‹ Le Vieux-neuf v. 2 (volume 2)Chapitre 8 sur 17 · XX. 1. XII. s. VI. d pour ung estuy garny · texte numérisé non relu

XX. 1. XII. s. VI. d pour ung estuy garny

de razouers d'argent doré, de fin or, sizeaux, pignes et mirouers K »

peine, furent en usage en Italie avant de l'être à Paris (H. Estienne^ Dialogue du nouveau langage français italianisé j 1578, in-8, 16") : et h Paris avant de l'être à Londres. « Ce sont, dit Locke dans la relation de son Voyage en France en 1675, ce sont de petits ustensiles fort légers, que les femmes emploient ici pour se garantir du soleil, et dont l'usage me semble très-commode. » (Rev. de Paris, t. XIV, p. 12.) Les Anglaises en voulurent bientôt avoir, mais comme à l'état de parasols ils ne pouvaient guère leur servir, on leur en fit tout autre chose : des éventails ; ce qui, à tout prendre, et vu le climat, ne devait guère leur être plus utile. L'industriel qui, il y a cent ans, sut le premier confectionner à Londres des omhrelles de ce genre, près desquelles nosmarquises pliantes ne sont rien, fit une fortune considérable. {Biblioth. britann., t. XÏV, p. 106.) En France , l'invention fut bientôt imitée et perfectionnée. {L^ Improvisât, franc. , t.XIV, p. 359.) Malheureusement elle s'est perdue. Qui sait? ce que j'en dis ici là fera peut-être retrouver. * Voici un autre exemple d'un meuble de ce genre que nous trouvons indiqué dans le Catalogue des ar-

Les dames avaient aussi déjà l'élégant confortable des petits meubles portatifs. Parmi les objets de leur toilette était toujours une boîte à ouvrage bien garnie, et, conune Vécritoire s'y trouvait ordinairement réunie, c'est sous ce nom qu'on désignait l'assemblage de tous ces menus ustensiles. Dans l'inventaire

de Gabrielle d'Estrées, déjà cité plus haut *, la boîte à ouvrage n'est pas autrement appelée : « Une escriptoire couverte de maroquin du Levant, dorée et argentée, ferrée d'argent,

dans laquelle se sont trouvez une bourse

quatre esche vaulx de fil blanc, trois petitz pelotons de mesme fil , douze mousles à faire rescul, neuf esguilles, le tout de cuyvre ; six autres mousles et sept esguilles de fer-blanc, et trois eschevaulx de soye blanche *. »

chives de M. de Joursanvault, l'« part., p. 118, ii*728 : « Le duc d'Orléans fait payer à Richart de Grez, pignieTf ung estuy de cuira pigner, doré et armorié^ pendant a ung laz de soye, gamy de trois pignes, ung mirouer et deux manches de rasouers , tout d'yvoire a six virolles d* argent esmaillées a sa devise , de deux fers de rasouers et de trois ciseaitx. >

^ Biblioth. deVÉcole des chartes ^ déc. 1841, p. 171.

* Tout abbé galant avait son nécessaire. {Ulmprovisateur franc. ^ t. XIII, p. 403.) Il y en avait même de particuliers pour les dents, (V. le Catalogue du Cabinet de Bonnier de la Mosson, p. 15.)

Il est bien entendu que tous ces jolis meubles se faisaient en France, où Tart de la tabletterie et de la bahuterie^ comme on disait, était on ne peut plus raffiné. De même pour tous les autres objets de coquetterie. Les bonnes faiseuses n'étaient déjà qu'à Paris ; mais déjà aussi Ton y avait la manie de faire tout passer comme étant d'importation anglaise ou italienne *. En revanche, les Anglais ♦ et les Italiens, plus sincères et mieux avisés, mettaient tout chez eux à la mode française.

En effet, rien ne leur venait que de Paris, pour peu que le travail en fût soigné et précieux. Il n'y eut pas jusqu'au Grand Turc, qui, une année, selon Regnault d'Orléans,

^ Montchréticn, (Economie politique, de Tutilité des arts mécaniques.

dans ses Observations sur l' Estât et peuple de France, ne fît solennellement demander au roi douze cordonniers de Paris. On raffolait au sérail des pantoufles parisiennes *.

Un siècle plus tard, la cordonnerie avait fait bien d'autres progrès encore. Elle confectionnait des chaussures merveilleuses, bonnes même pour marcher sur Teau, comme celles que décrit Schwenterius *. Les bottes sans coutiu-e étaient aussi connues ; Loret leur fait une réclame poétique dans sa Muze historique du 5 août 1663, où il parle :

Des bottes faites sans couture Bottes d'hiver ou bien d'été... >

* Le musée de Liverpool possède des souliers de momies <c faits sur les deux formes, droite et gatkche, en sorte, dit le D'Traill, que même cette mode moderne est d'origine égyptienne. » {Edimb. New philosoph. Journ.j l^^trim., 1827, p. 393.) Les athéniennes se grandissaient, comme nos dames de Paris, avec des semelles en liège. {Rev. 6n7onn., cet. 1845, p. à64.j Quand Scarron {Virgile travesti, liv. I, adfin.)^ fait demander par Didon c si dame Hélène avait du liège, » il dit la vérité en riant. De son temps, d'ailleurs, la mode en était revenue. (V. son Jodelet, mat" tre valet, act. 2, se. 7.)

• DelicisB Phys.-mathemat,^ pars XII, probl. 15-17. 3 L'inventeur de cette chaussure était un certain

Lestage, Gascon, qui au mois de juillet précédent, a^ait présenté une paire de ses bottes à Louis XIY.

Des bas de même sorte devaient venir plus tard, à la fin du xvin« siècle. Le grave moniteur ne dédaigna pas lui-même d'en parler *.

(V. encore Loret, à celte date.) Plus tard un recueil de vers lut publié en l'honneur de sa marchandise : Poésies nouvelles sur le sujet des bottes sans couture, par Nicolas Lestage, Bordeaux, 1667, in-8. — L'invention des souliers dont la seraelle n'est pas cousue, mais clouée, est venue de Philadelphie. En 1816 un nommé Barnet obtint pour la propager en France un brevet d'importation (Saint-Edme , Paris et ses EnvironSt 1827, in-8, p. 757) ; puis MM. Gergonne, Monniot et Paradis exploitèrent un procédé à peu près pareil, en attendant ceux qui l'ont repris dans ces derniers temps. (V. Archives des découvertes, t. VI, p. 325; Annales des arts et manufactures, 2e série, t III, 167.)

1 Réimpression du Moniteur^ t. VII, p. 454. — Ceci nous amènerait à traiter la question non résolue encore de l'invention du métier à bas. Est-elle due à un Français ou à un Anglais? VEncyclopédie parle d'un Jean Hindret qui en 1656 dirigeait des métiers de ce genre au château de Madrid dans le bois de Boulogne ; et il n'en a pas fallu davantage pour que Ton pensât qu'il en était l'inventeur. Malheureusement un livre de 1620, Denier royal ou Traité curieux de l'or et deVargentf par le sieur de Saint-Germain, parle aussi de ce métier au chupiire : Machine à fabriquer bas, et l'attribue à un Anglais. C'est lui qui a /aison. L'inventeur anglais, qui se nommait Williams Lee, n'ayant pu l'aire fortune avec sa mécanique en An- II 19

Quant aux robes sans couture, qu'on n a pas réinventées, leur fabrication avait été

gleterre, vint en France sous Henri IV, y prospéra d'abord, puis tomba dans la misère et mourut. A com' bien de Français l'Angleterre n'a>t-e]le pas rendu la pareille ! Un épisode de la vie de W. Lee fait le sujet d'un tableau auquel le peintre anglais £lmore doit le commenceinent de sa réffutation. — En revanche, mais j'avoue que j'aimerais mieux l'autre, nous pouvons disputer victorieusement à l'Angleterre l'invention des bas tissés avec des fils d'araiguée. Le premier qui s'en avisa est M. Bon, qui en 1710 était premier président de la Cour des Aydes et Chambre des comptes àMo7itpellier. Brossette dit qu'en janvier 1710, on parlait beaucoup de l'invention , et qu'il vit une des paires de bas tricotées par le président, que M. de Noailles portait à la duchesse de Bourgogne. {Correspond. deBoileau et de Brossette^ édition Laverdet, p. 311.) Montesquieu estimait fort M. Bon, et ne riait pas de ses araignées. {Lettre à l'ahhé de Guasco, l"mars 1747.) Cassini, le 7 février 1710, l'encourageait dans cet essai «qui, lui disait-il, fait beaucoup d'honneur à vostre société royalle (de Montpellier). » Le sieur Colonîa disait dans une lettre, que Mocenigo , ambassadeur de Venise , avait voulu faire connaître cette découverte à la République. Enfin l'abbo de Camps lui écrivait de son côté : « On n'a plus qu'à établir des manufactures qui l'emporteront assurément sur celles des vers à soie. » {Catalogue analytique des autographes de la collection du biblioph. Jacob, LSIO, in-8, p. 9,10, 1*2., Bref, on en parlait partout. [Lcttrp de madame du Noyer, 1. 111,

découverte plus tôt, mais sans grand succès, vu le haut prix auquel on était forcé de les

p. 222, 237.) L'Anglais qui , en 1834 , prétendit avoir fait la même découverte n'arrivait donc pas le premier. (Rev. Britann,, 3* série, t. XII, p. 179.) — Ceci est à peine sérieux, voici qui l'est beaucoup. Le 7 mai 1810, TEmpereur, pour porter un grand coup à l'industrie cotonnière des Anglais, propose un prix de 1 million pour celui qui inventera la meilleure machine propre à filer le lin. Deux mois après l'invention était faite; le 18 juillet Philippe de Girard prenait un brevet. On trouva qu'il avait gagné le million àtrop bon marché; de nouvelles conditions furent imposées. Elles étaient d'une exécution presque impossible, il les exécuta pourtant, mais la récompense ne vint pas davantage. Il ouvrit une manufacture, et pour exploiter sa découverte, y jeta tout ce qu'il possédait, espérant que le million suivrait enfin; ce fut la déchéance de l'empire qui arriva , et à la suite la déconfiture du pauvre inventeur. Il fut obligé de fuir en Autriche. Cependant deux de ses associés, MM. C... etL... gagnaient l'Angleterre avec ses dessins, qu'ils vendaient 25,000 liv. sterling; puis, ils se faisaient donner, tant en leur nom qu'en celui de M. Horace Hall, une patente d'exploitation, laquelle, on le peut voir à VInrollement office, « n'est qu'une traduction des brevets accordés à Philippe de Girard. % Ainsi la machine devint anglaise, et si bien que, pour la ressaisir, la France fut obligée de la voler 1 Un ministre se vanta, sous Louis-Philippe, d'avoir'dérobé aux Anglais la filature mécanique du lin, «en faisant cacher les machines dans du suif! ».Te

vendre. La Chroinqne du règne de (jOuîs X\\ publiée par la Revue rétrospective \ en parle ainsi sous la date du 23 septembre 1743 :

