Le Vieux-neuf v. 2
Il en est de la plupart des découverteF| comme de cette fugitive Occasion, dont les anciens avaient fait une déesse insaisissable pour quiconque la laissait échapper une première fois. Si, de prime abord, Tidée qui met sur la trace, le mot qui peut mener à résoudre le problème, ne sont point saisis au vol, voilà une invention perdue, ou tout au moins ajournée pour une ou pour plusieurs générations. Il faut, pour qu'elle revienne triomphante, le hasard d'une pensée nouvelle ressuscitant la première de son oubli; ou le plagiat heiireux de quelqu'inventeur de seconde main. Ce dernier cas est le moins rare. En fait d'invention, malheur au premier Il 1
venu, gloire et profit au second! C'est la loi fatale, et il faut s'y soumettre,' cai* elle est la plus ancienne de toutes, elle date du jour où Dieu, en accordant au genre humain le don de création, lui imposa en même temps le joug de la souffrance ; elle est comprise dans cette parole inexorable qui plana sur FEden assombri : « Vous enfanterez dans la douleur ! » Même pour les choses qull recherche le plus avidement, Thomme est soumis à cette sorte de nécessité du temps perdu sans laquelle rien de ce qu il découvre n'arrive à son heure opportune. Qni le croirait, l'or même lui échappe ainsi! Il est auprès, il le touche, mais il ne le voit pas. Il faut que le jour vienne où il regarde, se baisse et ramasse. La découverte si tardive des trésors de la GaU^ fornie en est la preuve ^ .
^ On pourrait en dire autant des bancs aurifères de la Russie boréale et orientale. Hérodote en avait parlé ; mais son récit passait pour fabuleux. Les indications de la science ont démontré combien Ton avait tort de nY P&s croire. Il fallut le hasard d'un vojage de M. de Humboldt dans l'Oural et sa prompte, mais si lucide inspection du terrain, pour que la vieille fable commençât de redevenir une vérité. F., à ce sujet, Michel Chevalier, Revue des Deux-Mondet, \w oct. 1857, p. 565.
Depuis l'époque de Femand Cortez, on n'ignorait point que cette péninsule était des plus riches en métaux précieux. On en contait cent men^eilles. « Il y a , écrivait Pauwenl763*, il y a des auteurs, comme Acosta, qui prétendent qu'à Tarrivée de Fernand Cortez, et au bruit de ses massacres et de ses déprédations, un nombre considérable de Mexicains s'enfuirent vers des pays inconnus et y portèrent avec eux des trésors inestimables. Cortez lui-même a été dans cette persuasion, à laquelle il est fort naturel d'attribuer l'expédition qu'il fit en Californie, dans un temps où sa présence étoit si nécessaire au Mexique, dont la conquête ne put assouvir sa cupidité. »
Cette expédition de Cortez fut infructueuse; il bouleversa tout le pays, ne laissa sans la fouiller aucune des huttes californiennes, mais ne trouva rien des trésors qu'on lui avait annoncés. Il ne s'imagina point que c'était, non pas aux demeures et aux temples, mais au sol du pays, mais au sable de ses rivières qu'il fallait les demander. La guerre
* Recherches philosophiques sur le^ Américains, t. I.
le rappela au Mexique, et il resta persuadé que, s'il eût poussé plus loin son expédition, il eût enfin trouvé les richesses qui lui échappaient. Cette dernière erreur de Corlez fut partagée longtemps par tout le monde, même par les jésuites. On pensa que la longue Péninsule n'était que le chemin de YEldorado, pays de Tor, et il ne vint à Tesprit de personne que c'était peut-être YEldorado luimême*.
Pour s'en convaincre, il n'y avait cependant qu'à prendre et à tamiser dans sa main un peu de ce sable aux^grains d'or, qui miroite au soleil sur les rives des grandes rivières caUforniennes. Les bandes espagnoles, les missions de la compagnie de Jésus, passèrent et repassèrent piétinant ce sable aurifère, foulant aux pieds cette richesse qu'ils cherchaient si
* Un district de la Californie porte ce nom d'Eldorado, et c'est dans ce district, à Colouna, qu'en juin 1848, M. Marshall, factotum du capitaine Sutter, officier suisse autrefois à la solde de la France, découvrit les premières pépites d'or sur le bord d'un cours d'eau, près duquel il surveillait la construction d'un moulin à scie. y. Ida Pfeiffer, Mon second Vpyage autour du monde, trad. Suckau, 1857, in -12, p. 351-352, et une lettre de M. Sutter lui-même, publiée, d'après un journal américain, par la Preste du 7 mars 1855.
laborieusement; et, pendant trois siècles, personne ne se baissa même pour voir qu'elle était là et pour la prendre. V Eldorado pour eux était toujours plus loin.
