‹ Le Vieux-neuf v. 2 (volume 2)Chapitre 2 sur 17 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Que de choses, je ne puis cesser de le répéter, que de choses ainsi trouvées, puis mises en oubli pour être inventées de nouveau, mais dont Tusage pourtant n'aurait jamais été interrompu si Ton n'avait la fatale et vaniteuse habitude de trop dédaigner, dans im siècle, les découvertes des époques précédentes! Que de choses aussi plus promptement et pour toujours acquises, si, ayant moins de mépris pour les contrées qu'on visite, on prenait la peine d'apprécier aussitôt l'utilité et la valeur de ce qu'on y trouve! Nous l'avons vu déjà pour la pomme de terre, cette manne du pauvre, près de laquelle des générations, qui n'en voulaient pas connaître le bienfait^ mou- 11' 3.

rurenL de faim pendant des siècles. Nous Tavons vu pour Vhuile de copahu, et nous allons le voir pour une foule d'autres substances dont on n'a reconnu l'immense utilité que dans ces derniers temps, le caoutchouc^ par exemple. Mais parlons d'abord d une poudre nutritive qu'on ne voulut pas emprunter aux sauvages du Susque-Hannah , et qu'on prit sans défiance des mains du chirurgien de régiment qui la réinventa, comme s'il eût fallu, pour civiliser Tinvention, la consécration d'un plagiat.

« Les sauvages de Susque-Hannah, au delà de Philadelphie, dit Pauw àainssG^ Rechercher sur les Américains ^^ ont une poudre nutritive qu'on nomme poudre verte. Elle est composée de blé d'Inde torréfié, de la racine de l'angélique et d'une certaine quantité de sel commun : une cuillerée sufiit à une personne, pour la subsistance d'un jour.

« Les Lapons, les Tartars, les Maures et plusieurs nations errantes ont aussi leurs pâtes alimentaires : le Kacha des Tartars est, en ce genre, la meilleure composition qu'on connoisse. » Puisil ajoute, pour faire justice du

«TomeT, p. 109.

plagiat : « La poudre nutritive inventée prétenduement en 1753 par M. Bouebe, chirurgien du régiment de Salis Grisons, n'étoit aussi que4u blé dinde broyé, grillé, mêlé de sel et d'une graine carminative qu'on croit être le cimiin. Il est clair que cette recette a été copiée sur le procédé des sauvages de l'Amérique septentrionale. »

On voit que les sauvages eux-mêmes sont bons à connaître et à imiter. Le procédé qu'on leur empruntait fit fortune, et en le combinant avec celui de la fécule des Péruviens, auquel on était enfin heureux de revenir, on en arriva à toutes ces variétés de racines alimentaires réduites en farines, dont le détail serait trop long à donner ici. En 1786, un sieur Renaut, épicier, rue des Francs- Bourgeois-Saint-Michel, no 14, en tenait déjà le plus complet assortiment. Par une annonce insérée dans la Feuille du marchand du mois de novembre de cette année -là, « il prévient qu'on trouve chez lui de la farine de carottes, de navets, de panais, de scorsonères et de toutes les racines alimentaires... Il fournit encore, dit-il, d'excellentes fécules de pommes de terre et des farines antiscorbutiques, telles que celles de radis de jardin, de cran ou rai-

fort sauvage, de cresson, de cochléaria, de

becabtinga, de capucine, d'oseille, etc. »

Avouez qu'après avoir trop dédaigné lesfé •

cules, c'était, pour une fois, trop en abuser*.

* Les conserves alimentaires^ si excellentes pour les longues navigations, datent des premières années de notre siècle, ce qui fait l'invention plus ancienne qu'on ne suppose. Les expériences d'Appert sur les conserves de fruits et de légumes sont de 1810. {Archives des découvertes, t. II, p. 225.) En 1825, les Anglais en faisaient déjà grand usage. Le navire la Furie, naufragé cette année-là dans la mer polaire, y abandonna une certaine quantité de boîtes de ferblanc, remplies de ces sortes de conserves. Trois ans après, le capitaine Ross les retrouva, à la grande joie et au grand régal de son équipage. Ces conserves devaient provenir d'un établissement qui avait été fondé à Londres pour l'exploitation du procédé d'Appert. Au lieu d'être mises dans des vases de verre, les substances à conserver étaient placées beaucoup plus solidement dans des boîtes de fer-blanc, comme on vient de le voir. Cette innovation était la seule chose due aux Anglais. Quelle qu'elle soit. Appert lui-môme a reconnu qu'elle venait d'eux, dans une lettre écrite à M. Th. Lacroix, le 10 avril 1836, et dont j*ai vu l'autographe. S'il fallait en croire le P. Vieyra, en son Miroir des fourleries (trad. d'Eug. de Monglave, 1848, in-12, p. 135), un procédé du môme genre aurait été annoncé, dès 1642, par un charlatan portugais. — Dans l'antiquité, Ton connaissait certaines herbes, l'on savait fabriquer certaines substances, dont il

suffisait de prendre une petite quantité pour se soutenir pendant plusieurs jours. V, Jamblique, Vita Pythagori, cb. xxviii; Xiphilin, Vie de Sévère, sous Tannée 208. Au commencement de notre siècle, on voulut revenir l^ ce genre de nourriture eztra-substan» tielle et peu volumineuse. On y renonça parce que les hommes ainsi nourris, s'ils ne souffraient pas du besoin, étaient incapables de supporter de longues fatigues. {Revue encycîop,, i, XXXV, p. 235.)

Parlons maintenant du caoutchouc, comme nous vous Tavonspromis. L'utilité n'en fut d'abord qu'exceptionnellement entrevue. Pauw entre autres ne la devina pas. Il se contenta de dire : « La résine élastique, nommée dans la langue du pays caoutchouc ou hevé découle par incision d'un arbre qui croit dans la province de Quito, dans celle des Émeraudes, le long du fleuve des Amazones et à Cayenne, où on Ta découverte depuis peu. Quand elle est séchée, elle ressemble à du cuir; dès qu'on la mouille, elle devient, sans se délayer, flexible, extensible et par conséquent élastique. » La Condamine, quoiqu'il eût pu l'étudier sur place , lors de son voyage en Guyane; et, comme on le verra tout à l'heure, quoiqu'il

eût été renseigné mieux que personne sur ses nombreux usages, ne se fit qu'assez froidement le patron du pauvre hevœa. Il vit bien, qu'entre autres choses, on s'en servait dans la province de Maïnas « pour vernir des capotes de toile qui sont ainsi, dit-il, impénétrables à la pluie*, » mais cela ne lui parut en somme qu'une mode sauvage, peu digne des regards et surtout des recommandations d'un académicien. Il s'en tint donc à cette mention sans importance.