« Un particulier a présenté à la reine une robe d'étoffe d'or, sans aucune couture, par le moyen d'un métier imaginé pour cet effet; mais cette mode nouvelle a paru trop chère et trop peu utile pour mériter Fattention de la cour *. »

n'en dirai pas davantage. Philippe de Girard revint en France en 1844, réclama, et finit par obtenir, peu de temps avant sa mort, une pension de 6,000 fr., qui, consacrée par un vote des Chambres, ne permet plus de douter que celui dont elle fut la tardive récompense est le véritable inventeur de la machine à filer le lin. Reste la question du million promis par le premier Empereur et gagné par Philippe de Girard. Les héritiers de celui-ci en poursuivent activement la solution. V. pour tous ces faits un art. d'Ampère, Journal des Débats^ 30 nov. 1845, et le Mémoire de madame la comtesse de Vernède de Corneillan , née de Girard, Réclamation d'un million et les intérêts, 1856, in-4, p. 6, 23, 24, 25, etc.

* l"" série, t. V, p. 45.

* En 1768, un sieur Peyronnent faisait des habits tricotés, en soie, poil de chèvre, filoselle, laine, fil et coton. {L'Avant- coureur de 1768, p. 550.) — La fameuse robe sans couture, que Ton gardait comme une relique à l'abbaye d'Argenteuil passait pour avoir été faite sur le métier par la sainte Vierge qui, suivant la tradition, gagnait sa vie dans Nazareth «à

C'est cette cherté qui a empêché que la plus grande partie des brimborions brillants de la coquetterie du siècle dernier parvint jusqu'à nous. Il a fallu tout réinventer, mais pour ne pas mieux faire certainement que les artistes du temps passé. Je doute, par exemple, que nos fabricants de fleurs artificielles aient jamais surpassé les merveilles écloses sous les doigts du sieur Beaulard, marchand de modes^ ainsi qu'il se qualifiait en toute humilité. Ses fleurs, comme celles du printemps, étaient vivantes, pour les yeux et pour To-

tendre et à ouvrer de soie.» (P. Paris, manuscr. françois de la Bihlioth., t. IV, p. 8; Francisque-Michel, Recherches sur les étoffes de soie, t. II, p. 98.) Les robes faites de poil de chameau, avec des trous pour les bras, et sans couture, sont encore en usage chez les Arabes (Maltbj, Mœurs et coutumes bibliques expliquées par le récit des voyageurs, trad. de l'anglais, 1845, in-12, p. 348-^9.) Pour les belles étoffes en usage chez les Hébreux, et fabriquées de toute antiquité à Damas, Y. Saulcj, Hist, de Vart judaïque, 1858, in-8, p. 336, 938. — Je ne veux pas oublier la machine à coudre, dont l'invention est due, non pas à l'américain M. Singer, qui se fit breveter en 1854, mais à M. Thimonnier d'Amplepuis (Rhône), qui obtint, dès 1830, un brevet pour sa machine dont le premier essai avait été fait par lui à Saint-Etienne deux ans auparavant. (Jobard, Us Nouv. Invent. etc.. 4'- livraison, p. 390, et la Prease, 26 déc. 18.^3.^ n 19,

dorat, « Beaulaixl, lit-on dans la Correspondance de Métra de 1774 ', a présenté à la reine une fleur artificielle qui fait illusion à la vue et à Todorat. La reine examinoit ce chefd'œuvre avec attention ; on lui fit observer, sous le calice de la fleur, un petit bouton qu'il falloit toucher : elle vit sur-le-champ la rose s'épanouir entièrement, et, s'ouvrant vers le centre, découvrir un portrait très-ressemblant de cette princesse '. »

* Tome 1, p. 16Î. C'est avec lui que madame de Matignon avait fait un traita de 24,000 fr., moyennant quoi il lui fournissait fous les jours une coiffure nouvelle. [Mém. d'Oberckick, t. II, p. 257.) Plus tard, ce fut Wenzel qui fit les fleurs artificielles de la reine. Sur lui et sur son livre, publié en 1790, où il proposait d'établir à Paris Une manufacture capable d'occuper 4,000 femmes à la fabrication des fleurs, V. N. Rondot, Ra'p'port sur les objets de parure à Vexposition de Londres, p. 29.

* Avant les fleurs artificielles étaient venues les perles. En 1666, la belle-sœur du poëte Tristan l'Hermite fabriquait avec grand ôuccès du faux girasol à Courval en Normandie, et Subligny, qui avait connu son beau-frère, lui faisait à ce sujet une belle réclame dans sa Muse Dauphine ^1667, in-12, p. 174.) C'était du reste une industrie très-ancienne. Pline (lib. IX, cap. xxxv) et Macrobe {Satum. II , cap.xiii) nous ont dit avec quels gains énormes on l'exerçait dans l'antiquité; on sait par le Byzantin Tzclzes

(edit. vanorum, lib. II, ch. 373) comment on faisait des perles rares avec d'autres plus communes mises en poussière. Massari, dans son commentaire sur Je IX* livre de Pline à Tendroit cité plus haut, nous dit de quelle manière, vers 1547, à Venise, on imitait les perles fines au moyen d'un émail transparent, dont on faisait une boule qui était remplie ensuite d'une matière colorante. En 1686, un fabricant de chapelets de la rue du Petit-Lion, nommé Jaquin, voyant sa cuisinière apprêter une friture d'ablettes, s'aperçut que les écailles laissaient sur l'eau une croûte brillante comme de la nacre. L'observation lui suffit ; peu de temps après il faisait des fausses perles par un procédé encore aujourd'hui en usage. Il est parlé dans le Livre commode des adresses d'Abraham du Pradel (de Blegny) pour 1691 de ces « perles fausses argentées en dedans, qui sont de nouvelle invention, et qui imitent parfaitement la nature. » Il faut, pour que l'écaillé se détache, laisser séjourner le poisson dans l'urine. Croirait-on qu'en 1788 des gargotiers de Paris mettaient en friture les ablettes auxquelles ils avaient fait subir cet effroyable bain. (Les Numéros parisiens ^ 1788, in-12, p. 12-14,)

Quand la mode en est aiTivée à ces raffinements, il lui faut un organe qui les proclame ; en effet, le journal qui devait sa publicité à de telles merveilles était déjà créé.

Il naquit en 1768 ; ou l'appelait Courrier à la mode ou Journal du Goût. « C'est, disent un peu ironiquement les Mémoires secrets *, un nouvel ouvrage périodique, fort intéressant pour Paris et pour les provinces, qui contient les détails de toutes les nouveautés de la mode. C'est, si l'on veut, une espèce de supplément aux Mémoires de l'Ajcadémie des belles-lettres, qui consacre à la poslérité le tableau mouvant de nos caprices, de nos fantaisies et du costume national. Il y a trois

* Tome IV, p. 80.

mois que se répand cette utile publication *. »

Sous Louis XIV, les gravures, sinon le journal complet des modes, avaient commencé à courir. On les appelait les Saisons, parce qu'en effet c'était tantôtle Printemps, tantôt VÉté, iàuXùtV Automm, tantôt Y Hiver, qui, pert sonnifié dans une jolie femme, paraissait revêtu des atours que toute dame delà fashion du temps devrait porter pendant la durée de la saison*, depuis la coiffure jusqu'à la chaus-

* Déjà en 1608, dans un petit Yolume publié à Rouen sous le titre de la Gazette en vers, pareille idée avait été émise. {Bihlioth. poétique de M. Viollet-le- Duc, 1" part., p. 349, 350.) Furetière aussi l'avait proposée comme excellente dans son Roman bourgeois (v. notre édit. p. *74, 75) ; et enfin, en 1733, le Ladies Journal la réalisait à Londres au grand étonnement de l'abbé Prévost, surpris de ce qu'une pareille invention n'était pas née à Paris. (Le Pour et le Contre, t. I, p. ICI.)

