‹ Le vieux médecinChapitre 5 sur 16 · ET RANGER · texte numérisé non relu

ET RANGER

Comment ! dans la formation de l'homme, Dieu voulut bien lui accorder cerlains droits inaliénables, tels que sa vie, sa conscience, son jour de jugement ; un homme peut à un autre transférer le droit de contrôler sa personne, de régler sa conduite, d'exiger des services et d'en recueillir les avantages; il peut pour ces concessions recevoir un équivalent; mais personne ne peut céder sa vie à un autre, ni le droit de la lui enlever.

KETCH

Je vous demande pardon , monsieur, je puis vous prouvei; mon droit.

L*ÉTUAiVGER.

Dans la question dont il s'agil, la vie est l'union du corps et de l'âme ; la mort^, la dissolution de cette union. Rien ne peut passer par cette dissolution entre les mains de celui auquel on accorde ce droit de mort, et il ne peut exister d'équivalent : personne n'a le droit de se détruire.

KETCH

Ah I là vous avez raison. Le meurtrier de la famille de Mar se rendit coupable d'un double crime on se tuant lui-même. Montgommcry frauda la loi, el la m^re llibbard le tenta, lorsqu'elle essaya de se couper la gorge, bien que la blessure ne fût pas profonde. Je ne comprends pas qu'on puisse prendre pareille chose sur soi. Je suis d'avis, monsieur, que c'est le crime le plus détestable dont on puisse se rendre coupable.

l'Étranger.

C'est vrai, c'est vrai. L'homme a reçu la vie pour la conserver, non pour la transférer ni pour la détruire. Ce que Dieu a uni, qu'aucun ne le désunisse. Le suicide est certainement un grand crime.

KETCH

Pardieu ! le plus damnable de tous les crimes. Si la loi les

lue à tort ou à raison, que la loi en réponde, ou ceux qui

ont fait la loi ; mais les malfaiteurs n'ont pas le droit de s'y

soustraire. *

l'étranger.

Quelque dure que soit la tâche qui m'amène, il faut que je la remplisse. Écoutez-moi. Depuis que mon frère a été condamné, mes sœurs n'ont la tête remplie que des affreux accidents arrivés à Cheshire, à Lincoln, à Fowey. Je ne sais où elles ont lu tous ces détails, mais la crainte devoir se renouveler pareille chose en la personne de leur malheureux frère semble les aff(^cter plus encore que sa sentence. Cela peut vous paraître singulier, mais cela est ainsi; tourmentées par cette pensée, mes sœurs m'ont enfin déterminé à venir chez vous. Je suis donc ici pour vous prier que pareil accident n'arrive .pas à mon frère. Vous êtes, j'imagine, accoutumé à ces tristes opérations.

ketch.

Si votre intention est de m'engager, vous pouvez être rassuré.

l'étranger.

Je désire que vous vous taisiez jusqu'à ce que j'aie moimême Uni de parler. La personne qui remplit les fondions d'exécuteur de notre ville a été domestique de mon frère et l'a volé 1 Les instances de notre famille l'engagèrent à le poursuivre et à le faire condamner. Celte circonstance, comme bien vous pensez, s'offre à notre esprit avec une

force nouvelle, et mes sœurs s'imaginent que si cet homme exécutait mon frère, la vengeance le pousserait à augmenter les souffrances de son ancien maître, quand même son manque d'adresse n'en serait pas cause. Cotte circonstance le met dans une position très-désagréable, et, puisque, d'après nos lois, l'opération doit être faite, il faut au moins qu'elle le soit le mieux possible. Vous connaissez maintenant l'objet de ma visite. Pour conclure, quoique les shériffs se refusent à vous appeler eux-mêmes ou à vous payer, ils ont consenti à ce que vous vinssiez dans cette occasion, pourvu que la famille supportât la dépense de ce dérangement. Quel sera donc votre prix ? Rappelez-vous que vous devez partir par la voiture de ce soir.

KETCH

Mon prix ? — Mais cela dépend ; quelquefois plus, quelquefois moins. Tenez, il faut mieux noire arranger avant que je ne me mette en route, parce que, voyez-vous, quand je vais à la campagne et qu'un sursis arrive, je m'attends à toucher mon argent tout de même. C'est ma manière de faire les choses. Je ne parle de ça que pour prévenir toute méprise, non qu'il y ait grande chance que cela arrive avec ce secrétaire de fer. Je voudrais le voir entre les mains d'un chirurgien de ma connaissance, ses scalpels auraient joliment besoin d'être repassés après avoir coupé autour du

cœur.

l'étranger.

Revenez à la question. Que voulez-vous dire par quelquefois plus, quelquefois moins? Expliquez-vous, je vous prie.

KETCH

Eh bien donc, monsieur, notre profession, comme presque toutes les professions, dépend beaucoup de la situation des choses, des assises, du temps et des affaires de l'Etat en

général. Quand les choses se gâtent, le gouvernement met la potence en mouvement pour faire taire le peuple et effrayer les guenilles, comme je l'ai entendu dire à notre sous-secrétaire, après un sermon de condamnés à Newgate. Les temps mauvais, vous savez, remplissent les prisons et font aller vivement mon métier, parce que messieurs de la Cour, dès que les prisonniers abondent, commencent à vous pendre deux ou trois fois plus de gens que d'ordinaire. Voilà leur manière et je la connais bien, allez ! l'étranger.

Vous n'arrivez pas à la question. Mais que voulez-vous dire par les messieurs de la Cour? Je croyais que c'étaient le roi et son conseil qui décidaient ces choses.

KETCH

Dieu vous bénisse I Gomme on vous en conte au monde ! Notre gouverneur de Newgale et un de ses commis ont plus à faire là dedans et ont fait pendre plus d'hommes en un an que n'en ont jamais fait pendre tous les rois d'Angleterre. Mais, comme je vous disais, les aflaires ne vont jamais d'une manière égale; les Luddistes m'ont fait aller plus d'une nuit; je dois un petit verre à Luc, si jamais je le rencontre, et il l'aura pour l'argent qu'il m'a mis dans la poche. Il n'y a rien de tel que de travailler pour la province. Maintenant, mon métier est à peu près le m^me que celui du conseiller P... Quand on me demande de plusieurs côtés à la fois, je vais au plus offrant, et je crois que c'est de bon jeu. Peut-êtrç ne savez-vous pas ce qu'il demande, quand il sait avoir deux ou trois personnes eu même temps; il le met assez épais, l'argent, je puis vous l'assurer, et vous savez que son métier n'est pas aussi délicat que le mien ; il peut faire cent sottises par jour sans qu'on s'en aperçoive, personne» ne les remarque et sa réputation n'en souffre pas. Si je faisais une seule faute, je serais sûr de perdre

UNE VISITE AU BOURREAU DE LOiNDRKS 13

toute ma clientèle de province, sans compter peut-être le Old-Bailey. — D'ailleurs, quand j'aurai passé marché avec vous, je puis cinq minutes après avoir une meilleure offre pour aller d'un autre côté; mais alors, en homme d'honneur, je ne vous manquerai pas de parole, il faut donc prendre cela en considération. — Ce que j'en dis n'est que pour vous faire comprendre que c'est à considérer.

l'étranger.

Eh bien ! eh bien I fmissons-en. Je suis malade et veux m'en aller.

KETCH

Quelquefois il m'arrive d'avoir deux ou trois affaires sur la même roule, alors vous comprenez que je puis abaisser un peu mon prix, parce que chacun me paye mes dépenses de voyage. Puis encore, quand il y a deux exécutions à la fois, je fais une différence. Il faut tenir compte de tout. Outre cela, il y a encore une chose à considérer : quel genre de corde voulez-vous avoir?

(Ici l'étranger respira visiblement avec difficulté, il soupira, ou plutôt il gémit avec une telle force, que je crus que les muscles de sa poitrine allaient se briser. Il bondit sur sa chaise, se frappa le front et retomba lourdement. Ketch dit alors à sa femme de remettre de l'eau dans le verre et y versa lui-même le reste de la bouteille de genièvre. — L'étranger y goûta à peine et remit le verre sur la table.)

l'étranger.

Grand Dieu 1 quel mal vous donnez-vous pour me tourmenter ! Me voici donc (Sc pariant à iiii-môHic.) discutant avec l'homme qui doit tuer mon frère. (Puis revenant à lui.) Il faut cependant aller jusqu'au bout, puisque je suis ici. Eh ! que voulez-vous dire en me demandant quel genre de corde je désire ?

KETCH

Je vois que vous ne comprenez rien à ces choses, mais vous me paraissez un iiomme comme il faut, et je vais vous instruire.

l'étranger, à voix basse.

Grand Dieu 1 avec quel nionslre suis-je donc, et quelles découvertes le malheur nous fait faire ! Continuez, je vous prie.

(Ketch avale le reste du verre de genièvre, l'étranger s'en aperçoit et dit à part).

— Ainsi je bois dans le même verre que ce misérable, grand Dieu !

KETCH, avec lenteur.

Ici, au Bailey^ les affaires n'en valent pas la peine, si ce n'étaient les petits extra, outre la paix régulière et le nom que cola vous donne et qui vous procure la pratique de la province. Tout se fait maintenant par arrangement fixe ; lesshérifFsne me donnent que trente shellinos par semaine, et à mon aide vingt shellings, pendant toute l'année, qu'il y ait plus, qu'il y ait moins d'ouvrage, et cela pour pendre, pour mettre au pilori, pour tout. Il faut encore que je fournisse les cordes, et il y a de la besogne, je vous en réponds, pour si peu d'argent; huit sessions par an, comme vous savez, et on parle d'en avoir douze. Il me faudrait vingt paires de mains pour faire face à tout, et quelques-uns des aldernien, avec cela, ne sont pas contents si je ne fouette moi-même; avec eux on n'en finit jamais. Eh bien I comme je le disais, je ne gagne que trente shellings par semaine, et que je sois pendu si je le ferais, si je n'avais les mêmes raisons que le chancelier W... quand il prit sa besogne de Thislewood, pour avoir un nom, et j'en ai un, sans quoi je no vivrais pas.

UNK VISITK AU BOUKUKAU DE LONDRES 15

l'Étranger.

Mais vous oubliez que je dois partir; n'en dites pas tant ot parlez-moi de la corde.

KETCH

Ati! la ligne; mais, monsieur, vous pouvez depuis une guinée jusqu'à cinq, on m'a quelquefois donné dix guinées.

l'étranger, avec surprise .

Expliquez-vous, je vous prie.

KETCH

Sali, montrez les lignes à monsieur.

(Sali obéit à l'instant et met sur la table un paquet de cordes toutes préparées. Le cœur de l'étranger commence de nouveau à se soulever; il était visible qu'il faisait sur lui-même un grand eflbrt pour continuer cette scène jusqu'à la fin. Ketch prend une des cordes.)

— Voici la corde de campagne, vous voyez, elle est commune, et la plus grosse du tas. Or \cs shérifïs ne "payent que pour celle-là, qui fait mourir un homme deux fois plus lentement que celle-ci, pour laquelle je ne fais payer que deux guinée». Mais si vous en prenez une de celte espèce

(il monlroit un brin très-mince), tOUt est fini en un Clin d'œil.

l'étranger.

Mais sûrement cela n'est pas assez fort pour pendre un

homme?

ketch.

Rapportez-vous-en à moi! C'est ce queBellingham disait, celui qui tira sur Perceval, lorsque j'allais la lui passer, quoique son ami, qui m'avait déjà payé, lui eût assuré que tout était pour le mieux. Il lui avait dit plusieurs fois que c'était une corde patentée, deux fois aussi forte que celles qui sont quatre fois plus grosses.

Or cette corde, vous comprenez, monsieur, serre si fort, que cela est fini avant qu'on ait eu le temps de le sentir.

16 LE VIKUX MEDECIN

Si les shériffs avaient quelque humanilé, ils emploieraient toujours le boyau, mais aussi je perdrais mes profits. Puis encore, si cette corde si mince venait à glisser sous le menton, comme vous m'avez dit que l'avait lu votre sœur, elle serrerait de si près, que cela ne ferait pas grande différence, quoique cela n'arrive jamais où je suis; il n'y a que vos massacres de province qui fassent de pareille besogne, comme on vous a dit qu'il était arrivé à Lincoln. Comment! la chose était si mal faite, qu'Askinson aurait pu rester pendu une heure entière avant d'être mort, si un soldat du 69^ ne l'eût soulevé et ne s'était pendu à son corps. Pauvre diable! J'étais furieux quand on m'apprit cela.

l'étuanger.

J'avais toujours entendu dire que cela dépendait de la dislocation du cou.

K ET cil.

Pas un mot de vrai, pas un mot; il ne s'agit que d'une corde qui vous serre bien. Mais si un homme avait le cou cassé, on n'aurait qu'à le pendre pour le lui remettre. Les chirurgiens vous le diront. Le monde ne comprend rien à cela.

l'étraxger. .

Mais ces cordes no doivent pas coûter le prix que vous me demandez?

KETCH

Oh ! non! Je les vends un peu plus cher qu'elles ne me coûtent, c'est tout simple ; mais je puis employer celle que je veux. Ainsi donc, ceux qui le peuvent doivent payer, parce que c'est mon profit, et je ne rabats jamais rien à mon prix. Ainsi choisissez avant qu'on ne les remette dans le tiroir.

(L'étranger, épuisé par l'épreuve, quitte sa place en an-

nonçant qu'il enverra un de ses amis terminer les arrangements pour que Ketch parle le soir même.)

Quant à moi, je m'en allai, après avoir terminé comme je le désirais mon affaire avec mon homme, et je sus qu'une heure après un avocat était venu chez Kelch le prier de dire son prix et de se mettre en route, laissant un billet de dix guinées pour couvrir les dépenses.

Jamais rien ne m'avait donné à penser comme cette scène. Pour la première fois, je me mis à réfléchir sur le droit que s'arrogeait le gouvernement et sur l'utilité de sacrifier la vie humaine sous le faux prétexte de la nécessité. La sûreté publique est certes la loi suprême en politique ; mais le public n'a jamais trouvé sa sécurité dans la mort d'aucun de ses membres, si on excepte quelques cas où les prétendants à la couronne troublaient la paix de l'État ; toute théorie, toute pratique législative qui reconnaît un principe opposé est fondée sur une erreur. Quand je pense que les gouvernements d'aujourd'hui n'ont pas encore fait la moindre tentative pour proportionner le châtiment au délit, et que dans ce pays les délits ne sont pas punis en rapport du degré d'immoralité qu'ils supposent chez l'individu qui les commet, je rougis et de l'ignorance et de la barbarie de mes compatriotes. Lavater a dit : Smellfungus voit les objets à travers un verre noirci, un autre les voit à travers un prisme. L'égoisme, l'intérêt, toutes les petites passions sont chez beaucoup de législateurs un milieu qui colore leurs jugements, il rapetisse à leurs yeux et grandit le vice.

