‹ Le vieux médecinChapitre 15 sur 16 · LES RÉSURRECTIONNISTES · texte numérisé non relu

LES RÉSURRECTIONNISTES

Bientôt la lune blanche vint tomber sur la pauvre habitante de cette dernière demeure. Mous la soulevions déjà, quand Ernest s'écria en la laissant retomber : — Aii ! les voilà!..; Sa main, qu'il posa sur mon épaul(^, tremblait violemment. Je regardai du côté vers lequel son œil se dirigeait, et je n'aperçus que trop distinctement un homme, si ce n'est deux hommes, s'avançant à pas de loup, le long du mur.

— Nous sommes découverts ! m'écriai-je avec tout le calme dont je fus capable.

— Ils vont nous assassiner, reprit Ernest.

— Prête-moi un pistolet, dit Mérival, que j'aie une balle pour me défendre.

Bob avait entendu notre effrayant colloque; une horreur rapide respirait sur sa figure. Je crois que j'aurais ri volontiers, môme dans cet instant, à l'aspect de ses petits yeux noirs et brillants , de son nez rouge et retroussé que la lune argenlait, et de sa bouche entr'ouverte, qui laissait voir une double rangée de dents blanches, claquant les uniBS contre les autres.

— ChutI chut! m'écriai-je en armant un pistolet. Mérival m'imita. Pour nous achever, la lune sembla

prendre parti contre nous et nous dérober le faible reste de clarté qu'elle nous avait distribué avec tant d'avarice. Avant de se retirer sous son alcôve de nuages, elle nous laissa voir deux autres hommes qui s'avançaient dans une direction opposée. ,

— Nous sommes cernés ! s'écrièrent deux d'entre nous.

Nous nous levâmes environnés d'une obscurité si profonde que nous ne pouvions pas voir nos camarades.

— Où sont-ils? cria une grosse voix, je suis bien sûr de Jes avoir vus? Ah ! les voilà, les voilà! Répondez donc?

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C'en éUât assez : nous prîmes tous la fuite, et nous partîmes dans des directions différentes, comme le petit plomb à'écarte en sortant de la bouche du pistolet. J'entendis une explosion, et sans savoir où j'allais, me voilà courant à travers les tombeaux, tantôt glissant et roulant sur le gazon humide, tantôt me heurtant sur une pierre sculptée, toujours poursuivi par les pas d'un homme et sentant son haleine sur mon épaule, mais sans savoir si c'était un ami ou un ennemi. A la fin, je rencontrai une grille qui m'arrêta, je tournai autour d'elle, et voyant qu'elle était ouverte des deux côtés, je me pliai en deux et me cachai sous l'abri d'une vaste pierre monumentale qui se trouvait dans l'intérieur de la grille. Alors je cessai d'entendre les pas de la personne qui m'avait suivi : un cri étouffé, un sourd murmure, le bruit que fait un corps tombant dans l'eau, celui d'un homme qui se débat sourdement, attirèrent mon attention; sans doute un de mes camarades avait été blessé. Mais que faire? je ne savais même pas de quel côté il se trouvait. Les gémissements continuaient, la nuit était noire. C'est une heure qu'il me sera impossible d'oublier : je me traînai lentement à travers les gazons mouillés, la mousse et les branches d'arbres, n'osant pas même respirer, rampant sur mes pieds et sur mes mains, et ne sachant si un second coup de pistolet ne m'attendait pas au moment où je relèverais la tête. Belle position, en vérité! Qu'étaient devenus mes camarades? Serai-je obligé d'attendre ainsi le lever du jour? Que devenir, enfin? Ces idées roulaient dans mon esprit, et je m'étonnais du repos et du silence profond qui semblaient régner autour de moi, lorsque le même barbotage attira encore mon attention. Ce bruit avait l'air de partir d'assez près, et les sons étouffés d'une voix humaine s'y mêlaient. — Mon doux Jésus! c'est un meurtre, c'est un vrai meurtre, je suis tué; sur mon âme, je suis achevé.

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C'était Bob, je reconnaissais sa voix; mais je ne savais dans quelle direction marcher pour le retrouver. Son monologue recommença.

— Qu'as-tu fait là, misérable? comment t'es-tu conduit? mérites-tu que le bon Dieu s'intéresse à toi! Va, tu n'es qu'un pécheur, et tu brûleras plus tard ! N'en avais-tu pas assez fait dans ta vie? Et tu viens encore voler des cadavres? Oui, Dieu te revaudra cela, et quand tu seras mort, tu seras traité comme cette pauvre créature, infâme!. .. Ah 1 mon Dieu, mon Dieu, suis-je tué ou noyé? »

Il me sembla encore que l'on se débattait dans l'eau, et que l'éloquent orateur faisait une pause.