Il y eut cependant des navigateurs qui soup^ çonnèrent ces richesses dédaignées. Plus habiles à reconnaître, d'après Taspect d'un sol, ce qu'il peut receler de métaux, ils pensèrent que celui de cette péninsule trop inexplorée serait peut-être fouillé avec succès. Ils le dirent, ils l'écrivirent, mais on ne les écouta pas. Bien plus, on ne fit pas attention à ce que racontaient des matelots qui, à leur retour de Californie, disaient y avoir vu de véritables pierres d'or. L'Anglais Buriell consigna tous ces faits dans son curieux livre : Histoire naturelle et civile de la Californie *; et personne ne se préoccupa de ce qu'il disait. C'était pourtant déjà une sorte de révélation de la découverte qui devait le plus émerveiller notre époque de merveilles : « Aucun voyageur, écrit Buriell à propos de la Californie, n'a encore parlé de ses minéraux; mais quelques personnes intelligentes, se fondant sur l'apparence extérieure du terrain, sont persuadées
i Paris. 1767, trad. d'Eidous, t. I, p. 61, in-12. II. I.
qu'il y a, dans la Sierra-Pintada et dans d'autres contrées, quantité de métaux, et même des mines d'or et d'argent *. Le capitaine Woods Rogers dit que quelques-uns de ses gens aperçurent sur la côte de la Californie plusieurs grosses pierres pesantes et reluisantes qu'ils jugèrent renfermer quelque métal précieux , mais qu'ils n'eurent ni le temps de les aller chercher, ni celui de les transporter à bord pour les examiner '. En effet, ce .
1 En 1842, M. Duport disait aussi, après avoir fait une étude des terrains, que plus on se rapprocherait de la Californie, plus on trouverait le métal en abondance : € Les gisements exploités depuis trois siècles, ajoutait-il, ne sont rien auprès de ceux qui restent à explorer. » {Production des métaux précieux au Mexique, p. 377.) M. Michel Chevalier confirma cette assertion à la fin de 1846. (Revue des Deux Mondes, nouvelle série, t. XVI, p. 986.) Il parla même (p. 1004) des masses de morceaux d'or qui, dans ces contrées privilégiées , pouvaient exister à la surface du sol. Ces précieuses indications de la science passèrent inaperçues ; on attendait celles du hai^ard qui, il est vrai, ne se firent plus guère attendre.
s Marshall fut aussi sur le point de ne pas prendre la peine d'examiner les pierres brillantes qui roulaient sous ses pieds et qui recelaient l'or. « Je crus d'abord, dit-il à M. Sutter, qui Ta rapporté dans sa lettre, que c'était de l'opale, très-commune dans le
qui donne lieu de croire qu'il y a des mines dans la Californie est qu'il s'en trouve quantité sur la côté appelée de Sonora et de Primeira, dont on tira, sans beaucoup de peine, une quantité d'argent, qui surprit les habitants de la Nouvelle-Espagne; de sorte que Ton douta quelque temps si c'étoit une mine ou im trésor que les Indiens y avoient caché*. »
Ainsi, la mine d'or était là, et Ton n'y croyait pas; on aimait mieux avoir foi en je ne sais quel fabuleux trésor dont la tradition remon-
pajs, et continuai mon chemin ; mon regard fut attiré vingt et trente fois par l'éclat des mêmes objeis sans que j'y fisse autrement attention. Cependant la reproduction de ce phénomène m'étonna, et j'étais sur le point de descendre sur la rive pour examiner une de ces pierres éclatantes; mais, me reprochant tout à coup mon inutile curiosité, je poursuivis ma marche. A quelques pas de là, l'instinct l'emporta sur la réflexion. Je saisis une de ces pierres, et, à ma grande surprise, je vis que c'était une pépite de l'or le plus pur. >
^ Le domestique de M. Sutter eut la même pensée : « Je m'imaginai, dit-il, que ce trésor, dont je devais la découverte au hasard, avait été enfoui là par des Indiens depuis des siècles; mais en visitant le sol avec plus d'attention, je m'aperças qu'il était jonché d'or. »
tait à ces prétendus fugitifs du Mexique en Californie. C'est qu'il n'était pas temps encore que cette richesse vint inonder le monde, pour aider par une force de plus à sa transformation. Il lui fallait, je le répète, comme à toute chose d'influence universelle, que son heure fût venue; et cette heure devait coïncider fatalemeht avec celle d'une crise sociale, car M. Michelet, prophète cette fois, l'avait bien dit, plus de dix ans avant cette révélation de la Californie en 1848 : « Chacune des grandes révolutions du monde est aussi l'époque des grandes apparitions de l'or'. »
Pour bien recueillir ces richesses, et de façon à n'en pas perdre la moindre parcelle, on avait depuis longtemps la science nécessaire, science même bien oubliée aujourd'hui en France, si elle est fructueusement mise en usage vers les contrées de la Sonora. On connaissait alors, chez nous, pour tous les pays riverains des grands fleuves, le métier de ramasseur d'or. Les sables du Doubs *, ceux de
* Histoire de France, Paris, 1835, in-8*, t. IV, p. 307.
