VICTOR, ALPHONSE
ALPHONSE , à Victor, avec inquie'tude.
Qu'y a-t-il donc ?
VICTOR
Tout est perdu.
ALPHONSE, vivement.
Ah ! mon Dieu !
VICTOR
Eh Lien, monsieur, ne sautez donc pas comme cela... à votre âge c'est dangereux. . . Vous n'aviez pas pensé au contrat. . . on va signer.
he Vieux Mari. 3
ALPHONSE
Eh bien?
VICTOR
J'ai pensé que vous ne pourriez pas signer le nom de votre oncle.
ALPHONSE
Je signerai le mien... Alphonse de Bruchsal... je supprimerai le prénom.
VICTOK.
Monsieur , cela finira mal pour nous.
ALPHONSE
C'est possible. .* mais quand on est amoureux , quand on en perd la tête . . . quand on a affaire à un Luteur quT n'aime que les vieillards. . .
VICTOR
M"^ Rudmann, passe encore.. . mais votre oncle, que dira-t-il , lui qui ne peut souffrir le mariage ni pour lui ni pour les autres:'. . . il est capable de vous déshériter.
ALPHONSE
Mon oncle î mon oncle, qui jamais n'est venu ici, que personne n'y connaît! .. . et quel tort puis-je lui faire, dans cette circonstance?
Air : De sommeiller encor, ma chère.
Contre sa tournure caduque , J'ai changé mes vingt-cinq printems ; J*ai pris ses rides, sa perruque, Et jusqu'à ses pas cliancelans. . .
J'ai pris ses soixante ans , sa goutte , Et bien loin de s'en offenser, Mon cher oncle voudrait sans doute Pouvoir toujours me les laisser.
En attendant, je vais signer le contrat en son nom ; de là à l'église ... et hâtons-nous , car jusqu'à ce moment je n'existerai pas. . . Surveille surtout ce M' Olivier , ce petit cousin , qui me déplaît souverainement.
VICTOR
^^omment, monsieur, vous en êtes jaloux?
ALPHONSE
(^uaud on a soixante ans , on est jaloux de tout le
momie ... Si lu savais combien mon rôle est terrible î . . . tandis que je fais le piquet ou le whisk des grand' mamans, je vois Malhilde folâtrer et danser avec son cousin, le seul jeune liomme qui, à cause de la parenté , ait accès dans la maison ... et quand on est seul , on a tant de mérite ! ... A chaque instant il regarde Malhilde ; il lui prend la main devant moi, sans se gêner. . . je suis censé avoir la vue basse ... il lui parle à Toreille , pour se moquer de moi, pour me tourner en ridicule... et je ne peux pas me fâcher; car, auprès du tuteur, je me suis vanté d'être un peu sourd... Mais, patience, je lui revaudrai cela : et aujourd'hui, aussitôt le mariage célébré, je me brouille avec toute la famille.
VICTOn.
Et sous quel prétexte ?
ALPHONSE
Est-ce que j'en ai besoin ? . . . est-ce qu'à mon âge , on n'est pas humoriste , quinteux , bizarre ? . . . la vieillesse a ses privilèges , et j'en profite. . . Mais juge donc quel triomphe. . . si malgré tout cela, je pouvais me faire aimer de Mathilde.
VICTOR
Quoi î monsieur. . . elle ne se doute pas un peu.f* ALPHONSE.
Comment lui faire un pareil aveu ? Une jeune personne aussi modeste que timide pourrait-elle se prêter à une rusç semblable ? . . . Non ^ . . elle ne connaîtra la vérité , que quand elle sera à moi. . . quand elle m'appartiendra : le lendemain de notre mariage.
UN DOMESTIQUE, Une lettre pour monsieur le baron.
ALPHONSE
« Le baron de Bruchsal. »... C'est bien cela...
{Le domestique sort.) ( Alphonse lit ) « Monsieur et très-honoré maître. » Qui m'écrit ainsi ? . . . ce n'est pas toi
VICTOR
Non, monsieur.
ALPHONSE , continuant « Vous avez bien raison , et moi aussi , de détester le
ao LE VIEUX MARf ,
» mariage, il ne peut que porter malheur. C'était pour i> assister à celui de ma nièce, que vous m'aviez permis '> d'aller passer quinze jours au pays ; mais ces repas de j> noce sont si longs , que la première quinzaine je suis « resté à table, et la seconde , dans mon lit, sauf votre » respect ... » ( S' interrompant, )
D'où diable me vient une pareille confidence? {Regardant la signature, ) « Michel Goinffer. »
VICTOR
N'est-ce pas le nom du vieux valet de chambre de votre oncle ? . . . Comment lui écrit-il à Dusseldorf ?
ALPHONSE
Voyons. {Continuant de lire.) « Je vous prie donc, mon » très- honoré maître, de ne pas vous mettre en colère, » comme c'est votre habitude, si vous ne trouvez rien de M prêt à Thôtel , parce qu'il m'a été impossible d'arriver » avant vous à Dusseldorf, comme vous me l'aviez or- » donné. . . mais je sais que vous devez y être le 20. . . ».
(Par/é^.) O ciel I c'est aujourd'hui !.. .
( Lisant.) « Et je ferai mon possible pour m'y trouver j) le même jour, vous promettant bien que j'ai assez de » noce comme ça.
» MrcHEL Goinffer. »
Me voici bien dans un autre embarras . . . mon oncle qui va arriver chez lui, dans son hôtel... quel parti prendre?
VICTOR
Je vous le demande ? . . .
ALPHONSE , après un moment àc réflexion et d'incertitiicle.
Ma foi, le plus simple est de me marier sur-le-champ,
VICTOR
Mais voire oncle, en arrivant, va descendre ici.
ALPHONSE
II ne m'y trouvera plus.
VICTOR
Comment ?
ALPHONSE
La cérémonie terminée, je pars avec ma femme.
COMEDIE-VAUDEVILLE. ai
VIGÏOR.
Partir ! . . . et où irez-vous ?
ALPHONSE
Au château de Ronsberg ... à la terre de mon oncle . . . je serai toujours chez moi . . . Tu m'y joindras.
VICTOB.
Oui, monsieur.
ALPHONSE
Guette 1^ vieux Michel.
VICTOR
Soyez tranquille.
ALPHONSE
Air du quatuor de la Reine de seize ans. De la disgrâce Qui nous menace , Un trait d'audace Peut nous sauver.