— Il fait un froid ici! Doux Jésus, vous n'étiez pas mal à votre aise sur la croix! Quel bain! Ah! mon Dieu! quel bain !

— Bob 1 Bob ! murmurai-je assez doucement. Profond silence.

— Bob, répondez, qu'avez-vous? où êtes-vous?

Ce ne fut pas à moi qu'il répondit, mais à lui-même.

— Oui, je suis tué, mort, assassiné, voilà tout.

— Bob, vous dis-je, écoutez, répondez!

— Oh! Bob! Bob! vous pouvez crier tant que vous voudrez, allez au diable; je veux être pendu si je vous parle, à vous.

— Bob, imbécile, c'est moi.

— Ah! mon doux monsieur, c'est vous? En vérité, c'est vous? Eh bien ! êtes-vous tué? Qu'ètes-vous devenu? où sont les autres? en prison?

— Mais vous, qu'est-ce que vous faites là. Bob? et de quel côté êtes-vous?

— Un bain, un petit bain. Votre Honneuf!

A quelques toises de nous, le bruit d'une lutte d'hommes

frappa nos oreilles. Je distinguai la voix d'Ernest qui criait : A moi ! au secours !

Le bruit croissait, je m'avançai à tâtons ; la main de Bob, qui était tombé dans une fosse ouverte, me saisit par le pied; je l'aidai à sortir de son bain , et nous marchâmes du côté où la voix s'était fait entendre. Sous la clarté vague de lalune Cjui venait de reparaître^ nous découvrîmes deux hommes qui luttaient corps à corps, se roulaient l'un sur l'autre et sans mot dire, et semblaient prêts à s'étrangler. Quand le dernier nuage, qui avait obscurci l'astre, vint à se déchirer, qui, croyez-vous, que je reconnus? Notre cocher de fiacre, dont la figure grasse et maflée était pâle de terreur et qui se battait avec Ernest. Ce pauvre homme, étonné de ne pas nous revoir, avait rompu son ban, désobéi à nos ordres formels, et, entendant du bruit dans le cimetière, il avait escaladé le mur et s'était dirigé de notre côté. C'était lui que nous avions vu se glisser le long de la muraille; c'était son ombre qui avait doublé à nos yeux sa présence et le péril, au moment même où il allait prononcer mon nom, car il le connaissait. Nous nous mîmes tous à courir comme des fous, et, croyant qu'il était tombé dans une embuscade de voleurs, il prit lui-même la fuite et se réfugia derrière une tombe. Malheureusement, l'asile qu'il avait choisi était déjà occupé par Ernest. Ils se rencontrèrent, et, sans se connaître, sans savoir pourquoi, ils se mirent à se distribuer de violents coups de poing, dont l'un et l'autre portaient la trace.

Quant au pauvre Bob, son roman n'était pas moins douloureux. Il m'avait suivi en courant de toute sa force, et il était tombé, comme je l'ai dit, dans une fosse remplie d'eau. Le pauve garçon resta là, les pieds enfoncés dans l'argile épaisse, n'osant élever la voix de peur de se faire découvrir^ et plongeant ses deux mains dans les parois humides de la fosse pour se ménager deux points d'appui : telle était son

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intéressante position, lorsque j'entendis ses gémissements.

Ce dénoûment nous permit de nous remettre à l'œuvre ; le cercueil fut redescendu et recouvert de terre. Bob, que n'abandonnait jamais sa nature irlandaise, crut faire un acte de dévotion bien méritoire, en répandant, sur le couvercle de la boîte veuve de son habitante, une poignée do terre qu'il accompagna de ces paroles:

— Pauvre créature! que Dieu ne nous rende pas ce que nous t'avons fait!

Après tant de misères et d'obstacles vaincus, nous n'étions pas quittes encore de tous nos embarras. Ce ne fut pas chose facile de faire passer le sujet par-dessus la muraille, et, quand nous atteignîmes le lieu oii nous avions laissé la voiture, nous la trouvâmes renversée, l'un des chevaux étendu dans le fossé et son compagnon ruant à merveille. Il paraît que les animaux, abandonnés à eux-mêmes, s'étaient approchés du fossé et que, tentés par le gazon qui bordait l'avenue, ils avaient fini par renverser la voiture. Il fallut donc déposer le cadavre, relever le fiacre, nous rendre maîtres des chevaux : tout cela dura si longtemps que le matin était arrivé, quand nous revînmes dans les faubourgs de Londres. Notre cortège, le cocher dont la grosse redingote était toute flétrie et le chapeau perdu, Ernest et Mérival qui ne se trouvaient guère dans un meilleur état, Bob qui dormait profondément auprès du sac funèbre, tout cela composait une assez triste assemblée, et je jurai bien, comme Bob, « que sur mon âme et sur la sainte croix de Jésus, on ne me prendrait jamais à voler des cadavres. »

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