2 Nous pourrions parler longuement ici de diverses espèces de gants qui furent en usage autrefois, surtout au commencement du xviie siècle, mais nous nous contenterons de renvoyer à une pièce de nos Variétés historiques et littéraires, t. V, p. 174-187, le Gan (sic) de Jean Godard (1588), et aux notes que nous y avons mises. 11 j est parlé des gants brodés de perles, des gants de senteur, dont les plus renommés

— mesure, depuis la chaussure jusqu'aux gants ^ Dans un certain monde, celui des précieuses^ qui n'étaient pas raffinées seulement pour le langage, mais aussi pour la coquetterie, on fit mieux encore. On attifait dans le dernier goût de la mode courante deux grandes poupées % dont Tune, Isl Grande Pandore, donnait le ton pour la tenue d'apparat,

s'achetaient à Rome; des gants faits du cuir le plus souple, qui venaient d'Espagne, et aussi des gants de France, déjà fameux : ceux de Vendôme, de Blois, de Grenoble, de Niort. La France a maintenant une supériorité exclusive dans cette industrie. En 1846, elle exploitait pour 29 millions de gants, tandis que toute la production de l'Angleterre ne montait pas à plus de 12 millions. (Natalis Rondot, Rapport sur VExposition de 1849, t. III, p. 767-769.) Les Anglais avouent eux-mêmes leur infériorité. Lors de l'enquête parlementaire faite en 1837, et dont l'établissement de VArt-Union à Londres fut le résultat. MM. Smith et Spalding reconnurent combien nos gantiers sont supérieurs, «.sans doute, dirent-ils, parce qu'ils étudient avec plus de soin la forme de la main. > Lors de la même enquête, l'excellence de nos produits, dans l'industrie des papiers peints, des bronzes, des soieries, des rubans, et l'infériorité de l'Angleterre fut aussi très-franchement constatée. (V. la Revue universeUe, 30 sept. J837, p. 383.) 1 V. notre article Afodes. (Encyclop. du xixesiècle.)- * Tl en est parlé dans le Roman bourgeois. (V. notre édition, p. 76-77, note.)

et l'autre, la Petite Pandore, pour le déshabillé du matin.

C'est chez mademoiselle de Scudéry ^ue se faisait la toilette des deux poupées, et de là elles s'en allaient régenter en souveraines le monde des coquettes de la cour et de la ville ; elles couraient jusqu'en province , souvent même jusqu'au delà des frontières. Les belles Anglaises, les belles Allemandes étaient leurs humbles tributaires, et pour empêcher leur mai'che, ne croyez pas qu'il y eût des obstacles possibles. Combats et blocus n'y pouvaient rien : « On assure, lisons-nous dans les Souvenirs d'un homme du monde ^, livre aussi curieux que rare, on assure que, pendant la guerre la plus sanglante entre la France et l'Angleterre, du temps d'Addison, qui en fait la remarque, ainsi que M. l'abbé Prévost, par une galanterie qui n'est point indigne de tenir une place dans Tliistoire, les ministres des deux cours de Versailles et de Saint-James accordoient, en faveur des dames un passeport inviolable à la grande poupée, qui étoit une figure d'albâtre de trois ou quatre pieds de hauteur, vêtue et coilïre suivant les modes

« 1789, inl-2, t. II, p. 3^5.

les plus récentes, pour servir de modèles aux dames du pays. Au milieu des hostilités furieuses qui s'exerçoient de part et d'autre, cette poupée étoit la seule chose qui fût respectée par les armes K »

Ainsi, partout où règne la mode, et c'est le

1 Risbeck, dans son Voyage en Allemagne et enHallande (1780) n'oublie pas (ch. m) cette grande poupée, qu'il avait vue à Vienne ; et le président de Brosses, dans ses Lettres familières , écrites d'Italie (édition H. Barbou, t. I, p. 171), parlant des dames de Bologne, nous dit : c On leur envoie journellement de grandes poupées vêtues de pied en cap, à la dernière mode, et elles ne portent point de babioles qu'elles ne les fassent venir de Paris. » En Californie, nos poupées parisiennes ont en ce moment un grand succès , comme messagères des modes. {Echo du Pacifique, 4 juillet 1858.) Dès 1666, les rubans, dont on pare ces poupées cosmopolites étaient fabriqués à la mécanique. Il est parlé dans la Correspondance administrât, de Louis XIV, t. III, p. 785, d'une machine en activité à Poitiers, en ce tempslà, qui permettait qu'un homme, «c fût-il aveugle et impotent, fit à lui seul aller dix métiers. » Vers le même temps , la nourrice du comte de Marsan, madame Dumont, établissait à Paris, faubourg Saint- Antoine , puis rue Saint-Sauveur, puis à l'hôtel Saint- Chaumont, rue Saint-Denis, une fabrique de dentelles qui employait deux cents jeunes filles et dont les produits effaçaient ceux de Bruxelles etde Venise. ^Vie deJ.-B. Colberlj Cologne, 1696, in-12, p. 154.)

monde entier mis sous un même sceptre, il peut y avoir des rivalités, mais des hostilités jamais. Lions et lionnes ne vont pas en guerre. Si j'emploie ces mots, ne pensez pas que ce soit par anticipation. Eux aussi sont anciens, comme les temps dont nous parlons.

Sous Louis XIII, on n'appelait jamais autrement que lionne la toute charmante mademoiselle Paulet, une reine de la mode : « Son courage, dit des Réaux, sa fierté, ses yeux vifs et ses cheveux trop dorés, lui firent donner le nom de Lionne, » Sarrasin , lui adressant des vers, Tinlerpelle ainsi :

Reine des animaux, adorable lionne,

Dont la douce fureur ne fait mourir personne,

Si ce n*est qu« Tamour se serve de vos yeux.

Enfin Voiture, écrivant au cardinal de La Valette touchant mademoiselle de Rambouillet et mademoiselle Paulet, violemment courroucées, dit encore, comme s'il parlait de lionnes véritahles : « Mademoiselle de Rambouillet et mademoiselle Paulet s'en hérissèrent toutes et en rugirent horriblement. »

Mais c'en est assez, puisque nous avons prouvé que, même dans le monde frivole, rien n'est nouveau, tout est rajeuni *.

i J'aurais pu en dire bien plus long bur toutes cess II "20

mondanités ; j'aurais pu, entre autres choses que j'ai omises, parler de VArchéologie de la ptpe, d'après M. Théodore du Moncel et l'abbé Cochet, qui pensent ' que les Celtes firent usage de pipes à fumer (fiu2{c^ . monumental, t. VIII, et Revue de VArt chrétien, février, 1857), mais la chose étant loin de m'être prouvée, je me suis abstenu d'en rien dire. — Si les anciens ne fumaient pas, ils agissaient du moins comme devraient faire tous les fumeurs : ils prenaient des pastilles pourchasser la fétidité de l'haleine. On les faisait de myrte et de lentisque pétries dans du vin vieux, avec des baies de lierre, de casse et de myrrhe. (Pline, lib. XXV, cap. xiii. Martial, lib. I, ep. 86.) — Le Cachou, dont se servent de trop rares fumeurs pour se parfumer la bouche, était connu des petits- maîtres du temps de la Fronde. (Scarroo, l'Héritier ridicule, act. II, se. ii.) — Quant au vinaigre de toilette, je ne pense pas qu'on l'ait beaucoup perfectionné depuis le fameux Maille, qui vivait au dernier siècle. Il en vendait de 99 espèces, dont une porte encore son nom. (L'Improvisât, franc., t. XXI, p. 199.) Dans le nombre se trouvait aussi déjà le vinaigre des quatre voleurs. (V. Mémoires secrets, t. VII, p. 248, et Œuvres de Piron, édit. in-12, t. VII, p. 144- 145.)

En notre temps de pacotille, sans la dorure pas de bijoux pour bien des gens. Parlons donc, après ce que nous avons dit des modes, parlons de cette sorte de vernis de richesse, et des perfectionnements qu'il devait tout naturellement acquérir à noire époque de faux semblant.

Maintenant on improvise la dorure. En un instant, le plomb, le fer, le cuivre se couvrent d'or; le précieux métal n'est plus qu'une teinture; on rapplique avec le pinceau comme un badigeon vulgaire. Ce serait certes un progrès, si depuis des siècles les Indiens ne procédaient de même *.

Ils versent dans une canne de bambou longue d'un pied, et ayant deux ou trois

* Bulletin de la Société d' encouragement , t. XXI, p. 400; Archives des découvertes^ t. XV, p. 365: "Revue encyclopédique, t. XIII, p. 413 ; Bulletin de Valliance des arts, 1842, p. 149.

pouces de diamètre, une certaine quantité d'étain fondu et parfaitement purifié; après avoir bien fermé l'ouverture par laquelle Tétain a été introduit, ils secouent fortement et vivement le bambou, jusqu'à ce que le métal ait formé, en se refroidissant, une poudre très-fine, dont ils ôtent toutes les niolécules moins fines qu'il peut contenir; ils la passent ensuite dans une espèce de petit moulin, en la mêlant avec une colle liquide, qui lui donne la consistance d'une crème un peu épaisse.

C'est dans cet état qu'ils l'appliquent comme peinture, à l'aide d'une brosse très-douce; lorsque cette couche est séchée, ils la frottent avec un brunissoir, qui lui donne Tair de Tétain le plus poli ; ils y étendent ensuite un vernis blanc ou jaune, selon qu'ils veulent dorer ou argenter. Cette couche d'étain n'est pas plus coûteuse que la peinture ordinaire ; elle imite aussi bien l'or que Targent, et est susceptible de maintes applications utiles :

ainsi, elle préserve de la rouille les chaînes des ponts suspendus, et, en général, les métaux exposés au grand air.

Voilà donc notre dorure au pinceau connue chez les Indiens de temps immémorial, et appliquée avec une telle solidité qu'elle pour-

rait presque remplacer notre dorure par la galvanoplastie ^ Qui sait? celle-ci était peutêtre connue depuis longtemps des • alchimistes.