Sept années se sont écoulées depuis que le savant et aimable E... a quitté la terre. Sa vie consacrée à l'étude, paisible, calme, résignée, a laissé peu de souvenirs.

Son nom, placé après sa mort dans la liste nécrologique que contiennent les journaux et que conservent les biographies, n'a pas acquis de célébrité. Ses travaux étaient modestes. Il cherchait peu les grands, ne briguait pas leur faveur, et ne demandait à la fortune ni des honneurs ni de l'opulence. Les savants, parmi lesquels il avait droit de se classer, éclipsèrent aisément un compétiteur sans intrigue qui no leur disputait ni la palme d'or ni le laurier qui flatte l'orgueil. Il a contribué obscurément à la rédaction de plusieurs bons recueils périodiques, où ses articles sont disséminés et ensevelis. Aucune tablette de marbre ne perpétue sa mémoire sous les arceaux de Westminster. Je l'ai connu à l'heure de la mort, heure où la vie entière se révèle, heure souvent terrible par les remords qu'elle évoque et les fantômes des erreurs passées qu'elle fait revivTe. J'ai admiré ce véritable sage, grand homme méconnu. Les plus horribles maux assaillirent son àme au moment de sa dernière lutte avec l'enveloppe mortelle qu'elle était prête à quitter. Je m'étonnai d'une résignation que je trouvai sublime et d'un héroïsme plein de simplicité, dont la gran-

deur, ignorée du monde, dépassa, selon moi, les bornes du dévouement Jiumain. Puissent ceux qui me liront partager la vénération qu'il m'inspira ; puissé-jc honorer comme elles devraient l'être du monde entier ces vertus cachées, que Dieu seul peut juger dans leur étendue et récompenser selon leur mérite.

Je le vis pour la première fois dans.un.^ société savante, dont il était l'un des membres les plus humbles et les plus actifs. Je n'avais jamais entendu parler de cet homme vénérable. A son entrée dans la salle, je portai sur lui mes regards; et l'expression de douceur, de sérénité, d'intelligence que je lus sur sa figure m'inspira le désir de le mieux connaître. Il marchait très-courbé, glissait plutôt qu'il ne s'avançait, et laissait lire sur son visage paisible et dans son air simple, ingénu, une absence de prétention, une bienveillance touchante. Le président s'assit '. E... ôta son chapeau, et son front parut à découvert. Toute la surface de la tête parut chauve, des cheveux blanchissants entouraient de leur frange argentée la blancheur polie de son crâne. Je croyais voir un apôtre. Une longue redingote grise Tenveloppait; il défit ses gants, les plaça sur la pomme d'une grosse canne de bois de chêne, reposa son menton sur cet appui et resta dans cette attitude, écoulant avec attention les différents orateurs et demandant la parole quelquefois, pour faire des observations toujours justes, profondes, remarquables parleur originalité, exemptes de frivolité comme de pédantisme.

— Quel est, demandai-je à l'un de mes amis qui se trouvait assis près de moi, ce vieillard dont l'aspect est vénérable, dont le ton est modeste, dont l'extérieur est simple ?

1 Les sociétés savantes, en Angleterre, sont n%ies par les mômes lois d'étiqnette que les sociétés poliliques.

Personne ne lui parle. Voyez... l'inquiétude et l'agitation régnent autour de lui. Admirez le contraste de sa noble physionomie avec les figures tout émues qui l'entourent. Êtes-vous lié avec lui? Est-ce l'un de vos amis? Quel est son nom ? .

— Mon cher, répondit l'homme d'esprit auquel je m'adressais, votre instinct vous a bien guidé en vous indiquant comme objet d'observation et d'estime le digne savant dont vous me parlez, et qui se trouve devant nous. C'est le beau idéal du philosophe. Sa santé décline, son crédit est peu étendu. Il n'a point de désirs ni d'ambition. Il jouit nécessairement de peu de faveur; et, comme vous l'avez remarqué, personne ne lui adresse la parole, aucun de ces messieurs ne le courtise ; il n'attend rien d'eux, et ils n'ont rien à espérer de lui.

— Ce caractère est assez nouveau pour que je vous demande, comme faveur spéciale, de me faire faire sa counaissance.

— Volontiers. E... est d'un accueil facile. Il a étudié les hommes et n'est pas misanthrope. Il se voit mourir et souffre en silence. Ses rivaux le dépassent chaque jour; il les laisse courir à la fortune, et se renferme dans ses travaux et la pratique du bien.

— Franklin et S ocra te égalent à peine l'admirable portrait qiie vous tracez.

— Peut-être, si l'on examinait avec attention la vie et les écrits de ces deux grands hommes, y découvrirait-on un mélange d'ambition qui prêle à leurs vertus plus d'énergie et d'éclat, mais dont la postérité doit tenir compte dans Tappréciation de leur gloire. E..., que des souffrances physiques vraiment infernales ont torturé pendant une grande partie do son existence, n'a jamais songé qu'à vivre en sage et à

UN SAGK INCONNU 21

cacher ses vertus. II jouit d'une ibrtuMo peu considérable, mais suffisante pour se procurer quelques-unes des superlluités du luxe. Il n'a jamais voulu s'environner de leurs délices. Sa jeune fillo voit s'augmenter chaque année, des économies de son père, la dot qui la protégera plus tard contre les orages du monde. 11 lui semble, d'ailleurs, qu'en ayant recours à l'art pour remplacer les facultés et les ressources de la nature, on offense Dieu, qui plaça en nousmêmes tant de sources de jouissances. Tant que l'on peut se servir de ses jambes pour marcher, me dit-il souvent, à quoi bon un carrosse? C'est une insulte à la nature. Créatures souffrantes et mortelles que nous sommes, irons-nous avoir recours à ces moyens factices, qui, en nous rendant la vie plus douce, nous rendent la mort plus cruelle?

— Votre ami pense comme le docteur Johnson, qui disait à Garrick : « Prends garde, Davie ! Prends garde! tu te pares, lu te frises, tu augmentes la somme de tes jouissances: ton lit de mort n'en sera que plus terrible. ;)

— Vous verrez avec quelle rigidité mon ami a pratiqué ces maximes. Son mobilier est tout entier en bois de chêne. Il a banni de chez lui toutes les recherches et tous les raffinements, dont cependant il pourrait s'entourer sans qu'on le blàmat, car il vieilht et il est bien souffrant.

— N'y a-t-il pas, dans cette imitation de Diogène et de Rousseau, un mélange d'orgueil ou une disposition superstitieuse à l'abnégation ascétique? Vous qui le connaissez, vous en jugerez mieux que moi.

— Non, rien de semblable ne se môle à la vertu simple et modeste de mon ami. Il est pieux: la religion seule pouvait l'armer de résignation contre les douleurs auxquelles il est en proie. Mais l'exagération n'est jamais entrée dans son esprit. Diogène, auquel vous le comparez, n'était qu'un orgueilleux qui cherchait sa gloire dans le cynisme.

— Les relations qu'on a le bonheur d'entretenir avec un homme aussi rare doivent être bien douces.

— Vous devez le croire, et je l'éprouve chaque jour. E... semble s'améliorer avec l'âge. La vieillesse, la douleur corporelle, qui ordinairement gâtent et aigrissent nos semblables, altèrent leursqualités et grossissent leurs défauls, ajoutent une douceur et un héroïsme nouveaux aux facultés de cette âme extraordinaire. Il a perdu, il y a cinq ans, une femme tendrement aimée : ce qui l'intéressait et l'attachait à la vie a disparu; ses travaux de chimie et de physique, il les continue par habitude plutôt que par goût. Sa santé est déplorable. Vous saurez bientôt ce qu'il doit souffrir, si vous vous liez avec lui et que vous ayez occasion de l'examiner en qualité de médecin. Mais venez ; il va sortir. Je vous présenterai à lui : il fait froid, nous nous en irons ensemble dans ma voiture.

Cette peinture, d'un caractère presque idéal dans sa perfection et qui pourrait sembler de fantaisie, était encore au-dessous de la réalité. Une aménité simple, un esprit vif et gracieux, mais grave, qui rappelait la charmante ironie de Franklin, un fonds de douleur et de mélancolie pensive adoucie par la bienveillance la plus candide, attiraient vers le bon philosophe les cœurs de tous ceux qui approchaient de lui. Nous ne tardâmes pas à nous lier d'une amitié sincère.

Du côté de Lambeth (sur la rive droite de la Tamise, en face Westminster), dans ces faubourgs antiques dontles réparations et le luxe moderne ont respecté la vétusté piquante, se trouve une maison bâtie par Menri VllI. Les portes en sont basses et les fenêtres élevées. Un rideau de grands peupliers frémit devant la porte. Quand le soleil couchant frappe ces petits vitrages renlermés dans de larges arceaux, et fait ressortir la luniièri* et l'ombre de toutes ces sculp-

UN SAGE INCONNL- 2i

lures minutieuses et gothiques, la vieille maison offre un spectacle digne de l'antiquaire et du poëte. C'était là que demeurait E... avec Emma, sa jeune fille, et Joseph son vieux factotum. Ce hon Joseph étartle modèle du vieux serviteur. Il faisait la moue, et son air d'importante honhomie ou de mauvaise humeur inoffensive annonçait toute sa confiance dans son inamovibilité éternelle; il connaissait bien le mécanisme des instruments, la manière de les nettoyer, les manipulations chimiques, et servait d'aide à son maître. Je le voyais passer avec une dextérité sans pareille au milieu des cornues, des récipients et des alambics, sans que leur fragilité fût jamais compromise par son adresse. Tout était en harmonie dans cette maison, la simplicité modeste des appartements, l'antiquité de l'architecture, la douceur méditative du maître, la haute opinion que le vieux Joseph avait de lui-même, et la candeur de la jeune fille.

Au-dessus de la cheminée du parloir, on avait suspendu un tableau italien, de petite dimension, mais du bon temps: c'était wwQ crucifixion. L'artiste avait imprimé sur le front et dans tous les traits du Sauveur une agonie si intense, que rœil avait peine à se fixer sur cet ouvrage remarquable. Le Christ levait vers le ciel ses regards sanglants et humides; il semblait chercher de la force dans le sein de son père contre l'excès de la torture. Emma E... à qui j'avais plusieurs fois parlé de cette œuvre d'art, détournait toujours la conversation de ce sujet et paraissait soufi*rir quand j'essayais de l'y ramener.

— N'interrogezpasmiss E... sur les émotions pénibles (jue la vue de ce tableau doit lui causer, me dit un soir, à demivoix, dansce même parloir, en présence d'Emma, M. D... qui m'avait introduit dans la maison. Il croyait n'être pas entendu de la jeune fille, mais elle n'avait perdu aucune de ses paroles.

— Hélas! dit-elle en se tournant vers M. D... vous savez qu'il me rappelle toutes les souffrances de mon père. Vous l'avez vu cent fois se rouler avec désespoir sur ce tapis en face de la cheminée, et, regardant ce tableau, s'écrier pour calmer son angoisse ou du moins pour rappeler l'énergie de sa situation : « Dieu ! Dieu ! ton supplice fut plus grand encore! prête-moi du courage! »

La jeune fille fondait en larmes; on l'appela pour surveiller je ne sais quel détail des affaires domestiques; et je demandai à notre ami commun l'explication de ce qu'elle venait de dire.

— Il y a vingt-cinq ans, merépondilD..., que le malheureux E... se trouve dans cet état de torture insupportable.

— Je ne m'en serais point douté ; sa physionomie est calme. Sous cette apparence de repos et de méditation paisible, comment aurais-je deviné qu'une souffrance profonde se cachait ?

— C'est là le miracle de la philosophie et de la philosophie chrétienne. Vous allez juger de ce que l'infortuné doit ressentir. Un jour ( il y a de cela, comme je viens de vous le dire, vingt-cinq ans) E..., que ses travaux trop assidus avaient épuisé, était monté à cheval. Il se promenait près de l'abbaye de Westminster, lorsque l'animal se cabra. Le dos du cavalier porta violemment contre l'extrémité d'une poutre, traînée par une charrette qui se trouvait derrière lui. L'épine dorsale, sans se briser, fut cruellement attaquée. Depuis celte époque, il se tient courbé; ibne peut ni s'habiller ni se déshabiller seul; toutes les nuits ses extrémités sont frappées de paralysie; il faut trois heures au moins pour se remettre; il ne peut dormir que dans une couchette de forme spéciale, placée transversalement et non horizontalement^ et qui, s'arrondissant en demi-cercle sous le dos ilu malade, oll're à ses pieds un appui et ne force pas son

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épine dorsale à se redresser, ce qui lui causerait des lourments inimaginables.

— Mais n'd-t-on essayé aucun remède?

— On les a lous employés. Galvanisme, électricité, réactifs, saignées locales, saignées générales, irritants, .stimu lants, cautères, rien n'a servi. Presque tous les jours le paroxysme recommence; la médecine est muette, les plus célèbres docteurs du continent et des Iles Britanniques ont avoué leur impuissance à le soulager.

— Et l'heure des paroxysmes est-elle régulière ?

— Irrégulière. Souvent c'est en présence de vingt ou trente personnes que le malheureux est saisi par ces atlaques.

— Combien il doit souffrir! Je ne m'étonne plus de cette teinte plombée qui couvre son visage tt de son altitude voîltée.

— En proie à ce fléau, croiriez-vous qu'il continue ses travcfux scientifiques, visite des pauvres et des malades, fait l'éducation de sa jeune fille, se lève à quatre heures en été, à six heures en hiver, et trouve moyen de servir encore l'humanité ? Ah ! qui le connaît bien ne peut le contempler (ju'avec cette vénération profonde dont s'entouraient les anciens martyrs. Jamais le combat entre l'homme et la douleur ne fut plus terrible; jamais la force de l'âme ne se déploya dans un plus long et plus sublime héroïsme.

