SCENE VI
KOK.MANN , GEORGëS.
GEORGES
Ah! ça, monsieur, je n'ai pas voulu vous interrompre... mais vous vous êtes trompé... regardez-moi bien... je ne vous connais pas...
KOKMANN.
Ni moi non plus..., si vous le prenez par là !
GEORGES
Je suis étranger... c'est la première fois que je viens dans ce pays... et je ne vois pas ce (juc je puis avoir h démêler. . .
KOKMANN.
C'est ce (|ui vous îrom[)e, jeune homme, j'ai pris mes informations sur vous...
GEORGES, à part, avec effroi.
() ciel! aurail-oM découvert!...
KOKMANN.
Vous avez |)assr celle, niiil à Taulier};!', de la Couronne ?.. ,
r.UORGES.
(i'est vrai... j'y ai même laissé tout mou pclil b.igagc
ROKMANN.
Cette maison est sous ma surveillance immédiate... et vos papiers m'ont été apportés.
GEORGES , inquiet. < Kh bien ! monsieur?
ROKMANN.
Eh bien! j'y ai vu qu'effectivement vous étiez étranger... né en Pologne... je ne sais pas où... c'est ce qu'il me faut... sans parens , sans fortune , ça m'a fait plaisir... et comme vous remplissez toutes les conditions voidues, et que vous me paraissez d'ailleurs un très honnête garçon... je vous ai fait arrêter...
GEORGES
Mais dans quel dessein , monsieur?
KORMANN.
Ah ! diable , j'aurais bien voulu que la chose eût pu se faire sans qu'il s'en doutât... mais c'est difficile, vu qu'il s'agit de te marier sur-le-champ.
GEORGES , avec un mouvement.
Me marier?
KORMANN.
Dans une heure il faut que ce soit une affaire faite.
GEORGES
Me marier ! et à qui donc, s'il vous plaît?
KORMANN.
Eh! mais,àunejeune fille apparemment; tu n'as à foccuper de rien , on te fournit tout; la famille, les habits , le beau-père, la mariée... et une dot de dix mille florins... C'est un coup de fortune pour toi; mais que veuxtu , la dernière levée nous a pris tous nos garçons , c'est une disette effrayante !
Aie : Vaudeville du Vieillard et la Jeune filb. Tout' not' jeunesse est en déroute
GEORGES
Est-ce l'usage du pays D'arrêter les gens sur la route Et d'y recruter des maris?
KORMANN. C'est bizarre, mais cela prouve Qu'avec des filles à placer, Il faut en prendre où l'on en trouve, Puisqu'ell's ne peuvent s'en passer.
GEORGES
N'y comptez pas , je ne puis me marier î
ROKMÂNN.
Le serais-tu déjà ?
GEORGES, emharrassé.
Non... mais enfin...
KOKMANN.
Alors tu y mets de la mauvaise volonté !
GEORGES
Mais ce mariage est donc bien nécessaire ?
KOKMANN.
Indispensable ! pour empêcher un jeune homme, l'héritier de ce domaine, de faire une folie .. d'épouser ta femme !...
GEORGES
Ma femme !
KOKMANN.
Oui... celle que je te destine... une paysanne... une petite fille... La tante du jeune Ferdinand m'a donné carte blanche pour prévenir un pareil scandale .. Je pouvais faire disparaître la pelite... je pouvais prendre des mesures de sûreté générale... mais ça entraînait des délais... j'ai préféré un moyen plus doux; et en usage dans les grandes familles... Quand une petite fille inquiète, on la marie tout de suite... c'est reçu... moi qui te parle , c'est comme ça que madame Kokmann est devenue mon épouse , une petite femme de chambre du château , que le père de Monsieur courtisait; son grand oncle me la fit épouser sur-le-champ.. . Eh bien ! j'ai été très heureux... j'ai eu de la considération... une femme charmante, une jolie fortune, et des enfans... Ah! par exemple, des enfans superbes., .je n'en revenais pas... lu en auras aussi., tu verras.
GEORGES
Mais vous vous alarmez mal à propos, ce monsieur Kerdinanfl est d'une famille distinguée, ainsi...
AiH : De Marianne.
A fdle sans nom, sans naissance tl ne (lunncrait pas sa main.
KOKMANN.
(ïonnaiH mieux HOn extravagance , Demain il l'enUîVe :
v.vmw.V.s.
l)«-iii;iin ' KOKMANN.
Oli 1 r'cMl un diable ;
Bon , vif, aimable, Mais inconstant; Et chaque jour passant, De l'Italienne , A la Prusienne , De la Française , A Tau g! aise 1...
GEORGES
Vraimentl
ROKMANN.
Sans s'arrêter, son cœur galope Du nord au midi , sans regret; Et j'suis sûr qu'il a déjà fait Deux fois son tour d'Europe.
Sans compter une grande aventure avec une petite Polonaise.
GEORGES , tressaiiiant.
Une Polonaise !...
KOKMANN.
Une jeune personne fort intéressanîe , à ce que nous a dit son valet de chambre; orpheline, sans fortune; mais fille d'un brave officier mort au service de l'empereur. GEORGES, à part.
Qu'entends-je... {haut. ) Eh bien ?
KOKMANN.
Eh bien ! à son dernier voyage , il s'en est fail aimer... et après lui avoir promis de l'épouser, comme aux autres, ill'a abandonnée comire les autres; il a quitté tout à coup Varsovie qu'il habitait sous lefiom de Gustave d'Herleim, et...
GEORGES , avec un cri.
C'est lui !
KOKMANN.
Eh bien ! qu'as-tu donc; te voilà tout tremblant !
GEORGES , très ému.
Un souvenir de mon pays... Et vous dites qu'il en épouserait une autre.
KOKMANN.
Ah ! mon dieu , si elle n'est pas mariée aujourd'hui même...
GEORGES , trouhié. Et vous.n'avez personne ?
KOKMANN.
Que toi !
GEORGES 5 vivement.
Eh bien ! je consens , je consens à tout.
KOKMANN , avec joie.
Est-il {ïossible ?...
GEORGES
Oui, oui, pour lui enlever une nouvelle victime, pour empêcher... Mais courez vile, ne perdez pas une minute !..
KORMANN.
Allons, allons, le voilà plus pressé que moi, à présent. Il est très moral, ce petit bonhomme... Sois tranquille... ta future est prête... et je vais... Ah ça, je te laisse sur parole, ne vas pas l'aviser de faire des réflexions... quand on se marie , ça ne vaut rien. ( à part , en entrant dans ta ferme.) D'ailleurs , je ne lui laisserai pas le temps de respirer. [Il sort.)