Quant à moi, je le croirai presque tant qu'on ne m'aura pas dit quelle était au juste

* La dorure galvanoplastiquef lors même qu'elle ne serait pas aussi anciennement connue que je vais le dire, n'est pas toutefois une invention aussi nouvelle qu'on le pense. Yolta et son élève Brugnatelli avaient fait en 1802 des expériences qui étaient un acheminement décisif vers cette grande découverte. Cette année-là, Brugnatelli écrivait à Van Mons, qui publiait la lettre dans son Joiirnaî de Chimie et de ÎPhysique (t. V, p. 80) : « J'ai dernièrement doré d'une manière parfaite deux médailles d'argent en les faisant communiquer à l'aide d'un fil d'acier avec le pôle négatif d'une pile de Yolta, et en les tenant l'une après l'autre plongées dans des ammoniums d'or nouvellement faits et bien saturés. » Certes , il faut convenir avec M. Cap que ce passage, précédant de bien des années « la fondation du nouvel art de dorer par la voie humide» est on ne peut plus re< marquable. (Cap, Études biogr. pour servir à Vhist. des se, 1857, in- 12; p. 274.)— M. de Ruoltz, à qui l'on doit l'un des principaux perfectionnements de ce procédé qui gardera son nom, commença, comme on sait, par être un compositeur de talent, mais l'étude de la métallurgie était depuis longtemps cultivée dans sa famille ; il était donc naturel qu'il y revînt et y fît merveille. En 1750, un M. de Ruoltz était conseiller à la cov/r des monnaies de Lyon, Il ^.

la teinture d'or dont se servaient quelquesuns d'entre eux ; TAnglais Alexandre Sidonius le cosmopolite, par exemple, et le Polonais Michel Sendivog *, qui firent tant de du])esen Europe aux premières années du xviie siècle.

On trempait dans cette prétendue teinture le fer, l'argent ou le cuivre, et tout était dit : on avait de Tor, au moins à la surface. Longtemps cet art de faussaire, devenu une industrie si honorable depuis qu'il est avoué, imposa à bon nombre de gens crédules, et leur fit croire à la pierre philosophale *. L'encre imitant Tor, avec laquelle Ratdot imprimait

* V. dans V Histoire de la folie hurnaviCf par Adelung, la notice sur Sendivog.

> En janvier 1750, on parlait beaucoup à Paris d'un procédé de dorure fort singulier : c Un particulier, lit-on dans les Mémoires de d'Argenson (t. III, p. 308), a trouvé le secret de dorer l'argent de façon qu'en le cassant, il paraît aussi doré en dedans qu'en dehors; il a le secret d'amollir ces deux métaux de façon qu'il les pétrit ensemble commo de la pâte. Voilà de quoi épargner l'or. Tout ce qui diminue le luxe doit réjouir les bons citoyens. » A la môme époque fut publiée une traduction en français du livre allemand, Art de la verrerie, écrit en 1679 par Nerri-Menet et Kiinckel (1752, in-4o), où se trouvait décrite, p. 445, la préparation d'une eau pour dorer le fer, ot p. 446, la manière de dorer l'argent à froid.

dès 1482 plusieurs exemplaires de son Euclîde^ fit croire de même que ce livre avait été imprimé avec des caractères d'or *.

Le ehrysocale^ ce faux or dont on a tant abusé à notre époque de fausse richesse, n'est luimême, je le crois du moins, qu'une vieille invention. C'est ce que les ianciens appelaient auricalchum, mot qui, par une contraction ordinaire dans notre langue du moyen âge, se métamorphosa en arcfiaL A ce propos, nous devons rectifier une erreur : on répète partout qu'Archal est le nom d'un inventeur anglais qui, le premier, aurait su étirer les fils de fer et de cuivre. On voit, par ce que nous venons de dire, toute la sottise de cette étymologie. Archal est im nom de métal ou plutôt

* Ctmos. hibliogr.,\). 116. — Un ouvrier intelligent, qui avait lu dans le Siècle les articles qui, en se développant^ sont devenus ce livre, m'a écrit pour me demander comment se faisait autrefois l'application de l'or sur le parchemin des missels. « On l'applique encore, me dit-il, mais il ne tient pas comme celui des ouvriers nos devanciers. » Le procédé était fort simple, on peut en lire la recette dans l'Essai sur divers arts du moine Théophile, publié par M. de l'Escalopier, 1843, in-4, p. 52 au chap. xxvi, comment on pose Vor et V argent dans les livres. V. aussi nos Variétés hist. et littér, t. V, p, 71, et les Secrets d'Alexis Piémontois, 1571, in-8, 2* part., p. 51 verso.

d'alliage métallique, el en aucune sorte le nom d'un inventeur. On n'en doutera plus quand on aura lu dans le Roman de la Violette*^ à propos de je ne sais quel objet précieux :

Âinz estoit à'archal oa d*yroire ;

et dans la Chronique rimée de Philippe Mouskes* :

Uns rice moult orloge é'arhU.

Voilà qui est précis et qui prouve en même temps qu'un métal employé avec l'ivoire et servant pour les riches horloges, était au moins aussi précieux que notre chrysocale.

Les horloges, en effet, n'étaient pas alors chose assez commune pour qu'on n'employât à leur fabrication que des métaux vulgaires. On sait avec quel art et quel soin on les travaillait, et nous ne devons pas omettre, à leur sujet, un détail de la description que Froissart a laissée dans sa pièce allégorique V Horloge amoureuse : « Le cadran étoit mobile

« Vers 1590.

* Vers 2561. — Il est parlé dans le Livre des mestiers d'Estienne Bojleau des batleurs d'archal (p. 55), de boucliers de laton (laiton) et d'archal (p. 99), de tré* iiliers d'archal (p. 62).

et marquoit Theure par sa dii*ection à un point fixe qui tenoit lieu d'indice ou d'aiguille ^ » C'est encore là, je crois, une invention soidisant de nos jours.

< Citée par l'abbé Goujet, dans la Bibliothèque françoise, t. IX, p. 141. V. aussi CoUect. archeol. du prince SoUykoff (horlogerie), notice par P. Dubois, 1858, in 4, p. 30.

Nous ne quitterons pas l'histoire de Thorlogerie sans trouver d'autres sujets d'étonnement; ainsi, quoiqu'on ait bien ri de ces grosses montres pendant aux côtés de nos pères, il n'en est pas moins vrai qu'on savait déjà faire des montres si petites qu'on pouvait les enchâsser dans une bague \ et qu'on était aussi parvenu à loger dans le boîtier de

* L. de Laborde, Glossaire, p. 414, et le Palais Mazarin (notes), p. 198, note 113. L'abbé Arnaud dit dans ses Mémoires que sa mère avait vu en 1589, au doigt de la princesse Anne de Daneinarck, qui épousa Jacques 1", « dans un cristal de grosseur ordinaire, au lieu de pierre, une montre avec toutes ses roues, sonnant les heures, non pas à la vérité sur un timbre, mais sur le doigt que le marteau frappoit doucement par de légères piqûres. » Mirmécide, suivant Panciroli, aurait fait, sous François I*', des montres n'ayant que la grosseur d'une amande. (Labarte^ Introduct. au catal. Dehruges-Diiménil, p. 371.) En 1542, une montre à sonnerie, contenue dans une bague, fut offerte au duc d'Urbin, Guid'Ubladodela Rovère,

quelques autres du plus grand prix, non-seulement une excellente sonnerie, mais toute une musique. Une lettre de Henri Justel à Robert Southwell, datée du 1 1 décembre 1 684 , nous parle d'une montre destinée à Louis XIV « et qui joue à chaque heure un nir d'opéra des concerts de mademoiselle de Guise *. »

(P.Dubois, CoUect. archéol. du prince SoUykoff {hoT\ogerie), p. 72.) Mirmécide excellait pour les petites montres en forme de croix. {Id., p, 89.)

* Catalogue d'autographes, 4 novemb. 1844, p. 18. — Les horloges à réveil furent connues sous François I*"^. (P. Dubois, ih. p. 108.) Le matin de l'assassinat du duc de Guise à Blois, c'est grâce au réveil de du Halde, que le roi et tout son monde purent être sur pied à quatre heures du matin. A cette môme époque on fais&it déjà des réveils pyropJiores dans le genre de celui pour lequel Robert-Houdin se fit donner, il y a vingt ans, un brevet d'invention. Ainsi, selon Duverdier, Carovagius avait fabriqué pour Alciat, son ami, une horloge-réveil «disposée de manière que le marteau frappant contre la cloche faisoit sortir d'une pierre qu'il touchoit une étincelle de feu, laquelle venant à tomber sur du soufre ou d'autres matières inflammables mettoit le feu à une mèche qui ensuite allumoit une lampe. » {Dict. des artistes, 1776. in-8, t. I, p. 314, et P. Dubois, p. 72.)— Faust Yeranzio donne aussi dans son livre^ cité plus haut, t. I, p. 12, la description d'un réveil-pyrophore, mais beaucoup plus simple. On peut en voir la figure dans le Magasin pittoresq^ue, 1850, p. 112. — Du temps de

Nous parlions tout à l'heure des divers procédés de dorure ; nous ne devons pas oublier davantage ceux qu'on emploie pour argenter.

Nous remonterons bien haut pour trouver Torigine des plus anciens, restés aussi peutêtre les meilleurs. Les Gaulois, nos aïeux, qui, tout barbares qu'ils étaient, dotèrent Tart antique d'excellentes innovations, en particulier de celle de l'émail % avaient aussi trouvé non-seulement la manière d'étamer, mais celle d' argenter. Pline * nous l'atteste, ainsi que Florus '. Tous deux racontent, avec une certaine admiration, qui ne leur est pas ordinaire quand il s'agit des barbares, com-

Charles JX, le boîtier des montres était le plus souvent en cristal de roche. (P. Dubois, p. 110, 118, 123.) Le prince SoltykofiFen possède un de CI. Jolly, horloger de ce temps, qui a la forme d'une petite tulipe. {Id., p. 112); et un autre de Rugend, horloger d'Auch, dont la forme est pareille : fermée, c'est le bouton; ouverte, c'est la fleur épanouie. {Id,, p. 106.) — Voici maintenant quelque chose de plus sérieux, c'est une montre marine qu'un horlogeur de Dantzick offrit au régent en 1716. « Elle n'étoit pas sujette au roulis des navires, et servoit à découvrir les longitudes. »

» Pline, lib. XXXIV, cap.xvni. — Philostrate, Icon., lib. I, cap. XXVIII.

* Pline, lib. XXXIV, cap. xvii.

