‹ Le vieux médecinChapitre 6 sur 16 · LA SECONDE VUE · texte numérisé non relu

LA SECONDE VUE

Un soir du mémorable mois de juin 1815, il y avait nombreuse et brillante société dans une maison située dans un faubourg éloigné de Londres; femmes jeunes et belles, personnages de distinction, éclat des lumières, charme de la musique et de la danse, tout cela, joint à l'animation qui régnait alors dans le pays entier, grâce aux succès que nous obtenions sur le continent, tout cela, dis-je, contribuait à donner de l'entrain à la joyeuse réunion. La maîtresse de la maison était enchantée de la gaieté de sa soirée et de l'empressement avec lequel chacun payait de sa personne.

Cependant, une jeune dame, de la tournure la plus gracieuse, avait déjà été priée à diverses reprises de se mettre au piano pour chanter la ballade écossaise : les Rives de l'Allan Water, et elle avait réussi à se soustraire aux sollicitations de la compagnie en alléguant son état de fatigue et de malaise : elle avait, en effet, l'air souffrant et paraissait n'être venue qu'à regret à cette soirée. Les jeunes filles de la réunion se racontaient tout bas que sa tristesse venait de l'absence de son fiancé, un des plus braves officiers de Varmée, qu'elle devait épouser à son retour du continent, . si toutefois les hasards de la guerre lui permettaient de venir « réclamer sa rougissante fiancée. »

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De fait, les an'ectueuses importunilôs dos parents do la jeune dame avaient pu seules l'obliger à paraître à cotte lête; si on l'eût laissée libre, elle eût préféré la solitude, pour pleurer à son aise et implorer « celui entre les mains de qui sont les résultais des batailles. »

Cependant, comme miss*** avait une magnifique voix de contralto et qu'il n'était bruit que de son remarquable talent, la société ne voulut pas accepter d'excuses, et la pauvre jeune fille fut forcée de s'asseoir au piano. Alors elle se mit à préluder par quelques accords mi'lancoliques qui éveillèrent les sympathies des auditeurs, puis elle aHacjua les premières notes de la touchante ballade écossaise : les Rives de VAllan Water. Chacun était sous le charme de ses accents mélodieux, et elle arrivait à ces vers :

Un soldai la chercha pour femme, Et il avait une voix enchanteresse.

quand, à la surprise générale, elle cessa tout à coup de chanter sans retirer ses mains de l'instrument, elle resta ainsi quelques moments, pâle comme une morte, les yeux fixés dans le vide et n'ayant plus conscience de ce qui se passait autour d'elle.

Sa sœur aînée se leva tout effrayée, mit sa main sur son épaule et s'efforça de la faire revenir à elle. — Anna, ma, sœur!... qu'est-ce?... qu'avez-voust... lui dit-elle d'une voix entrecoupée. Miss *** ne répondit pas, mais un instant après, elle poussa un cri perçant qui jeta la consternation dans ^'assemblée... — Annal ma chère Anna!... vous sentez-vous malade? s'écriait sa sœur en tremblant et en lâchant de lui faire reprendre ses sens... Mais en vaiti I... ses yeux fixes regardaient toujours devant elle... Enfin, peu à peu ils s'ouvrirent d'une façon etl'rayanle et semblèrent exprimer un profond sentiment d'horn^ur.

Toutes les personnes présentes étaient confondues, et aucune d'elles n'osait intervenir. On entendait chuchoter:— Elle se trouve mal ; — elle a une attaque; — courez chercher de l'eau;— mon Dieu! que c'est étrangel— quel cri perçant! etc. A la fin les lèvres de miss*** s'agitèrent... Ce fut d'abord un murmure inintelligible... mais l)ientôt ceux qui se trouvaient auprès d'elle purent distinguer ces mots :— Là! — ils sont là! — ils cherchent avec leurs lanternes; — ils retournent des monceaux de cadavres; — voyez! voyez!... ils les retour nent un par un. — Là ! — il est là!... — Oh !!!... horreur! — droit à travers le cœur! ! !... Et, poussant un long gémissement, elle tomba sans connaissance dans les bras de sa sœur saisie d'etî'roi. Tout n'était que confusion et épouvante !.., Chacun frémissait en entendant les paroles mystérieuses de la jeune fille... Tous ceux dont les voitures étaient déjà arrivées eurent l'attention de se retirer immédiatement, pour ne pas augmenter, par leur présence, les embarras de la famille. Bientôt le salon se trouva presque vide, il n'y resta plus que ceux qui donnaient leurs soins à la pauvre miss***.