* Cet or, roulé par la rivière qui passe à Besançon, avait fait donner à cette ville le nom de Chrysopolis. L'exploitation de ces sables était encore affermée au moyen âge.
la Garonne étaient surtout utilement fouillés et tamisés pour Tor en paillettes qu'ils contenaient. Toulouse avait toute ime corporation d*orpailley/rs, s'en allant dès le jour levant, avec un vrai zèle de Californien, remuer les sables du fleuve pour lequel le Salât et l'Ariége, qui l'ont rejoint avant Toulouse, sont les affluents les plus aurifères. Les paillettes que roule l'Ariége sont de la plus grande dimension et du meilleur aloi, comparées surtout à celles du Rhin et du Rhône; mais les vrai?
Pactoles de la France sont la Céze et le Gardon dans les Cévennes. Leurs paillettes ont quelquefois jusqu'à trois millimètres de diamètre, au point qu'un Californien s'en contenterait ^ Ce métier de chercheur d'or n'était toutefois qu'un métier de gagne-petit '; l'or en paillole, comme on disait, ne rapportait pas ce qu'il coûtait de soins et de travail. Aussi, après
1 Quand ces cours d'eau débordent, on étend sur le rivage des peaux de mouton, sur lesquelles, en se retirant, ils déposent leurs paillettes. Ne serait-ce pas d'un usage pareil que serait venue la légende de la Toison d'orî {Magasin pittoresque, 1841, p. 162, et 1849, p. 182.)
• Il était surtout exercé par les Tsiganes, qui le font encore en Valachie et en Moldavie. {Revue des Deux- Mondes, 4* série, t. XXIX, p. 392.)
avoir été assez considérable pour que le roi le crût digne d'être réglementé par statuts royaux, datés du 12 octobre 1481, finit-il peu à peu par diminuer, puis par disparaître *.
La toeur de chercher de l'or partout, excepté aux lieux où il abondait, c'est-à-dire en Californie, était grande au xviii« siècle. Les alchimistes suaient toujours autour de leurs fourneaux rebelles ; mais ce n'est pas tout : par une manie que la découverte des placers californiens a renouvelée de nos jours, on en était venu à vouloir transformer en hngots jusqu'à la terre des jardins *. En 1778, un M. Sage, qui, certes, ne donnait pas raison à son nom^ se targuait de cette belle découverte, ainsi que de quelques autres tout aussi chimériques. Ce brave homme se disait chimiste, mais pour lui, on le voit, la chimie était encore Talchi-
^ On trouve trace de ces exploitations perdues dans les Archives départementales, notamment pour ce qui se rapporte aux mines d'or et d'argent du comté de Bourgogne. {Moniteur, 16 juin 1854.) En 1840, on étudia les sables aurifères du Cantal; M. Becquerel fit une notice sur la galène argentifère et aurifère de Saint-Santin, près Aurillac. {Mémorial encyclopédique, 1840, p. 484-485.)
* Un propriétaire du département du Loiret eut aussi cette prétention en avril 1849.
mie. « L'un, dit Grimm*, faisant allusibn à ces rêveries savantes, l'un prétend ressusciter les morts avec un peu d'alcali, et faire de l'or avec quelques pelletées de terre de potager. » Les retards séculaires apportés dans Texploitation Aesplacers de la Californie sont certainement regrettables; mais ceux qui ajournèrent en Europe l'importation et la culture des richesses végétales de l'Amérique sont, à mon sens, bien plus regrettables encore. L'indifférence et l'ignorance en furent encore la cause.
* Correspondance, t. IV, p. 27.
