen , qui, lorsque je buvais hier à la gloire de l'Amérique, a refusé de répondre à mon toast.
LIONEL
O ciel! quelle imprudence !. .. et que lui avez-vous diti* ARTHUR.
Rien... je l'ai tué... ce matin, à cinq heures, derrière les remparts de Boston.
LIONEL
Malheureux ! qu'avez-vous fait ?
ARTHUR
J'ai donné l'exemple ... et vous devriez le suivre . . . vous qui , par votre grade , vos richesses , exercez dans ce pays une influence que; par malheur, je n'ai pas... Mais au lieu de penser à sa patrie , Lionel ne songe qu'à ses plaisirs. . . il s'occupe d'intrigues amoureuses.
LIOJSEL.
Kl qui vous fait présumer que ma patrie me soit moins
clière qu'à vous?... qui vous dit que dans ce moment même je ne cherche point à la délivrer ?
S'il en est ainsi. . . prouvez- le-nous. . . faites sonner le tocsin , montons à cheval, et en avant... tout le régiment nous suivra.
LIONEL
Pour exposer ces braves gens à une perte certaine. ARTHUR.
Qu'importe !
LIONEL
Et qui vengera notre pays ? qui le rendra libre et heureux ? . . . c'est peu de mourir pour lui . . . il faut encore que cette mort lui soit utile ... et s'il n'avait fallu que du courage . . . vous connaîtriez déjà nos desseins.
ARTHUR
Que dites-vous ?
LIONEL
Qu'il faut savoir attendre , et se taire . . . qu'il faut surtout de la prudence... et je crains moi-même d'en manquer, en vous révélant des secrets que votre audace peut trahir... Mais le moment approche ; et vous avez des droits à notre confiance, comme à nos dangers I (// va fermer la porte du fond.)
ARTHUR
Parlez vite.
LIONEL
Pouviez-vous croire, Arthur, qu'indifférent sur le sort de notre belle patrie , je la verrais d'un œil tranquille , opprimée par ceux mênie dont l'intérêt était de la défendre ?... Depuis longtems nous nous réunissions avec des amis , des compatriotes , Adams , Jefferson , Franklin , Washington, des jeunes gens inconnus comme moi , et qui n'ont jusqu'ici d'autre mérite que leur amour pour leur pays . . . Nous nous bornions d'abord à faire des vœux pour lui ; mais depuis ces édits tyranniques , depuis que le parlement , oubliant que nous faisons partie de la nation , se croit le droit de nous traiter en sujets conquis. . . nous avons pensé qu'il ne s'agissait plus de plaindre notre malheureux pays. . . et ce que vous méditez, nous l'avons déjà exécuté en partie. Dans chaque province , les amis dont je vous parlais , ont préparé les esprits. A Boston , c'est moi qui me suis chargé du succès
de Tentreprise. . . j'y ai consacré la fortune de ma mère... la mienne ... et j'y sacrifierai , s'il le faut, ma vie , et mes plus chères affections.
ARTHUR
Et quand viendra ce moment ? . . . quand devons-nous immoler nos oppresseurs ? . . . Moi , je suis Américain dans Famé... je descends , je crois , des Natchez , des Mohicans... et tous les moyens sont bons pour chasser les étrangers de cette terre qui nous appartient.
LIONEL
LaFrance, qui nous protège en secret, nous a promis son appui ! . . . Impatiente de combattre pour nous , une noble
Eunesse n'attend que le signal , pour voler sur nos bords, eur roi lui-même , le plus vertueux des hommes , prend intérêt à notre cause. . . On m'avait annoncé , que, sous prétexte de voir quelques parens qu'il a à Boston , Mr. le baron de Cour ville , un Français.. . devait se rendre ici , et s'entendre avec nous . . . mais il n'a point paru. . . les jours s'écoulent! . . . nos ennemis peuvent tout découvrir.
ARTHUR
Et de combien de tems encore voulez- vous différer? ... quand arriveront les secours qui vous sont promis ?
LIONEL
Aujourd'hui peut-être. • . ( // le conduit çers la fenêtre, ) Tiens, regarde ce vaisseau qui est en rade.
ARTHUR
Quel bonheur ! ... un pavillon blanc î
LIONEL
Là sont les nouvelles que nous attendons. (// re^^ient sur le de{?ant delà scène wec Arthur, qui se trouve alors à sa droite'^,) Mais je ne puis me rendre à bord sans éveiller les soupçons.. . et si je suis arrêté , séparé des amis dont je suis le chef. . .
ARTHUR
Eh bien , moi . . . dont l'absence ou la perte ne doit rien compromettre. . . donnez-moi vos ordres ; j'irai à bord. . . ce matin même . . .
LIONEL
Un officier de mon régiment ! . . . y pensez-vous ?
* Arlhui j Lionel.
Je prendrai un habit de matelot .' . . une barque ; je passerai sans être vu sous le canon du fort.
LIONEL
Et si on vous hèle ?
ARTHUR
Je ne répondrai pas.
S'ils tirent sur vous ?
ARTHUR
Ils me manqueront . . . Enfin , ce sont mes affaires . . . cela me regarde ... je vous réponds d'avance d'arriver au vaisseau français , quand je devrais m ^ rendre à la nage . . . Nous autres sauvages de l'Orénoque , ce sont des expéditions dans notre genre. Ecrivez vos dépêches . . . dans deux heures vous, aurez la réponse.
LIONEL
Vous le voulez, Arthur? soit. Attendez ici... je reviens à l'instant. ( // entre dans la chambre à gauche. )