En effet, dès cette soirée même, je fus condamné à me trouver témoin de l'une des ces cruelles scènes dont 31. E... était le héros et la victime. Nous avions commencé à prendre le thé. La conversation était animée. Nous parlions des rapports qui s'établissent entre les gens de cabinet et les grands, du danger de la disproportion de ces rapports, de l'influence sur les travaux de l'intelligence, qui contractent trop aisément une teinte de frivolité et do par-

lialilé, quand ceux qui s'y livrent ne résistent pas à la séduction des salons. E... avait développé avec esprit les opinions les plus saines, quand je le vis pâlir. Il posa d'une main tremblante sa tasse sur la table, se laissa glisser de sa chaise sur le parquet, pressa de sa main gauche la partie inférieure de son épine dorsale, et poussant de longs et profonds soupirs sans prononcer un mot ni une plainte, se roula par terre , comme si ce mouvement eût adouci sa souffrance. La sueur tombait à grosses gouttes de son visage ; nous nous agenouillâmes près de lui, médecins inutiles, témoins oisifs de ce mal que nous ne pouvions soulager. Sa fllle l'embrassa, Joseph entra, une ceinture de cuir à la main; il l'assujettit el la serra autour de la taille de son malheureux maître, puis appuya ses deux mains jointes sur le siège de la douleur. Tantôt les membres de l'infortuné se ramassaient, et, comme dit le peuple, se recoquillaient pour ainsi dire; tantôt on les voyait se détendre comme un ressort. E... saisit le tapis d'une étreinte convulsive, jeta un regard suppliant sur le tableau du Christ, pleura ëe douleur et joignit ses mains comme pour demander à Dieu de le délivrer. Il ne lui restait pas figure humaine. Vous eussiez dit (|u'un démon s'était emparé de lui et infligeait à ce grand, ù cet excellent homme, tous les tourments de l'enfer.

La crise dura longtemps. Enfin, Joseph s'aperçut qu'il allait s'endormir, le saisit entre ses bras et le porta dans son lit.

Je le revis le lendemain. — Eh bien ! me dit-il avec un triste sourire, vous avez assisté à ma misère quotidienne. Je suis fâché de vous avoir donné ce spectacle; il me semble que ma vue doit faire mal aux autre*. Je souffre tant! C^la me préparc à mourir. C'est le creuset où je m'épure. Dieu est grand !

— Quand je compare à voire courage l'impatience que

UN SAGE IXCONNL 27

me causeDt des contrariétés légères, j'ai honte de moimême.

— Cest ainsi que nous sommes faits. Si vous étiez condamné à de grandes et longues douleurs, vous trouveriez dans leur violence même la force nécessaire pour les supporter. Mais je ne vous souhaite rien de tel.

— Accablé par le sentiment de votre malheur, ne vous est-il pas arrivé de maudire l'existence, celui qui vous créa, le monde et la nature?

— Non, mon apprentissage de souffrances a été progressif, et d'abord, j'étais un peu désobéissant, un peu rétif. En me révoltant contre mes peines, je les aggravais. Mon éducation, sous ce rapport, commence à se faire.

— Vos sentiments religieux se sont- ils affaiblis depuis que vous êtes soumis à celle torture que vous méritez si peu? N'avez -vous jamais, comme Job, élevé la voix contre ce Dieu qui vous frappait, déchirait vos chairs, suppliciait votre corps ?

— Je ressemble assez à Job, il est vrai ; mais je puis assurer que je n'ai pas succombé comme lui. Mon esprit est éclairé; je sais que l'Èlre tout-puissant est toute bonté. Je lutte contre le mal qu'il m'envoie et ne l'accuse pas ; jamais cela ne m'est arrivé.

— Jamais?

— Non. J'avoue même que si je regardais cette vie comme la seule qui soit réservée à l'iiomme, le courage me manquerait [)eut-ètre. Je serais le plus misérable des mortels. Je conserve donc mes croyances et je les affermis comme mon plus grand remède, comme mon plus sûr appui. Le suicide serait mon seul recours, si je n'avais de la piété : et nul pouvoir humain ne m'empêcherait de l'accomplir.

— Homme admirable, vrai philosophe! on craint, quand ou vous voit de près et que l'on vous connaît tout entier, de

commettre le péché de latrie, de tomber à vos genoux et de vous rendre un culte.

— Cessez ces discours ; passons dans mon laboratoire que Joseph, depuis trente ans qu'il est à mon service, n'a jamais pu s'empêcher d'appeler mon abattoir. Notre ami B... m'a envoyé un morceau de platine; je cherche une combinaison nouvelle qui n'est pas sans importance. Si mon opération réussit, une utilité réelle sera le fruit de mes tentatives. — Les manufactures et les fabriques y gagneront cent pour cent. Joseph est occupé de l'expérience: venez, je vous prie!

Le sanctuaire était un appartement oblong, garni de livres reliés simplement, et qui portaient la trace d'un fréquent usage. Les instruments et les appareils étaient rangés et classés dans le plus bel ordre. La boiserie était en chêne. Rembrandt aurait volontiers transporté sur sa toile et environné d'un cadre cet intérieur curieux, où l'on voyait Joseph à genoux, le soufflet à la main, la figure enluminée, pressant l'accomplissement du grand œuvre. Malgré le terrible choc que M. E... avait reçu la veille, il se livra tranquillement *à ses travaux, revêtit le tablier, et me fit remarquer le progrès de l'expérience à laquelle je prenais un vif intérêt. Cependant le maladroit Joseph, se relevant brusquement et accrochant avec le pan de sa veste un des coins du récipient, renversa dans les cendres le métal en fusion, brisa le vase et détruisit nos espérances; accident d'autant plus fait pour nous irriter que nous approchions du dénoûment, et qu'après une longue attente, tout semblait devoir réussir selon nos souhaits. Je ne pus m'empècher de laisser échapper une exclamation d'impatience que le sentiment des convenances modéra.

— Ah ! m'écriai-je, le contre-temps est cruel !

— Comment avez-vous fait, Joseph? interrompit E... d'un air chagrin, mais d'un ton doux. Voilà notre temps perdu

01 notre expérience achevée. Allons, il n'y faut plus penser.

Joseph, tout rou^e, tout courroucé contre lui-même, à côté de son maître calme, pâle et serein, otïrait un plaisant contraste. A voir la figure bouffie du valet, vous eussiez dit qu'il était prêt à gronder son maître; à observer l'humble et douce physionomie du savant, vous auriez pu croire qu'il s'apprêtait à recevoir avec modestie des reproches mérités.

— Diable! peste! damnée soit la cornue! s'écriait Joseph.

— Patience, reprenait son maître : ramassez tout cela.

— Gomment diable ai-je pu faire? Comment?

— 11 me semble (]ue vous devez le savoir mieux que moi. Au surplus, vous vous êtes fait tort, Joseph, dans l'opinion du docteur que voici. Jamais, depuis trente ans, vous n'avez été si gauche : ordinairement vous êtes adroit ; je dois vous rendre colle justice.

Ce fut toute la réprimande du maître. Que Ton ne me blâme pas de rapporter un fait si léger, il décèle tout un caractère; et je pense, avec Bacon, qu'il faut plus de force d'âme et de pouvoir réel sur ses passions et ses émotions pour supporter avec douceur les petites misères, les froissements légers, les taquineries, les contre-temps de la vie ordinaire, que pour opposer un héroïsme théâtral aux grandes et extraordinaires calamités. D'ailleurs, K... était le même en tout. Jamais il ne se laissait entraîner hors des limites de celte résignation que ses douleurs quotidiennes lui enseignaient si cruellement. Il imitait, dans la teneur de sa vie régulière, la sublime douceur de ce divin maître dont l'exemple est si peu suivi. Attaqué avec rage, avec une indécente personnalité, par un des principaux recueils périodi ques * de l'Angleterre, je le vis et recevoir et lire le numéro

* Le New Monihbj Magazine.

qui contenait celte critique malhonnête. Il ne sourcilla pas; seulement il me dit :

— Voici des injures tout à fait inutiles. La passion n'est qu'un souffle violent qui éteint la vérité. Comment ces gens veulent-ils qu'on ajoute foi à leurs critiques? ils ne savent pas être de sang-froid. Il y a de la sagacité dans cet article; je me suis trompé sur un point. Le journaliste a fort bien aperçu le défaut de ma cuirasse; il en a profité habilement.

— Je sens ce qu'une telle injustice a de cruel et de pénible pour vous; à votre place, je serais plus sensible encore à de telles attaques.

— Oh! elles ne me touchent pas. Il y a longtemps que la personnalité ne m'atteint plus.

— Mais l'opinion publique...

— Distinguons, mon cher ; le public qui raisonne, examine et juge, me jugera comme j'ai droit d'être jugé. Quant au public aveugle, crédule et sot, vaut-il la peine qu'on le détrompe ? Non. Ses opinions sont vacillantes, son jugement est déréglé. Autant vaudrait se composer un tribunal d'enfants en sevrage. Je n'y fais pas la plus légère attention.

Je m'étais accoutumé à le voir toujours le même, toujours calme, héroïque, inoffensif et humble; jamais d'agitation dans ses traits, jamais d'émotion violente ou irrégulière dans son âme. Un jour cependant son front était sillonné de (juclques rides et une teinte plus sombre était répandue sur sa physionomie ; il s'apcrrut de mon étonnement. — Tàtez mon pouls, docteur, me dit-il, vous en trouverez les pulsations fréquentes et inégales. Pour un homme qui cherche à se vaincre et qui a consacré une partie de son existence à cette rude épreuve, une telle émotion est presque une honte.

— Eu effet, la circulation du sang n'est pas régulière.

— Depuis quohiucs jours une surexcitation nerveuse s'est emparée de moi. Je veux travailler; je m'y, efforce, mais mon attention est distraite.

— Quelque accident imprévu...

— Non, rien de nouveau, si ce n'est une étrange hallucination qui naît sans doute de l'état débile de mes nerfs.

— Un fantôme ?

— A peu près.

— Asseyez-vous ici et écoutez-moi sans rire.

J'espère que vous me regardez comme exempt de superstition et de mensonge. Aussi, quand bien même vous attribueriez à mon état maladif le récit que j'ai à vous faire, suis-je certain que vous ne mettrez pas en doute la vérité de mes paroles. Moi-même, je suis tenté de croire qu'une illusion singulière, résultat de l'affaiblissement de mes organes, a causé ce phénomène. Hier, je venais de prendre le thé avec ma fille, et je sentais le besoin de me reposer. J'ai l'habitude de donner tous les soirs, avant de me coucher, un coup d'œil à mon laboratoire, afin de m'assurer par moimême que tout y est à sa place et que nous ne courons aucun danger. Quand j'entrai hier, selon ma coutume, dans cette grande salle, une lumière à la main, je vis avec surprise que je n'étais pas seul dans l'appartement. Un grand personnage, vêtu de noir, tenait une petite bougie qui jetait peu de clarté. Je m'arrêtai stupéfait, le monsieur ne fit pas la moindre attention à moi. Il se mita fermer les armoires, à ranger les ustensiles et les vases, à nettoyer les bocaux, à replacer les livres sur leurs rayons, fit le tour du laboratoire, posément, d'un airdéhbéré, mais sans occasionner le moindre bruit. Je ne sais quel sentiment de terreur solennelle s'est glissé, dans mon âme. J'étais muet, et je n'osais l'interrompre. Il avait l'air aussi familier que je le suis avec les outils de mon métier. Je le voyais aussi distinctement

que je vous vois; j'épiais tous ses mouvements avec anxiété.^ Il entra clans mon arrière-cabinet; je le suivis, pétriûé de surprise.

Mon gentilhomme à l'habit noir continua sa route et son ouvrage, ferma le télescope, couvrit les verres de leur enveloppe, enferma dans sa boîte mon nouveau chronomètre, rangea tout l'appareil astronomique placé auprès de la fenêtre, et se trouvant enlin auprès de ma table à écrire, ferma mon pupitre à clef, jeta mes plumes dans le feu, renversa l'encre dans lescendreset finit par déposer au-dessus du pupitre la clef qui servait à l'ouvrir. Je voulus m'approcher. L'apparition fit une pause, se retourna vers moi, me regarda d'un air grave, triste tt doux, remua la tète, fit un pas. Sa bougie s'éteignit alors, et je ne vis plus rien. La figure du fantôme m'était bien connue. Ses traits étaient ceux du célèbre Boyle i tel que le représente la gravure qui forme le frontispice de son traité de l'air atmosphérique.

— Le fait est curieux.

— D'autant plus curieux que j'ai toujours eu de la vénéraUon pour ce grand homme : sa vie est mon modèle; ses doctrines me sont chères. Ne trouvez-vous pas singulier (ju'il soit venu fermer ma boutique et m'avertir de prendre soin de mes affaires? JSe pouvait-oa pas regarder celte bizarre visite comme une sorte de conseil solennel, de surnaturelle admonition ?

— Quoi ! vous vous laisseriez troubler, vous, homme sage et réfléchi, par un événement de cette nature?

— Non, mon ami, ne le croyez pas. Je n'ai point celte faiblesse. La mort, je vous assure, ne m'épouvante pas. Mais la question philosophique, le phénomène d'une telle vision m'obsède et tourmente ma pensée. Ne trouvez-vous pas

1 (lonnu par d'admiraliles découverte?, el aussi remarquable par ses talents (iiic par sa coiiduilc privée.

cela naturel? Ne croyez-vous pas que, dans une telle circonstance, il y a un monde de problèmes, qui déjoueront éternellement la sagacité humaine? Et que dirions-nous tous les deux, si l'avertissement du savant et fantastique BQyle se trouvait justifié par l'événement; si ces ustensiles et ces instruments qu'il a si soigneusement remis en ordre, je ne devais jamais les toucher, si en un mot j'étais obligé de fermer boutique^ comme je vous l'ai déjà dit?

Je ne pus m'empêcher de donner accès à je ne sais quel pressentiment pénible, dont mon amitié pour E... ou plutôt mon admiration profonde pour ses vertus augmentait l'amertume. Je rentrai chez moi^ affecté d'une crainte vague, il me fut impossible de dormir. Je me levai tout pensif, et je m'étonnai d'avoir, grâce à mes rêveries, dépassé de beaucoup l'heure ordinaire de mes premières visites, quand, à six heures sonnant, mon domestique me remit la lettre suivante de la part de l'ami qui m'avait introduit chez M. E...

« Mon cher ***,

« Hâtez-vous de venir. Une attaque de paralysie a frappé ce matin, à sept heures et demie, notre excellent ami M. E... J'ai bien peur que cet assaut, joint à la terrible maladie chronique à laquelle il est en proie, ne disperse et n'anéantisse les derniers débris de son organisation ruinée et débile. Je suis chez lui, et je vous attends avec impatience.

