COLBERT
A moins de dix années de là, au lieu de ce vulgaire privilège, madame de Mainlenon recevait son brevet de reine anonyme de France*.
^ Pour nous distraire par un contraste de ce que nous venons de dire sur ces accaparements des labeurs du pauvre par les nobles , parlons de quelques actes de bienfaisance, où ceux-ci le plus souvent auront le beau rôle. Pendant la Fronde, madame de Bretonvilliers distribue elle-même des soupes aux pauvres gens. (V. Moreau, Bibliogr. des Mazarinades, t. II, p. 233, et le no de janvier 1653, du Magasin charitahle^ journal philanthropique créé alors.) — Vers le même temps, un homme plein de zèle pourlebien des pauvres établit des boulangeries à bon marché. {Bibl. des Mazar. t. IL p. 411-412.) Saint Vincent de Paul, madame Legras, les sœurs du Pot organisent le bienfaisant système des saupes économiques {Vie de madame Legras, liv. IV, ch. iv). La manière dont se faisaient ces immenses potages se trouve décrite dans le Recueil des relatiotis cotUenant ce qui s'est fait
pour l'assistance des pauvres, de 1650 à 1654. M. Feillet en a reproduit la charitable recette daus la Revue de Paris (15 août 1856, p 27l-2"2). C'était à qui des pauvres viendrait pour peu de chose , ou môme pour rien se nourrir à la grande marmite. (Helvétius, Traité des maladies, 1703, chap. le bouillon des pauvres,) Vauban donna aussi un peu plus tard la recette des soupes au blé. {Esprit des journaux y octobre 1786, p. 352.) Un curé de Sainte-Marguerite la mit à profit pour nourrir ses paroissiens pendant la disette de 1788 (Pujoulx, Paris à la fin du xviii» stècZe, p. 375), et enfin M. de Rumford n'eut qu'à la reprendre et à la perfectionner pour les fameuses soupes qui portent son nom. {V, ses Essais polit., économ, et philosoph,, t. II, p. 190.)
Nous en avons assez dit sur tout ce qui regarde la gourmandise. Sortons de table, allons au spectacle.
Pour trouver tous les points de ressemblance qui existent entre ce qiie nous savons des théâtres de Tancienne Rome et ce que nous voyons des théâtres de notre Paris, il faudrait écrire l'histoire complète de la scène antique et de la scène moderne, et se décider à faire halte à chaque pas pour établir ime comparaison, et surtout poui' constater une similitude. Partout la même chose se renouvelle avec les mêmes détails ; disons-le aussi bien vite, avec des abus pareils. Les énormes appointements donnés aux comédiens en renom sont un des premiers et des mieux accrédités. Paris ne suit encore ici qu'une scandaleuse tradition de Rome, et il n'y met de réserves que celles dont ses ressources, si bor-
nées auprès de Topulence romaine, lui font une loi impérieuse. Nous avons à peine un ou deux artistes millionnaires et nous crions au prodige. A Rome, tous les comédiens Tétaient. OËsopus, après avoir été tout ensemble le plus fameux des acteurs tragiques et le plus prodigue des débauchés, laissait à son fils en héritage 20 milUons de sesterces \ et ce n'était qu'un débris de sa fortune! Roscius, de Taveu même de Gicéron*, gagnait, année commune, 500,000 sesterces, et encore jouait-il très-souvent pour rien, afin d'être bien venu du peuple.
On ne s'étonnera pas, après cela, si tout ce qui constitue le système des succès préparés d'avance et payés : les afîiches énormes, les noms en vedette, et surtout les claques bien disciplinées et bien stylées, étaient choses merveilleusement organisées à Rome.
Non-seulement le nom de Facteur fameux était mis en'lettres gigantesques sur l'affiche ', mais encore on avait soin d'y peindre, en couleurs voyantes, la scène de la pièce où il se
1 C'est-à-dire de notre monnaie 4,091,666 fr. V. Pline, lib, X, et G. Budé, Epitome de Asse.
* Pro RosciOj chap. vui.
' Donat, de Tragœd et Comœd.
montrait avec le plus d'avantages. Un certain Callades excellait dans ces sortes de tableaux, au point que Pline * ne dédaigne pas de citer ses tabellx comicœ parmi les plus curieux restes de Tancienne peinture.