Dans tout ce qui venait d'Amérique, on ne voulut d'abord voir que des produits curieux, et point du tout, — For excepté, — des produits utiles. Les fruits exquis furent accueillis et fêtés, mais les légumes si excellents, les résines si précieuses, dont la valeur tombait moins sous les sens et était plus difficilement appréciable, furent obstinément dédaignés.
Tout ce qu on fit pour eux, ce fut de les reléguer parmi les curiosités des jardins de botanique. La pomme de terre n'y "figura longtemps qu'à ce titre. On l'appelait alors solarium tuberosum, comme on le voit dans la Schola Botanica imprimée à Amsterdam en 1691 ^
1 Au XIV" siècle, le motpomme de terre existait déjà,
C*était un légume américain considéré seulement connue rareté, et que, sans cela. Ton eût jeté aux pourceaux. Les voyageurs avaient beau dire que, dans les environs de Quito, où on lui donne le nom de papas, les Espagnols la cultivaient avec le plus grand avantage et en faisaient la base de mets excellents et fort peu coûteux, on ne les écoutait pas; de même , lorsqu'ils ajoutaient que , dans les Cordillères , les habitants en tiraient une farine exquise en laissant d'abord macérer la pomme de terre huit ou dix jours dans une eau courante, jusqu'à ce que la peau s'en
mais, il ne faut pas s'y tromper, il ne servait qu'à désigner le fruit de la mandragore. (Hœfer, Histoire de la chimie, t. I, p. 434.)
^ Walter Raleigh la rapporta de Virginie en Angleterre en 1586. Cinq ans après, le botaniste Clusius (Lécluse) la décrivit le premier; il la cultivait, dit-il, depuis 1588, dans le jardin botanique qu'il dirigeait en Allemagne. Elle lui venait d'Italie. Comment, en deux années seulement, de 1586 à 1588, était-elle parvenue d'Angleterre jusque-là? C'est la question qu'on s'est posée, sans la résoudre , dans un intéressant article de la Bibliothèque de Genève (mai 1836, p. 22). Tout peut se concilier si, adoptant une autre opinion, l'on attribue, non plus à Raleigh, mais à Hawkins, en 1563, l'importation du précieux légume. (Mémorial de chronologie, p. 594.)
détachât, en la passant par un crible *. C'était pourtant la fécule tout inventée; mais comment apprécier cet usage perfectionné de la pomme de terre, puisque les autres n'étaient pas encore reconnus? On ne prêtait pas plus d'attention à ce que répétaient les archéologues, qui voulaient voir dans le légume hoimi celui dont le petit peuple de la Grèce faisait sa nourriture ordinaire. A les entendre. Protogène ne s'était pas nourri d'autre chose pendant les sept années qu'il mit à composer son fameux tahleau de l'Ialyssus. Une nourriture trop succulente aurait, par ses digestions laborieuses, troublé, disait-il, la netteté de son inspiration; et, pendant son long carême d'artiste, il vécut, assuraient les savants, de pommes de terre bouillies dans Teau !
C'était là probablement une fable d'archéologue; mais s'il ne fallait pas la prendre comme une vérité certaine, au moins fallait-il y voir un encouragement à tâter de Texcel- Jente solanée; on s'en fût bien trouvé* L'on ne s'en avisa pourtant pas, si ce n'est un peu en Irlande, où la disette y fit enfin mordre à belles dents ; en Alsace, où l*on daigna, vers
* Mémorial de chronologie, p. 594; ! "^
1643, lui abandonner quelques mauvais terrains; et dans quelques contrées du Midi, où Ton voulut bien ne pas trouver trop détestable cette truffette ou truffe rouge, comme on l'appelait ^ Enfin, Parmentier vint; il eut le bonheur que Louis XVI crût en lui et en son bienheureux légume. Le régne de la pomme de terre commença du jour où, prise aux mains du cultivateur philanthrope, sa fleur alla briller à la royale boutonnière *.
Si elle eût été d'une utilité moins modeste, sa popularité n'eût pas été aussi longtemps ajournée. Il lui suffisait, pour être connue vite et faire vite fortune, d'être un mets de prix, un fruit aristocratique. L'ananas, à ce titre, ne fut pas longtemps à se mettre en faveur. Sous Louis XIV, il ornait déjà les plus belles tables;
* Croirait-on qu'en 1836, on ne la cultivait pas encore dans le plus pauvre des cantons suisses, celui d'Uri? {Bibliothèque de Genève, mai 1836, p. 22.)