Un seul homme avait alors expérimenté sérieusement la précieuse substance et reconnu ses ressources infinies : c'est le capitaine Fresneau, qui, à cet effet, avait passé plusieurs mois dans les parties du Para, où la récolte de la gomme hevœa se fait en plus

1 Mémoires de V Académie des sciences, année 1751. — Les sauvages de l'Afrique et les indigènes de l'Assam font aussi depuis longtemps des jouets pour leurs enfants, avec du caoutchouc; ce sont des éléphants, des caïmans, des oiseaux, des chevaux. Un industriel du Connecticut a voulu faire des jouets du même genre, mais sans beaucoup de succès. (Natalis Rondot, Raffport sur les objets de parure, de fantaisie, etc.^ fait à la commission française du jury international de Vexposition universelle de Londres, Paris, 1854, in-4^ p. 141.)

grande abondance. Il la travailla de ses mains, en fit des chaussures imperméables, • des bottes pour les orpailleurs, des seaux pour certains liquides, et, tout heureux, il dit, il écrivit ce qu'il avait vu, et bien mieux ce qu'il avait fait. Personne ne Tentendit, si ce n'est LaCondamine, dont les paroles ne furent malheureusement qu'un écho trop indifférent de celles de Tindustrieux capitaine. Le Mémoire que Fresneau avait écrit à ce sujet ne fut même pas publié *. Et cependant, connue quelqu'un l'écrivait il y a trois ans *, « il n'y a pas im seul des objets utiles obtenus du caoutchouc par l'industrie moderne dont Fresneau n'ait annoncé un siècle à l'avance la fabrication*. »

1 En voici le titre, d'après le manuscrit qui se trouve aux archives des fortifications de la marine : Mémoire du sieur Fresneauj chevalier de Vordre royal et militaire de Saint-Louis, ci-devant capitaine d'infanterie et ingénieur en chef à Cayenne, sur divers sucs laiteuàf d* arbres qu'il a découverts en cherchant la résine élastique, etc. 1749, petit in-fol.

* Magasin pittoresque, février 1855, p. 56.

3 II y annonce, entre autres choses, que les populationn de nos villes substitueront aux manteaux de drap ceux qui auront été rendus imperméables , à Taidedu hevœa, et cela bientôt, dit-il. Une se trompait que d'un siècle.

Il est dommage qu au lieu de La Condamine, ce n'est pas Réaumur qui se fût fait son interprète à T Académie des sciences.

Celui-ci, en effet, avait depuis longtemps pressenti l'usage qu'on pourrait faire de toutes les résines qui sont gommeuses, comme le caoutchouc, et capables comme lui d'être étendues en longues lames flexibles. Voici comment il explique la manière dont cette idée lui était venue : « En.. examinant, dit-il', la chenille épineuse de Torme, qui, au lieu de se faire ime coque, se contente de tapisser de sa liqueur soyeuse la surface sur laquelle elle doit perdre sa forme... il me vint une idée singulière, mais praticable cependant :

c'est qu'on pourroit faire, avec les matières gommeuses et résineuses employées pour les beaux vernis, des étoffes qui ne seroient nullement tissues, qui ne seroient pas composées de fils entrelacés les uns et les autres, mais qui, se formant d'une substance unie et pâteuse, auroient, conune les étoffes de soie, l'avantage de n'être ni solubles, ni fusibles, et seroient, de plus qu'elles, imperméables.

Pour se procurer de pareilles étoffes, il suf&-

^ Mémoires de l'Académie des sciences, 1713, p. 218. II 4

roit d'étendre les couches de ces gommes liquides sur des rouleaux de papier, et, une fois ces couches séchées, d'enlever le papier en le laissant tremper dans Feau. Il resteroit des bandes d'ime étoffe gommeuse et inaltérable. »

Supposez que Réaumur, qui vient d'écrire cela, se mette en rapport avec le capitaine Fresneau qui, lui, de son côté, possède le secret de l'emploi Am caoutchouc \ la nouvelle ' industrie sera créée. Faute de cette rencontre, il a fallu attendre près d'un siècle*.

Avant le caoutchouc. Ton n'avait eu que la toile cirée. Au moyen âge , elle était déjà connue, mais toute grossière*. Celle qu'on employait alors ne valait certainement pas l'étoffe du même genre dont les Chinois se

* Je ne trouve pas, avant 1781, l'emploi du caoutchouc en France. L'abbé de laHoussaje ayant publié dans le Journal de Paris du 11 janvier de cette annéelà, une lettre où il réclamait le secours de la méde^ cine contre les effets nuisibles de la poussière des livres , le peintre Duplessis lui répondit, le 30, qu'on ferait bien, pour cela, de munir les bibliothécaires de masques de caoutchouc. {Catalogue d^autographes du 7 avril 1847, p. 18. n» 102.)

• Dans le Mesnagier, t. I, p. 173, il est fait mention « de fenestres closes bien justement de toiles cirées. »

sont de tout temps servis, et qu'ils appellent chsran *.

Ce n'est qu'en Allemagne, à la fin du XVII* siècle, qu'on se préoccupa des nouveaux emplois auxquels il serait possible de l'appliquer, et d'abord, comme en toute innovation, on y procéda bravement. En 1698, on lança sur le Danube des bateaux de toile cirée « naves novx ex linteo confeclss, cera que obductx » comme dit Pasch '. Voilà certes qui est hardi, je le répète, et qui fait involontairement penser à cette flottille toute de caoutchouc que les États-Unis étalaient si fièrement au Palais de Cristal.

Les bateaux et les vêtements en cuir impénétrable avaient encore été inventés plus tôt. L'auteur de la Lettre italienne insérée au

1 Mille ettmjov/rs, jédit. du Panthéon, p. 107.

* Inventa nova antiqua, in-4o, p. 650. — En 1728, un bateau de peau huilée, portatif, fut aussi lancé sur le Danube. {Mercure, avrill722, p. 758.)^Au moyen âge, les Anglais se serraient, pour aller à la pèche sur les étangs, de petites nacelles de cuir dont Froissart parle ainsi (édit. Buchon, 1836, gr. in-8, 1. 1, p. 427} : c et avoient encore sur ces chars plusieurs nacelles et batelets faits et ordonnés si subtivement de cuir bouUu que c'estoit merveille h, regarder. >

Saint-Evremoniana^ écrivait dans la première moitié du régne de Louis XIV : « Comme les Français ont trouvé le secret des peaux impénétrables, ils se moquent présentement des naufrages ; le temps est venu de marcher sur la mer et sur les fleuves avec sûreté et sans se servir du manteau d'Elie. Un homme vêtu de ces peaux est porté sur l'eau sans se mouiller, et on voit si souvent cette expérience sur la rivière qu'on n'y fait plus d'attention •. » Même de nos jours, de pareilles épreuves ne sont ni aussi fréquentes, ni aussi populaires^. Richelet a constaté Tune des plus sérieuses.