3 Lib. 111, cap. II.

ment les Gaulois d'Alesia savaient donner aux freins de leurs chevaux l'apparence du plus bel argent. On a cru qu'il s'agissait du plaqué. Nous ne le pensons pas. Ce devait être tout simplement une façon d'é tamage perfectionné , que les Berrichons, les Auvergnats, les Francs- Comtois, héritiers de ces Gaulois d'Alesia, ont désapprise pour ne garder mémoire que de la plus vulgaire.

Quant au plaqué, il est à peu prés certain que son inveotion ne doit pas remonter audelà, non point de 1785, comme le disent tous les dictionnaires, mais de 1759, année où Vincent Huguet présenta à l'Académie des sciences* son mémoire sur la vaisselle plate de cuivre, doublée d'argent.

La révolution, en détruisant tout ce qui sentait le luxe, même le plus économique, nous fit perdre cette industrie ; elle passa le détroit, où, il faut en convenir, elle ne laissa pas que de se perfectionner : elle nous revint en 1810 avec l'estampille anglaise, si néces-

* Hist. dp.VAcad. des sciences (année 1759), p. 133. — En 1774, « une manufacture royale de vaisselle de cuivre doublé d'argent fin, par adhésion parfaite et sans soudure » était établie rue Beaubourg, à l'hôtel de la Fère. {Recueil de découvertes et invent, nouvelles, 1774. in-12, p. 97-100.)

II il

saire, comme passe-port en France, à toute invention française *.

' C'est au profit des choses utiles que la Révolution anéantit le luxe. Le besoin fut alors pour l'industrie et la science, le grand inspirateur, le largitor ingenii, comme dirait Perse. Il fallait de la poudre; on en fit : le salpêtre, que jusqu'alors on avait à grande peine exporté de l'Inde, fut trouvé partout; il sortit du sol comme par miracle. La potasse ne fut plus une production exotique, on apprit à l'extraire des cendres des végétaux. La guerre avec l'Angleterre nous privait des alcalis d'Amérique, et verreries, papeteries allaient périr : en quinze jours, la fabrication de la soude fut créée, complète du premier coup ; cinquante millions de kilogrammes de soude indigène remplacèrent à moitié prix les alcalis américains. Le soufre, pour lequel on était tributaire de la Sicile, fut tiré des pyrites; le sel ammoniac ne fut plus demandé à l'ancienne Ammonie, province d'Egypte; on le tira des os. En même temps fut découvert le charbon animal, déjà signalé par un navigateur russe. Il fut l'une des causes du succès du sucre de betterave, dont la première exploitation date de cette époque. Les industriels de la Révolution eurent la gloire, sinon d'inventer toujours, du moins de mettre en œuvre et d'étendre les inventions déjà faites. La nécessité les empêchant de s'amuser aux théories, ils passaient immédiatement à l'application, et cet élan, une fois qu'ils l'eurent donné, ne s'est plus arrêté. F., à ce sujet, un excellent article de M A. Puyen, France littéraire, juin 1832, p. 491 500. et Cantu, Uist. de cent ans, traduot. A. Ranée, t. 1, p. 392-394.

Du temps que notre luxe bourgeois se créait un or de pacotille en faisant la vogue duchry- 5oca/e, on voulut avoir aussi son pareil : le faux argent, le maillechiort fut inventé. Maintenant qu'il est passé de mode, nous pouvons dire sans lui faire tort qu'il n'était qu'une imitation incomplète du cuivre blanc des Chinois, dont la composition a toujours échappé à la sagacité de nos chimistes *.

* Le tombac blanc dont on fit tant usage an siècle dernier n'était pas autre chose. On y avait toutefois mis plus de franchise : en dérobant à l'Orient cet alliage écononaique , on lui avait laissé son nom oriental. On eut beau faire, le tombac européen ne valut jamais celui des Chinois. Abel Kémusat le prouve dans son Hist. naturelle du Japon , restée manuscrite; et ce qu'on lit dans l'excellent livre de M. Natalis Rondot, Etude pratique du commerce d'exportation de la Chine, p. 142, démontre aussi que nous sommes loin, non-seulement de pouvoir égaler les Chinois dans la fabrication du cuivre blanc, mais même de connaître d'une façon positive la compo-

Pour nous dédommager de tous ces métaux de contrebande, le platine est venu ; or, celuilà, dit-on, est bien vraiment une conquête moderne. Quelques savants l'ont contesté pourtant. Les uns, tels que Cortinovis, ont prétendu que c'était Yèlectrwn des anciens — c'est Tambre qu'ils prenaient pour du platine M — les autres ont dit que c'était le cassiterum de Strabon ', mais ainsi ils dormaient tout bonnement au précieux métal le nom antique d un autre assez vulgaire, Tétain. La vérité est qu'avant 1748 le platine ne semble pas avoir été connu en Europe * ; et qu'à la

sition de cet alliage. — N'oublions pas de dire qu'en 1737 un homme dont je n'ai pu trouver le nom avait le moyen de filer le tombac pour en faire des étoffes; Voltaire que tout intéressait s'en préoccupa. Tl voulut faire venir l'inventeur à Cirey, et le faire travailler moyennant cent écus de pension, le logement etla table. [Lettre h l'abbé Moussinot , mai 1737.)

* Palcani fit à ce sujet en 1802, un mémoire qu'il présenta à l'Institut de Bologne , et dont la Gazette * îitte'raire {SO décembre 1830, p. "74), adonné un curieux résumé. Il conclut que le platine est un métal essentiellement américain « et que les anciens n'ont pas dû en avoir la moindre connaissance. »

* C'était notamment l'opinion de Gaëtan-Monti; Palcani la mit à néant comme l'autre.

* Nous devons dire cependant que le métal blanc

Jamaïque môme, d'où le métallurgiste anglais Charles Wood l'apporta en Angleterre * , on ne Tappréciait pas encore ce qu'il valait. Son importance, connue métal pur, aussi inaltérable que Tor, aussi dur que Tacier, ne tarda pas à être reconnue; les usages qu'on en pouvait tirer furent plus longs à trouver. On

n'enfitd'abordquedesbijoux; enfin, en 1788, il fut appliqué à la mécanique.

Dans une montre qu'on offrit à Louis XVI, les axes et les palettes de la roue de rencontre étaient en platine *. Depuis, on a bien su voir qu'on pouvait en faire autre chose.

Janety donna l'élan en 1802, parles ustensiles en platine qu'il mit dans le commerce *, et qui furent bientôt suivis par d'autres plus en

aussi pesant que l'or, dont parle Pline, lib. XXXIV, cap. XVI, pourrait bien être le platine, et que Vauricaîchum album nommé par Virgile paraît aussi ne pas être autre chose. Notez que Platon en parle comme d'un produit del'Atlantide. Or, qu'était-ce que l'Atlantide? l'Amérique, comme on sait. V. Chemycal Essays du D' R. Watson, 1786, in-4, t. IV, 2« essai.)

* Philosophical Transactions, 1749-1750.

' Mémorial de chronologie, p. 552-553.

* Bulletin delà Société d^ encouragement , t. IX, p. 54 et t. XI, p. 207; Archives des découvertes, t. III, p. 217, et t. V, p. 301; Armales des arts et manufactures, i.XLyUl, p. 71.

rapport avec lutilité réelle du platine, si excellent dans les opérations chimiques, grâce à sa propriété de résister a\i plus grand feu. Le nom de ce métal avait tout d'abord été trouvé. Dans le voyage d'Antonio d'Ulloa, publié en 1748, où il est nommé pour la prer mière fois, il s'appelle déjà platina (platine). Nous ne réveillerons pas à propos de ce substantif resté masculin, en dépit de sa terminaison féminine, la discussion de puriste soulevée par Domergue *. Nous constaterons seulement qu'il est le diminutif de l'espagnol plata^ qui signifie argent, et nous en prendrons occasion d'une petite digression étymoogique à propos de ce dernier mot.

On a reproché au Dictionnaire de l'Académie d'avoir défini ainsi la vaisselle plate : celle où il n'y a pas de soudure; et de n'avoir pas ajouté que le mot plate venait de l'espagnol plata, argent*. C'est, je crois, une double erreur. Ici, en effet, comme il s'agit exclusivement de vaisselle massive, il était bon de dire : sans soudure \ et, d'un autre côté, je crois que pour cette expression, en dépit de

1 Manuel des étrangers, p. 95.

* Curiosités littéraires, Paris, Paulin, 1845, in-18, p. 311.

rapparence, le français ne doit rien à Tespagnol. Voici comment : dans les langues du Nord, le mot plata signifiait lingot, métal massif^. Il passa, un peu altéré à la désinence, dans notre vietix français. Pour de Targent massif, on disait de V argent en plate *, comme en ce vers du roman de Berthe au grand pié * :

Argent et or en plaie sur les sommiers troussons.

D'après cela, n'est-il pas facile de voir comment la vaisselle massive, « sans soudure, »

selon l'expression fort juste de l'Académie, dut s'appeler taisselle en plate, puis vaisselle plate^ d'autant, mieux que pour Tesprit français, toujours porté à Téquivoque, ce dernier mot rappelait celui de plat, plateau, et s'accordait bien av^c vaisselle.

* Edel. Dumeril, Essai philosoph, sur la formation de la langue française^ p. 233, note 8.

« Notice des Mss., t. V, p. 618. — On disait tc mettre en plates » pour mettre en lingot (L. de Laborde. Glossaire, au mot orbateur).

» Strophe LXXVII, v. 9.

On me pardonnera, j'espère, cette petite excursion philologique. Pourquoi, en effet, dans un travail tout de revendication, n'aurions nous pas, en passant, réclamé quelque chose au nom de notre langue française, cette gueuse fière?

Nous disons cela d'autant mieux que, suivant toujours notre thèse, nouspourrionsconsacrer ici un petit chapitre à Thistoire des mots soi-disant neufs, et qui ne le sont pas; à ces prétendus néologismes qui ne sont que de vieux termes rajeunis.

