‹ Le vieux médecinChapitre 3 sur 16 · LA FEMME · texte numérisé non relu

LA FEMME

Qu'avez-vous, monsieur, je vous prie, et qui demandezvous?

l'étranger.

On m'a dit que vous étiez l'exécuteur de Nevvgate. Suis-je

bien informé? (La femme désigne son mari. Ketch s'avance.)

KETCH

Je suis celui qui fait la besogne de Bailoy. A votre service, monsieur. (L'étranger tressaille involontairement.)

l'Étranger.

Je désire vous parler un instant.

KETCH

Commencez, monsieur, pas de cérémonie. J'aime à arriver au but le plus vite possible.

t/étranger.

C'est ce que je vais faire. Vous saurez que j'arrive de Norfolk et que je ne suis à Londres que depuis ce matin ; j'ai voyagé toute la nuit, ce qui est cause que je suis mal disposé. Faites-moi le plaisir de me donner un verre d'eau.

KETCH

Ahl je vois l'affaire. Vous êtes, j'imagine, le gouverneur de la prison, ou peut-être un de ses shérif fs parcourant le pays pour avoir quelqu'un à bon compte,et obligé de venir me trouver. Voilà qui ressemble bien à vous autres campagnards. Vous ne prévenez jamais les gens; comment donc voulez-vous que les choses soient bien faites? Je ne puis être ici, là et partout en même temps, monsieur. Et supposez que j'aie un engagement, que deviendriez- vous, monsieur?... Avant de fixer un jour, vous devriez toujours m'en faire part.. .Je pourrais alors vous dire comment vont les choses ici, au Bailey et ailleurs. Vous savez que je voyage beaucoup, j'aurais pu être en voyage.

l'étranger.

Vous vous trompez, je ne suis ni geôlier, ni shéritï; mais je suis (sc frappant la main contre la tète.) le malheureux frère <run malheureux condamné qui doit être exécuté dans notre ville mercredi matin; nous sommes au lundi, vous voyez «]ue je n'ai pas de temps à perdre.

KETCH

Vous, le i'rêre d'un malfaiteur! Quoi service puis-je donc vous rendre? Allez plutôt au lord secrétaire... D'ailleurs, cela est inutile, il ne pardonne jamais... Il jure par-dessus cela qu'il ne le fera jamais; il dit que les juges et les jurés ont toujours raison. Que Dieu bénisse sa bêtise ! Je voudrais l'avoir en Ire les mains, il serait bientôt comme un chien de neuf jours, ses yeux s'ouvriraient; mais maintenant il est aussi aveugle qu'une taupe. Portez-lui le soleil, si vous" pouvez, fourrez-le-lui sur le nez, et il n'en sera pas plus capable de distinguer un cas de pardon qu'un cas d'innocence. Je vous dis que si vous le mettiez sur le haut de l'arc-en-ciel, il n'y verrait qu'une couleur, que je nomme entêtement.

l'étranger.

Arrêtez I arrêtez !... Je ne veux pas vous consulter sur cet objet; je reconnais d'ailleurs trop bien la vérité de ce que vous venez de dire... J'ose à peine vous expliquer ce qui m'amène de si loin auprès de vous, mais je dois parler. Vous comprenez que lors(]u'on ne peut éviter la mort, il faut au moins la subir avec courage.

KETCH

Oui, monsieur, il vaut mieux prendre la chose froidement; il est inutile de reculer, comme le disait Ings au capitaine Thislewood, lorsqu'ils me passèrent tous deux sous

la main.

l'étranger.

Je n'ai rien à craindre du courage de mon frère, il subira sans doute son sort avec autant de fermeté qu'en montrent la plupart des hommes en ce triste moment. Mais je voudrais qu'il ne lui arrivât aucun accident ou qu'il n'endurât aucune douleur qu'on pût lui épargner. Nous vou-. drions surtout éviter toute circonstance qui maniuât dans

le souvenir du monde celte fin malheureuse, comme il arriva à Lincoln et à Foweg en Cornouaille , circonstances que noire famille a lues avec horreur. Oh! la seule pensée m'en fait frémir. Dieu ! de quelle matière sont ceux qui font la loi?... Donnez-moi de l'eau! Ils se considèrent comme d'une substance supérieure; les pauvres, contre lesquels sont faites les lois pénales, ils les nomment une substance grossière. Mais de toutes les créatures de Dieu, les gouvernants ont certes moins de sentiments humains. Voilà les conséquences d'une législation dont les services sont payés avec de l'argent au lieu d'honneur. L'argent corromprait le cœur d'un Dieu, s'il n'était de sa nature incorruptible. Le riche inonde la terre de sang pour conserver sa propriété, et paye des livrées, afin de pouvoir savourer sur la plume l'aisance et l'oisiveté, tandis que la moindre faute (lu pauvre est punie par la torture, (saii piéscnie de rcau

à l'étranger.)

Page 1