Dans la première et la seule curieuse édition de son dictionnaire, il dit au mot Lanquerre, qui ne se trouve dans aucun autre vocabulaire, et pour cause : « C'est une peau en forme de gros et de large bourrelet qui se met au-dessus des reins en forme de ceinture ^t qui sbiïtient un homme sur l'eau. La Lanquerre est inventée

* Page 420.

* En 1785, un Espagnol fit sur la Seine, à la Râpée, une tentative pour marcher sur l'eau, qui réussit parfaitement. (Mémorial de l'Europe^ t. I, p. 371; Pigault- Lebrun, Mélanges littéraires ^ 1. 1, p. 143-144.) Il se servait de longs sabots du même genre que ceux dont on a fait dernièrement l'essai. V. aussi Mag. pittoresq, 1851, p. 273.

depuis peu, et on en a vu paroître lefifet aux yeux de tout Paris le 14 septembre 1677. »

Mais quel est ce mot, Lanquerre? je me le suis longtemps demandé; enfin j'ai trouvé ; c'est le nom de l'inventeur*. Il est devenu une énigme, voilà le plus clair de sa renommée !

Quant à imperméable, seule épithète qui convienne bien à* tous ces procédés, Rabelais Tavait employée déjà '; telle est souvent, en effet, la gradation à rebours suivie par une découverte : on trouve le nom, puis la chose, puis son usage.

• Voici le titre du livre très- rare qu'il publia sur sod invention : Le naufrage sans péril ou Vinvention d'une machine qu'on peut porter à la poche, qui nous fait passer les rivières tous vestv^ et être plusieurs jours sur la mer sans aucun péril pour notre vie et sans mouiller nos armes ni nos habits. Par M. Richard Lanquer , gentilhomme d'Amiens en Pica/rdie, capitaine de cavalerie, entretenu, en temps de paix et en temps de guerre, par le roy de Portugal, et chevalier de Vordre du Christ. A Paris. 1675, in-8o. — Il est parlé de cette invention dans un livre fait juste un siècle après par M. de la Chapelle, censeur royal, auteur d'une sorte de corselet natatoire du même genre à peu près que la piachine de Lanquer : Traité de la construction théorique et pratique du scaphandre ou du bateau de Vhomme. Paris, 1775, p. 300. — Il est parlé de ce scaphandre dans les Mémoires secrets, t. XII, p. 49.

• Liv. III, ch. Li.

Il 4.

Parmi les choses d'un emploi très-ancien qui ont mis le plus de siècles à renaître, on peut citer Tasphalte. Je ne vous dirai pas, à propos de l'emploi intelligent, mais tardif, que nous en faisons, que c'est encore là ime chose renouvelée des Grecs. Pour l'asphalte, j'irai plus loin : c'est des Babyloniens que nous en avons renouvelé l'usage.

Dans la ville de Sémiramis, le bitume asphaltique entrait comme base dans toutes les constructions. Les prodigieuses murailles, couronnées de jardins et hautes de cinquante coudées*, qui servaient d'enceinte à Baby-

^ RoUin dit deux cents, mais c'est une erreur. Cin-

lone, lui devaient leur solidité. « Elles étaient, dit Rollin, qui ne fait que traduire Diodore de Sicile et Hérodote, toutes bâties de larges briques cimentées de bitume, liqueur épaisse et glutineuse qui sort de terre dans ce payslà, qui lie plus fortement que le mortier, et qui devient beaucoup plus dure que la brique ou la pierre à laquelle elle sert de ciment ^ » On trouve encore debout quelques-uns des indestructibles monuments que l'asphalte assyrien servit à élever. Près de Bagdad, par exemple, dans l'ancienne Chaldée, se voit encore la fameuse tour d'Ackerkouf, une contemporaine de la tour de Babel, qui n'est pas autrement construite. Selon M. Paravey, dans un mémoire sur ces constructions chaldéennes*, les lits de bitume minéral mêlé s'y trouvent encore dans, un état de conservation parfaite, tandis que les briques dont ce bitume était le ciment sont, sur leur face extérieure, en partie calcinées et détruites par le temps.

quante coudées font 23 mètres ou 71 pieds, ce qui est déjà bien raisonnable. (Letronne, note sur VHistoire ancienne de Rollio, Paris, 1846, in-18, 1. 1, p. 411.)

* Id., id.

* Lu à l'Académie des sciences^ le 2 juillet 1838.

« En consiiltant, dit-il, les relations de Ker- Porter et des autres voyageurs en Assyrie, pays où existent, vers Hit et ailleurs, divers puits de naphte et de bitume, on trouve des dessins de cette immense tour d'Ackerkouf en partie ruinée, les lits de bitume faisant saillie sur les lits de briques en partie détruites. Les roseaux eux-mêmes, ajoute-t-il, qui servaient à relier les divers lits de briques maçonnés en bitume, sont parfaitement conéervés, grâce à ce bitume, dont la solidité admirable est plus que prouvée par ce curieux monument. A Hillah même, on trouve souvent des murs maçonnés avec du bitume*. »

Notre asphalte d'Europe n'est certainement ni d'une nature aussi excellente ni d'un emploi aussi facile et aussi universel que ce bitume de Chaldée. On fut toutefois trop longtemps à s'apercevoir qu'il était bon à quelque chose, et je ne pardonne pas aux propriétaires de quelques cantons suisses et à ceux de notre département de l'Ain, où le

1 La source du bitume ou 'pétrole qui dut servir pour sceller les briquesde la Tour de Babel a été retrouvée dernièrement : « Elle n'a pas cessé de couler jusqu'aujourd'hui...» (Jobard, les Nouvelles Inventions aux expositions universelles, 1. 1, p. 202.)

bitume abonde, d'avoir mis tant d'années à reconnaître que leur asphalte pourrait bien, pour plus d'un usage, pour plus d'im embellissement des modernes Babylones, remplacer celui de TAssyrie.