Camaraderie^ par exemple, est une expression dont on a fait trop souvent honneur à Hyacinthe de Latouche. Toutes ses œuvres, y compris Fragoletta, ne lui ont pas valu autant de renommée que ce simple mot, qu'il arbora comme titre néologique en tête d'un article de

Tancienne /?et'Uf de P/7r/V. Il n'était poiirfantpas de lui, ce mot. C'est au vocabulaire de M°»*^ de Sévigné et de Chamfort qu'il rempruntait.

Dans sa lettre du 26 juillet 1671, M"e de Sévigné avait employé, avec son acceptation la plus frivole, la plus enfantine, la plus innocente, cette expression qui devait être la devise d'une nouvelle école, le mot d'ordre de la littérature en commandite ou par association, et qui pis est, le titre même d'une grosse Comédie due à Thomme qui comprit le mieux peut-être l'avantage de Tinspiration par acte de société *.

Plus près de notre temps et comprenant mieux le sens moderne que la locution pourrait prendre, Chamfort avait dit, un demisiècle avant H. de Latouche : « La plupart des liaisons de société, la camaraderie, etc., tout cela est à Tamitié ce que le sigisbéisme est à l'amour. »

« Octobre 1827.

* Si M. Scribe ne créa que de quatrième main le mot camaraderie dont il avait pourtant toutes sortes de droits à être le père, il n'eut pas non plus l'Aonneur d'inventer l'adjectif mercantile que n'a pas renié sa littérature. Le mot courait déjà en 1769, comme on le voit dans une bluette de cette année-là : ZinzoUrif jeu frivole et moral, in-12, p. 25, note.

Ne trouvez-vous pas, le mot même mis à part, que la réflexion est juste? Mais ne nous y arrêtons pas; beaucoup d'autres néologismes nous réclament. Il en est qui sont nés à une époque où ils n'avaient que faire de naître ; aussi n'ont-ils vécu qu'après leur résurrection. Le mot démagogue est dans ce cas. Qui croirait que Bossuet en est le créateur? La chose est réelle pourtant. Mais qu'avait à faire un mot pareil dans la langue du grand orateur sacré, et pendant le règne du grand roi? C'est ce que M. Villemain s'était demandé avant nous : « Terme peu nécessaire sous Louis XIV, avait-il dit; il était hasardé par Bossuet et resta longtemps sans usage '. »

Patriote et Popularité^ deux mots que les temps de royauté absolue devaient aussi laisser à peu près sans emploi, eurent un sort pareil. Le premier était trouvé dès le temps de Henri IV ; un ambassadeur de France à Venise, Ph. Ganaye, l'employait dans une lettre de Tannée 1 606 : • C'est aux princes et aux patriotes, disait-il, à ouvrir les

* Préface de la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie.

yeux. » Malgré cet usage tout diplomatique, le mot ne lit pas fortune et fut oublié. La révolution de 1789 le retrouvant, crut Tinventer.

Popularité est un mot du temps de la Régence ; le P. de La Rue Tavait prononcé le premier dans je ne sais quelle oraison funèbre; mais qu'avait à faire à cette époque une pareille expression? Celui qui l'employait avait tort ; Tabbé D^sfontaines, qui la condamnait comme hasardée — il aurait dû dire prématurée — dans son Dictionnaire néologique^, avait seul raison.

Le moi perfectibilité, que notre époque toute perfectible aurait dû au moins créer, afin que l'expression fût contemporaine de la chose exprimée, n'est pas plus neuf que les autres. C'est un néologisme de 1760. Lefebvre de Beuvray disait alors déjà dans son Dictioimaire social et patriotique* : « Croire les hommes naturellemen t bons, rien n est plus consolant; mais le seroit-il moins de penser que leur perfectibilité, c'est-à dire leur tendance naturelle à devenir tout ce qu'ils peuvent ou doi-

1 1731, in-8, p. 132.

« Page 65.

vent être, les rend suscf ptibles d'amélioration dans VÉlat social *Û »

1 Rabelais fourinille dl^mots que Tou croit modernes. Le fameux adjectif romantique supercoquelicantieux est de lui (édit. 1732, t. 111, p. 247), tohuhohu de même (t. IV, p. 94). Humoriste est un mot d'Henri Estienne retrouvé par Voiture (voyez Extraits de ses lettres, p. 329); Excentrique se trouve dans un pamphlet de la Fronde {Bibliogr. des Mazarinades, t. III, p. 202); Exhibition, qui semble être un anglicanisme de fraîche date, se trouve dans le Francion de Sorel (1663, in 8, p. 426) ; Topographie est dans une lettre de Gui-Patin à Spon (t. I, p. 338); Anormalj adjectif qui semble flambant neuf, date du xvie siècle ; Jean Boucher dit dans son Panégyric du chevalier sans reproche :

Tu sais combien en France fait de mal Charles, le roy de Navarre anormal.

Si nous passons au langage trivial, nous trouvons entendre le chic dans une satire du temps de LouisXIII (Satyres du sieurDu Lorens, p. 97); indécrottable dansla Comédie des proverbes (édit A. Ylacq, p. 17) ; le nom de Chicart, le héros carnavalesque dans une phrase de G. Bouchet où on lit : brave comme Chicart (•24''sérée); enfin le nom de Mayeux, signifiant un petit homme contrefait, dans une vieille chanson bretonne dont Coulangcs emprunta l'air. [Recueil des chansons choisies, 1694, in-8, p. 169.)

Croirait- on que le choléra lui-même n'est pas nouveau? C'est une vieille maladie, c'est un vieux mot que notre siècle se serait certainement bien passé de rajeunir. Sous Louis XIV, toute contagion qui venait s'abattre sur Paris s'appelait déjà clwlèra-morbus; mais on désignait surtout ainsi une maladie présentant les mêmes symptômes que celle qui a si cruellement sévi en 1832 et en 1849. Le corps devenait noir et se crispait tout à coup sous des spasmes violents; ce ne sont pas les médecins du temps qui nous rapprennent, ils avaient bien autre chose à faire qu'à étudier les maladies : c'est une comédie du Théâtre-Italien, Arlequin Phaéton^ qui nous édifie tout en riant siu^ le caractère du crvi^l u II

fléau ^ Les Dialogues de la santé* en disent aussi quelque chose.

Quant à Gui-Patin, qui savait aussi les ravages du mal, il n'en parle qu'avec Tinsouciance d'un médecin habitué à voir tomber ses cUents, tantôt de cette maladie, tantôt d'une autre. Pour lui, le choUra-morbus n*est qu'un mal plus expéditif, un trousse-galant, comme il l'appelle, et qui n'épargne pas même les médecins, voilà tout : « Nous avons ici, dit-il ', un médecin fort malade, âgé de 72 ans : c'est M. Jacques Thévart, dit Le Camus. Il est un des médecins qui servent, à l'Hôtel-Dieu, à un clwléra-morbus, autrement trousse-galant^ dont il faillit hier mourir, et, quoi qu il en arrive, il est fort aisé de voir qu'il n'ira pas loin. »

Ce maudit choléra s'attaquait à tout le monde, voire aux plus grandes dames : « Dans le même temps, lit-on dans les Mémoires du marquis de Sourches'', madame la duchesse d'Arpajon fut assez malade d'un choléramorbus. » Déjà alors on le considérait comme

* Act. II, se. vin.

« Paris, 1683, in-8, Dialog. I.

* Lettre à Spon, du 10 seplembru 1G*0.

* louie 11, p. au.

mortel; mais, toutefois, on pouvait en réchapper. Nous venons de voir que madame d'Arpajon n'en fut qu'assez malade ; un directeur des Carmélites, nommé Coquerel, fut plus gravement atteint et pourtant se sauva de même. Nous l'apprenons par laAfwze historique de Loret % qui interrompt la description qu'il fait des fêtes d'octobre 1656, pour nous instruire de cette guérison • :

Et quoique ce mal fut mortel, Son bonheur cependant fut tel. .

qu'il en réchappa. Soit, mais ce bulletin rimé est trop triomphfiuit pour que les cures pareilles à celle qu'il annonce ne fussent pas rares.

La grippe est une maladie tout aussi ancienne. Nous pourrions faire ici son histoire

^ Ancienne édit., t. II, p. 159.

• On a beaucoup cherché l'étymologie de choUrat et on a fini par la trouver.... dans la Bible. C'est un mot formé de la réunion de choit et de rd qui signifie l'un souffrance^ maladie^ l'autre mauvaU , malfaisant^ destructif. Ainsi vous lisez dans VEcclésiaste (cb. vi, vers 2) : «Ceci est vanité, et une maladie très-affligeante {choli^d). » Et dans le chapitre précédent verset ]2 : « Il y a une très- fâcheuse maladie {raâ chola). »

depuis le xyii® siècle jusqu'à notre temps. Par malheur, elle serait trop longue ; nous nous en tiendrons à vous citer Tannée 1776, qui la vit sévir avec le plus de violence, du mois de mai au mois de juin, et pour documents Justificatifs nous vous indiquerons, non pas encore les œuvres médicales du temps, mais des vers publiés dans l'Esprit des journaux * , et une comédie jouée sous le titre même de la Grippe, au mois de juin de la même année *.

1 Mai 1776, p. 43.

* Esprit des Journaux t juin 1776, p. 168. — Sur d'âutres grippes et sur celle de 1733, par exemple, voyez le Journal de Barbier, 1'* édit., t. II, p. 2, 3, 5; et pour celle de 1743, idem, p. 358. V. aussi Tarticle de V Artiste (15 mars 1851, p. 57), où nous avons fait l'archéologie de cette épidémie.

Cela dit, passons aux antipodes mêmes de ces maladies; parlons de l'art des gens bien portants, des sciences culinaires et gastronomiques, qui, elles aussi, ne sont pas sans avoir leurs petites contrefaçons. Nous n'irons même pas loin pour en trouver de flagrantes.