En peu d'instants je fus à Lambeth ; et après avoir donné les premiers secours au malade, je demandai si quelque événement nouveau avait déterminé cette catastrophe à laquelle il était trop vraisemblable qu'il sucomberait. La jeune fille d'E... fondant en larmes, et D... plus calme, m'apprirent qu'un malheur inattendu et terrible venait de frapper notre

ami. Lui et sa fille se trouvaient ruinés, ruinés dans la vieillesse et dans [^enfance, au milieu d'une nnaladie affreuse, sans ressource, sans secours! C'était la dernière épreuve, le dernier fleuron du martyre.

Un jeune garçon, élevé dans les écoles de paroisse *, en avait été retiré par la charité de notre ami, qui, reconnaissant en lui de l'intelligence et de l'activité, lui donna les premières notions de l'arithmétique, de la tenue des livres et de la géométrie ; puis il l'engagea comme apprenti chez un marchand de la Cité. J. H... (c'est le nom du jeune homme) se conduisait bien, et; son patron, satisfait d'avoir arraché à la misère un être digne d'estime, lui ay^ança quelques fonds, au moyen desquels J. H... commença un petit commerce qui prospéra, grâce à son travail, à sa persévérance, à son économie. De nouveaux fonds lui furent encore avancés par le généreux E..., qui se réjouissait de cette œuvre de ses mains. La boutique du jeune homme était très-bien achalandée; il payait régulièrement à son ancien maître le montant des sommes que celui-ci lui arait prêtées. Encouragé par cette prospérité croissante et sa confiance dans la moralité de J. H.., notre savant, trop bon et trop noble pour être toujours prudent, finit par lui confier, à titre de prêt et à l'intérêt de cinq pour cent, la totalité de ses capitaux, quinze mille livres sterling (372,500 francs), dans lesquels se trouvait la dot de sa fille.

Le jeune homme se lança dans des spéculations hasardeuses, et, par un de ces changements de caractère assez fréquents dans la jeunesse, se livra tout à coup à des vices ruineux. Au moment où l'on croyait sa fortune assurée, il

'• Enfants trouvés, enfants de pauvres. On peut se charger d'eux en payant une somme à la paroisse qui vous les livre. Cette coutume a dégénéré d'une mani('re horrible, et dans certains cantons de lAupleterre, elle est devenue un véritable marché de chair humaine.

fit banqueroute. Tous les fonds qui composaient la fortunede notre ami et le patrimoine de sa pauvre fille s'y trouvaient engagés. Voilà ce que le malheureux vieillard venait d'apprendre et ce qui avait déterminé l'attaque de paralysie.

— Ainsi, m'écriai-jft en pressant la main de D..., il n'a plus rien ? il a tout perdu?

— Economies, résultats des privations de sa vie entière, tout lui est enlevé partîet ingrat.

— Mais le banqueroutier laisse-t-il quelques débris à partager?

— Ce monstre a eu l'infamie d'écrire ce matin même à son bienfaiteur que, forcé de fuir ses créanciers, il regrettait beaucoup de ne pouvoir lui expliquer de vive voix cet événement malheureux; que d'ailleurs un bon dividende lui serait réservé.

— C'est le comble de l'horreur! Mais miss Emma n'at-elle pas d'autres parents?

— Aucun. Cinq mille livres sterling de dot lui élaient assignées avant la mort de son père. Aujourd'hui, elle est sans un denier. Quel coup pour ce malheureux père!

, — Il est impossible qu'il n'y succombe pas. Cependant nous entrâmes dans la chambre du vieillard. Sa fille était à genoux près du chevet du lit et pleurait, elle tenait entre ses mains la main glacée de son père. Longtemps il nous regarda fixement sans nous voir. Toute la partie gauche de la face étai», paralysée. Enfin, après beaucoup d'elYorts, il put remuer ses pâles lèvres, et il articula faiblement ces mots :

— Vous voyez... M. Boyle... M. Boyle avait raison... il faut fermer boutique.

Par un accident rare et favorable, un mouvement de fièvre succéda à l'attaque de paralysie. Par une autre singularité, l'épine dorsale, sans reprendre sos fonctions

accoutumées, cessa d'être douloureuse ; dès lors notre ami ne fit plus que dépérir lentement comme une lampe expirante. Je venais, oubliant mes autres devoirs, passer des heures entières auprès de son lit de mort et m'associer à tous les mouvements de cette âme sublime. Pas une malédiction contre son ingrat et barbare protégé ; une ferveur de bienveillance, une profondeur de piété, une grandeur de résignation que je comprenais à peine. Si le protestantisme avait eu son calendrier hagiologique, j'aurais demandé la canonisation deE...

Je cherchais un soir à lui présenter comme possible et probable son entière guérison.

— Non, non. Dieu m'a envoyé un noble messager dont je suivrai les pas. Hélas! je ne pleure que pour ma fille! ma pauvre fille! avoir tout perdu : tout ce qui lui appartenait!

— Le monstre!... Cet homme ne parle-t-il pas d'un dividende ?

— Je n'attends rien de lui ; il a'oublié ses principes, foulé aux pieds la moralité ,* je lui pardonne. Perdu de réputation, sentant la noirceur de son ingratitude, il se plongera dans le vice avec désespoir : tel est du moins l'avenir de ces malheureux. Et moi, tel que vous me voyez, si je reste encore un mois sur la terre, je n'aurai plus de quoi payer mon loyer. Il faut que je quitte cette maison...que je change de logement... dans la situation de santé où je suis... que je vende ma bibliothèque... que le commiss'aire-priseur * mette à l'encan mes ustensiles et mes instruments... ce sont presque des amis... des compagnons de si longue date!

— Ne vous livrez pas à de telles pensées. Vos amis n'oublieront rien pour s'opposer à ce malheur; ce serait une profanation.

< Auctioneer.

— Plions sous la destinée, mon cher ***; j'ai peu de jours à vivre. Si mes amis gardent un souvenir de moi, que ce soit sur ma fille orpheline que leur intérêt se porte; je les en conjure. Cette malheureuse enfant... mon Dieu ! protége-la ! protége-la !

La nouvellede la mort prochaine du savantE... se répandit dans le monde et ranima l'estime et l'admiration sincères, mais peu actives, qu'il avait inspirées. On commença à l'apprécier dès qu'on sut que l'on allait le perdre. Il reçut beaucoup de cartes de visite de nobles, de gens du monde, de membres du parlement. Cependant il fallut déménager. Ces instruments qui avaient fait le charme de sa vi<^, la consolation de ses douleurs, furent vendus la vmgtième partie de ce qu'ils valaient. Un appartement très-simple fut loué dans le voisinage et l'on y transporta le malade dans une litière. Pour un vieillard mourant, c'est une bien cruelle épreuve : il semble qu'en le forçant de se séparer des objets sur lesquels son regard avait l'habitude de se reposer, on le fasse mourir d'avance. — E... ressentit toutes ces douleurs et les subit sans se plaindre.

— Vous voyez, me dit-il, quand je vins le voir à son nouveau domicile, j'ai préludé à mon grand déménagement par un déménagement en miniature. Me voici à moitié chemin du domicile où tous les vivants seront un jour, oii je ne tarderai pas à résider à jamais.

— Souffrez- vous beaucoup?

— Non; je m'en vais tout doucement. Mon ami, ajoutat-il, en saisissant de sa main froide et humide l'une de mes mains, je vous connais depuis peu de temps, mais je vous estime et vous aime. Me pardonnerez-vous si les soins assidus que vous m'avez prodigués ne sont pas reconnus dans mon testament de la manière que j'aurais désirée, et que mon ancien état de fortune aurait rendue facile.

— Au liOm de cette estime qui m'est si précieuse, ne parlez pas de ces intérêts misérables; laissez-moi vous entendre, vous parler, profiter de cette sagesse presque divine que Dieu a épurée et affermie par tant de douleurs; ne me privez pas de ce bonheur en me traitant comme l'homme qui viendrait chercher son salaire.

— Eh bien ! non, non ! reprit-il en pressant ma main d'une étreinte faible et agitée.

Je n'aurais pas changé contre cent guinées les émotions que me fit ressentir le serrement de main du mourant. Que ce lit de mort, assiégé de tant d'horreurs, précédé de tant de peines, menacé par l'indigence, affligé par l'ingratitude et la trahison, était cependant calme et serein ! Quelle différence entre cette agonie si paisible et l'affreuse mort de la plupart des gens qui ont brillé dans le monde, et qui n'ont recueilli, dans le cours d'une vie éclatante et orgueilleuse, que des plaisirs et des remords! Les pensées de mon ami sur l'éternité, sur la destination de l'homme, sur l'âme, sur l'avenir, étaient en harmonie avec cette résignation chrétienne. Je l'écoutais avec enthousiasme et délices; je ressentais une partie de ce charme profond et mélancolique dont les amis de Socrate étaient pénétrés, quand le grand homme leur léguait, avant d'expirer, les trésors de sa prophétique sagesse.

Un dépérissement insensible nous enlevait cet excellent homme ; la tranquillité intérieure do son âme prolongeait sa faible existence. Un événement inattendu, en luiimfJrimanl une vive secousse, détermina la crise et hâta ses derniers moments.

Ce même J. H..., l'ingrat qui avait causé tant de malheurs par son imprudence et son immoralité, osa se présenter chez le mourant. Je me Ipouvais alors chez lui. Cette scène, je ne l'oublierai jamais.

— Monsieur, dit la propriétaire en s'avaiirant tout doucement vers le lit, quelqu'un demande à vous parler.

— Oui est-ce?

— J(» l'ignore, sa figure ne m'est pas inconnue. Depuis quelque temps il erre dans le voisinage ; il a l'air de désirer beaucoup vous voir et vous parler.

— Quelle espèce d'homme est-ce?

— Il est grand, pâle: sa redingote est boutonnée jusqu'au haut.

• — Allez lui demander son nom !

Quand le mourant eut entendu ce nom funeste, je le vis pâlir encore; le peu de couleurs qui se trouvaient sur ses joues fit place à une teinte livide. Il se retourna dans son lit et d'une voix altérée s'écria :

— Le malheureux! que peut-il me vouloir?... Il s'arrêta quelques instants, et tlxant sur moi les yeux : Vous savez quel est cet homme?

— Je le sais.

— Allons, j'aurai du courage, qu'on le fasse monter. J. H... entra; ses pas étaient chancelants, son regard était

fixé sur le parquet. Longtemps il resta dans cette attitude, comme si le remords l'eût accablé. Puis, s'approchant du lit du malade et tombant à genoux, les yeux couverts de ses mains, à travers lesquelles les larmes coulaient à flots, il ne put prononcer que ces paroles :

— 0 monsienr E...! monsieur E...!

— Que pouvez-vous désirer de moi? lui demanda K... h demi-voix, mais d'un ton calme.

— Mon bienfaiteur..., mon protecteur..., vous que j'ai oulragé...,vous envers qui je mesuis conduit d'une manière si indigne....

— Monsieur 11..., vous me faites mal. Vous vovez mie je

suis bien malade. Considérez l'état dans lequel je me trouve !

— La froideur de vos paroles me glace; accablez-moi de reproches, je les mérite tous. Mon cœur se brise quand je pense à la honte et à l'infamie de ma conduite envers vous....

— Eh bien I tâchez de vous corriger !

— Cher monsieur E..., mon bienfaiteur, le plus outragé des hommes, pouvez-vous me pardonner? le pouvez- vous?

E... garda le silence. Je vis qu'il ne pouvait pardonner. J. H... s'empara de sa main, qu'il couvrit de baisers et de pleurs.

— Eh bien I reprit E... après un effort pénible.... je vous pardonne.... tâchez d'obtenir le pardon de celai qui nous juge tous. Il vous sera plus utile que le mien.... que je vous donne cependant.... du fond démon cœur.

— Que vous êtes pâlel que vous semblez soutirant ! Ah ! monsieur E...! et c'est moi qui vous ai fait cela! Damnation sur ma tête ! éternelle damnation !

— Ne prononcez pas de telles paroles dans la chambre d'un mourant. Jeune homme, levez-vous, repentez-vous; votre vie peut être longue.... Je vous le répète.... vous êtes.... pardonné.... Je vais mourir en demandant à Dieu votre grâce.

— IMourir! répéta le jeune homme d'une voix rauque et tout émue de surprise et d'horreur.

— Oui, James. Ne vous imputez pas ma mort. Ne tombez pas dans le désespoir. Depuis longtemps je suis fort malade; vous le savez... Ce n'est pas vous...

— Oh! c'est moi, c'est moi seul qui vous tue. Misérable, ingrat ! Je me maudis !

— Taisez-vous! reprit E... d'une voix plus sévère... Il se radoucit bientôt. — Ce qui est fait est irréparable. Calmez-

UN SAGE LNXONNU ii

VOUS. Je ne suis pas assez fort pour soutenir do telles émotions. Je vous en supplie, ménagez-moi. Si réellement vous vous repentez, James...

— Je verserais la dernière goutte de mon sang pour racheter ce crime. Hélas ! tout est inutile. Et cependant je suis aussi malheureux: que coupable.

— Etiez-vous donc malheureux ou coupable, reprit E... avec douceur et gravité, quand vous prodiguiez votre fortune, ou plutôt la mienne, à cette créature dépravée qui vous a enlrainé dans votre ruine?

Le jeune homme devint rouge comme la pourpre, baissa les yeux et se tut.

— Je vous ai pardonné. Je dois vous faire maintenant les reproches que vous ne mérilezque trop. C'est votre inconduite qui m'a chassé de ma maison, à mon àgo, accablé d'infirmités, qui m'a jeté sur ce lit de mort, qui m'a volé et dépouillé, ')ui a privé ma fille de son patrimoine et mes derniers soupirs de consolation et de repos. Ces économies, fruit do mes sueurs et de mes privations pendant ma vie laborieuse, vous me les avez enlevées. James, commuent avez-vous eu le cœur...

Il s'arrêta. Le coupable se taisait.

— Je ne suis pas fâché contre vous, ma colère est passée. Mais j'ai delà peine, vous m'avez trompé; vous avez abusé de ma confiance.

— Ah! monsieur; je ne sais quel horrible prestige m'a déçu, m'a égaré, m'a perdu... Ne vous fiez jamais à un homme... Jamais... jamais... répéla-t-il avec terreur et désespoir.

— Je n'aurai plus guère l'occasion de ine fier a personne. James, la vie me quitte.

J. H... les veux fixés sur son ancic^n maître, les lèvres

pâles et tremblantes, le corps agité d'un frisson involontaire et continu, se rapprocha du lit.

— Me pardonnez-vous réellement? lui demanda-t-il d'une voix à peine intelligible.

— Oui, si vous me promettez de vous corriger. Et si ce repentir est sincère, souvenez-vous que ce n'est pas à moi seul que vous avez fait du tort, souvenez-vous de ma fille...

