‹ Le vieux médecinChapitre 14 sur 16 · LES RÉSURRECTIONNISTES · texte numérisé non relu

LES RÉSURRECTIONNISTES

c'est chose cruelle, ajouta-t-il d'un ton dolent, d'aller tourmenter la pauvre créature dans son grand sommeil. Il prononça ces mots d'un air pathétique.

— Encor3 un peu d'eau-de-vie, Bob, qu'en dites-vous?

— Non, non, Votre Honneur!...

Son refus acheva de nous décourager. Peu s'en fallut que nous ne reprissions place dans la voilure et que nous n'abandonnassions notre projet ; mais tous nos camarades en avaient été instruits, el à notre retour, quelles railleries nous auraient accueillis! La crainte du ridicule balançait ainsi la terreur funèbre qui s'était emparée de nous, et nous nous arrêtâmes au coin de la grande route à laquelle l'avenue aboutissait; Méri val sifflait,Ernestfaisait quelques observations assez déplacées sur la tristesse des cimetières, surtout à l'heure de minuit. J'essayai cependant de ranimer un peu le courage de mes camarades.

— Notre affaire sera bientôt faite, leur dis-je, la fosse ne doit pas ^tre profonde; nous en serons quittes en moins d'une demi-heure, dépêchons-nous.

— Mais , diable , interrompit Mérival en croisant les bras, si ces deux coquins de frères sont-là?

— Ils sont taillés en force, comme vous savez, murmura Ernest.

Nous nous mîmes en route. Bob, qui nous servait d'avantgarde, titre qu'il méritait parce qu'il nous devançait de trois pouces environ, devint immobile, laissa retomber le sac, éleva ses deux mains et tendit le cou comme pour prêter l'oreille.

— Silence ! silence f sur mon salut, il y a quelque chose par ici !

Nous nous arrêtâmes et nos figures pûles se contemplèrent mutuellement; nous n'entendîmes que le bruit sourd <les chauves-souris qui fuyaient au-dessus de nos têtes.

— Sur mon ame, sur mon âme, répétait Bob, on a parlé du côté de la haie; chut !

— Imbécile, taisez-vous. Mes amis, il faut en finir, au lieu d'écouter cet idiot, et nous dépêcher; minuit vient de sonner, le jour naît à quatre heures, et je crois qu'il va pleuvoir.

Quelques lourdes gouttes de pluie frappèrent le feuillage; la chaleur de l'atmosphère annonçait un orage. Nous atteignîmes la muraille du cimetière, qu'il nous fallut escalader; heureusement ^lle n'était pas très-haute. Ici notre compagnon irlandais recommença à nous tourmenter. Je lui avais dit de déposer son sac, de grimper sur le mur et de voir si le cimetière était tranquille, s'il n*y avait personne pour nous observer, s'il pouvait découvrir enfin une fosse nouvellement creusée. Il fit bien des difficultés; je le menaçai de mon bâton et je le vis enfin à cheval sur le mur. Il s'y trouvait à peine, lorsqu'un éclair suivi de deux violents éclats de tonnerre vint jeter le trouble dans l'esprit de notre Irlandais. Il muUiplic ses signes de croix, ses Pafer et si^s Ave ; il chancelle et tombe à nos pieds.

— Ah ! messieurs, messieurs, disait-il étendu par terre, est-ce que vous laisserez la pauvre créature hors de sa fosse, ou la remettrez^vous en terre chrétienne quand tout sera fini? Sur mon honneur en saint Patrick, je ne consentirai jamais, moi...

— Tenez, Bob, vous nous ennuyez, ajoutai-je en tirant de ma redingote deux pistolets dont je m'étais muni ; nous avons fait prix avec vous, faute d'avoir pu trouver sous notre main un homme moins niais. Maintenant, coquin, laissez-nous tranquille, si vous ne voulez pas recevoir une balle dans la cervelle; entendez-vous. Bob?

— Un peu de patience, mes gentilshommes, ne me tuez

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pas, bons messieurs. Je suis vraiment mallieureux d'être venu avec vous.

— Ailons, pas d'explications; remontez, déposez le sac dans le cimetière et attendez-nous.

Tout cela fut exécuté, et bientôt nous nous trouvâmes dans le cimetière. Kien ne bougeait, mais les éclairs brillaient, jetant par intervalles une flamme rouge et passagère qui nous révélait les tombes blanches, la verdure noire du lierre qui tapissait la vieille église, et notre propre armée, tremblante de froid et de peur, venue pour accomplir le sacrilège. Les sentiments de malaise, j'allais dire de remords, qui nous pénétraient tous, me sont encore présents. Il n'y avait [)as de temps à perdre: je laissai mes compagnons cachés dans l'ombre que projetait ia muraille, et j'allai à la découverte. Les instructions que j'avais reçues étaient précises, et je reconnus sans peine le tombeau que nous cherchions; je rejoignis ensuite mes compagnons qui m'attendaient. La pluie tombait par torrents, un froid glacial nous avait pénétrés; nous vidâmes presque entièrement nos bouteilles, et comme le courage de Bob avait cruellement fléchi, nous parvînmes, en le grisant, à lui ôter tout souvenir du lieu où il se trouvait, et de l'opération dont il allait partager les périls. En un clind'œil, il dénoua le sac, en tira les instruments et se mit à travailler avec une énergie incroyable. Nous l'aidâmes de notre mieux, mais nous faisions beaucoup moins d'ouvrage que lui. La pluie cessa, les éclairs ne brillèrent plus; seulement le tonnerre grondait en s'éloignant, comme si la colère céleste eût, de la profondeur des nuages , jeté son anathème sur nous. L'obscurité était complète. A force de creuser, nous avions cependant enlevé trois pieds de terre. Ce n'était encore que la moitié de notre tâche, ce qui nous découragea un peu.

— Ah! par les os de saint Patrick, s'écria Bob, il sera huit heures du matin que nous n'aurons pas fini.

Nous étions de fort mauvaise humeur, et nous commencions à maudire notre donquichotisme scientifique qui nous avait amenés au cimetière de Wimbledon, lorsqu'un bruit subit, et qui semblait partir de très-près, se fit entendre. Chacun de nous laissa tomber ses armes, et pendant une ou deux minutes, nous restâmes muets, immobiles, dans une attente pleine de crainte. Notre rayon visuel ne s'étendait qu'à une circonférence de deux ou trois pouces, mais nous entendions un bruit de pas qui marchaient sur le gazon et qui s'approchaient.

Le promeneur solitaire était tout simplement un âne que quelque paysaméconome avait renfermé dans le cimetière, et qui, tout en se régalant de chardons, arrivait jusqu'à nous. Notre occupation était trop sérieuse, et nous étions trop pressés pour éprouver la moindre envie de rire. Dieu sait de quelles épithètes Bob chargea ce pauvre animal, et combien de temps il nous fallut pour lui faire reprendre son ouvrage; il s'y remit cependant. En moins d'une demiheure nos pieds touchèrent le couvercle du cercueil; des cordes furent disposées de manière à le soulever et l'attirer vers nous.

Nouvel effroi! Un homme marche; une voix humaine se fait entendre; ce double son était distinct. Terrifiés, nous nous couchâmes à terre, et dans une anxiété qu'il est facile de comprendre, nous attendîmes. Cinq ou six minutes s'écoulèrent : tout rentra dans le calme; nous respirâmes plus librement. La portion la plus redoutable de notre entreprise sacrilège n'était pas accomplie; nous y travail- ^ lames courageusement. Après avoir bien regardé autour de nous, nous fîmes jouer les instruments de ier que nous avions apportés pour détacher le couvercle du cercueil.

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