C'est en l'honneur de la cuisine grecque, tant moquée, trop moquée, que nous constaterons la première; et, cette fois encore, c'est l'Angleterre qui se donnera les bénéfices du plagiat. Son fameux plum-pvdding^ son mets national, est un plat grec. Comme nous nous attendons ici à toutes sortes de récriminations sceptiques, nous commencerons par les preuves de ce que nous avançons, par la description, d'après Pollux, en son Onomasticon ^ du fameux thrion, qui n'était, ou peu s'en faut, qu'un plum-pudding athénien.

1 Liv. VI, chap. lvii.

II n.

« On prenait de la graisse de porc fondue , avec du lait, de manière à en former un mélange épais; on y ajoutait du fromage frais, des jaunes d*œuf et des cervelles, et, après avoir enveloppé le tout dans ime feuille de figuier odorante, on le faisait cuire dans du jus de volaille ou de chavreau. Ensuite, on le retirait du feu, et après avoir enlevé la feuille, on le jetait dans im vase contenant du miel bouillant. Tous les ingrédiens étaient mis en proportions égales, si ce n'est les jaunes d'œuf, qui devaient y être en plus grande quantité.

On laissait coaguler le mélange, et on le servait ainsi. »

N'est-ce pas, encore une fois, tout à fait le mets anglais, sauf le nom? Ajoutons au mélange, les raisins de Gorinthe, et cela d'autant mieux que nous sommes dans le pays.

Otons le mot grec thrion^ qui avait son origine dans le nom de la feuille du figuier, servant d'enveloppe au fameux gâteau; et mettons à sa place le mot plum-pudding : nous aurons ainsi tout entière et toute nommée la friandise britannique \

1 II n'y a pas jusqu'au fameux bifteack d'ours de M. A. Dumas, qui n'ait été connu des anciens. A Rome, à la sortie du cirque, on se faisait un régal

Dans les académies culinaires de Sybaris, il n'en eût pas fallu davantage pour soulever un grave débat et donner matière à un procès en contrefaçon. Là, en effet, chaque invention gastronomique était la propriété de son inventeur. Si son plat était bon, on l'acclamait en public, on lui décernait une récompense nationale, et une loi défendait expressément aux autres cuisiniers de préparer ce même plat, afin que l'inventeur en eût le monopole pendant au moins une année. C'est peut-être là l'origine des brevets d'invention *.

Nous ne nous en tiendrons pas là pour la gastronomie anglaise; nous lui avons contesté la propriété de son plum-pudding renouvelé des Grecs ; en revanche, nous ne lui ferons pas de procès pour son fameux bishop, boisson aujourd'hui francisée et vulgarisée dans nos estaminets. Par la singularité de son origine, elle mérite bien deux mots d'histoire. Au moyen âge il n'y avait pas de bon breuvage sans mélange. Tous les vins étaient re-

de» membres des ours qu'on y avait tués. (Tertulien, Opéra, 1634, in-fol., p. 10.)

t Sur ces académies culinaires de la Sicile, voyez un travail du chanoine Ign. Avolio dans le Gtom. di sdenz.y lettr. et artiper la Sicilia. (Août 1824, p. 177.)

haussés d'épices ou édulcorés avec le miel '. L'hypocras était ainsi obtenu. Il comptait parmi les meilleures boissons rafraîchissantes ; mais, suivant le vin plus ou moins fin qui lui servait de base, il avait en Angleterre un nom différent. S'il était le produit d'une infusion de jus d'orange et de sucre dans un vin léger, on l'appelait la liqueur d'évêque^ ou tout simplement bishopy vocable anglais qui a le sens de ce dernier mot; s'il était formé d'un méhuige do sucre, d'orange et de vin du Rhin, il devenait la liqueur de cardinal; mais si Ton y employait le nectar plus précieux de

1 La fabrication des vins était au moyen âge et surtout au xviie siècle un art très-avancé. Le vin de Champagne, qui n'est qu'un prodige de manipulation, date de cette dernière époque. C'est Dom Pérignon qui Vinventa. Sur ce bénédictin et sur le soin industrieux qu'il prit des vignes et des vendanges de la terre d'IIautvilliers qui appartenait à son abbave V. l'introduction au Théâtre d*agricuUure d'Ol. de Serres, éd. in-4.— C'est vers le même temps que le vin de Sillery commença sa réputation, grâce à la maréchale d'Estrées , qui prit soin de ce vignoble et qui en fit la réputation. Le Sillery s'appela longtemps, à cause d'elle, vin de la maréchale. Dans certaines parties de l'Allemagne, pour se dédommager de n'avoir pas de vignes, on se fabriquait des vins du Rhin, de Frontignan, avec de l'hydromel. Voyez Bromwich ulter hienenwaerterj Leipzig, 1787, in-8.

Tokay, c'était alors la liqueur du pape^. Le bishop^ qui se conteutait d*un léger vin de Bordeaux, fut le plus populaire, au point qu'il a survécu seul à toutes les autres espèces d'hypocras, mêlant aujourd'hui sans vergogne à nos orgies d'estaminet son nom d'origine épiscopale.

D'un évêque à une boisson de café, il n'y a pas plus loin, du reste, que de Bacon à une marmite. Or, si j'en crois un de mes savants et ingénieux amis, Léon Kreutzer, la marmite à vapeur se trouverait décrite dans le Novum Organum " !

* Revue hrxtann,^ Collection décennale, t. I, p. 447.

* V. feuilleton de VTJnion, 28 juin 1852. — La première machine de Papin ne fut d'abord, comme on sait, qu'une marmite ou digesteur, pour faire cuire les os à la vapeur. Afin que celle-ci ne fût pas poussée au delà du point nécessaire pour la coction, Papin y avait adapté une soupape de sûreté peu différente de celles qu'on emploie aujourd'hui. V. son petit livre, la Manière d'amollir les os, Paris, 1682, in-16. Vers 1828, la marmite de Papin, perfectionnée par M. Lamare, devint la marmite autoclave. (Arch. des découv., t. XIII, p. 398.) — La marmite dite OTnertcainCy à l'aide de laquelle on fait cuire les pommes de terre, fut importée chez nous en 1786, puis aussitôt perfectionnée par Parmentier. {Espr. desjonrn , sept. 1787, p. 348-351.

La manière de faire les sirops concentrés, dont une seule goutte épanchée métamorphose soudain un verre d'eau en un verre de liqueur, ne fut pas connue avant ces derniers temps, mais elle fut du moins pressentie *. Ce Tiphaigne, dont nous avons cité la bizarre Giphantie à propos de je ne sais quel daguerréotype imaginaire, s'ingénia d'une idée pareille, et même beaucoup plus étendue. Pour lui, chaque chose savoureuse devait pouvoir se concentrer dans son sel propre, et, bien que répandue en parcelles infiniment petites, communiquer aux substances plus insipides

1 Certaine quintessence de punch, que nous voyons encore partout glorifiée sur d'immenses affiches, me semble bien être une imitation de l'essence de punch qu'un limonadier de l'île de France distillait il y a près d'un siècle. (Voyez Cossigny, Moyens d'amélioration des Colonies, cité dans le Théâtre d^agriculture^ édit. de Franc. deNeufchâteau, t. II, p. 796.^

son goût et îsa saveur. On avait ainsi du sel d'ananas, du sel d'orange et de bécasse, du sel de raie ou de tout autre poisson. Si bien que grâce à ce procédé, et à la pisciculture^ déjà connue alors, le genre poisson partirait d'une graine pour aboutir à n'être qu'un grain de sel*.

Tiphaigne faisait aussi du sel de vin de Champagne, de vin de Bourgogne, etc.

Voulait-on tâter de ces choses délicieuses, on n'avait qu'à puiser aux salières qui contenaient leur sève concrète et solide.

Tiphaigne fait parler ainsi le convive émerveillé admis à Tan des repas dont ses prodiges font les frais *. « Ayant repris le fruit, sur une petite tranche je répaudis un grain de l'une de ces matières salines, et, l'ayant goûtée, je la pris pour une aile d'orlolan. Je regardai la

^ On a longuement prouvé ailleurs que la pisciculture fut de tout temps connue en Chine (Hue, VEmpire chinois^ t. II, p. 433-434 ; Revue hritanniquey avril 1826, p. 377) ; qu'en 1420, elle était déjà pratiquée en France {Revue des Deux Mondes, juin 1854, p. 1013); et qu'enfin il ne tint pas à Duhamel du Monceau que ce système de semis pour l'élève des poissons ne fût établi au xviii' siècle dans des proportions considérables. [Moixileury 5 mai 1853.)

4 Giphantie, 2*" partie, p. (î.

salière quim'avoit fourni le sel : son étiquette m'annonçoit cette saveur. Étonné de ce phér noméne, sur une autre tranche je répandis du sel de turbot, et je crus savourer un des meilleurs turbots que la Manche fournisse. Je voulus faire la même épreuve sur ma boisson aqueuse et peu attrayante ; selon le sel que j'y dissolvois, je bus du vin de Beaime, de Nuits, de Ghambertin... »

Tiphaigne explique plus loin comment opèrent les sels magiques; par malheur, il oublie de dire aussi par quel procédé de distillation on pourrait les obtenir. « De tant de fruits qui se perdent, dit-il, de tant de plantes de nul usage, de Therbe même des champs, en un mot, d'un corps quelconque j'extrais toutes les parties savoureuses qu'il contient; j'analyse ces parties ; je les réduis à leurs parcelles primitives, et, les réunissant ensuite dans toutes les proportions imaginables, je forme des poudres salines qui présentent tel goût que Ton souhaite*. Je puis renfermer

* On fait aujourd'hui, pour donner de la saveur aux glaces, des essences de fruits qui, j'en suis sûr, satisferaient Tiphaigne. Au xvi' siècle en n'en était pas encore à ce raffinement, mais toutefois on connaissait déjà les fruits glacés. (Barclay, L^Argenis, 1703,

daos la plus petite tabatière de quoi dresser à l'instant un repas complet : entrées, horsd'œuvre, rôti, entremets, dessert, vins, café, liqueur, et cela de telles qualités que bon semblera'. »

in- 13, p. 581, lib. V, cap. v). Au xviie siècle, les liqueurs glacées étaient en vogue. (La Quintinie^ Instr, pour les jardins f 1730, in-4, p. 263). On savait aussi produire, avec du sel, de la glace artificielle; voyez à ce sujet le 102" des Prohlemata de Marc-Antoine Zimara. Enfin, du temps de Brantôme, comme un passage de sa Vie des Capitaines en fait foi, l'on connaissait la propriété de cesàlcarazas, vases del'Alentejo, qui conservent à l'eau leur fraîcheur en tout temps. (V. aussi Beckmann, Hislory of Inventions , t. III, p. 335.)