Le vieillard fondit en larmes... x\dieu, continua-t-il, allez-vous-en; je m'affaiblis, tout ceci m'a trop ému.

— Vous feriez bien de vous retirer, dis-je alors au jeune homme.

Miss E... entra dans ce moment et s'assit. J. H... tira de sa poche de côté un portefeuille de maroquin rouge, le jeta précipitamment sur les genoux de la jeune fille^ et. portant sa main à ses lèvres, murmura ces mots:

— Adieu, adieu, le meilleur des hommes ! Adieu pour toujours.

Il sortit d'un pas rapide, et je le vis par la fenêtre s'éloigner à grands pas. M. E... s'était évanoui ; je lui donnai des soins, et j'ouvris ensuite le portefeuille qui contenait un gros paquet de billets de banque ^ et la lettre suivante, dont je possède l'original :

« Vous que je vénère et que j'ai tant outragé -, quand vous lirez cette lettre, son auteur se trouvera sur un navire qui doit le conduire en Amérique. Il a mésusé de votre confiance, o le meilleur des hommes; mais il espère que son repentir vous touchera; la somme ci- jointe est bien faible, mais il espère se mettre en état de mieux faire plus tard. »

^ lîaiik-iioles. Los pins faibles représentent 20 scliellings.

— lievoefl and much injured sir. Cette expression pallu'iiqne et simple n'a point de corrélatif en français : Itévéré et très-olTensô monsieur... etc.

l]N SAGE INCOrs^NlT 43

La somme renfermée dans le portefeuille montait à trois mille livres sterling, faible compensation des quinze mille livres sterling dont la perte avait réduit E... à la misère et l'avait conduit à la mort. Le lendemain de cet événement, je retournai chez lui. Il me dit (ju'il avait réfléchi mûrement sur la conduile de J. H...; qu'il le croyait moins coupable d'improbité que d'étourderie ; que sans doute cette somme de trois mille livres sterling pourrait devenir utile à sa fille, maisnequ'il devait s'en regarder que comme simple dépositaire, au nom de tous les autres créanciers. Je ne répondit rien à celle déclaration , preuve de l'intégrité la plus rare et la plus sublime. Je savais que le noble vieillard n'était au-dessous d'aucun sacrifice, je le connaissais capable de toutes les vertus, mêmes des plus héroïijues. L'avoué qu'il envoya chercher, afin de lui communiquer ses intentions, lui représenta que, dans la situation des choses, n'ayant point recula somme à titre de payement, ni comme créancier de la faillite, il avait moralement et légalement le droit de garder ces trois mille livres.

— Ce ne serait, continua l'homme de la loi, que parle scrupule de la probité la plus stricte et même la plus superstitieuse dans l'accomplissement de ses devoirs, que vous pourriez restituer le montant de ces billets de banque.

— Eh ! bien, qu'aux yeux de Dieu comme à ceux des hommes, je reste pur de toute fraude!

— Mais votre fille!

— Pauvre enfant... chère Emmal... même pour elle, je ne m'écarterai pas, sur mon lit de mort, de laroute que j'ai suivie. Emportez cet argent.

— Peut-être, lui dis-je alors, n'obtiendrez-vous pas un pour cent de votre créance.

— Je mourrai du moins la conscience nette. Cependant les autres créanciers de J. H..., riches pour la

plupart et profondément touchés de la situation et de la probité indomptable du vieillard mourant, s'entendirent pour répondre à cet acte d'intégrité sublime, par un acte de noblesse et de générosité non moins rare. Ils déclarèrent que le dépôt du bilan de J. H... et le règlement de ses comptes suffisaient pour leur donner un dividende considérable, et que celui auquel M. E... avait droit par première hypothèque s'élevait déjà à la somme de trois mille cinq cents livres sterling, qu'ils lui envoyèrent. Ils ajoutèrent qu'ils regardaient comme assuré le payement intégral des quinze mille livres sterling prêtées par M. E..., et que , s'il voulait les accepter de leurs mains à titre d'avance, ils étaient prêts à les lui faire verser dans sa caisse. E... refuse cette dernière proposition ; mais la certitude de ne point laisser sa fille dénuée de tout secours adoucit ses derniers instants.

Deux jours après, il reçut avec indifférence la nouvelle de sa nomination à l'une des principales chaires scientifiques des trois royaumes, et le montant d'un prix extraordinaire remporté par lui dans le concours ouvert par une célèbre académie. Ces honneurs et ces succès le touchèrent peu. Les dernières paroles du philosophe furent consacrées à combattre ce système qui change l'arène scientifique en une arène de gladiateurs, excite entre les savants une rivalité haineuse, fait entrer l'ambition et ses fureurs, l'envie et sa rage dans le cabinet et le laboratoire, et mêle des vices odieux à l'admiration des Newton, des Descartes et des Herschel. a La science, me disait E..., doit se suffire à ellemême. C'est pour elle qu'il faut l'aimer. Ces stimulants qu'on lui prodigue prouvent le peu de cas que nous en faisons. Yîles-vousjamais un bon médecin stimuler un organe en pleine possession de toute sa santé? Non, non. Les vrais grands hommes ne s'embarrassent point de ces distinctions stériles. Que leur importe un ruban ou une médaille? C'est

UN SAGE Ï^XON^'U 45

la vérité qii'il§ cherchent, c'est à elle qu'ils rapportent

tout. ))

Je vis mourir peu de jours après entre mes bras, sans repentir, sans regret, en paix avec le monde et avec luimême, cet excellent homme. Son décès a, pendant trois jours, causé quelque sensation dans les cercles de Londres; puis on a cessé de s'occuper de lui. Pour moi, je ne demande à Dieu que de vivre assez bien pour expirer aussi doucement.

LES SPUNGING-HCUSES DE LONDRES tN 1820

Je sais que tous les romanciers prolestent de l'exacte véritéde leurs tableaux; c'est un naalheur pour ceux qui n'ont que la vérité à dire. Comment le public ne confondrait-il pas avec l'historien et l'annaliste exact ces faiseurs de contes qui, se parant d'un masque de réalité factice, donnent des tableaux de fantaisie pour des portraits fidèles, et qui désorientent le lecteur, toujours prêta regarder comme un mensonge, comme un jeu de l'imagination, tout ce que contient un livre ?

Cependant il y a, dans la réalité, autant de romans terribles, autant de drames à émotions, autant de faits qui peuvent éveiller la curiosité publique que dans les créations les plus bizarres de Mathurin et d'Anne Radclifle. c La moitié du monde ne sait pas, dit le proverbe, comment vit l'autre moitié. » Ah ! si l'homme connaissait mieux les souffrances qu'il inflige à l'homme, le total des misères humaines ne tarderait pas à décroître ! Un esprit actif et mêlé au mouvement des affaires positives tirerait grand parti de ces lumières; une intelligence douée de réflexion, les combinant avec d'autres faits, les forcerait à tourner au profil de l'humanité.

Ces considérations nous engagent à donner de la publicité à-

quelques faits trop réels, hélas ! et qui se rapportent à ce fragment honteux de la vieille barbarie, à l'emprisonnement pour dettes. Nous nous portons garant de l'exactitude et de l'authenticité de toutes les circonstances : ce n'est ici qu'un simple procès-verbal qui ne prétend pas à l'intérêt du conte, à l'élégance du style, à la rapidité brillante de la narration. Voici le moment où de vastes réformes, dirigées par de puissants esprits, s'étendent à toutes les parties de la législation, pénètrent dans tous les coins obscurs de l'édifice social. Qu'on jette donc les youx sur ces détails, et que l'on abolisse enfm une absurdité barbare. Arrachez à un créancier vindicatif, à un ennemi personnel l'arme de vengeance et de torture. Il est ridicule de permettre à un homme de jeter un autre homme en prison pour le punir d'un acte dont l'un et l'autre furent complices; si le créancier perd son argent par sa propre imprudence, cette perte est juste, car il l'a méritée; si le malheur de son débiteur cause sa perte, ce dernierne doit pas être puni. Tous deux sont partenaires; le créancier, comme le débiteur, espérait retirer un avantage de la transaction dans laquelle il est entré. Punissez la fraude, frappez le vice, soyez inexorables pour le crime • mais souvenez-vous, législateurs, que des scènes semblables à celles que nous allons rapporter, scènes qui se présentent tous les jours à Paris, à Vienne, à Londres, ne font qu'étendre la sphère de la démoralisation et semer dans la masse du peuple une corruption bien plus fatale que les abus auxquels on veut parer.

Le Spunging-House, en Angleterre, est une espèced'enfer intermédiaire entre la maison de dépôt dans laquelle on vous jette préalablement, où la politesse rapacc du geôlier se charge (comme l'indique le mot spungin<j) d'arracher au débiteur le peu d'argent qui lui reste, et de humer, si l'on veut suivre la méiaphore populaire de cette étrange appellation.

les derniers débris de ses ressources. Cela posé, entrons ensemble dans ce pandémonium terrestre.

En 1823, j'eus occasion de donner mes soins à mi jeune Espagnol réfugié, nommé Trueba, qui avait contracté quelques dettes pendant son séjour en Angleterre. Par une belle soirée d'automne, ce gentleman était à prendre le thé avec sa famille et devisait paisiblement au coin du feu. C'est une douce et agréable conversation que celle du crépuscule; les idées et les paroles semblent s'imprégner du caractère modéré, tendre, gracieux, m élancolique, qui caractérise cet instant du jour. Sur les huit heures, plusieurs coupsde marteau ébranlèrent la porte qui donnait sur la rue, et quand le domestique l'eut ouverte, un bruit de pas précipités fit retentir lecorridor. N'étaient-ce pasdes voleurs qui pénétraient dons la maison et qui espéraient que leur nombre protégerait à la fois leur capture et leur fuite? Telle fut d'abord la pensée du gentleman et de sa femme ! mais bientôt les gens qui entrèrent sans cérémonie dans le salon détruisirent leurs craintes et les remplacèrent par une autre certitude non moins terrible.

— Frédéric Trueba l'aîné est-il ici? demanda une voix rauque pendant que le domestique allait chercher uu flambeau.

— C'est moi, répondit Trueba lui-même qui croyait n'avoir rien à craindre. Que me voulez-vous ?

Le domestique entra, la lumière à la main. D'une part se trouvaient cinq ou six hommes dont la figure eût été bien digne d'être saisie et éternisée par le pinceau de Cruishank; des têtes entre l'oiseau de proie et la belette : vulgaires, inquisitives et basses. Devant eux était placé un homme maigre qui paraissait leur servir de guide. C'était un créancier de Trueba. L'homme maigre se plaça dans une attitude théâtrale, comme s'il eût été question d'un acte héroïque et

d'un grand effort de courage ; puis étendant horizontalement la main vers Trueba :

— Voici notre homme, s'écria-t-il.

Alors s'avança M. Donaty, le général en chef de ces chasses humaines, il était escorté d'une vaillante armée qui eût suffi pour arrêter Cartouche, Mandrin, Rob-Roy, le fameux Jacques seize fois pendu, ou Jérémie Abershaw, le chef de brigands écossais ; il toucha du bout du doigt l'épaule de notre héros, qui, dès lors, devenait sa capture légitime, son bien, sa propriété.

— Il faut, monsieur, que vous ayez la bonté de m'accompagner dans l'allée de Greatshire.

C'était dans cette allée obscure et qui, du temps d'Addisson, ne manquait pas de célébrité, que se trouvait situé le toit hospitalier de M. Donaty. « Tout changement, dit Samuel Johnson, est d'abord incommode et désagréable. » Je vous aisse à penser si Trueba, forcé de quitter sa jeune femme et quelques enfants en bas âge, trouva de son goût le nouveau logement qu'on lui offrait dans le spunging-house, espèce d'hôtellerie à l'usage des débiteurs réfractaires, et qui depuis dix ans s'est multipliée de manière à envahir tous les quartiers de Londres. C'est là que les recors déposent leur capture avant qu'elle soit écrouée, étiquetée et parquée dans la geôle qui l'attend. Purgatoire bizarre d'où toute espérance n'est pas encore exilée, mais d'où l'on peut entrevoir au loin toutes les horreurs de la prison proprement dite, où vous trouvez plus d'un avant-goût de ces tortures; en un mot, une espèce d'antichambre de l'enfer.

M. Donaty, pour un homme de sa classe, habitué à voir souffrir et h faire souffrir, était assez honnête, et ne manquait pas d'une sorte d'affabilité. Dès que Trueba fut introduit dans l'habitation de son gardien, il sentit le besoin d'être seul.

— Sans doute, s'écria-t-il, vous avez ici un lit de paille pour moi, veuillez m'y faire conduire.

La porte d'une petite chambre située au premier étage, donnant sur une cour obscure, verrouillée, cadenassée et dont les fenêtres étaient armées de barreaux énormes, s'ouvrit devant Trueba qui, pour la première fois, éprouva cette sensation étrange et douloureuse que cause toujours la perte de la liberté. Dans un coin était un mauvais lit. Près d'une table de sapin se trouvait assise une femme trèsjeune, jolie, vêtue selon la dernière mode et dont le coude était appuyé sur la table et la tête inclinée sur la paume de la main. Il y avait de la candeur et de la grâce dans l'attitude de cette piisonnière, et certes Trueba ne s'attendait pas à rencontrer là un hôte de celte nature. Mais lorsqu'il jeta un coup d'œil plus attentif sur la table et sur les objets qui la couvraient, quel fut son étonneinent d'y voir d'abord un verre à demi plein de cette liqueur azurée, de ce poison populaire que les basses classes de Londres appellent la ruine-hleue ^ , puis une bouteille de porter et enfin un pot d'ale. La bouteille et le pot étaient vides; mais la dame cherchait de temps en temps une consolation dans le verre de gin, remède funeste dans lequel la dépravation, la faiblesse et l'étourderie puisent trop souvent l'oubli de leurs maux.

Trueba contempla d'un œil surpris la belle pénitente et surtout l'occupation peu édifiante qui l'aidait à tromper le cours des heures. Embarrassé de ce tête-à-tête, il s'assit; une servante entra bientôt et lui demanda six schellings pour la nuit (7 francs 20 centimes); somme exorbitante contre laquelle Trueba ne se révolta pas; il savait que toute

* Blnc-niin, c'est le t;in, qui n'est l>u que par les gens du plus ba peuple.