Au siècle dernier seulement, on fit quelques essais de l'asphalte de la Suisse et de notre Bresse, où se trouve Seyssel, connue on sait. Ces essais, par malheur, furent peu intelligents, peu persistants; ils n'aboutirent pas. Voltaire en parle ainsi au mot Asphalte de son Dictionnaire philosophique^ : « Nos climats en produisent, mais de fort mauvais. Il y en a en Suisse ; on en voulut couvrir le comble de deux pavillons élevés aux côtés d'une porte de Genève ; cette couverture ne dura pas un an ; la mine a été abandonnée ; mais on peut garnir de ce bitume le fond des bassins d'eau en le mêlant avec de la poix résine ; peutêtre un jour enfera-t-on un usage plus utile *. »

Cette dernière ligne est une sorte de prophétie, mais il fallut près d'un siècle pour lui donner raison.

lÉdit. Beuchot, t. XXVII, p. 128.

* Un peu plus tard on en voulut enduire des tuyaux, ce qui réussit assez. {Bihlioth. hritann. Sciences et Arts, t. Vm, p. 352.)

Ainsi de toutes choses dans Tindustrie et dans la science : elles naissent, languissent, sont abandonnées, puis renaissent, et cette fois pour vivre et s'éterniser; mais presque toujours il faut des siècles d'oubli entre la première naissance de llnvention et sa vie réelle.

Les omnibus^ par exemple, n'eurent pas un autre sort. Il en fut d'eux comme de ce macadam qu'ils foulent si fièrement, et dont vous savez l'histoire, et comme de cet asphalte d'im usage tout à la fois si vieux et si nouveau.

En 1662, Paris avait déjà ses omnibus; mais, vingt ans après, il ne les avait plus ^ L'invention, vous l'allez voir, avait pourtant toutes les conditions nécessaires pour être bel et bien viable ; malheureusement sa fata* lité de chose nouvelle devait remporter. Il lui fallait mourir pour mieux renaître : elle n'y manqua pas.

* î'our ce qui va suivre, nous ferons grand usage de l'intéressante brochure in-12 2 Les Carrosses à cinq Sols ouïes omnibus du xvii* siècle, que M. deMonmerqué publia, sans se nommer, en 1828, c'est-à-dire dans la nouveauté de l'omnibus ressuscité. Il ne sera pas facile d'ajouter quelque Chose à ce qu'il a dit; Nous y tâcherons {)ourtatit.

C'est Tauteur des Pensées et des Provinciales ^ le grand Pascal lui-même, qui avait eu Tidée de ces omnibus, et c'est un grand seigneur, son ami , le duc de Roanés, qui la patronait de son nom et de sa fortune. Que fallait-il de plus pour que Imvention fût menée à biei)?

Aussi d'abord réussit-elle. M. de Roanés, qui s'était adjoint le marquis de Crenan et le marquis de Sourches, obtint pour son entreprise un privilège du roi en date du 7 février 1662; et, à un mois de là, le samedi 18 mars, à sept heures du matin, on put voir se mettre en marche \es nouveaux carrosses « établis, ainsi qu'il est dit dans Tordonnance, à Tinstar des coches de la campagne,... et pour faire tous les jours les mesmes trajets de Paris d'un quartier à l'autre *. »

Ils ne furent d'abord qu'au nombre de sept, chiffre bientôt trouvé insuffisant, et leur première ligne de trajet, conunençant à la porte Saint-Antoine, allait aboutir auLuxemboui^, en passant par la porte Saint-Merry, dans la rue de la Verrerie.

Chaque carrosse, dans Torigine, ne conte-

< Extrait des registres du Parlement cité par M. de Monmerqué, p. 22-28. V. aussi la Muze historiqrie de Loret, liv. XIII, lettre II.

nait que six personnes * , mais ayant été un peu agrandis, ils en purent tenir huit à Taise. Les cochers étaient vêtus de casaques bleues, armoriées sur Testomac en broderies aux armes du roi et de la ville. Sur les traverses soutenant la voiture on voyait apposées, en guise de numéros, des fleurs de lis d'or à fond d'azur, par une, deux, trois, etc., selon le nombre des carrosses de la route. Aux deux extrémités du trajet se trouvait un bu reau où se tenaient des commis tout prêts à recevoir les réclamations et les plaintes. Vous voyez que pour cela encore c'était tout à fait comme de nos jours. Le prix, toutefois, n'était pas le même qu'aujourd'hui : le nom de carrosses à cinq sous donné à ces premiers omnibus rindique assez ; mais les cinq sous de ce temps-là valaient plus que six sous du nôtre-, et d'ailleurs, si vous avez bonne mémoire, le hasard fit que le premier tarif de nos omnibus fût le même que ce tarif ancien. On n'y paya d'abord que cinq sous ; si bien qu'un vaudeville du mois de mai 1828, qui mit en scène les Omnifms , et à cause d'eux le juif errant, Isaac Laquedem, pouvait à bon droit lui faire

^ Anecdotes dramaHqties, 1. 1, p. 455.

iJ 5

pousser ce cri d'admiration : « Excellente occasion ! cinq sous la course ! c'est précisément tout ce que je possède ! * »

L'ordonnance de Louis XIV, mentionnée plus haut, avait réglé jusqu'à ce tarif, et même, « pour empêcher les longueurs des changements de monnaie, elle avoit fait défense aux cochers d'accepter de l'or. » La forme des carrosses n'est pas toutefois indiquée dans le décret royal, mais un passage curieux du P. Labat*, quia échappé à M. de Monmerqué, suppléera, pour nous, à cette description officielle. « Six personnes y pouvoient être, dit le bon jésuite, parce qu'il y avoit des portières qui se baissoient, comme on en avoit aux coches et aux carrosses de voiture. Le carrosse avoit une lanterne placée sur ime verge de fer, au coin de l'impériale, sur là gauche du cocher. »

Nous avons dit que le succès de l'entreprise fut d'abord immense *. Une lettre que Mme Perrier, sœur de Pascal, adressa le 21

* Les Omnibus ou la Revue en voiture, par Dupeuty, Fréd. de Courcy etLassagrfe, joué au Vaudeville.

* Cité dans le Dictionnaire étymologique^ de Noël et Carpentier, 1839, in-8, t. I, p. 585.

' Sauvai, Antiquités de Paris, t. I, p. 192, le contesta, itiais à tort.

mars 1662 à M. Arnauld de Pomponne, le prouve de reste par les détails qu'elle donne* : « La chose a réussi, dit-elle, si heureusement, que, dès la première matinée, il y eut quantité de carrosses pleins, et il y alla même plusieurs femmes; mais Taprès-dlnée, ce fut une si grande foule qu'on ne pouvoit en approcher, et les autres jours ont été pareils. » Ce ne fut certes pas mieux en 1828, pour les Omnibus, Plus loin, M™e Perrier ajoute avec le juste orgueil d'une sœur qui voit vanter l'entreprise de son frère : a J'entendois les bénédictions qu'on donnoit aux auteurs d'im établissement si avantageux et si utile au public. » C'était en effet l'opinion générale. Cette utilité des carrosses à cinq sous fut même si bien reconnue de tout le monde, que chaque rue de Paris demanda d'être comprise dans la nouvelle route, — aujourd'hui on dirait la nouvelle ligne^ — qu'on parla d'établir aussitôt qu'on eût vu le succès de la première. Dès le 11 avril de la même année, une ordonnance du roi autorisa cette seconde route « des carrosses publics qui iront, y est-il dit, de la rue Saint-Antoine , vis-à-vis la place

} Citée par M. de Monmerqué, p. 33.