Quand, après le succès des premières représentations, la pièce publiée était livrée à la lecture, on lui donnait souvent pour frontispice la reproduction du tableau-afliche. Dans le curieux manuscrit du neuvième siècle qui contient le théâtre de Térence * et que possède la Bibliothèque impériale, chacune des comédies est illustrée de cette image liminaire *.
1 Lib. XXXV, cap. x, § 37. — Quelquefois l'auteur lui-même peignait ses affiches et même ses décors. Ainsi faisait Pacuvius, selon Pline, (lib. XXXV, ch. vil). Le poëte tragique alors devait être un artiste universel : architecte, s'occuper de la construction du théâtre; peintre, des décors ; et costumier, de tous les détails de l'habillement. Sophocle, sur ses vieux jours, travaillait à perfectionner la chaussure des danseurs ! {V. sa Vie, édit. Sinner, p. 2, 3, et notre chronique de la Patrie du 16 sept. 1858.)
' Coquelinus a publié un Heci^eiZ de ces peintures. (Rome, 1767, in-fol.)
Les spectacles de gladiateurs, les combats de bétes fauves dans les arènes s'annonçaient avec le même luxe pittoresque. Horace * nous parle des grossiers tableaux qui leur servaient d'affiche, et M. de Caylus ', ainsi que M. Ch. Magnin ', remarquent avec raison que cet usage-là est loin de s'être perdu en Italie : « On suspend, dit ce dernier, dès le matin, à la porte des petits théâtres, les scènes les plus frappantes de la pièce qu'on doit jouer le soir, peintes sur des bandes de papier par un des acteurs de la troupe, qui s'acquitte presque toujours de cette tâche avec esprit et originalité. Les directeurs de nos spectacles en plein vent n'ont pas perdu non plus l'habitude de ces tableaux-annonces, comme on peut s'en convaincre en parcourant nos boulevards et nos foires. »
I Lib. II, Sat. VII, v. 95.
*Mém, dêVAcad. deiinscripi. t. XXV, p. 183.
* Rêvue des Deux-Mondes, 1«' nov. 1840, p. 430-481.
Le public, qu'ont alléché ces réclames en peinture, est-il entré dans Tanij^hithéâtre, après avoir remis à la porte sa tessere^ — nous dirions son billet d'entrée ou sa contremarque, — il retrouve dans Tenceinte la réclame active, la réclame bruyante, la claque. Et combien elle est là mieux organisée et plus unanimement agissante.que chez nous, qui nous vantons pourtant de Tavoir sinon créée, du moins perfectionnée ! Les claqueurs ont bien raison de s'ajjpeler Romains : c'est à Rome qu'ils étaient beaux à voir, suivant la tradition de Licinius, leur illustre créateur *; pratiquant le bravo sous toutes les formes; le variant selon toutes ses nuances fie mesurant selon tous les rhythmes divers de Tapprobation. D'abord, c'est le bombus^ imposant prélude. Il est moins un applaudissement net qu'un long bourdonnement sourd. On Tob-
* Pline le jeune, Lettres 11 et 14. — Les acteurs au reste ne se faisaient point faute de quêter les bravos : Applaudissez, criaient-ils au public (Plaute, P»nulus, prolog. v. 36); et c'étaient les claqueurs stipendiés qui le plus souvent répondaient à l'appel. En revanche, il arrivait que le vrai public sifflait, c'était déjà, au théâtre, pour les acteurs, comme au forum, pour les orateurs, sa façon de témoigner son mécontentement. (Cicéron, Epistol. lib. vin, epist. 2.)
lient en frappant Tune contre l'autre les mains arrondies et formant un creux. Les testœ procèdent avec un bruit plus clair. C'est celui de la vaisselle qu on brise ; quand éclate ce vif claquement, Tenthousiasme est déjà assez haut monté. Mais il est immense, il est vmanime quand on entend le roulement sonore et continu des imbrices ^ ; figurez-vous le bruit de la grêle tomî)ant drue et serrée sur une toiture, ou bien encore le bruissement d'une ondée chassée par un vent d'orage et venant fouetter les vitres.