On m'envoya chercher bien vite par un domestique à clieval. Je trouvai miss *** au lit (c'était chez sa belle-sœur que la soirée avait eu lieu); depuis qu'on l'avait couchée, elle avait eu plusieurs évanouissements, et elle était sans connaissance au moment où j'entrai dans sa chambre. Elle n'avait pas prononcé une syllabe depuis les paroles singulières que nous avons rapportées, elle avait le corps froid et roide, et semblait paralysée comme par un choc violent. Sous l'influence des stimulants que nous employâmes, elle ouvrit les yeux et regarda d'un air effaré ceux qui se tenaient autour de son lit. Pâle comme la mort, couverte d'une sueur froide, on l'eût crue inanimée, sans les profonds soupirs qui, de temps en temps, soulevaient sa poitrine. Hélas! je le vis

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plus tard!... il eût mieux valu ne pas l'avoir arraclit'o à col état de torpeur dans lequel elle était plongée!...

— Oh! malheureuse! malheureuse fille! murmura-t-elle enfin, pourquoi ai-je vécu jusqu'à ce jour?... Pourquoi ne m'avez-vous pas laissée mourir?... Il m'appelait... je le suivais... et vous n'avez pas voulu!... Mais... je le suivrai... oui... oui...

— Anna! ma chère Anna! pourquoi parler ainsi? Charles n'est pas parti pour toujours... il reviendra bientôt... il reviendra certainement, sanglotait sa sœur.

— Oh I jamais, jamais!... Vous ne pouvez pas voir ce que j'ai vu, Jeanne!... — Elle frissonna. — Oh! c'était affreux! !!... Comme ils marchaient à travers les monceaux de cadavres !... comme ils les dépouillaient!... Horreur! horreur!

— Ma chère miss ***, vous rêvez!... vous extravaguez, disje en prenant sa main dans la mienne. Allons! allons! il ne faut pas vous abandonner à ces idées lugubres et déraisonnables... en vérité, il ne le faut pas!... Vous effrayez vos amis pour rien!...

— Je vous dis ce qui est, répliqua-t-elle en me regardant en face. Hélas! Charles est mort!... jo le sais... je l'ai vu... la balle lui a traversé le cœur!... Ils le dépouillaient quand...

l']t poussant trois ou quatre sanglots convulsifs, elle s'évanouit de nouveau. Mistress **% la dame delà maison (la belle-sœur de miss***, comme je crois l'avoir déjà dit), fut incapable de résister davantage à ce spectacle navrant; son mari l'emporta sans connaissance. Nous réussîmes, mais non sans [)eine, à rappeler encore une fois miss *** à la conscience d'elle-même; la fréquence et la durée des rechutes commençait à m'alarmer sérieusement; elle pouvait ainsi nous passer entre les mains sans qu'on s'en aperçût. Naturellement, j'eus recours à tous les remèdes que pouvai(Mit me suggérer mon expérience et la connaissance de ma pro-

fession. Enfin, après avoir assuré que, si un ciiangement en mal se produisait dans Tétat de miss **'', je m'empresserais de venir passer la nuit auprès d'elle, je me retirai, promettant toutefois de revenir le lendemain de bonne heure.

Avant mon départ, miss *** m'avait appris ce que je viens de raconter. Tout en chevauchant vers la maison, je sentais s'élever en moi une vive curiosité mêlée à une profonde sympathie pour la malheureuse jeune fille. J(^me demandais si l'événement allait justifier ses pressentiments surnaturels, et si l'avenir devait nous dévoiler un de ces faits extraordinaires qui parfois « fondent sur l'homme comme un nuage d'été.... »

Le lendemain matin, vers neuf heures, j'étais au chevet de miss '""*; elle était à peu près dans le même état (jue la veille ; seulement je la trouvai plus faible encore et plus abattue. Elle semblait terrassée et étourdie par un choe terrible, mais invisible pour tout autre qu'elle. A peine pouvait-elle parler; elle ne faisait entendre, par intervalles, que quelques mots entrecoupés comme : — Oui. .. bientôt, Charles, bientôt!... demain !!!... 11 était impossible de la faire revenir à elle; elle ne reconnaissait personne et ne voulait répondre à aucune question.

Alors je demandai une consultation, et le soir même je me rendis chez elle avec deux confrères éminents. Nous arrivâmes à cette conclusion, que la malade baissait à vue d'œil, et qu'à moins d'un miracle elle n'avait plus que quelques jours à vivre. Après le départ de mes confrères, je restai dans la chambre de miss *** et m'assis à son chevet. Je me sentais vivement touché de l'étrange situation de la pauvre jeune fille, dont les traits pâlis avaient une expression tantôt de douceur angélique, tantôt d'angoisse désespérée. Personne n'aurait pu la voir sans être ému et

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