Royale, jusqu'à la rue Saint-Honoré, vis-à-vis l'église Saint-Roch *. » C'est encore là une des plus belles lignes suivies par nos onmibus.

Le 22 mai , nouvelle route encore décrétée par ordonnance du roi •. Elle va du carrefour de la rue Neuve -Saint-Eustache jusqu'au Luxembourg,en passant parla rue Coquillière, la croix du Trahoir (rue de T Arbre-Sec), le pont Saint-Michel, la rue de la Harpe. Les voitures de ces nouvelles lignes sont tout d'abord en progrès sur celles de la première, notamment pour la rapidité, ce qui tient surtout à leur nombre, qui s'est de beaucoup accru. Au lieu de mettre une demi-heure entre le passage de chaque carrosse, comme M^e Perrier s'en plaignait elle-même , elles passent de demiquart d'heure en demi-quart d'heure. Nos Omnibus vont-ils beaucoup plus vite? Sur tout le parcours, un voyageur veut-il descendre, un passant veut -il monter : le carrosse à cinq sous s'arrête, aussi exact, aussi obéissant que l'est aujourd'hui l'omnibus K ou l'omnibus T. On a fait plus : on a presque alors l'idée des correspondances. Quand on arrive au croi-

1 Citée par M. de Monmerqué, p. 40.

»Id.,p.46.

sèment de deux lignes, le voyageur peut descendre du carrosse qui suit la première pour monter dans celui qui suit la seconde, et, par ce moyen, aller de chacun des quartiers sillonnés par Tune des trois routes à tous ceux qui parcourent les deux autres *. Seulement, et voilà le malheur, il faut payer une seconde fois. Le système moderne est bien plus libéral, il est aussi bien plus ami de Tégalité que ne l'était celui du xvii* siècle. On le sait, rhospitalité de nos onmibus est si large que, hormis les hommes ivres, il n'est personne qu'ils n'acceptent. Il n'en était malheureusement pas ainsi dans les carrosses à cinq sous. Par arrêt de vérification au parlement, « défenses sont faites à tous soldats, pages, laquais, à tous gens de livrée, manœuvres et gens de bras d'y entrer, pour la plus grande conmiodité et liberté des bourgeois •. » C'est certainement là ce qui fit la ruine de ces carrosses. Une telle entreprise ne peut en effet réussir que lorsqu'elle doit être une chose populah'e, une commodité pour tous, accessible à tous, omnibus^ comme le dit le nom

1 Citée par M. de Monmerqué, p. 4^^.

« Id., p. 28.

moderhe, devise d'égalilé qui, fort heureusement pour le succès des véhicules réinventés en 1828, n a jamais été démentie.

Par suite des exclusions par trop aristocratiques dont nous venons de parler, les carrosses de 1662 n'eurent que la clientèle trésrestreinte des gens de robe, auditeurs et maîtres des comptes, conseillers du Châtelet et de la Cour \ etc., des avocats, des médecins, tous gens assez affairés par métier; quant aux bourgeois, quant aux marchands sédentaires par nature, ils ne s'en servirent pas : ils n'y montèrent que par curiosité, ainsi que les grands seigneurs. Sauvai nous dit que le duc d'Enghien s'en servit par occasion *. Mais ce ne fut certainement là qu'une exception. Ces nobles passants n'avaient-ils pas leurs carrosses?

Les voyageurs ne tardèrent pas à manquer ; pour couvrir leurs frais, les entrepreneurs furent contraints de hausser d'un sou le prix des places ', ce qui donne à leurs carrosses une ressemblance de plus avec nos omnibus, mais

* Sauvai, Antiquités de Paris, t. I, p. 192.

• Id. , ibid.

cela ne fit rien pour leur succès ; loin de là. Vainement les prôna-t-on partout, vainement Chevalier fit-il jouer à leur intention sur le théâtre du Marais une comédie en trois actes, en vers, ayant pour titre : Vlntrigy^ des carrosses à cinq sous, ils ne devinrent pas plus populaires*. L'ordoimance royale qui les instituait et l'arrêt de vérification du parlement ne leur défendaient-ils pas de l'être ? Au bout de deux ans, ils fureht à peu prés abandonnés.

Sauvai trouve la cause de cette prompte décadence dans la mort prématurée de Pascal, qui laissa Tentreprise sans direction intelligente. Elle est bien plutôt, selon nous, dans les faits que nous venons d'indiquer.

Les Carrosses à cinq sous ne furent pourtant pas oubliés aussi vite qu'abandonnés. En

1 Paris, p. Baudoin, 1663, in-12. En 1828, à l'époque de la résurrection des omnihiLS, il en parut chez Lécluse une nouvelle édition in-32. — Une autre pièce, avec le même titre à peu près, mais toute différente, car elle est en vers de huits pieds, tandis que celle de Chevalier est en alexandrins, avait paru aussi, en 1663, à Anvers, chez Guill. Colles. Cette Intrigue des carrosses de Paris à cinq sols, car tel est son titre , prouve à quel point la nouvelle invention avait fait du bruit, même à l'étranger. M. de Monmerqué n'a pas connu cette pièce.

1692, on en parlait ; bien mieux, on en plaisantait encore. Dufresny, en efPet, dans sa comédie burlesque, V Opéra de campagne^ représentée le 7 juin de cette année-là*, fait lire par Arlequin cette singulière affiche :

« Coches et carrosses nouvellement établis dans Paris pour la conamuni cation des quartiers éloignez ; ces voitures mènent en diligence du Palais à THôpital-Grénéral, et partent les jours d'audience ; de TÉcole de médecine aux Incurables et parlent à toute heure. » On a fait bien de Tesprit à propos des Omnibus, mais a-t-on dit rien de plus plaisant que cette boutade de Dufresny sur les Carrosses à cinq sous? J'en doute.

t Gherardi, Théâtre italien, t. IV, p. 55.

Pour que le système des Omuibus soit complet aux siècles passés comme au nôtre, il leur manque le fameux omnibus restaurant^; qu'à cela ne tienne, en cherchant bien nous Tavons trouvé.