Le bombvs a été le bravo préparateur ; les testx ont peu à peu échauffé le public; les imbrices sont Texpression du succès à son paroxysme. Néron, quand il se montrait en public, ne voulait pas d'autres applaudissements. Il fallait, lorsqu'il arrivait , que la salle fût suffisamment allumée (accensa), suivant l'expression consacrée déjà*; et il eût fait jeter aux bêtes tout claqueur mal appris qui n'eût fait éclater pour lui, comme pour le plus vil histrion, qu'un bornbus vulgaire.
C'est surtout par ses ordres que la grande
^Sénèque, Quœst. natur., 11,28.
• Nuntiat accensus plena theatra favor.
(Rutilius Numantianus, Itinerarium,)
milice de ladmi ration salariée s'était organisée à Rome. Les misérables laudicœni, qui avant lui se chargeaient d'un succès sous la conduite de quelque maigre entrepreneur [maiKeps)^ ne lui suffisaient pas *. Au lieu de cette tourbe affamée et mal vêtue, ayant à peine, tant elle était famélique, la force de filer un bravo, il av^it fait enrôler, par des chefs intelligents, auxquels on donnait le nom grec de mesochoroi (placés au milieu du chœur), toute une bande d'élite formant masse chorale. Il n'y avait pas là moins de cinq mille plébéiens d'une robuste jeunesse, robusthsimsB juventutis, comme dit Suétone ; et tous, au premier signe du chevalier qui d'ordinaire faisait office de mesochoros^ tous applaudissaient comme un seul homme. Ce n'étaient point, je Tai dit, de pauvres diables. Chacun d'eux devait être bien vêtu; il lui fallait, comme s'il était de race patricienne, porter la chevelure longue et avoir un anneau d'or à la main gauche. Je ne sais ce qu'on leur allouait pour frais d'enthousiasme, mais la rétribution était certainement honnête, si l'on en juge d'après ce que recevait le chef:
' Suétone, Nero, cap. xx.
selon Suétone, il avait d'appointements fixe» 40,000 sesterces (6,617 fr.) l
Je ne sais dans quelle partie de Tamphithéâtre ou de la cavea se plaçaient ces claqueurs antiques; il est probable que c'est dans la partie que remplace notre parterre :
I)eut-être aussi, afin de mieux donner partout l'élan de Tadmiration, se disséminaient-ils dans toute l'enceinte, ayant chacun sa place numérotée, car c'était encore là un usage en cours dans les théâtres antiques. Chaque tes^ sert ou billet d'entrée portait le numéro, soit du gradin et du siège qu on devait occuper, soit celui du cv/neus^ sorte de compartiment ou loge dans lequel on avait droit à une place.
Ces tesseres^ qui n'étaient point, comme les contremarques de nos théâtres, un vulgaire morceau de carton, mais, au conti-aire, un gracieux jeton d'ivoire ou de métal, servaient
* Suétone, loc. citât, — Vous venez de voir quelle tenue était exigée de ces claqueurs d'élite. Chaque fête à Rome avait aussi son costume à part. Aux saturnales, par exemple, on revêtait la synthesis, sorte de cafetan du plus fin tissu, et ayant la forme du domino de Venise; ce qui donne à ou carnaval romain un point de ressemblance de plus avec le nôtre.
aussi parfois d^ programipe sommaire. Le nom de la pièce représentée s'y trouvait inscrit. Il nous en a été conservé une où se lisent ces deux mots Casina Plauti^ c'est-à-dire le titre de la pièce et le nom de son auteur *.
^ Caylus, Recueil d'antiquités, t. III, p. 284.
De même que nous avons, outre les billets payants, les billets de faveur, il y avait dans les spectacles de Rome et d'Athènes, nonseulement les tessères payantes, mais aussi les tessères privilégiées donnant droit à l'entrée gratuite*. On les appelait sumbola, et il fallait les soumettre au contrôle du vérificateur des billets. Elles ne vous autorisaient pas à prendre place sur ces gradins numérotés dont quelques-uns, avec leur chiffre gravé dans la pierre, sont encore intacts en quelques amphithéâtres antiques , notamment dans celui de Pola*; porteur d une tessère gratuite, vous n'aviez droit qu'à une place
* Théophr. Caract.y ch. xi, § 8.
* Stancovich. Anfiteatr. di Pola, p. 33.