* Turgot fut le premier à en propager la culture dans le Limousin , où il était intendant. {L'Espion anglois. t. I, p. 298.) — Dès 1789, on se préoccupa de faire du pain avec des pommes de terre. Le moment était bien pris, la révolution commençait. V. Esprit des journaux, février 1789, p. 356. — Au xvii» siècle, on avait voulu faire du pain avec de la citrouille. (Chomel, Dictionnaire économique, au mot Pain.)
confit ou non confit, il était déjà choyé par toutes les bouches gourmandes, et Ton disait mille contes merveilleux de la manière dont son fruit se développe. On lit à ce propos dans le Segraisiana * :
« On nous apporte présentement quantité d'ananas confits des îles de TAmérique '; Ton en a mangé en Europe tels qu'ils croissent en ce pays-là, un vice-roi du Brésil en ayant envoyé au roi de Portugal dans une conjoncture favorable, et le bâtiment étant arrivé à Lisbonne avant qu'ils fussent corrompus. M"»e de Maintenon, qui en a mangé à la Martinique dans sa jeunesse, m'a dit que Tananas a le goût entre l'artichaut et le melon; il porte une fleur comme Tartichaut : si on cueille cette fleur et qu'on la jette par terre. Ton trouve un autre ananas dans cet endroit-là au bout de six semaines. »
On voyait des panacées dans toutes les plantes un peu rares qui venaient d'Amérique, et les qualités innombrables qu'on voulait leur trouver empêchaient de remarquez leur véritable vertu. Ainsi, Yhuile de copahUi
» Page 183.
• Les premiers étaient venus du Mexique. Oliviei de Serres, Théâtre d'agriculture, in-4*, t. I, p. cxuv.
dont l'efficacité exclusive n'a été qu'assez tardivement reconnue et mise en usage, passa d'abord pour un remède universel'. Au XVII® siècle, c'était une panacée à détrôner le merveilleux ginseng, qu'on essaye à réhabiliter de nos jours, comme le seul et véritable élixir de longue vie, et qui avait déjà, en 1715, entre autres fervents apologistes, le révérend père Jartoux : « L'huile de copahu est un baume admirable quand elle n'est pas falsifiée, lisons-nous dans le Fureteriana^. On en trouvé peu de bonne à Paris ; son odeur approche dé celle du cèdre. J'en ai deux petites bouteilles que je conserve très-précieusement, depuis que j'en ai fait des expériences presque incroyables. Il est ordinaire que cette huile guérit des plaies en moins de vingt-quatre heures, quand on y en met d'abord sans autre
4 L'une des maladies pour lesquelles on l'emploie, et qu'il n'est pas besoin de nommer, avait déjà son remède le plus efficace indiqué dans un livre du xvi« siècle : Nouveau Préservatif contre la peste, ensemble un recueil d^ excellentes receptes tirées de divers autheurs, Rouen, 1583, in-S», p. 173. — Les remèdes mèrcuriels, pour ce môme genre de maladies, étaientdéjà connus au xvi» siècle. V. Contes d'Eutrapel , édition de 1732, in-12, t. II, p. 13î.
« Page 160.
appareil. C'est ce que j'ai expérimenté su:
plusieurs soldats blessés. C'est aussi ce qui ; fait passer pour sorciers quelques fraters e quelques soldats qui en avoient et qui s'ej sont servis dans les armées. J ai éprouvé su moi-même qu'elle est admirable pour les ex coriations, pour les contusions. Une personne se coupa le doigt il y a quelque temps jusqu'j Tos et négligea sa blessure ; de manière que me trouvant chez lui lorsqu'il y regardoit, y vis qu'elle étoit en très-mauvais état, et qui les suites en étoient fort à craindre : je im hasardai de lui vouloir guérir son mad avei mon huile. Il avoit le doigt et la main enflés la plaie ouverte, les chairs noirâtres; j'y mi de l'huile avec un peu d'onguent vert pou ne pas la laisser refermer tout d'un coup ei l'état qu'elle étoit; en moins de quatre jours son doigt fut guéri et les chairs revenues.