C'est au parlement de Rouen que revient l'honneur de la très-merveilleuse invention.

Voici comment : au xvi* siècle , on se grisait sans mesure dans la capitale de la Normandie, tout l'argent des ménages se dépensait au cabaret, et les femmes d'artisans s'en plaignaient fort. Le parlement vouhit y mettre

^ Sur cette entreprise plus célèbre qu'heureuse du vicomte de Botherel, V. Le Temps^ 24 mars, 14 avril et 4 juin 1834.

ordre, il rendit un arrêt en vertu duquel les tavernes étaient supprimées, et défenses faites, sous peines graves, aux industriels qui les tenaient ouvertes à tout venant, d'asseoir désormais aucun homme du lieu. Voilà qui est fort bien, mais encore faut-il boire, quoiqu'il n'y ait plus de cabaret. Le parlement y pourvut. D'abord, comme il appert d un petit livre publié alors sous ce titre rimé :

Le Discours démontrant sans feinte Comme maints Pions font leur plainte Et les Tavernes desbauchez ; Par quoy Tavemiers sont faschez i . . .

d'abord, dis-je, défense fut faite de fréquenter le cabaret ; et ordre fut donné d'aller chercher le vin en pot pour le boire en famille :

Si un voisin avec son familier Se veut esbattre, ainsy que de raison, Il est contraint de boir« en sa maison Et d'envoyer quérir du vin au pot.

Par ce moyen, en tout temps et saison, Femme et enfant ont leur part à Tescot.

Ce n'était pas encore assez; le parlement voulut mieux faire : il inventa un cabaret roulant , une taverne ambulante , qui dut

i y. Description raisonnée d'une jolie collection de Iwrei..., par Ch. Nodier. Paris, 1844, in-8», p. 234, 110 589.

aller de porte en porte, d'atelier en ate* lier, mais à très-courtes stations^ colporter des rafraîchissements et des vivres. On l'appela triballe ou trimballe, du vieux mot, trimballer, traîner, rouler^ conduire après soy, « Jusqu'aloi-s, dit Nodier qui le premier a mis la main sur le rare livret cité tout à l'heure *, le peuple était allé chercher le divertissement dans les tavernes, où il oubliait tout pour lui ; les tavernes obtinrent la permission d'aller chercher le peuple, mais sous défense expresse de s'arrêter assez longtemps pour lui faire une occupation de ses plaisirs. »

N'est-ce pas là de la police bien faite? Celle des hôtelleries ne Tétait pas avec moins de soins et moins d'intelligence que celle des cabarets. Nous ne vous donnerons pas le détail de ces utiles mesures; une seule nous occupera : nous voulons parler du registre qu'on tient dans chaque auberge, sous Tœil toujours ouvert du commissaire et de ses agents, et dans lequel sont précisés les noms et qualités de tout nouveau venu. C'est là de la bonne police ; c'est toutefois de la police

1 Bulletin du hihliophiUj août 1835, et Cabinet de lecture,3 août 1835.

antique. Pétronne nous la montre en pleine vigueur à Rome *, nous la retrouvons à Paris au xive siècle ; et, qui mieux est, un passage du Voyage de Marco Polo, nous prouve que pareille précaution était prise à Cataï, dans les États du Grand-Khan : « Sachez, dit-il, que tous ceux qui tiennent auberge, écrivent le nom de ceux qu'ils hébergent, le jour, le mois, de sorte que toute Tannée le Grand- Khan peut savoir qui va et vient par sa terre ; et c'est bien chose qui appartient à de sages homnàes*.»

* V. Satyriconf cap. XV, et notre histoire des hâUlr' leries et cabarets, t. I. p. 130.

* V. le Voyage de Marco Polo^ p, 172, dans les Simples discours de Claudius;

On avait aussi d'excellentes idées de police contre les mendiants et les vagabonds. Les dépôts de mendicité sont loin d'être une chose nouvelle ; seulement, Tidée qui se trouve vague, confuse, mal comprise autrefois, est fort bien mise en pratique aujourd'hui. Qu'on lise un petit in-8» paru à Paris en 1600 , sous le titre de Police des pauvres^ et signé de G. Montaigne : on y verra tout ce que nous avons fait depuis, tout ce qu'on sut imaginer, mais non exécuter alors. D'abord, ce sont de très-

* En voir un curieux extrait dans un article de M. G. Brunet. {Bulletin de l'alliance des arts, 10 juin 1846, p. 419.)

sévères prescriptions dirigées contre • les femmes ayant enfant entre leurs bras et à leur queue, qui bien souvent ne sont à elles, et lesquels elles empruntent et les font mourir de faim et de froid, parmy les rues et églises, où elles aiment mieux bélistrer que gaigner leur vie. » Ensuite vient Tindication des mesures rigoureuses employées pour mettre un frein au fléau du paupérisme, et qui ne l'eussent point cédé à celles de notre législation, si Ton eût su les observer aussi bien que les formuler : «Il est défendu à toutes personnes de mendier à Paris, sous peine du fouet, pour les inconvénients de peste et autres maladies qui en pourroient advenir, joint que plusieurs bélistres et caynardiers, par imposture et déguisements de maladies, prennent Taumosne au lieu des vrais pauvres, et aussi que les pauvres estrangers y viennent de toutes parts pour y bélistrer. Tous les maistres-barbiers de la ville et faulbours sont tenus de servir sans gages à la police, cinq à la fois, trois mois durant, pour visiter et panser les pauvres qui leur sont envoyez. »

Sous Louis Xin, on fît davantage : un vé^ ritable dépôt de mendicité fut projeté ; des lettres patentes de février 1622 le décrétèrenti

n devait être placé au bout de la grande allée du Cours-la-Reine (alors allée de la défunte reine Marguerite), dans l'emplacement qu'on nommait alors TIle-de-Grenelle *. Malheureusement on s'en tint au projet. Sous Louis XIV, onfit rafle de tous les mendiants, mais ce fut pour les mener pêle-mêle à la Salpêtrière et à Bicêtre * : la science du paupérisme n'était alors qu'une brutalité, pas encore une philanthropie '.

* V. notre édition des Caquets de l'Accouchée, p. 25, 70, notes, et Revue rétrospective, 2« série, t. III, p. 207.