LES SPUNGING-HOUSES DE LONDRES 5i

résistance serait inutile, et que les tiabitants des prisons tombent sous la loi souveraine dé leur geôlier. Il résolut de faire contre fortune bon cœur et de tirer le meilleur parti possible de sa situation; puis demandant une bouteille de porter, dans l'espoir de rendre M. Donaty favorable à ses intérêts, il approcha bravement sa chaise' de la table et permit à sa compagne de le considérer de plus près. Le bruit de la chaise arracha la belle pénitente à sa rêverie; elle fit un mouvement, releva la plus jolie tête du monde avec une expression très-bienveillante; puis, au lieu de se livrer à des réflexions mélancoliques inutiles dans sa situation, elle se contenta, car elle était philosophe, de remphr son verre de gin, de l'avaler d'un trait et d'indiquer par un signe expressif et un mouvement de tête gracieux qu'elle s'attendait bien à voir l'étranger en faire autant. Jusqu'alors elle n'avait pas ouvert la bouche. Trueba, qui avait interprété sans peine l'élégante pantomime de sa partenaire, crut devoir rompre le silence.

— J'avoue, madame, lui dit-ii, que je ne suis pas grand partisan de cette liqueur bleue; un verre de porter me suffit, et je boirai, si vous voulez, à notre meilleur sort.

La belle se contenta de prononcer d'un air d'un inexprimable dédain le monosyllabe ah ! dont la modulation prolongée exprimait le peu de cas qu'elle faisait d'un homme qui préférait à une liqueur stimulante et généreuse le misérable porter. Dès lors les opinions de Trueba furent arrêtées : il vit que celle à qui le hasard l'avait associé ressemblait moins à une nymphe delà cour de Diane qu'aux b^jcchantes échevelées qui suivent le char de Bacchus. Heureusement ce tête-à-tête peu agréable fut [interrompu par l'arrivée de deux jeunes filles élégamment vêtues et qui venaient rendre visite à la belle Sally, tel était son nom. Une conversation plus intéressante que délicate, plus amusante que morale.

apprit à Trueba que la belle Sally appartenait à cette paroisse de Marylebone oii Vénus a autant d'autels que dans Babyione antique, et qu'un mercier du même quartier, ne pouvant se faire payer par elle, avait choisi la voie la plus expéditive et la plus sûre pour obtenir justice, en la confiant aux soins paternels de M. Donaty jusqu'à ce que le banc du roi, Marshalsea, ou la prison de la flotte s'emparassent de la captive et la préparassent à paraître devant les tribunaux. Trueba fit bien des réflexions morales et philosofiques sur l'imprudence et la folie de ces lois qui, plaçant toujours l'honnête homme sur la même ligne que le coupable, confondant toutes les existences dans des prisons communes, jettent la lie de la population et le débiteur imprudent ou malheureux sous les verroux du même cachot. Il pensa avec raison que, Dour la jeunesse qui reçoit aisément toutes les impressions, c'est là une source féconde de vices, de dépravation et de malheurs. Cependant les trois demoiselles, qui ne professaient pas la philosophie, avaient commencé une merveilleuse et bruyante galopade qui attira quelque temps l'attention de Trueba. Il leur porta envie et chercha de son mieux à imiter leur insouciance, dernier terme peut-être de la philosophie humaine. * Alors M. Donaty vint annoncer que Ton allait fermer les portes et donna le signal du départ. Les deux amies de Sally glissèrent dans la main de leur com[)agne persécutée une pièce de sept schellings que, dans l'argot des bas lieux, on appelle spangle, chargèrent la table des provisions qu'elles avaient apportées dans leurs cabas, payèrent son logement pour la nuit, vidèrent encore deux fois le verre rempli du gin tout-puissant et sortirent en promettant à Sally de venir la voir le lendemain à la même heure.

Trueba fut fort embarrassé lorsqu'il se trouva de nouveau en tête-à-tête avec la belle Sallv. Elle était retombée dans

son premier marasme. Plusieurs fois il essaya de donner à la conversation un tour quelconque. Il lui parla du beau temps, de la cause de son chagrin, et de son emprisonnement, des modes, du Ranelagh,de tout ce qui pouvait intéresser une femme. Hélas! il ne parlait plus la même langue qu'elle. Sally ne connaissait que l'argot, dialecte énergique et même poétique, mais dont il n'avait pas la clef. Effrayé de la stupidité de sa compagne, faute peut-être de pouvoir comprendre les choses spirituelles ou brillantes prononcées dans ce langage étranger à ses habitudes, Trueba s'ennuyait beaucoup.Enfin, Sally, comme pour approuver tacitement l'opinion que lui-même avait formée, s'endormit d'un profond sommeil,etdois-jeledire,ronflacommeun orgue. ODryden! ô Milton ! ô Jean-Jacques! que devenaient vos exclamations pathétiques, vos éloquentes tirades sur la destinée de la femme qui doit adoucir et tempérer les brutales passions du sexe fort ! Quel auteur dramatique aurait imaginé cet incident! Trueba, homme délicat, et d'habitudes très-recherchées, resta pétrifié sur sa chaise.

Plusieurs jours se passèrent ainsi. Enfin à minuit un domestique vint prier Trueba de passer dans le parloir de M. Donaty. Ce fut avec grand plaisir qu'il se rendit à cette invitation. La situation devenait incommode et ennuyeuse. L'intérieur du parloir était, comme on dit en Angleterre, respectable; le grog ' fumait sur la table. La muraille était couverte d'admirables esquisses dont Trueba, grand connaisseur de peinture, s'approcha après avoir fait honneur au grog (le son hôte.

— De qui sont ces esquisses? demanda-t-il après avoir visité tous les coins de la chambre dont la tenture disparaissait sous les cadres nombreux qui la tapissaient de toutes parts.

' Méhm^e (l'caii-de-vie, d'eau tirde et do suere.

— De Georges Morland, répondit Donaly; il a été longtemps sous ma protection. Quelquefois je Tai eu pendant deux ou trois mois ici. Il me donnait deux guinéos par jour, me payait en tableaux et en dessins^ et je ne laissais pas d'y trouver mon compte. Ses ouvrages avaient une grande vogue; et le dérangement de ses affaires ne venait que de son peu d'économie, de sa mauvaise administration et surtout de son état d'ivresse perpétuelle; je vendais facilement une de ses esquisses les moins achevées quatre fois ce qu'elle m'avait coûté et je ne m'en faisais aucun scrupule. Pourvu que Morland eût à boire, prison ou liberté, pauvreté ou richesse, gloire ou obscurité, tout lui était indifférent. Ce n'était pas un gourmet dans son genre; il buvait à peu près tout ce qui se présentait et n'avait horreur que de l'eau. Dès le matin on lui apportait un pot rempli de gin, car il ne pouvait travailler qu'après avoir été, comme il le disait lui-même, amorcé. Une fois dominé par l'ivresse que pro-i duit cette liqueur ardente, il s'asseyait devant son chevalet, travaillait avec une espèce de fureur et faisait des chefsd'œuvre; sa facilité et l'audace de son pinceau redoublaient. Pendant les cinq années qui ont précédé sa mort, il n'a pas cessé un seul instant d'être complètement ivre.

Pendant uni heure environ, Trueba causa de bonne amitié avec son gardien, qui finit par lui donner congé et par lui dire que, s'il voulait se retirer, le domestique le conduirait à son appartement. Trueba, assez spirituel pour oublier qu'il était homme du monde, fit raison à M. Donaty, avala d'un trait le grog qu'il n'aimait pas, et souhaita le bonsoir à son hôte qui lui avait donné le signal de la retraite. Si jamais, ce que je ne vous souhaite pas, ô mes chers amis, vous avez quelques rapports délicats avec ces instruments secondaires i\m se chargent de l'exécution de la justice, soyez humbles, patients et soumis. Respectez l'huissier, pliez-vous aux habi-

tudes et aux fantaisies du garde de^ commerce ; parlez humblement au concierge. Ce sont gens qui sans doute ne peuvent faire aucun bien, mais qui se trouvent dans le cas de faire beaucoup de mal.

En rentrant dans son appartement, Trueba le trouva inoccupé et s'en réjouit. Le pauvre petit lit qui était dans un coin de la chambre lui appartenait bien, à lui seul, à luimême; il s'y jeta et goûta pendant quelques heures un peu de ce repos nécessaire et troublé que l'auteur du Paradis perdu accorde à Satan sur le lac de feu. Le lendemain, sur les sept heures, son créancier inexorable vint lui demander le payement, non-seulement de la dette, mais des frais qui avaient été faits et qui en quadruplaient le montant; sur la réponse négative du débiteur, il le livra aux Philistins.

Après avoir déjeuné dans le parloir, au milieu des chefsd'œuvre de Borland, Trueba partit, escorté d'un officier du shériff, garde du corps ordinaire des débiteurs insolvables, qui le conduisit à la prison de Marshalsea, dans le Borough.

Ici s'ouvre une nouvelle scène ; nous n'avons encore vu que l'avenue extérieure qui conduit a la prison. C'est bien assez sans doute de soumettre un homme qui, de son propre aveu, est hors d'état de payer sa dette à la rapacité d'un misérable gardien ; mais d'autres iniquités nous attendent. Quel pandémonium! Quel réceptacle de bandits^, de pirates et d'escrocs ! Quelle sensation doit-on éprouver on se trouvant mêlé à cette lie du vice et de la crapule I Quelle dégradation injuste et insensée pour un homme qui n'a commis d'autre crime que de ne pas payer à l'échéance dix ou quinze livres sterling ! Toutes les régions de l'Europe partagent encore cette barbarie.

Marshalsea, une des plus anciennes prisons de Londres, est aussi l'une des plus dégradées que l'on connaisse. Ce ne sont que ruines sur ruines. Il y a peu de temps un vieux

plafond s'est écroulé sur la tête des malheureux habitants de cet enfer. Les salles dépourvues, non-seulement de tout ornement, mais de toute propreté, l'aspect c^i^avéreux des prisonniers, la misère, le vice et la saleté qui régnent partout dans cette prison, frappèrent le pauvre Truebade dégoût et d'horreur. Il fallut quelquetemps pour qu'il s'accoutumât à cette situation nouvelle; mais enfin il découvrit au milieu de tous ces misérables une habitante qui méritait un meilleur sortetque nos lecteurss'étonneraienlde voirfigurer dans ces pages, si le respect et les égards qu'elle mérite ne nous empêchaient de citer son nom.

C'est une des romancières les plus connues de ces derniers temps; une femme dont le talent a, sans doute, lecteur, concouru à charmer vos loisirs; une dette de six livres sterling seulement (150 l'r.) démesurément grossie par la chicane des avocats et l'avidité des huissiers et gens de même sorte, la retient encore aujourd'hui dans cette prison, sans aucun espoir d'en sortir jamais. Trueba'la trouva cependant calme et résignée; elle avait vécu dans le monde, elle avait été flattée, courtisée dans son temps. Elle subissait sans trop se plaindre la terrible punition que le sort lui infligeait, l'argent lui manquait totalement. Je l'ai vue, disait Trueba, se contenter pour dîner d'un passage du Spectateur, et pour déjeuner le lendemain, des contes des Milles et une Nuits. Le genre de romans analytiques et détaillés, dans lequel elle avait eu autrefois du succès, avait fait place au roman historique. Les libraires ne venaient plus à elle, et elle s'occupait dans sa solitude à composer un ouvrage qui avait peu de chance d'être acheté ou vendu : l'histoire de sa patrie. Misstriss L... avait une patrie qui luiapj^artenait, qui n'était ni l'Angleterre, ni l'Irlande, ni TEcosso, ni même le pays de Galles, c'était une patrie de trois ou quatre lieues de largeur, l'île de Man.

LES SPUiNGING-HOUSES DE LONDRES 57

Moins un pays a d'importance réelle dans la liste des nations, plus il inspire d'attachement et d'amour à ses enfants. Le patriotisme est en proportion inverse de l'étendue des territoires. Quand Rome était le monde entier, le citoyen romain n'aurait pas sacrifié pour sa patrie une once de sang ou une poignée de sesterces. La Rome de Servius TuUius, une Rome de quelques lieues carrées, trouvait autant de victimes dévouées et de martyrs prêts à se sacrifier pour elle qu'elle avait d'habitants. La nationalité s'est conservée en Suisse qui est un petit pays; elle n'est pas moins forte en Ecosse. Plus un peuple est insignifiant, plus il est fier. Les Ecossais, lorsqu'ils étaient pauvres, s'institulaient nation de rois.

L'Jrlande, qui n'a pas fait de progrès vers la civilisalion, est encore plus orgueilleuse que l'Ecosse; quant aux Gallois, auxquels personne ne pense en Europe, seuls descendants des Druides, s'il faut les croire, ils sont plus vains encore que les Irlandais. D'après toutes les règles des mathématiques et la loi des proportions, le patriotisme de l'île de Man doit avoir quelque chose de plus ardent et de plus exclusif que celui du pays de Galles ; et c'est ce que nous prouva sans réplique l'enthousiasme de cette pauvre mistriss L... pour son pays natal. Les annales de ces deux ou trois villages devaient, selon la supputation de l'auteur, remplir quatre ou cinq volumes in-octavo, et c'était encore trop peu, disait-elle, car elle embrassait la géographie, l'histoire naturelle, la cosmographie et même la théologie de son île adorée. Comme le mot Man signifie homme en anglais et dans toutes les langues teutoniques, pourquoi l'île de l'Homme ne serait-elle pas le berceau de notre race, le centre du paradis? Elle consacrait un chapitre assez long à cette hypothèse probable.

Elle vivait isolée au milieu de celte république confuse ;

m LE VIEUX Mf^.DEClN

elle occupait une espèce de hutte, édifice assez misérable et qui ne ressemblait pas mal à une niche à chien , mais qui du moins, grâce à sa récente construction, avait le mérite d'être propre. Un jour que Trueba était assis au fond de la cour, sur un banc qui faisait face au palais de mistriss L..., et qu'il jetait un regard observateur sur les domaines du royaume inconnu qu'il habitait, pistress L... le remarqua, et la tournure élégante de cet étranger pensif, si peu semblable à ses compagnons d'infortune, attira l'attention de la romancière ; elle se dirigea de son côté. Trueba ne s'aperçut de sa présence que lorsqu'elle se trouva en face de lui ; il releva la tête et vit une petite femme vêtue de noir, assez bien faite et dont la tournure décente contrastait, ainsi que celle de Trueba, avec la tournure et la physionomie patibulaires des véritables indigènes. Les vêtements de l'interlocutrice étaient passés de mode, mais propres. Quant à Trueba, le fashionable le plus minutieux n'est pas habillé avec plus de soin et de fraîcheur qu'il ne l'était. Elle lui adressa la parole avec aisance, avec grâce.