LU
Les bois d'Amérique avaient tout d'abord été on ne peut plus recherchés.* Avec Tébène, avec le bois de rose, avec le palissandre, on faisait déjà au xvi® siècle des meubles précieux, rivaux anticipés des chefs-d'œuvre de Boule, Tébéniste des galeries du Louvre. Pour les bourgeois qui ne pouvaient se donner le luxe de ces beaux meubles, on trouvait moyeh de les imiter à s'y méprendre. On avait déjà l'art de teindre et de frelater le ^apin et le chêne au point de leur donner je ne sais quel faux air des bois exotiques. Wecker, dans les Secrets de nature \ aux chapitres qui traitent des secrets des vendemrs de couleur et de la belle
* Liv. V, chap. xvi.
façon de peindre diversement les bois, nous décrit ces procédés de contrefaçon. Il nous apprend, par exemple, comment on obtenait Tébène par la coction du chêne dans de Thuile combinée avec du vitriol et du soufre ; comment on métamorphosait Torme ou le sapin en bois de rose, en bois de citron, etc., au moyen de bains de couleurs diverses, combinés avec de l'alun*.
De ces bois habilement employés, on faisait des meubles charmants, tout aussi finement, tout aussi ingénieusement ouvragés que les nôtres : à pieds tournés, à tiroirs odorants, à dessus en cuir noir, avec ramages, fleurs et inscriptions en or*. On faisait sur-
^ Rappelons, au sujet de ces bois trempés d'acides, le procédé plus moderne dont on fait usage pour préserver de la pourriture ceux qu'on emploie dans les constructions. En lâl5, M. Astier découvrit ce procédé; en 1834, un Anglais, M. Kjan, s'en prétendit l'inventeur, et, le 28 juillet de cette année-là, fit une demande à la chambre des communes pour qu'on lui en germitremploi dans les chantiers do l'Etat. M. Kyan se servait d'oiiyde rouge de mercure; M. Astier de deuto' chloride. V. Revue anglo-française, t. II, p. 357. — Le procédé de M. Kyan a été perfectionné par M. Payne. (Jobard, Les Nouvelles Inventions^ etc., 3e livuo, p. 46.)
' Sauvai, Antiquités de Paris, Comptes de la Prévôté,
tout de fort beaux meubles de cabinet à nombreux compartiments ; des pupitres, par exemple, qui avaient jusqu'à huit étages, comme celui qu'on voit dans une gravure de la Margarita Philosophica, livre du xvi« siècle; ou bien qui marchaient par ressorts et descendaient eii^-mêmes du plancher, comme ceux que Leland admira dans le cabinet de travail de la noble famille des Percy : « C'était, dit-il en son Itinerary, c'était dans ime tourelle, en face du parc, dans le silence et la solitude la plus agréable; on lisait sur la porte : Paradis, n y avait huit côtés et huit pupitres égaux suspendus au plafond, qui descendaient au moyen d'un ressort pour supporter le livre que Ton voulait lire. Voilà, dit ici le bonhomme émerveiljé, une bien délicieuse et savante invention ^ . »
Placez sur un de ces ingénieux pupitres les papiers de toute sorte dont nous n'avons
* Cité par M. Phil. Chasles , Etudes sur le moyen âge, p. 419. — Grollier de Servières a donné aussi la description d'un très-curieux pupitre cylindrique, à l'aide duquel on pouvait facilemeni passer d'un travail à un autre. V. son Recueil d'ouvrages curietix, 1719^ in-4, p. 94. La bibliothèque de l'Arsenal en possède un du môme genre.
pas inventé un seul, même les papier^ parfumés, même les papiers à vignettes amoureuses; car, selon Tallemant', la reine Marguerite se servait déjà « d'une sorte de papier dont les marges étoient toutes pleines de trophées d'amour. » Auprès de ces chartx epistolares, comme les appelaient les anciens, disposez en faisceau les plumes de toute espèce, les métalliques elles-mêmes, puisqu'on les connaissait déjà, les patriarches de Constantinople ^yant toujours été dans l'usage , selon Montfaucon, d'employer pour écrire leurs lettres dès roseaux d'argent*; n'ouhliez pas l'encrier
* ^istoriettes, édit. in-12, t. I, p. ]6î. — Quelquefois on parfumait le papier. V. Lettre de Madame de Sévigné, 19 août 1671. — Au xvimsiècle, il était de bon ton d'écrire ses hïilets du matin sur du papier à vignettes et àpailletteSt avec cachet de cire bronzée au pot pourri. Tout cela s'achetait chez Salmon, rue Dauphine, au Portefeuille anglois,
• Ludov. Lalanne, Curiosités bibliographiques, p. 22. — ^Au xiv« siècle, on se servait de plumes de fer ou de cuivre, la faussaire que Robert d'Artois employa, pour fabriquer les faux titres dont il avait besoin, avoua dans sa déposition qu'elle avait fait usage d'une penne d'airain. (Archives de l'empire, section historique, t. 440, n« 11.) Voilà qui devance de bien des siècles l'Anglais Wise, à qui l'invention des plumes métalliques est Attribuée. (Peignot, Amusements phUo-
àcotopartiments, rempli de cette bonne encre du savant Tanneguy Lefebvre, dont la recette a été retrouvée dernièrement *, et que l'encre de la petite vertu, déjà inventée et vendue par Guyot, en 1609, n égalait pas elle-même •.
