AVANT-PROPOS
comme le voulait cet ami du cardinal de Richelieu *, les amours des princesses ou les passions des opulents et des puissants.
On a 1 econnu que l'âme de l'homme, enchaînée à un corps débile, est aussi tragique chez le mendiant que chez Philotecte et chez le roi des rois que chez Irus ;
Qu'il est bon de ne point s'enfermer dans une personnalité étroite et barbare ;
Que le temps des utopies et des malédictions misanthropiques est passé ;
Enfin, que pour pratiquer la loi négligée du dernier Évangile, l'Évangile de saint Jean, la vérité dans l'amour , il faut d'abord savoir contempler la vérité d'un œil ferme, puis exercer la sainte charité d'un cœur compatissant et courageux.
* La .Mosnardih-e.
Il existe en Angleterre un préjugé très-honorable dans sa cause et très-nuisible aux intérêts de la science : le respect pour les morts y est poussé à l'extrême ; aussi, rien de plus difficile que de s'y procurer des sujets d'anatomie. Mon frère, professeur de clinique de l'université et anatomiste très-distinguo, pour ne pas être arrêté dans ses éludes, avait eu soin d'entretenir des rapports avec l'exécuteur des hautes œuvres, John Ketch, qui lui fournissait tous les sujets dont il avait besoin pour ses leçons d'amphithéâtre. Bientôt mes propres études me forcèrent de demander à Ketch les mêmes secours qu'il avait prêtés à mon frère. Cependant une secrète répugnance m'empêcha d'abord de me rendre en personne à la demeure de ce, célèbre et lur gubre officier public que plus d'une fois j'avais aperçu dans les salles de dissection. La présence du bourreau inspire à la plupart des gens une terreur involontaire, préjugé pardonnable, mais qui n'a pas de fondement. Ce personnage, dès qu'il n'est plus en scène, n'est rien; sur la scène, sous le gibet, il est terrible. Chez lui, avec sa femme, au milieu de sa famille, c'est un mari et un père comme un autre.
Cependant ayant un jour remarqué la constitution athlétique d'un bandit qui devait être exécuté, je me mis en devoir de faire les démarches nécessaires pour obtenir le corps de cet homme. Je recueillis donc tout mon courage et j'allai chez Ketch.
C'était par une sombre journée de novembre, vers deux heures de l'après-midi : Ketch avait eu ce jour-là une rude besogne au Bayley (il y avait eu, je crois, plusieurs exécutions}. — Je frappai précipitamment à sa porte, mais personne ne répondit. Je frappai de nouveau, et cette fois une petite femme vint m'ouvrir, d'assez mauvaise humeur. Je trouvai Ketch sortant de table et fumant sa pipe. John Ketch n'avait pas reçu une éducation classique; mais il n'était pas illettré et avait peut-être à sa manière plus de connaissance du monde que vous et moi. Il racontait beaucoup d'anecdotes et était très-communicatif avec ceux qui semblaient prendre intérêt à ses souvenirs.
Afin d'appuyer ma demande, j'envoyai chercher une pinte de genièvre, et nous allions entamer l'affaire qui m'amenait, lorsque j'entendis quelqu'un frapper à la porte. Ne voulant pas être vu en pareille compagnie et pensant que c'était un rival qui avait envie de mon sujet, je me retirai dans la pièce du fond. Je voulais aussi savoir de quelle manière il serait reçu : car Kotch m'avait toujours assuré ijue depuis sa nomination à sa charge, ma famille était la seule à laquelle il eût fourni soit des sujets, soit des renseignements sur les malfaiteurs qu'il lui livrait.
La plupart de ceux qui vont fréquemment du quartier occidental de la ville à la Cité et qui aiment les petites rues, ont sans doute monté et descendu les marches de B/-ea/,-mrh. menant de Benr-aUey à Green nrhonr-rourt qui aboutit à Old-Bailcy. La maison où je me trouvais était à quelques portes de ces marches. Ketch et sa femme occupaient les
UNE VISITE AU BOURREAU Dh LONDRES 5
trois chambres du rez-de-chaussée, j'étais dans celle du milieu qui servait de chambre à coucher; je n'y fus pas plus tôt entré que je mv sentis inquiet et pressé d'en sortir, mais croyant pouvoir trouver (juelque moyen de m'échapper par le derrière de la maison, j'ouvris la porte de la troisième chambre. Là je vis trois sujets qui paraissaient déterrés depuis peu, l'un sans jambes, l'autre sans bras; ces membres avaient sans doute été vendus en détail à des étudiants qui venaient acheter des parties détachées, suivant que leur permettait leur temps ou leur argent, laissant le tronc au marchand pour en disposer à sa fantaisie. — il y avait une auge contenant plusieurs cadavres de l'un et de l'autre sexe ; entin tout indiquait un commerce régulier de chair humaine.
— Ohl oh! m'écriai-je, monsieur Ketch, vous ne fournissez d'autres chirurgiens que moi et mon frère, n'est-ce pas? — Toutefois, n'ayant pu trouver d'issue, je fermai la porte du dépôt et m'assis près de celle qui conduisait à la première pièce. Celte porte était enlr'ouverte, je pus ainsi entendre et voir tout ce qui se passa. L'étranger était entré. Après avoir pris un siège, il se tint pendant quelques minutes la figure cachée dans son mouchoir et comme en proie à une vive douleur.
La conversation commença ainsi :
KETCH
Sali (prénom de la femme de Ketch), ce monsieur se trouve indisposé ; voyez ce que vous pouvez faire pour le soulager.