* Avec de pareilles essences il n'eût pas été difficile d'avoir toujours « cuisine en poche. » comme certain docteur vanté par Regnard dans le Joueur, Voltaire (édit. Beuchot, t. Xîj p. 74), parle aussi de cette cuisine de pochej et il en est encore question dans un volume de 1696 , le Livre à la mode, p. 185. Le tout au reste ne consistait qu'en une boîte d'épices à compartiments. Quant à des cuisines portatives, otL en trouver? A Pompéi peut-être. Le fait est qu'en 1846 on découvrit un meuble domestique qui pouvait presque mériter ce nom, et on le lui donna. {Revue archéolog.j 15 août 1846.) Les anciens étaient fort ingénieux pour ces sortes d'ustensiles. Il existe au Musée de Portici un modèle de ces bouilloires si commodes pour le thé qui , II 23

Ces raffiueineuts gastronomiques ne nous étonnent pas au temps où écrivait Tiphaigne, 1760 environ; Grimod de la Reynière allait venir; l'abbé de Voisenon, Barthe et les autres gourmands de la littérature étaient alors en pleine digestion, et trente ans déjà aupa-

à l'aide d'un tube placé à l'intérieur et rempli de charbon, peuvent chauffer l'eau sur la table. On l'a trouvé à Herculanum et de là bien vite il passa dans les cabinets de toilette et dans les grandes cuisines françaises. (Fougeroux de Bondaroy, Recher* ches sur les ruines d' Herculanum, 1770, in-12, p. 78.) Plus tard un Anglais se fit breveter pour cette invention antique. (Le Siècle, 30 novembre 1856.) — Quand un Romain partait pour des eaux lointaines, il portait avec lui un gobelet d'argent sur lequel se trouvaient indiqués les relais de poste, depuis le lieu de son départ jusqu'à celui de sa destination ; avec toutes les distances exprimées en milles. On a trouvé, à Vicarello [Aqus Appolinar es. des anciens) trois de ces vases qui avaient appartenu à des buveurs venus d'Espagne, car on y voit inscrits les relais de Cadix jusqu'à Rome; au départ, les malades, mieux portants, les auront jetés dans lasource comme un hommage [stipes; à la nymphe des eaux. Ce sont de précieux monuments : les voies d'Espagne ne figurent pas, en effet, sur la Table de Peutingert et toute une section de la route qu'ils indiquent n'est point mentionnée dans la Table Antonii^e. (Ern. Desjardins, Compte rendu des séances de VAcad, des inscript. ^ en l'année ltt57, iu-8% p. 305-30C.)

ravant, tant le progrès marchait dans celte branche de l'art sensuel, on avait eu le premier Almanach des gourmands. Il s'appelait VAlmanach de table^ et c'est en 1726 qu'il parut : « Il étoit, lisons-nous dans les Mélanges historiques de M. de Boisjourdain *; il étoit de la fabrication de l'abbé Ghérier, examinateur des feuilles qui ont besoin de la permission de la police. » Il prit bien à Tabbé Ghérier d'avoir un pareil emploi pour mettre à couvert son Almanach^ car il ne tarda guère à être assailli par tous les marchands de fournitures de bouche dont il ne parlait pas, se réservant de citer seulement ceux qui lui payaient bien ses annonces en denrées de choix ou en bel argent. Les clabauderies allèrent jusqu'à M. Hérault, lieutenant de police ; mais, l'abbé étant son homme, il ne dit mot, et VAlmanach vivait encore en 1729 *.

1 Tome III, p. 60-61.

> Sur l'abbé Ghérier, qui signait du nom de Passart, son laquais, ses rapports de censeur, et de son propre nom ses publications gastronomiques ou libertines, V, un curieux article de M. Guessard dans la Correspondance littéraire, 5 février 1858, p. 74, et nos Variétés histor, etlittér. t. VI, p. 170-172, note. — En 1760, un autre Almanach des gourmands était publié {le Censeur hebdomadaire , t. V, p. 14J) et en

Faute de celte réclame, les marchands de friandises savaient bien s'en créer d'autres; ils avaient déjà, entre autres publicités, la publicité chantante. En 1723, un marchand de chocolat faisait chanter par tout Paris des couplets dans lesquels il vantait, entre autres, son chocolat à la Tanille.

Voulez-Yous entre les liqueurs

Que le chocolat brille.

Mettez-y parmi ces odeurs

Des gousses de vanille :

Sourenez-vous que Tambre gris

Entre dans cette masse, Que c'est ce parfum de grand prix

Qui lui donne la grâce.

Il donne ensuite son adresse :

Mais sans tant tous inquiéter,

Pour l'avoir agréable, Allez chez Renaud l'acheter,

On l'y trouve admirable.

C'est chez lui du vrai chocolat

Que se tient la fabrique :

Le voulez-vous bien délicat :

Ce marchand est l'unique.

Rien ne manque ici à la réclame, qu'un éloge du bon marché de l'excellente marchandise! On ne l'eût certes pas oublié aujoui*"

1777 commençait à paraître le Gasettc des comesHht^' ^Mémoires secrets, t. X, p. 119.)

d'hui, mais c était alors une préoccupation très-accessoire. Faire bon était la grande affaire. Maintenant faire beaucoup et à bon compte, voilà le principal. Aussi a-t-on pu dire bien souvent devant nos inventions de camelotte : Le progrès, c'est la pacotille!

mot sévère, mais juste en bien des cas. Je suis, quant à moi, de Tavis de Sauvage, l'inventeur de l'hélice : « Jamais, lit-on dans une des notes qu'il a laissées, jamais je n'ai dit : A qui fera le meilleur marché! L'ambition de bien faire pousse au progrés, tandis que le bon marché oblige au mauvais *. »

< Frbderic Sauvage, par M. Urbain Fageg, Revue française, !•' août 1858, p. 34.

Il 5fâ.

Le chocolat était déjà, sous Louis XIV, l'objet d'un très-important commerce; depuis trois quarts de siècle il était entré dans la consommation, et fi'était à qui, sûr de s'enrichir par là, se ferait privilégier du roi pour en fabriquer ou pour en vendre. David Chaliou avait été Tun des plus heureux : dès 1659, il avait obtenu im privilège très-étendu pour la fabrication et le débit du chocolat « dans toutes les villes et autres lieux du royaume. » Sur l'expédition du privilège, le parlement avait ordonné qu'il serait exécuté selon sa forme et teneur. Et le roi avait signé. Qu'on ne s'étonne pas de voir le seing royal en pareille affaire : Louis XIV en signa bien d'autres * !

* Ainsi, et cela nous fait revenir aux choses dont nous venons de parler, Louis XIV donna breveta un médecin de Dijon pour qu'il établit à Paris un débit d'hypocras . de limonade et d'orangeade; et un

M. Depping* a donné le détail de quelquesuns des brevets industriels qui furent alors accordés, et je vous assure que celui de David Chaliou et de son chocolat n'est pas le moins sérieux. On en trouve un, par exemple, au nom du duc de Bouillon, qui se fait breveter pour des sachets contre la vermine*. « Quelle étrange chose, dit à ce propos M. Depping, qu'un procédé colporté ordinairement dans

autre en 1701 à Louis de Beaumont pour la vente de la glace et de la neige , par tout le royaume au taux de 18 deniers la livre. Comment conservait-il sa fondante marchandise ? Je ne sais. Les anciens en tout cas auraient pu lui donner leçon (V. Pline, lib. XIX, cap. IV; Sénèque, Quœst. natural.y lib. IV, cap.xiii) : « Atheneus, dit P. de la Noue dans sa traduction du Livre I*' des Antiquités perdues de Pancirole (Lyon, 1617, iu-12, p. 157); Atheneus escrit qu'il y avoit jadis des boutiques à Rome , où l'on contregardoit de la neige toute l'année. Ils la mettoient en terre dans de la paille, et se vendoit à qui en vouloit, et par elle le vin se rendoit fort frais. »

' Correspond, administrât, de Louis XIV, t. III, Introduction.

* Et quelle vermine encore 1 La mention de l'expédition de ce brevet se trouvait, dit M. Depping, sur le registre du secrétariat de la maison du roi ; mais ce qu'il n'ajoute pas c'est qu'on le voyait partout affiché dans Paris; nous le savons par le Journal de Locke (Revue de Paris, t. xiv, p. 78). « Voici,

les foires de village soit breveté par Louis XTV au profit d'un homme de la cour issu d'une des premières familles du royaume. »

Ici encore nous retrouvons Dufresny, non plus pour les jardins anglais, non pas même pour cette fabrication des glaces qui lui valut aussi un privilège, mais pour « une chaise roulante suspendue sur un ressort de fer. »

Cette première voiture sur ressort, dont le brevet date de 1686, est peut-être la même à laquelle Regnard, l'ami de Dufresny et son

dit-il , une étrange affiche que je viens de copier sur un des murs de Paris :

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