Enfin, posez auprès un bâton de cette excellente cire d'Espagne qu'on appelait ainsi, je ne sais pourquoi, puisqu'un Français en est l'inventeur*; et, lorsqu'à cet arsenal vous aurez joint l'un de ces canifs qui taillent les plumes d'un seul coup, dont, en 1666, YAcademie des sciences * avait déjà approuvé l'utile
logiques, p . 381. )^Leibnitz, dans une lettré du 21 mars 1705, parle de choses « d'une curiosité et d'une commodité extraordinaires,» dont on publiait alors le cataloguC) et cite entre autres t des plumes sans fin{7)f cornets pour conserver l'encre, pédomètres, tablettes pour écrire sans clarté. » {Catalogue d'autographes, 4 déc. 1854, n' 520.)
* La recette en a été donnée dans les Mélanges de littérature et d'histoire delà société des bibliophiles, 1850, in-8°, p. 342.
* T. une note de notre édition des Caquets de Vaccouchée, p. 60.
3 Peignot, Amusements philologiques, au mot Ciré d'Espagne, et une note de mes Variétés historiques et littéraires, t. II, p. 79.
^Machines apptou/oées par l'Académie des sciences i t. III, p. 57.
invention, moquée pourtant plus tard dans les Mémoires de la Calotte *; quand, dis-je, vous aurez réuni, sur Tun des bureaux décrits plus haut, toutes ces choses d'élégante utilité, vous pourrez vous vanter d'avoir au complet, en plein XVII® siècle, le confortable perfectionné de nos fournitures de cabinet. S'il vous fallait, pour achever votre ameublement, im bon coffre-fort fermant avec des cadenas à combinaison, ou même criant au voleur, lorsqu'une main qui ne doit pas le connaître vient à rouvrir, il ne vous serait pas nécessaire d'attendre jusqu'à notre époque pour faire votre emplette. Dès le xvi« siècle, on connaissait les cadenas dont je viens de vous parler';
« Pages 76-77 :
" ... Ces canifs si fort prisés Et qui taillent plume aussi vite Q*un lièvre part de son gîte.
Secret au moins aussi savant Que sont les chariots à vent Et les carrosses inversables, etc.
M. L. De Laborde pense que l'on connaissait au moyen âge les canifs à coulisse, il cite à l'appui de son opinion un passage de Jean de Garlande. F. son Glossaire au mot Cani VET. — Dès 1726,les porte-crayons à calendrier étaient à la mode. L'inventeur était un sieur Meynier. {Mercurey avril 1726, p. 751.) * Logistique de Buteon, Lyon, 1559, p. 312; Cardan,
et Louis XV avait dans son cabinet un de ces coffres-forts accusateurs '.
Les appartements, bien qu'on ait souvent parlé de leur dénûment en ce temps-là, avaient aussi plus d'un meuble utile et conmiode, dont nous avons été souvent heureux de retrouver l'invention. On avait, poui* les longues causeries auprès du feu, de bons fauteuils appelés caqueloires par Henry Estienne ", puis ganaches au xvni« siècle, puis voltaires de notre temps, et qui ont après tout plus changé de nom que de formo. On connaissait, dès 1734, les trémoussoirs ou fauteuils à ressorts ; mais nous en avons parlé plus haut au sujet des maladies d'obstructions de Tabbé de Saint- Pierre : nous n'y reviendrons pas.
Dans les chambres à coucher, vous trouviez aussi déjà des sortes de canapés-lits ou bancs à coucher, comme on disait et comme le prouve Y Inventaire des biens de la veuve Nicolai, manuscrit du xvi« siècle : « Item, un
De Subtilitate, lib. VII. — Au sujet des fermetures du même genre qu'on mettait aux cf^intures de chasteté et qu'on appelait cadenas des jaloux j V. Pauw, Recherches sur les Américains, t. II, p. 142, et Magasin pittoresque, juin 1848, p. 192.
* Salverte, Des Sciences occultes, édit. Littré, p. 194.