* V* notre édition du Roman hourgeois de Furetière, Bibliothèque Elzévir., p. 311, note.

s II y aurait toutefois injustice à ne pas constater qu'aux siècles passés la philanthropie fut plus active et mieux organisée qu'on ne se l'imagine. L'antiquité eut ses bonnes âmes. En hiver, à Athènes, les étuves des bains publics devenaient des chauffoirs où tous les pauvres avaient droit de prendre place. V. Aristophane, iT&à. Artaud, édit. Charpentier, p. 529,542. Martial (liv. III, épigr, 48) parle d'un certain Ollus qui avait fondé un asile pour les pauvres, comme fit l'infatigable Chamousset au xviii« siècle. Trajan « pour subvenir aux besoins des familles nécessiteuses, dit M. Daremberg {Débats, 13 mars 1858), avait imaginé une véritable institution de crédit foncier. >-> Il avait surtout pourvu à la nourriture des pauvres enfants ; la Table de Velleia^ découverte en 1747, nous explique ses dispositions à cet égard. V. Gara de Canonico,

Un homme pourtant Tavait bien compris au commencement du xvn« siècle : c'est Barthélémy de Laffémas, « varlet de chambre du roy, natif de Beau-Semblant, en Dauphiné, »

Deipaghi, dell agro Velleiate, etc, 1788, in-8. Au moyen âge, chaque corporation d'artisans se donnait, entre autres obligations, un rôle de bienfaisance et s'en acquittait bien. Ce qu'on appelait la charité du méHer était ce que nous nommons aujourd'hui caisse de secotvrs. Toutes les confréries avaient la leur. F. un travail de M. Ch. Louandre, Revue des Deux-Mondes, ]"déc. 1850, p. 858-859, et nosVariétés histonques etUttéraires. t. V, p. 131. Au xviie siècle, quand venaient les grands froids, des feux s'allumaient partout dans les rues, môme la nuit, pour les plus pauvres, aux frais des plus riches. {Aventures de Francion. 1663, in-8®, p. 326.) La veuve de Molière fit ainsi brûler, au cimetière Saint-Joseph, sur la tombe de son mari, qui en fut toute fendue, un certain nombre de voies de bois, pour que les pauvres du quartier pussent venir s'y chaufifer. (Titon du Tillet, le Pâmasses français, in-fol., p. 320.) Pendant le rude hiver de 1784, on revint à ce bienfaisant usage : de grands feux s'allumèrent devant tous les hôtels. {Mémoires secrets, t. XXXV, p. 83.) Mais cela n'est rien, et nous pourrions citer d'autres faits plus concluants en faveur de la philanthropie d'autrefois ; par exemple, l'idée qu'on eut de fonder au siècle dernier de véritables Jnva{tcl«s civils. (Corresp. de' Grimm. Édit, Taschereau, t. II, p. 284-285.)

ainsi qu'il s'intitule. Son opuscule de quinze pages : « Les moyens de chasser la giteuserye, contraindre les feneans, faire vivre et employer les pauvres, dédiez à Messieurs du clergé^ » est plein des plus saines idées.

Pour nombre d'autres réformes aussi utiles, LafPémas n'avait pas été moins bien inspiré. Le premier il avait clairement indiqué les sources de la richesse publique : il avait provoqué l'uniformité des poids et mesures, excellente réforme dont nous aurons à reparler; il avait de tous ses efforts contribué, aussi bien qu'Olivier de Serres, à l'extension de la culture du mûrier et à l'établissement des premières magnaneries \ Enfin, nul n'avait avant lui aussi éloquemment prouvé l'utilité des exportations et le bienfait du libre échange des industries européennes.

En cela Laffémas était le devancier de ce pauvre La Blancherie, qui, assez écouté luimême, imagina, vers 1788, de faire connaître et de propager d'un peuple à l'autre les différents-produits industriels de l'Europe. Il créa pour cela un journal auquel il eut le tort de donner le titre trop magnifique de Corres-

* F. nos Variétés historiques et littéraires ^ Bibliothèque Elzévir., t^ VII, p. 303, 308, note.

pondance générale des sciences, de la littéra^wre et des arts, en même temps qu'il s'intitulait lui-même agent général de la littérature. Il succomba sous la pompe de ces deux titres *.

Il fut ridicule. Laffémas, plus modeste, n'était qu'oublié. Cependant l'idée qui leur était commime était excellente. En la reprenant, la fécondant et la propageant , on l'a bien prouvé, à notre époque.

Un autre projet de Barthélémy de Laffémas avait été de faire établir dans chaque ville, aux frais du gouvernement , une espèce d'agence d'affaires et de bureau de renseignements à Tusage de tous les citoyens, quels qu'ils fussent *. Mais en cela, notre homme aux heureux projets ne faisait que reproduire l'un de ceux qui font le plus d'honneur à la sagacité du père de Montaigne.

« Feu mon père, dit l'auteur des Essais ', — pour n'estre aydé que de l'expérience et du

1 Metra, Correspondance secrète, t. XIV, p. 233 ; Mémoires secrets, t. XII, p. 22, et Musset-Pathay, Contes historiques, p. 336.

* T. son Histoire du commerce de France. {Archives curieuses, 1" série, t. XIV, p. 423-424.) M. Henri Martin a constaté la curiosité de ce projet. {Histoire de France, 2« édit. t. XII, p. 28.)

• Liv. I, chap. xxxiv.

naturel, — d'un jugement bien net, m'a dict aultre fois qu'il avoit désiré mectre en train qu'il y eust ez villes certain Heu désigné auquel ceulx qui auroient besoing de quelque chose se peussent rendre, et faire anregistrer leur affaire à un officier estably à cet effet : comme, « je cherche à vendre des perles, je « cherche des perles à vendre; tel veult com- «pagnie pour aller à Paris; tel s'enquiert ■ d'im serviteur de telle quaUté * ; tel d'im « maistre; tel demande un ouvrier; qui cecy, « qui cela, chascun selon son besoing » , et semble, ajoute Montaigne, que ce moyen de nous entr'advertir apporteroit non legiere commodité au commerce publicque; car à tous coups il y a des conditions qui s'entre-

^ Ce que Montaigne demande ici avait existé pendant tout le moyen âge. Paris possédait alors la rue des Recommanderesses, et l'une de ces femmes, dont le métier était de placer les domestiques, figure dans la Danse des Morts de l'une des éditions des Heures de Simon Vostre (Langlois, Essai sur les Danses des Morts, t. II, p. 21.) Je ne sais si les Romains avaient de ces sortes de placeurs. Au moins, pour leurs esclaves perdus, recouraient-ils à la voie des affiches. M. Letronne en a retrouvé et publié une de ce genre faite sur papyrus. T. un article de M. Dugas-Montbel,dans le Temps, 8 novembre 1833.

cherchent, et pour ne s'entendre laissent les hommes en extrêmes nécessités *. »

1 La création du Bureau d'adresses fondé par Renaudot, et dont deux autres créations, la Gazette de France et la Feuille d'avis ou Petites affiches, furent la conséquence, réalisa tout ce que demande ici Montaigne (Sur les premières Petites affiches ^ en 1633^ V. nos Variétés historiques et littéraires, t. ix\ En 1631, le Bureau de rencontres, — c'est aussi le nom qu'on lui donnait, — fut mis enballet. Le livret en est fort curieux. On y apprend que c'était non-seulement un centre de renseignements, mais un lieu de réunion (p. 12-13) :

Un rendez-vous en titre de bureau.