— Je regrette, monsieur, lui dit-elle, pour vous et non pour moi, de trouver ici une personne dont l'extérieur est si peu en harmonie avec ce qui nous entoure. — Trueba se leva et répondit à ses politesses par des politesses. Une lonque solitude, l'ennui, le défaut de société, firent valoir aux yeux de mistriss L... tous les mérites de Trueba, qui, pour une autre femme, eût été moins dangereux peut-être.

Romancière et romanesque, captive, accoutumée à la plus haute et à la plus exquise délicatesse de sentiments, elle fut si heureuse de trouver dans Trueba une sorte de parenté d'intelligence, que son exaltation ne connut plus de bornes. Hélas! l'ingrat TruebaVn fut embarrassé. Souvent il allait prendre le thé dans le cabinet obscur de mistriss L.... et le déluge de ses panégyriques, l'excès

d'admiration qu'il inspirait, après avoir flaUé quelque temps sa vanité, finirent par intimider sa modestie.

Le premier jour de sa liaison avec mistriss L..., M. Tasker, l'aubergiste chargé de désaltérer et de nourrir les habitants du lieu, vint inlerrrompre la conversation do nos héros et, avec une politesse digne du maître d'hôtel le plus accompli, mais sans cesser d'employer le dialecte d'argot qui seul a cours dans ces parages.

— Monsieur coupe-t-il avec ces gentilshommes?

— Que voulez-vous dire ? demanda ïrueba. •

— Youlez-vous dîner à table d'hôte ou seul ? Telle fut la traduction improvisée par la romancière déjà instruite de la langue du lieu.

— Ce n'est pas encore mon heure ordinaire , reprit Trueba, mais il faut s'habituer aux mœurs nouvelles. Je dînerai à table d'hôte.

— Daignez me suivre , répliqua l'aubergiste marchant d'un pas aussi grave, aussi solennel qu'un des chambellans de Georges ÏV introduisant auprès de son maître un ambassadeur étranger. Trueba s'assit gravement au milieu des notabilités les plus brillantes de Marshalsea. Le dîner était abondant; rien d'inutile, il est vrai; peu d'ornements, point de ragoûts français, mais d'excellentes côtelettes de veau avec des tranches de lard et des choux d'une fraîcheur remarquable; un gigot de mouton à la broche et dos pommes de terre en abondance, le tout arrosé de bière et coûtant deux schellings seulement. L'aubergiste de Marshalsea est certes un des honnêtes gens do Londres, car, s'il le voulait, rien ne l'empêcherait de demander cinq schellings par tête à chacun de ses convives.

Tout cela, me direz-vous, n'est pas trop mauvais pour une prison. Sans doute, mais ce que je ne reproduirai pas dans son intégrité grossière, c'est le langage, ce sont les

manières de ces messieurs, les aristocrates et les exclusifs de l'endroit. On ne parlait qu'un langage tout à fait spécial, langage dont M. Bulwer, dans l'un de ses moins bons romans, a donné quelques spécimens curieux. Je veux parler de l'argot. C'est dans ce dialecte que ces messieurs racontaient leurs exploits; langage expressif, mais inconnu des gens du monde, commun aux escrocs de la capitale et à tout le bas peuple de celte cité ; langage souvent métaphorique et poétique, mêlé de métaphysique et de calembours. Quand un filou veut parler d'argent, il emploie par exemple le mot huile des palmes ou huile de palmier; n'est-ce pas une manière de s'exprimer à la fois singulière et énergique? Trueba écoutait avec étonnement cette conversation nouvelle pour lui, et il apprenait que tape signifie dans cette langue le gin; que ruine-bleue est synonyme de ce mot; que tête d'escroc signifie le gibet; que le bub est un schelling, le gind une guinée; le lag est la transportation ; faire un penny, voler avec efïraction ; que sous le nom de flash on comprend tous les dandys du raélier ; que le cove est le chevalier d'industrie de bon ton ; que le prig s'élève un peu plus haut; que le toby-man descend un peu plus bas; et que le blowen est le genre féminin de cette population mystérieuse. Il eut bientôt à sa disposition, grâce à la complaisance de son voisin, jeune gentilhomme des grandes routes, un catalogue presque complet de ces expressions curieuses. Né dans le Devonshire, fils d'un aubergiste célèbre, très à la mode parmi les blowens, poli, galant, type bien conservé de l'ancien voleur anglais, Ncd- Longue-Face tenait alors à Londres le haut bout de sa profession. Les dames du quartier de Sadler s lui vouaient une espèce de culte; personne ne donnait un fad (repas) plus complet, ni un saut, ou si l'on aime mieux, un bal (/lop), d'un meilleur goût; son îuigo (eau-de-vie) était de la meil-

leure qualité; et son tout-nu {stark-naked) vraiment admirable. Ce héros avait un gig et un cabriolet à lui, l'éclat (argent, hmtle) ne lui manquait pas, et quand par hasard sa bourse se trouvait vide, il s'embarquait dans le tohy (expédition de grande route), sauf à passer quelque temps sous la protection de la justice. Enfin, dans certaines sociétés demi-bourgeoises, on ne se doutait pas que ce fût un filou (biizz-gloat). Déjà vieux dans le métier, ancienne lime {file), comme disent les voleurs, il avait soin d'échapper aux poursuites les plus dangereuses de la justice, et de ne prêter que le moins possible le flanc à ses ennemis naturels, les juges et leurs suppôts. Combien ûe peters (portemanteaux), combien de inarmites [poches de gilets), n'avait-il pas explorés en moins de deux heures! Trueba fut plus versé dans cet idiome et dans ces mœurs qu'il n'eût été instruit des mœurs romaines et de la langue latine après six ans de classe. L'on ne s'était pas informé des motifs de sa détention, et sur sa tournure élégante, on le prenait tout naturellement pour un cove à plumet (filou de bon ton). Aussi fut-ce avec grand plaisir qu'il échappa à l'importunité de ses honorables amis; et les laissant occupés à boire, il retourna prendre le thé chez mistriss L... Là, il eut à subir la lecture des premiers chapitres du panégyrique complet de l'île de Man, autrefois Mona.

C'est toujours une assez triste chose que d'être forcé d'écouter un auteur tenant en main son manuscrit, nous contraignant à l'obéissance passive, au silence, voire même à l'admiration. Trueba était captif, abattu, déconcerté; il se résigna et connut toutes les opinions des philosophes et des historiens sur l'antiquité de Mona , sur ses souvenirs traditionnels , sur le culte des druides et sur les troupes romaines qui y débarquèrent. Après quoi, déjà prêt à s'écrier comme ce malheureux philosophe admis à la table de Denis le Ty-

f.2 LE VIEUX MEDECIN

ran . a Qjc l'on me ramène aux carrières », il levait les yeux vers une horloge de bois suspendue dans un coin de la cabane, lorsqu'il vit entrer Lucile, sa femme, à laquelle il était marié depuis quatre ans "et dont la physionomie douce se voila de mélancolie et peut-être même d'humeur h l'aspect de ce tête-à-tête inattendu. L'histoire de l'île de Man avait mal disposé Trueba qui salua sans trop de cérémonie mistriss L***;, et se promena longtemps dans la cour <les détenus avec Lucile, plus affligée que lui , mais puisant dans sa tendresse la force de le consoler, de lui rendre l'espérance et la fermeté de l'âme.

A huit heures, un petit homme, à peu près bossu, tailleur de son métier et nommé André Thompson, vint officiellement et à la tête d'une députation, composée de deux ou trois individus de son espèce , prier Trueba d'assister, comme il l'avait promis , aux séances du club libre et joyeux, institué par les hauts bonnets de la prison. Le club libre et joyeux sous les verroux de Marshalsea ! La chose était curieuse et méritait d'être observée. Trueba les suivit et entra -dans la salle à manger transformée en salle d'assemblée.

Le président était assis , les membres avaient pris leurs places; c'était un majestueux spectacic.il y avait là des haillons et du beau linge, de riches habits et pas de cravates , des tabliers de cuir et des figures de potence. Le président était un nègre nommé Jacob Read , tambour des gardes du corps, grand musicien, et dont les doigts, à force de s'exercer, comme ceux de Paganini sur le manche (!e sa pochette, avaient acquis une dextérité fatale à son bonheur et à sa liberté. Le petit tailleur André Thompson était un grand politique, toujours en mouvement comme l'agitateur O'Connell, les poches pleines de pétitions comme John Wilkes, doué d'une faconde intarissable comme notre ami Cobetl. Parmi ces messieurs se trouvait encore Ned

Longue-Face, dont j'ai parlé, un marchand de fer, banqueroutier frauduleux; un pauvre intendant dont le maître avait examiné les comptes de trop près, et un malheureux capitaine de navire, que Trueba plaignit de toute son âme, car tout son crime avait été de faire naufrage, et les propriétaires du bâtiment, courroucés de la perte qu'ils avaient éprouvée, accusaient l'infortuné marin d'une négligence coupable qui, vraie ou fausse , était assez expiée par son emprisonnement préalable. Cet homme chantait à tue-lète toutes les chansons nationales en l'honneur de la Grande- Bretagne, de la marine et du service naval dont il avait bien droit de se plaindre. Le personnage le plus curieux de toute la congrégation était un ancien garde du commerce, arrêté pour crime de faux, et qui attendait son jugement^ Le ciel est juste!

Un épais nuage de fumée remplissait la chambre et obscurcissait tous les objets. Chaque membre avait devant lui son pot de bière et sa pipe; à travers l'épais brouillard qui remplissait la caverne, on distinguait avec peine toutes ces figures réprouvées. Les voleurs de Gil Blas, les bandits de mistress Radclifte, les bons vivants de l'opéra des gueux ne sont rien comparés aux membres du club libre et joyeux de Marshalsea ; et le pauvre ïrueba , croisant les bras, ne pouvait s'empêcher de se rappeler ce vers de Shakespeare :

J'étais Hamlct jadis ; que suis-je devenu!

Les membres du club étaient de grands politiques , la plupart libéraux renforcés; il fallait les entendre juger les ministres, apprécier les actes du gouvernement et surtout proclamer l'indépendance universelle. Le pauvre Trueba ne reconnut pas grande dillerence entre leurs discours, leur éloquence, leurs arguments, et ceuxciui font la gloire de nos

64 LE YIEUX MÉDECIN

colonnes politiques, la renommée de nos oratem's. L'utopio allait son train , nos finances étaient réparées et établies sur une base plus solide; notre dette nationale se trouvait liquidée par des gens qui n'avaient pas un penny dans leur poche. Entremêlée de duos, de trios, de fragments d'airs d'opéras, la discussion, plus bruyante que profonde, comme il arrive si souvent à nos orateurs, fut suspendue par l'arrivée du porte-clefs qui, sans façon, sans scrupule, en homme qui connaît tousses droits, préleva sur chaque pot de bière un tribut, à la grande satisfaction de ceux dont il diminuait ainsi la portion. Remarquez, s'il vous plaît, que plus on se rapproche de l'exécution matérielle et positive de la justice, plus on découvre d'iniquités flagrantes. Une prison est une serre-chaude de corruption , et, parmi tous les hommes que la loi choisit pour ses instruments, je ne sais s'il en est un seul dont les mains soient pures. On profita de l'empressement avec lequel le porte-clefs prélevait son impôt pour commencer à chanter ce chœur célèbre :

Non, l'Anglais ne peut être esclave !

El déjà on commençait la seconde strophe, lorsque soulevant son énorme paquet de clefs, symbole de sa puissance, il prouva, en congédiant tout le monde, que l'Anglais peut être esclave et qu'il fallait obéir. .

Toute la population de la prison s'évanouit comme un essaim de fantômes; chacun avait son asile assuré, sa retraite préparée. Trueba seul, errant dans cette région incommode, et ne connaissant pas les us et coutumes de ses nouveaux concitoyens, n'avait pas eu soin de se ménager une retraite nocturne. La politesse des prisons ne va guère jusqu'à s'occuper de ce qui regarde les autres, jusqu'à pourvoir à leurs besoins et prévenir leurs embarras; aussi.

d'un commun accord, laissa-t-on lo prisonnier maladroit seul et se livrant à ses rêveries dans la cour ou le préau de Marshalsea.

^Minuit sonna enfin. Deux nouveaux prisonniers arrivèrent à celte heure indue, et Trueba, les rejoignant, trouva du moins des compagnons d'infortune et des gens intéressés comme lui à découvrir un moyen de ne point passer la nuit à la belle étoile. L'un d'eux était un marchand écossais fort civil, jargonnant d'une façon bizarre, et dont l'intelligence était obscurcie par les fumées du vin ; sans ce léger inconvénient, c'eût été un camarade fort aimable. L'autre, maître de danse, pâle et maigre, se trouvait dans le même état d'ivresse que l'Écossais, et si les règles de son art ne lui eussent pas appris à se tenir en équilibre, il aurait eu de la peine, sans doute, à conserver son centre de gravité. La faible étincelle de rais^on qui restait encore à ces deux personnages les éclairait assez pour qu'ils se rendissent aux observations de Trueba, qui leur montra une espèce de hangar fermé de tous côtés, dans lequel on distribuait du vin et des vivres, et les engagea à s'y retirer avec lui el à y attendre le lever du joiri'. Déjà, entre Trueba et ces deux hommes ivres qu'il n'avait jamais connus, il existait cette fraternité singulière et instinctive que le malheur établit toujours entre les hommes. Les planches de sapin dont se composait l'édifice étaient mal jointes; l'air y pénétrait de tous côtés, et si la nuit n'avait pas été chaude, les trois exilés eussent beaucoup souffert. A peine entré dans cet asile temporaire, l'Écossais prit possession d'une grande table sur laquelle il s'étendit; Trueba s'empara d'une vieille chaise à bras dégarnie do son tissu, de paille, et le maître de danse prit position sur le banc. On peut bi(»n croire que la conversation de nos trois prisonniers ne fut ni intéressante, ni longue, ni variée. La fatigue forçait Trueba au sommeil.

Dès cinq heures du matin, une voix de Stentor fit entendre, ou plutôt beugla à ses oreilles les mots suivants :

— Debout et aux armes I

Nos trois prisonniers furent aussitôt sur pied. Devant eux se tenait un Hercule à face rouge, qui, la main étendue, leur demandait son aumône quotidienne et matinale. C'était le watctiman de la prison, accoutumé, comme tous les gardiens, geôliers, huissiers, recors et autres de même nature, à rançonner leurs pauvres serfs. Les captifs étaient tous trop bons politiques pour lui refuser ce qu'd demandait, et, étendant les bras, ils sortirent de la cahutte qui, parmi les prisonniers, portail le nom de la Rose, et firent quelques tours de promenade dans la cour.