* Dialogue du langage français italianisé,
banc à coucher, garny de matelas et traver-
sins*
Dans les chambres seigneuriales, près du grand lit destiné au seigneur, il s'en trouvait un plus petit pour récuyer. C'est ce qu'on appelait la couchette. Toute chambre bien garnie, même une chambre d'auberge, avait ces deux sortes de lits. « Or, est-il dit, au Moyen de parvenir *, en la chambre préparée aux moines, il y avoit un malade à demi guéri qui étoit dans la couchette, et le grand lit fut apprêté pour ces deux amis. » Quelquefois, par une combinaison ingénieuse que Ton aurait pu croire avec raison une invention de notre époque, on agençait de telle sorte le grand lit et la couchette, que celle-ci n'était plus qu'un tiroir de l'autre. •
Dans le manuscrit de YHistoire du cheval^reux comte d'Artois, se trouve un dessin que l'édition donnée par M. Barrois a scrupuleusement reproduit^ et qui représente un de ces hauts lits, de la base duquel sort un grand tiroir à roulettes qui n'est lui-même autre
* Cité par Monteil, Histoire des Français des divers états, xvi« siècle, 2« édit., p. 602, note 137. s Édit. Charpentier, p. 212.
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chose qu'un lit complet, une couchette. Le seigneur est couché dans le lit supérieur, et le serviteur dans le tiroir de la couchette, de telle sorte que les pieds des deux dormeiu^ sont opposés.
Ainsi voilà tout invepté et très-naïvement en usage au moyen âge, le fameux lit double qui fit émeute d'admiration à Texposition de 1839. Ce n'est pas tout : au xvi« siècle, on connaissait les chaises-de-poste-lits. Catherine de Médicis eut la sienne * deux siècles avant le maréchal de Richelieu, que j'aurais cru l'inventeur de ce véhicule efféminé *. Enfin, sous Henri IV, on se servait déjà de matelas à air^
* Monteil possédait un compte de 1577, où il est question du lit-de-j)os<« de la reine-mère. (Edit. grand in-8«,xvi« siècle, p. 608.)
* "F", la description de cette voiture dans sa Vie privée, t. II. — Les meubles sataniques dont on l'accusait de faire usage, tels, par exemple, que les sièges où il ne fallait que s'asseoir pour y être enchaîné, étaient d'invention antique. V. Pausanias, Attic, csiip. XX.
' Du Fouilloux en parle dans sa Vénerie, chap. lxii. Expliquant comment il faut hescher et prendre les renards et tessons, et des instrumens quil faut avoir pour ce faire, il dit du chasseur : « 11 doit avoir demydouzaine de mantes pour jetter contre terre, afin
d'escouter Taboy des bassets; ou bien pourra porter un lict plein de vent, lequel on pourra faire en ceste manière : il faut coudre des peaux ensemhle, en carré et de la grandeur d'une paillace et que les coutures en soient aussi subtiles que celles d^une haie; puis, quand tout sera bien cousu tout autour, il faudra mettre à ung des coings un petit buffet, en façon de celui d'une baie ou d'ttne cornemuse, qui se ferme de luy-mesme quand le vent sera dedans, plus VempUr avec une seringue ou avec un bon soufflet fait à la semblance de celui d'un orfèvre. » (La Vénerie de Jacques du Fouilloux, Paris, MDCVI, in-4<*, feuillet 74, verso.) — C'est Yaucanson qui retrouva le premier ce procédé oublié. {Mémorial de chronologie, p. 210.) On n'en parla que pour s'en moquer, sans même nommer l'inventeur. {La Récolte de VHermite, 1813, in-8, p. 46-49. Un Anglais, M. John Clarke le reprit vers I8l6. {Bulletin de la Soe, d'encourag , t. XIV, p. 225.) L'invention devenue anglaise avait toute chance de réussir en France. Cependantellene trouva encore que des moqueurs, parmi lesquels était Pigault-Lebrun. V. ses Mélanges littéraires^ 1816, iD-12, 1. 1, p. 148. — Vers la même époque, un autre Anglais, M. Rawert proposait de remplacer dans les matelas le crin et la laine par je ne sais quelle plante marine. {Archives des découvertes, t. XI, 232.) Plus tar(j, Bory Saint-Vincent proposait la mousse, qu'il avait vu employée avec succès dans le Nord. Or, tout cela ressemble fort à ces matelas dont parle Pline (lib. XVI, cap. xxxvi), et qu'on rembourrait avec les touffes soyeuses qui croissent en Italie à la cime des roseaux.