Pour ceux qui ne savent que faire

Pour nos trois sols nous y pourrons entrer Et trouver quelque chose ou blanque.

On trouve dans ce livret des vers pour le porteur de gazettes (p. 7), d'autres (p. 8) pour ces distillateurs ou vendeurs d'eaux médicinales, dont nous avons déjà parlé (t. I, p. 147) F. encore sur ce Bureau d'adresses, le Roma7i ^ottr^eois^Biblioth. Elzévir., p. 106, note, et les Variétés historiques et littéraires, 1. 1, p. 138. — Le Sage, dans GilBlas (liv. I, ch. xvii) , parle d'un homme « à qui s'adressoient les laquais qui étoient sur le pavé, » et nous savons, par leNovitius (l721,in-4o,p. 908), qu'il existait à Paris, pendant la Régence, un nommé Herpin qui exerçait le métier d'indicateur, le dictionnaire dit Nomenclator : k il enseignoit les noms et les adresses des personnes de qualité. » Germain-Brice était un cicérone de même espèce. Il se louait aux étrangers pour leur montrer les curiosités de Paris. Son curieux livre fut le résultat et le résumé de ces promenades salariées. \

Ce sont là désirs et projets du meilleur sens, mais pour la réalisation desquels notre Almanach des adresses et la quatrième page de nos journaux n'ont, je crois, laissé rien à regretter. Je pense même que si Montaigne revenait, il trouverait l'idée de son père par trop bien mise à exécution. Il y a déjà longtemps de cela; à peine un siècle après que le bonhomme en avait eu l'idée, ou plutôt le rêve, l'annonce circulait; Blegny, le faux Abraham du Pradel, lançait à Paris, en 1690, son Livre commode des adresses, et la réclame anglaise allait déjà son train. Dès 1695, Mm« Baker, hngère et modiste, s'annonçait dans le Moming-Post de Londres, sous cette

adresse : « Piccadilly, 27, excellente confection de robes el chapeaux, sous le patronage des dames de la cour. »

En 1706, un bottier entreprenant faisait entonner cette fanfare en Thonneur de sa très-excellente marchandise : « Chausswres 'portées avec orgueil par la gentry des trois royaumes, » Bientôt devait venir la réclame en vers, telle que celle qui étala ses vingt-cinq rimes à la louange d'un illustre chapelier, dans un numéro du Journal delà cour de 1760.

Le grand art d'enfler, de ballonner (pu/jîng) l'annonce allait enfin se développer dans toute son ami)leur savante, et monter au point où la trouvèrent Sheridan et Charles Lamb, quand le premier le définit dans ces lignes moqueuses : « Il y a ballonnage oblique, direct, indirect, violent, doucereux, érudit, par approbation, par contradiction ; » et quand il inspira au second cette boutade d'ironique admiration : « Je trouve dans les pages remplies d'annonces tout Tidéal qui manque à ma vie. Charmantes et chères annonces! Ce beau chat qui se mire dans une botte ! l'urne à thé! le chapeau magnifique ! surtout ces vers sublimes, composés par le poëte lauréat de mon coiffeur I tout cela me ravit Tâme ; j'aime

à penser qu'autrefois monarques et princesses avaient le monopole des poètes lauréats, et que maintenant c'est une fantaisie que mon épicier et mon tailleur se passent aisément *. »

Et ne croyez pas qu'il y ait rien là d'exagéré pour ce qui regarde même l'annonce française au xvine siècle. Les plumes littéraires étaient déjà taillées à son service. Diderot raconte qu'un jour il fut prié de faire, sous le titre d'Avis au public, l'annonce pompeuse d'tme pommade qui faisait pousser les cheveux, et qu'il en fut mieux payé que d'un article de VEncyclopédie '.

Voltaire enfin, dans une lettre du 5 janvier 1767, fait cette sortie sur la littérature réclame à propos de je ne sais quel bazar provençal de ce temps-là : « Il m'est tombé entre les mains l'annonce imprimée d'un marchand de ce qu'on envoie de Paris en province pour servir sur table. Il commence par un éloge magnifique de l'agriculture et du commerce ■ il pèse dans ses balances d'épicier le mérite du duc de Sully et du grand ministre Colbert, et

* Cité par M. Ph. Chasles dans un article du Journal des Débats, 17 décembre 1850.

i Je trouve ce fait dans le curieux livre de M. Fr. Barrière, TahUaux dtgenr^ et d'histoire, p. 113.

ne pensez pas qu'il s'abaisse à citer le nom du duc de Sully : il l'appelle l'ami de Henri IV; et il s'agit de vendre des saucissons et des harengs frais ! Gela prouve du moins que le goût des belles-lettres a pénétré dans tous les états; il ne s'agit plus que d'en faire bon usage. Mais on veut toujours mieux dire qu'on ne doit dire , et chacim sort de sa sphère. »

Dès le temps de Louis XIII, tout marchand de Paris avait déjà sa carte avec son nom imprimé, sa demeure bien indiquée et même son enseigne gravée. Il la donnait à quiconque venait acheter chez lui. Dans une famille de collectionneurs maniaques, dont parle Gui Patin , on avait fait, de père en fils , un recueil de toutes ces enseignes imprimées.

« Ainsi, dit Patin, on peut trouver là Torigine de bien des gens qui ne veulent jamais descendre de l'élévation où la fortune les a placés ^ »

* L'Esprit de Gui Patin, 1703, in-12, p. 16-17. Les arracheurs de dents du Pont-Neuf avaient aussi de ces sortes de billets-enseignes qu'ils faisaient répandre «pour annoncer leur science et leur logis. »(FuretièrCf Roman Bourgeois, Biblioth. Elzévir., p. 234-235.) Carmeline, le plus fameux de ces arracheurs de dents,

Les jetons de métal qui; depuis quelques années, sont entrés en cours à la place des cartes d'adresses, sont une invention presque aussi ancienne. Je les croyais pourtant bel et bien un produit de la réclame moderne et même de la réclame anglaise, comtne on Ta dit quelque part. J'ai vu dans le cabinet d'un curieux un de ces jetons prototypes des nôtres. n est en cuivre rouge ; d'un côté, il présente \m chiffre entrelacé avec la légende :

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