En causant avec son compagnon, Trueba, dont l'esprit était observateur, recueillit des détails sur les acteurs les plus remarquables du théâtre au milieu duquel il se trouvait jeté. Il y avait là, comme partout, du malheur, de l'imprudence, du vice, de l'iniquité, de l'innocence; un capitaine Gérard, dont le crime n'était même pas désigné, qui se cachait à tous les yeux, beau, bien fait, de manières élégantes, souvent visité par sa mère et ses deux sœurs, mais inaccessible à tous les autres, qui ne le voyaient qu'avec dédain et avec dégoût. Un certain André Horpagne, faiseur de projets, inventeur de machines, déceveur de sots, vendant fort cher à la richesse niaise le secret de la quadrature du cercle et celui de la pierre philosophale, escroc mathématicien, qui, pendant trois ans, avait engage un jeune lord à la recherche du mouvement perpétuel et créé un mécanisme ingénieux, qui faisait tomber toutes les guinées du seigneur dans la poche du mécanicien; homme fort remarquable, qui a fini, je crois, par aller exercer ses talents à Botany-Bay. Le capitaine Purvoise, condamné à la prison par un conseil de guerre, pour avoir fait une fausse ma-

nœuvre ot échoué son vaisseau; enfin, un mélange curieux de pauvres diables précipités dans ce triste abîme par une dette de quelques livres sterling, nourrie, grossie, gigantesquement étendue par l'habileté des gens de loi.

Mais quel fut l'étonnement de Trueba, quand, le soir, il vit pénétrer dans la caverne une jeune fille, jolie, mais échevelée, et que la main brutale du gardien lança sans ménagement au milieu de la cour. C'était cette pauvre Sally, avec laquelle il s'était déjà trouvé en contact presque immédiat, et que le maître du spunging-house, faute de pouvoir recouvrer la faible somme qu'il réclamait, livrait entln aux bras séculiers des gardiens de Marshalsea. Son espérance, ainsi qu'il l'avait avoué à Sally, reposait sur les chances de secours que la beauté de sa prisonnière pouvait trouver dans la prison. 0 lois humaines! si votre but avoué est de réparer les dommages que nos passions ou nos vices font à la moralité publique,vous atteignez bien mal votre but. L'huissier vole, l'avocat trompe, le geôlier corrompt; la prison, qui devrait être un asile de pénitence, n'est qu'une école de vices.

La narration de Sally, la longue histoire qu'elle fit à Trueba, la seule personne de la prison qu'elle eût jamais entrevue, pourrait servir de texte, non- seulement à un roman plein d'intérêt, mais à un roman philosophique. On me permettra de ne pas en rapporter tous les détails, qui ont à la fois quelque chose de vulgaire et de repoussant. Qu'il me suffise de dire que la pauvre Sally, fille d'un fermier des environs de Londres, après avoir subi quehjue temps les mauvais traitements de sa famille, qui s'opposait à son mariage avec un jeune soldat, vint chercher un refuge à Londres chez une de ses sœurs qui servait comme domestique chez un ji^ge. Cet homme (il m'est impossible de lui donner ici une désignation plus polie), assez semblable du reste à ce vieux duc de Queensbury , ami de Georges IV, et

qui se vantait d'avoir perdu plus déjeunes filles qu'il n'avait de cheveux sur la tête, séduisit la jeune fille et la perdit. C'était chose curieuse de voir Trueba, homme du monde, voyageur et écrivain assez en renom, occupé à consoler celle pauvre fille qui, partout ailleurs, aurait à peine obtenu de lui un regard de pitié, et qui, dans leur entrevue du spunging-house, avait montré tant de mépris pour la sobriété, la politesse et la froideur de Trueba. Il fit assez bien foffice d'un confesseur ; il employa son éloquence à lui rappeler le souvenir de sa famille, et l'engagea vivement à réclamer son secours. Mais elle secouait la tête et répétait que cette pensée lui était plus pénible que toutes les autres; que jamais elle n'aurait le courage de soutenir la présence et les regards de son père ; que c'en était fait d'elle à jamais, que tout moyen de rentrer dans une vie plus honnête lui était enlevé. Surtout elle insistait sur les railleries amères dont elle serait l'objet et qu'il lui serait impossible de supporter. Les hommes qui, au lieu d'écrire de beaux traités ex-professo sur la philanthropie et la politique, partagent les sentiments humains et généreux des Franklin et des Howard, doivent réfléchir sur un sujet pénible que nous louchons à peine, dont notre plume effleure la souillure, mais qui , à travers toute l'Europe chrétienne, est quelque chose de si universel, de si profond, de si terrible. Déjà, en 1788, un écrivain dont la pathétique simple ne prétendait ni à l'imitation classique, ni au romantisme allemand, Goldsmith, avait peint la situation de cette pauvre fille qui, «perdue pour le monde entier, » pour la vertu, pour ses amies, vient poser sa tiMe sur le » seuil de la porte de l'homme qui l'a ruinée; le froid la » saisit, la pluie la pénètre, et son cœur chargé d'angoisses » déplore en vain le moment fatal où une paresse étourdie, » un3 ambition vaine, le désir de voir la ville, lui ont fait » quitter sa quenouille champêtre et sa robe grise. »

Une autre scène déchirante attendait Trueba : car où trouver des scènes dramatiques, sinon dans ces asiles de la misère humaine? Je sais que les gens frivoles dédaignent ces détails, mais les esprits qui pensent et les cœurs qui sentent lie seront pas du même avis. Un jeune homme qui avait, pendant quelque temps, fait avec succès le commerce des draps, s'était vu enveloppé dans la banqueroute de plusieurs maisons de banque sur lesquelles il comptait; sa femme, qui lui était fort attachée, venait le voir tous les jours. Le premier objet qui avait frappé ses yeux dans la première cour delà prison , c'était une pancarte contenan t le règlemen t du lieu, détaillé avec beaucoup d'exactitude et imprim.é en lettres rouges majuscules; entre autres clauses menaçantes, ce règlement portait que toute personne venant de l'extérieur serait fouillée, et que si l'on trouvait sur elle de Teaude-vie, elle serait mise au secret pendant un mois la première fois, pendant deux mois si elle récidivait, et pendant trois mois si elle répétait le même délit. Le secret, en Angleterre, est une punition affreuse; on jette le prisonnier dans un caveau, oii il n'a pour nourriture et pour breuvage que de l'eau et du pain; il est défendu de lui donner un lit.

Malgré ces terribles injonctions, la femme du marchand de draps, qui était enceinte et fort avancée dans sa grossesse, cacha sous son tablier une bouteille d'eau-de-vie. La recherche eut lieu et la fraude fut découverte. Le geôlier, maître d'exécuter lui-même la loi dont il est le gardien, n'adoucit jamais la sévérité de ces règlements favorables à son commerce et qui forcent les prisonniers à lui demander les aliments et les liqueurs dont ils ont besoin. La joune femme venait d'être saisie par un alguazil de la justice inférieure, lorsque Ton avertit son mari de ce qui venait d'arriver. Jamais, m'a dit Trueba, je n'ai vu de douleur plus violente; il poussa un cri de rage, s'élança, renversa deux porte-clefs.

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et se frayant un passage par force, il parvint enfin jus(|u'à l'extrémité du parloir dont il ébranla la grille, en poussant de longs gémissements; de l'autre côté de la grille était sa femme éperdue entre les mains de ces hommes sans âme, qui, pour la moitié d'un schelling, vous arracheraient la vie, et qui cherchaient à l'entraîner. Le mari, reconnaissant son impuissance, laissa retomber ses bras et pleura comme un enfant. On emmena la femme. Alors le malheureux, accablé de son émotion, tomba sur un banc et resta immobile, l'œil fixe , la physionomie contractée. Les prisonniers qui l'avaient suivi furent si émus et leur compassion suscita en quelques minutes, à travers toute la population de Marshalsea, un mouvement si rapidement électrique, que tout le monde se réunit dans la grande cour, et que, séance tenante, on rédigea une pétition fort simple, mais que je regrette de n'avoir pas conservée. Dictée par un des escrocs les plus fieffés de la compagnie, elle était pleine d'éloquence et d'énergie. Elle priait M. Jenkins, geôlier en chef delà prison, de se relâcher une fois de la sévérité que la loi l'autorisait à exercer, l'assurant de la reconnaissance de tous les prisonniers dont les signatures nombreuses étaient jointes à la supplique. Une députation, dont Trueba fit partie ( le seul emploi politique qu'il ait jamais rempli), présenta la pétition à Jenkins qui fit grâce à la coupable. Le malheureux jeune homme était encore dans la même posture, assis sur le banc du parloir, lorsque nos acclamations triomphales l'éveillèrent.

Depuis trois jours, Trueba visitait ce pays inconnu qui a, comme on le voit, ses tragédies et ses romans en action, lorsque l'évasion du contrebandier Brekelt mit tout ce petit monde en mouvement. Je ne m'étendrai pas sur les exploits préliminaires de Brekelt, et je ne dirai pas, comme tant de romanciers, qu'il avait le courage de César, la prudence d'Annibal et l'habileté de Sertorius ; ses prouesses se rédui-

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saient à quelques escarmoucbes de tirailleur contre les douaniers de la côte, je crois même que son mousquet avait abattu une ou deux têtes dans cette petite guerre. Quoi qu'il en soit, il y allait de sa vie. Dans la prison de Marshalsea, on le traitait comme prisonnier d'Etat, et les geôliers avaient reçu ordre de le tenir sous bonne et sûre garde. Brekelt, que son mé*er périlleux avait enrichi, menait joyeuse vie dans la prison, et l'or qu'il versait à pleines mains endormait un peu la surveillance des agents ; on le croyait tout occupé à noyer dans le vin et les plaisirs les soucis de sa position, pendant qu'il tramait le complot singulier, mais aussi habile que simple, auquel il dut sa liberté.

Brekelt. après avoir affecté beaucoup d'insouciance, de gaieté, d'indifférence pour la vie ou pour la mort, commanda un repas magnifique, dont lui-même fit les apprêts. Il se donna beaucoup de mouvement pour tout disposer; la plupart des subalternes, porte-clefs et geôliers de l'endroit se trouvaient métamorphosés en domestiques ; Brekelt allait lui-même recevoir ses convives, et avec une politesse exquise, il les conduisait à leur place. Déjà la plupart d'entre eux entouraient la table et l'on allait servir, lorsque Brelîelt, qui avait étudié les lieux, traversa le parloir, plaça un pistolet sur la gorge du seul homme chargé d'y faire sentinelle, il lui cria: Ouvre ou tu es mort! Il ouvrit lui-même la porte et trouva, comme il s'y attendait, deux chevaux sellés et bridés à l'extérieur ; il en monta un, piqua des deux, galopa du côté de Battersea et ne rencontra aucun obstacle. Ses amis, avec lesquels il avait comploté sa fuite, avaient eu soin de payer d'avance les receveurs de péages et de les prévenir que trois gentilshommes passeraient à telle heure précise et qu'il s'agissait d'un pari.

Rien ne manqua ; les cris même que l'on poussa favorisèrent l'évasion et passèrent pour les exclamations du peuple

témoin et admirateur de cette course au clocher. Enfin, parvenus à Baltersea, nos fugitifs y trouvèrent un reiai qu'ils avaient eu soin de se faire préparer, un costume complet de dandys qui les attendait, et, montés sur leurs nouveaux coursiers, déguisés par une fausse chevelure et des moustaches bien ajustées, ils retournèrent sur leurs pas, reprirent paisiblement la route de Londres à Kensingtonf se mêlèrent à cette procession de cavaliers à la mode qui font, dans les beaux jours, l'admiration des promeneurs de Hyde-Park, et passèrent une heure ou deux à gagner de l'appétit en caracolant parmi les lords et les fashionables. De là, la cavalcade descendit la rue de Piccadilly, et nos héros allèrent se perdre dans quelques-unes de ces tavernes mystérieuses où les brigands de Londres trouvent un abri assuré. Un repas joyeux les dédommagea de tant de fatigues, couronnées, il est vrai, çlu plus beau succès. Ils passèrent la soirée à rire de leurs ennemis et à porter de nouveaux toasts aux entreprises aventureuses qu'ils se promettaient bien d'ajouter à leurs anciens exploits.

Tout le faubourg de South wark, tous les environs de Marshalsea étaient en rumeur ; les officiers de police se répandaient sur toutes les routes, les côtes étaient peuplées d'espions; le signalement des fugitifs, placardé en grosses lettres et accompagné deTolfre d'une récompense pour qui les saisirait, couvrait tous lescoinsdes rues de Londres; tout était en mouvement ; cependant Brekelt, fort expert dans l'art de se déguiser, allait au spectacle, au café, fréquentait Drury-Lane et ne craignait rien. En effet, il échappa à toutes les recherches, et dès que la première ardeur des poursuites se fut amortie, il s'embarqua pour la Hollande et s'établit à Flessingue.

Telles étaient les aventures et les annales delà prison, que Trueba, faute d'une occupation plus digne de lui, se

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plaisait à recueillir, lorsqu'on lui annonça que deux jeunes gens le demandaient ; il trouva, en effet, dans le parloir, deux personnes qui, sans vouloir ni dire leurs noms, ni avouer de quelle part elles venaient, le prièrent d'accepter cinquante livres sterling, somme que lui envoyait, à ce que disaient ces messieurs, un ancien camarade d'études qui voulait garder l'anonyme. Trueba fil de vains efforts pour soulever le voile dont cette générosité peu commune se plaisait à s'envelopper ; il soupçonna spécialement l'excellent et érudit Sharon Turner, qu'il avait connu en Espagne et dont la vie, aussi modeste que glorieuse, est semée de beaucoup d'actions semblables. Les cinquante livres sterling, sans fournir à Trueba les moyens de mettre ordre à toutes ses affaires, lui donnèrent au moins la liberté d'échanger la prison de Marshalsea contre une geôle moins affreuse. Adieu à ces murs crevassés, à ces appartements en ruine, à ces solives tremblantes, à cette boue, à cette poussière dont Marshalsea était le réceptacle ; adieu à tous ces pauvres débiteurs sans ressources, à ces banqueroutiers frauduleux à ces dignes compagnes de la pauvre Sally, que l'on jetait là en dépôt et qui coûtent au gouvernement mille fois plui qu'ils ne valent ! Trueba, muni d'un passe-port signé d'un juge séant à Old-Bailey, alla chercher un asile dans la prison aristocratique de Fleet-street, où peut-être nos lecteurs le retrouveront quelque jour.

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